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mercredi 22 mai 2013

1913: le temps des commémorations

L’année 2013 est une année propice à certaines commémorations intéressant l’historien du livre et des cultures. Laissons de côté le fait, dont la signification ne se donne à lire qu’a posteriori, que1913 constitue la dernière année de l’ancien monde, avant la catastrophe de la Première Guerre mondiale. 1913 a aussi été une année commémorative, celle de la «bataille des Nations», alias la bataille de Leipzig (16-19 octobre 1813): les Français, opposés aux troupes très supérieures en nombre des alliés russes, prussiens, suédois et autrichiens, sont acculés à la retraite, et la bataille de trois jours scelle le sort de l’Allemagne napoléonienne et prélude à la première campagne de France (1814). Elle est en outre marquée par le retournement du royaume de Saxe qui, traditionnellement opposée à la Prusse, choisit, au troisième jour, d’abandonner le camp français.
L’expression de «Bataille des nations» correspond au mot composé allemand Völkerschlacht, que l’on peut traduire par «bataille des peuples». Nous n’avons pas à développer ici la problématique, pourtant fondamentale, relative au terme de «nation». Son acception se renverse complètement entre la fin du XVIIIe siècle et aujourd’hui: la «nation» est d’abord un concept politique, celui que l’on retrouve dans l’expression des «bibliothèques nationales» entendues comme les bibliothèques conservant les livres qui appartiennent à la collectivité, en l’occurrence, les «livres nationaux» saisis par la Révolution sur le clergé (biens de première origine), puis sur les émigrés (biens de seconde origine). Bien évidemment, le «peuple» (Volk) a un sens tout différent, dont la dimension première est d’ordre, non pas politique, mais linguistique et ethnographique. On mesure dès lors combien radicalement l’acception du terme français («nation») est aujourd’hui inversée, mais on comprend aussi l’importance de l’événement de 1813 pour un «peuple», le peuple allemand, dont l’unité politique était encore à construire –nous ne discutons pas ici de l’acception, au moins aussi problématique en français, de ce terme de «peuple».
Deutsche Bücherei, Leipzig (cliché nov. 2012)
Un siècle plus tard, c’est le «Temps des fondateurs»(Gründerzeit) et, pour la nouvelle Allemagne wilhelminienne (proclamée le 18 janvier 1871… dans la Galerie des glaces du château de Versailles), le temps du triomphe. L’Empire s’est hissé au second rang des puissances mondiales, derrière les États-Unis mais désormais devant la Grande-Bretagne. L’Allemagne est à certains égards une sorte d’Amérique européenne, elle fascine et elle inquiète, comme le montrent le titre –et le succès– du best seller de Victor Tissot, Le Pays des milliards. La réussite de son système d’enseignement et de recherche, appuyé entre autres sur un réseau exceptionnel de bibliothèques d’étude, se manifeste par le fait que l’Empire n’obtient pas moins de dix-sept Prix Nobel entre 1901 et 1913 –contre treize à la France… et encore seulement deux aux États-Unis. De plus, cette recherche de très haut niveau s’articule directement avec les applications industrielles, tout particulièrement dans le domaine de la chimie.
Deutsche Bücherei, Leipzig (cliché nov. 2012)
L’année 1913 sera partout en Allemagne marquée par des commémorations et des constructions nouvelles, parmi lesquels il faut mentionner, à Leipzig, sur le site de la bataille, le «Monument de la bataille des nations» (Völkerschlachtdenkmal), qui se visite encore aujourd’hui, mais qui est aussi regardé comme un modèle de ce style «colossal» que l’on n’est pas toujours obligé d’apprécier. Tout autre sera le bâtiment que l’on entreprendra de construire, dans ce même quartier, en 1914: il s’agit, sur la nouvelle «place d’Allemagne» (Deutscher Platz) elle-même à l’extrémité de l’avenue du 18 octobre, de la Bibliothèque nationale (Deutsche Bucherei), élevée par le jeune Oskar Pusch. Bien évidemment, la toponymie est particulièrement signifiante.
La Bibliothèque constitue un modèle sur les deux plans, architectural comme bibliothéconomique: un long bâtiment incurvé le long de la place, en style historiciste, mais où l’ampleur (120m de long) se combine à une réelle élégance. Deux tours rondes de part et d’autre assoient la perspective. L’ensemble est combiné de manière à se prêter à des extensions que l’on prévoit tous les vingt ans. Les travaux sont menés avec rapidité, malgré la Guerre, puisque la Bibliothèque sera inaugurée dès le 2 septembre 1916.
Affiche officielle de la BUGRA
Ajoutons que la pose de sa première pierre se fait en liaison avec l’ouverture, à proximité immédiate, de la plus grande exposition d’arts graphiques jamais organisée: la BUGRA (Internationale Ausstellung für Buchgewerbe und Graphik) doit faire de Leipzig la capitale mondiale du livre, elle est inaugurée le 28 juin 1914… pour fermer pratiquement quelques semaines plus tard, au déclenchement des hostilités.
Arrivés en 1914, il serait temps pour nous de rouvrir les Souvenirs d’un Européen rédigés par Stephan Zweig... au Brésil en 1941 (Le Monde d'hier): l’Europe disparue dans ces quatre années de guerre s’est reconstruite à plusieurs reprises, mais elle reste toujours en grande partie à construire. Ce projet humaniste suppose une forme de compréhension, et une connaissance un petit peu meilleure de l’histoire des uns et des autres, voire de sa propre histoire. C’est aussi ce à quoi ce modeste blog peut, à son petit niveau, s’efforcer de contribuer.
Terminons par une note plus personnelle, mais qui touche aussi aux commémorations, et d’une certaine manière aux transferts culturels entre l’Allemagne et la France. Une très remarquable représentation du Götterdämmerung («Le Crépuscule des dieux») à laquelle nous avons assisté hier soir en clôture du Ring parisien nous fait remarquer que ce 22 mai 2013 est aussi le jour d’un autre anniversaire: c’est en effet le 22 mai 1813 que Richard Wagner est né… à Leipzig. Mais c'est là un autre sujet.

samedi 9 février 2013

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 11 février 2013
16h-18h
La «librairie» brésilienne: d’une économie coloniale
à la problématique «transnationale» contemporaine (XVIe-début du XXe siècle) (1),
par
Madame Marisa Midori De Aecto,
professeur à l’université de São Paolo,
directeur d'études invitée étrangère





Les séances suivantes consacrées à l'histoire du livre au Brésil auront lieu les
25 février, 16h-18h, à l'EPHE, ave de France
26 février, 14h30-17h30, à la Bibliothèque Mazarine (séance sur inscription)

Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2012-2013.
Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand).
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

samedi 10 novembre 2012

À Rio de Janeiro

Une visite à la Bibliothèque nationale du Brésil, à Rio de Janeiro, permet de découvrir non seulement un bâtiment extraordinaire (nous allons y revenir), mais aussi une institution dont l’histoire est tout à fait spécifique. Chacun sait bien sûr que le Brésil, dont les côtes sont progressivement découvertes à partir de la fin du XVe siècle, constitue un espace longtemps resté en marge des routes du livre. L’administration de la colonie portugaise, d’abord établie à Salvador (Salvador de Bahia), est transférée à Rio en 1763.
Toute la «librairie» est importée d’Europe, et la première presse typographique ne fonctionne au Brésil qu’au tout début du XIXe siècle.
À la fin de 1807 en effet, le prince régent de Portugal (plus tard le roi João VI) quitte Lisbonne pour le Brésil: il s’agit pour lui d’échapper à l’armée napoléonienne qui vient d'entrer au Portugal. La capitale du vice-royaume accueille dès lors le souverain et la cour royale. L’exemple est probablement unique, d’une monarchie européenne transportée dans un environnement jusque-là colonial –un cas d’école, pour les théoriciens et autres historiens des transferts culturels. La bibliothèque embarquée par le prince compte quelque 60 000 pièces, et elle est installée à Rio dans le couvent des Carmes (Ordem Terceira do Carmo, dans l'actuelle rue du 1er mars). Le décret du 29 octobre 1810 en fait la Bibliothèque royale, laquelle sera accessible au public à partir de 1814.
Un bâtiment représentatif...
En 1816, à la mort de sa mère, le régent devient roi de Portugal, mais il ne rentrera en Europe qu’en 1821, tandis que son fils, Pedro Ier reste à Rio comme régent. L’année suivante, pour échapper à la réaction orchestrée par les Cortes portugais, le régent proclame l’indépendance du Brésil, dont il devient empereur (Pedro Ier). Il est à souligner que le traité signé entre le Portugal et le Brésil en 1825 inclut une clause établissant le maintien à Rio des collections livresques qui s’y trouvaient alors, moyennant il est vrai le paiement d’une indemnité compensatrice.
Pedro II (1825-1891) succède à son père après que celui ait dû abdiquer en 1831, le nouvel empereur étant reconnu majeur en 1840. C’est lui qui réussit à faire du Brésil une puissance internationale stable, et en voie rapide de modernisation. Cet auteur des années 1850 (Émile Adet) peut souligner avec justesse l’ampleur du changement: partout, on construit des routes, partout on jette des ponts, partout
on fonde des hôpitaux et divers autres établissements d’utilité publique. (…) Le trait le plus saillant (…) est assurément l’espèce de renaissance intellectuelle dont (...) principalement à Rio de Janeiro, on rencontre les traces. Cette renaissance est favorisée (…) par de nombreux établissements scientifiques et littéraires. Au premier rang (…), on doit citer les bibliothèques et les musées de la ville. Sans parler du jardin botanique, un des plus riches du monde, et d’un très beau musée de curiosités naturelles, Rio de Janeiro possède trois bibliothèques. La bibliothèque du couvent des bénédictins est fort riche en textes anciens et en ouvrages de théologie; celle de l’empereur se distingue par ses éditions modernes; enfin, la bibliothèque nationale, dont aucun voyageur n’a parlé, est un des plus précieux dépôt de livres du Nouveau-Monde. Située dans l’ancien hôpital des carmélites, cette bibliothèque communique avec le palais du chef de l’État, et on y rencontre bien souvent le jeune empereur…
... et fonctionnel: vue partielle des magasins surplombant l'ancienne salle de lecture
Alors que le Brésil est devenu une république (1889), les transformations socio-économiques, mais aussi politiques, s’accélèrent à Rio, qui approcherait du million d’habitants à la veille de la Première Guerre mondiale. C’est en 1905 qu’est lancé le programme de construction d’une Bibliothèque nationale «représentative», au cœur de la capitale –proche du théâtre, et face au bâtiment du conseil municipal (nous sommes d’ailleurs sur l’Avenida Central, actuelle Avenida Rio Branco). La responsabilité d’ensemble de la réalisation revient à une personnalité exceptionnelle, le général Francisco Marcelino de Sousa Aguiar.
L’importance donnée au projet explique que le bâtiment soit achevé en cinq années à peine. L’unité en est d’autant plus fascinante que les concepteurs ont articulé un programme architectural spectaculaire, mais fonctionnel, avec un mobilier spécifique, très moderne, et en grande partie toujours en place aujourd’hui. On remarque tout particulièrement l’ancienne salle de lecture, surplombée par des magasins dont les rayonnages autoportants sont susceptibles d’accueillir quelque 350 000 volumes.
Et, pour en revenir à notre époque, l’âge post-gutenbergien (celui des nouveaux médias) est d’autant moins antinomique avec les réalisations, parfois spectaculaires, qui l’ont précédé (par ex. la Bibliothèque nationale du Brésil), qu’il devient impératif de donner au lecteur (et au citoyen) une perspective lui permettant de dépasser les « vaticinations des pensées de survol », comme le disait avec efficacité Régis Debray: autrement dit, ne croyons pas que la modernité passe toujours par la disparition de l'ancien, et suivons l'exemple du Brésil en donnant à voir, encore plus  à comprendre, les réalisations de ceux qui nous ont précédés.

(Émile Adet, « L’Empire du Brésil et la société brésilienne en 1850, dans Revue des deux mondes, 1851, p. 1080 et suiv.)

mercredi 19 septembre 2012

Le décor des bibliothèques: Vienne

Le décor des bibliothèque avait fait l’objet des travaux pionniers d'André Masson, notamment dans son livre de 1972 (Le Décor des bibliothèques, Genève, Droz). Depuis lors, ce thème est resté relativement négligé, tant du côté des historiens du livre et des bibliothèques que de celui des historiens de l’art. La plupart des travaux scientifiques ayant été réalisés relèvent du modèle de la monographie, et la perspective d’histoire transculturelle en est pratiquement absente.
Pourtant, la problématique du décor constitue un très bon révélateur des modèles auxquels, dans chaque contexte historique, correspond telle ou telle bibliothèque, tout comme des pratiques et des représentations dont elle est le cadre. Le décor fonctionne comme un paradigme très large: il inclut aussi bien les peintures éventuelles (fresques, etc.) que les tableaux, les sculptures, le mobilier (plus ou moins riche) et les objets de toutes sortes présents dans la bibliothèque (par exemple des pièces d’antiques, des globes, etc.). Le cas échéant, le bâtiment lui-même sera porteur d'éléments d’épigraphie, de sculpture, etc.
C’est le cas notamment à la Hofbibliothek, la nouvelle bibliothèque impériale de Vienne, construite en quelques années à partir de 1722 par l’architecte Joseph Emmanuel Fischer von Erlach d’après le projet élaboré par son père. Le programme de la façade monumentale développe un discours d’ordre politique: les aménagements réalisés par Charles VI dans sa capitale visent à faire de celle-ci l’héritière moderne de Rome, dans un programme articulant dimension politique (translatio imperii), dimension culturelle (translatio studii) et volonté de modernisation.
Coupole de la Hofbibliothek, avec l'inscription surmonté par le char de Minerve
La façade est dominée par une inscription mise en place en 1726 et qui explicite le projet:
Carolus Austrius D[ivi] Leopoldi Aug[usti] F[ilius] Aug[ustus] Imp[erator] P[ater] P[atriae] Bello ubique confecto instaurandis fovendisque literis avitam bibliothecam ingenti librorum copia auctam amplis extructis aedibus publico commodo patere jussit. MDCCXXI
(Charles d’Autriche, fils du divin Léopold Auguste, auguste, empereur, père de la Patrie, la guerre extérieure une fois terminée, a ordonné, pour établir et pour favoriser les lettres, d’ouvrir pour le bien public la bibliothèque de ses ancêtres, accrue d’une immense quantité de livres [et] installée dans de vastes bâtiments nouvellement élevés).
Le rapprochement est évident, avec la tradition de l’épigraphie monumentale romaine. L’ensemble est surmonté par l’effigie de Minerve, déesse de la Sagesse, foulant de son char les tenants de l’ignorance –le thème se retrouvera aux fresques de la coupole de la grande salle intérieure.
L’inscription fait d’abord référence à une construction nouvelle, à laquelle on a voulu donner la forme d’une église sous coupole: la bibliothèque est le temple moderne des muses, comme le rappelleront aussi beaucoup d’éléments de son aménagement.
Mais l’inscription en façade mentionne aussi la richesse des collections de livres possédées par la bibliothèque. La translatio studii suppose en effet de réunir dans la capitale des collections incomparables de livres et autres richesses – la rareté est un argument décisif, puisqu’il s’agira de livres (et surtout de manuscrits) que l’on ne peut, pour nombre d’entre eux, consulter nulle part ailleurs.
Les origines des collections livresques sont liées depuis le XIVe siècle à la maison de Habsbourg: même s’il n’existe pas alors de bibliothèque au sens institutionnel du terme, l’inscription fait effectivement référence à la lignée familiale. La bibliothèque nouvelle reçoit quant à elle au contraire une forme institutionnelle: elle est dirigée par un préfet, elle a un personnel fixe, et elle dispose d’un budget régulier permettant de conduire une véritable politique d’acquisitions.
Enfin l’inscription mentionne l’objet de la nouvelle structure: il s’agit de l’utilité publique, et la bibliothèque, installée dans ses locaux en 1726, est en effet rendue accessible à chacun, exception faite, d'après le texte du décret impérial, des «idiots, domestiques, oisifs, bavards et badauds»...
Cette bibliothèque à la fois spectaculaire et très moderne s’enrichira bientôt de collections entières, dont la plus importante est, en 1738, celle du prince Eugène de Savoie (1663-1736), soit quelque 15 000 volumes imprimés et 237 manuscrits, dont la célébrissime Table de Peutinger. Elle s’impose très vite comme l’une des plus importantes bibliothèques de l’Europe des Lumières: une grande part de l’article consacré par le chevalier de Jaucourt à «Vienne» dans l’Encyclopédie traite de la Bibliothèque impériale et des ses richesses, soit à l’époque quelque 300.000 imprimés et 12.000 manuscrits, sans oublier les collections spécialisées et les objets d’art.

mercredi 23 mai 2012

La nouvelle Bibliothèque nationale de Roumanie

Le 23 avril dernier, sous le titre de «Perspectives pour la culture: la Bibliothèque nationale de Roumanie», s'est déroulée l’inauguration du nouveau siège de la Bibliothèque nationale, dans un bâtiment de sept étages au 22, boulevard Unirii à Bucarest). Madame Elena Tîrziman, directrice générale, a présidé les manifestations scientifiques et culturelles qui ont marqué l'événement une semaine durant.
Parmi les débats, nous retiendrons: «Qu’est-ce qu’une bibliothèque? » (Elena Tîrziman), «Les bibliothèques publiques en Roumanie: formation, information, espace sociétal. Quelques portraits» (par des représentants des bibliothèques départementales), «L’enseignement bibliothéconomique en Roumanie: bilan et perspectives» (par des enseignants des universités de Bucarest, Sibiu, Timişoara et Braşov), «Les bibliothèques et leur rôle dans l’éducation» (par l’Association des Bibliothécaires de Roumanie), «Les bibliothèques et la propriété intellectuelle en Roumanie», et «La BNR et l’accès aux collections électroniques». L'architecture était également envisagée, comme il est logique, avec des conférence sur «Bâtiments des bibliothèques en Roumanie» (Pr. Nicolae Noica), et sur «La Bibliothèque de la Faculté de médecine vétérinaire, de Bucarest» (Letiţia Purdoiu).

Le colloque du «Cinquième centenaire du Tétra évangéliaire de Macarié (1512-2012)» a réuni les historiens du livre, dont Mihai Mitu, Gheorghe Chivu, Gheorghe Buluţă, Doru Bădăra et Elena Maria Schatz, ainsi que trois représentants de bibliothèques patrimoniales (Anca Andreescu, Collection Spéciales de la BNR; Policarp Chiţulescu, Bibliothèque du Saint Synode; Doina Hendre Biro, Bibliothèque Batthyaneum d’Alba Iulia). À la fin du colloque ont été présentés les derniers numéros de la Revue roumaine d’histoire du livre, de Biblioteca et de la Revue roumaine de conservation et de restauration du livre. Les démonstrations de restauration du papier, du parchemin et de la reliure, ont retenu un large public. Elles étaient faites par des spécialistes du Centre national de pathologie et de restauration du livre, et complétées par une conférence sur ce thème (Mariana Nesfântu). Sans oublier les démonstrations dans le domaine de l’électronique et de la numérisation des livres (Samsung, Kosson, ProQuest, E-nformation, Star Storage, Ebsco Publishing Quartz Matrix, etc).
D’autres manifestations culturelles ont encore enrichi le programme, notamment les deux conférences sur «Le tigre de papier: écrivains et livres», par le philosophe Gabriel Liiceanu, et «L’heure de littérature à la Bibliothèque nationale de Roumanie», par la poétesse Ana Blandiana, toutes deux avec comme modérateur le critique littéraire Alex Ştefănescu.
Enfin, plusieurs expositions étaient organisées, sur l’histoire du livre («Centres de production de livres roumains anciens»), sur la photographie («Mail-art: la bibliothèque dans toutes ses états») et sur les beaux-arts («Le livre, œuvre ouverte»; « Herbaryum- écriture»; «Couleurs des femmes»; « Marques de l’art religieux»). Trois autres expositions avaient été réalisées par des enfants, tandis que les manifestations comportaient un volet musical et un cycle de «Dialogues interculturels» (avec l’Italie comme premier invité).
Dans cette phase initiale, la Bibliothèque nationale de Roumanie met à la disposition de ses utilisateurs, les services suivants: 1) Information générale et inscription; 2) Catalogues et références; 3) Sept salles de travail (Littérature, Périodiques, Droit, Jeunesse, Dialogues culturels, Références (dictionnaires, encyclopédies, bibliographies nationales) et Cabinet bibliologique). Avant la fin de l’année doivent ouvrent ouvrir la Ludothèque et la Salle technique, avec 80 places. La BNR possède aussi des espaces d’exposition, des salles de conférence et un amphithéâtre de 380 places.
(Communiqué par Doina Hendre-Biro)

mardi 15 novembre 2011

Histoire du livre: les origines de la seconde révolution du livre

Nous avons évoqué il y a peu le «tournant» des années 1760, et le processus général d'ouverture qui se manifeste dans la «librairie» des dernières décennies d’Ancien Régime. Même si le public reste nécessairement toujours minoritaire, les processus d'acculturation et d'appropriation font masse: l'équilibre atteint par une certain système (ici, celui des Lumières) contient en lui-même la logique de son propre dépassement et à terme de sa destruction, selon le schéma hégélien de l’Aufhebung. Le livre ne fait pas la Révolution, mais il la rend possible, surtout dans une structure aussi centralisée que celle de la France...
L’intellectuel grec Adamanthos Coraÿs vient de soutenir sa thèse de médecine à Montpellier et est invité par d’Ansse de Villoison à Paris. Il écrit, le 15 janvier 1788:
Paris est en réalité considéré aujourd’hui comme une nouvelle Athènes en Europe (…). Attendez-vous à de grands événements, à des événements extraordinaires. Quoi qu’il arrive, il paraît impossible à ma faible intelligence qu’il n’y ait pas bientôt quelque révolution comme on n’en a jamais vu…
Coraÿs est particulièrement frappé par le rôle de l’information:
Représentez-vous à l’esprit une ville plus grande que Constantinople, renfermant 800.000 habitants, une multitude d’académies diverses, une foule de bibliothèques publiques, toutes les sciences et tous les arts dans la perfection, une foule d’homme savants répandus par toute la ville, sur les places publiques, dans les marchés, dans les cafés où l’on trouve toutes les nouvelles politiques et littéraires, des journaux en allemand, en anglais, en français, en un mot, dans toutes les langues (…). Ajoutez à cela une foule de piétons, une autre foule portée dans des voitures et courant de tous côtés (…), telle est la ville de Paris!… (15 septembre 1788).
Or, les principes révolutionnaires ont un rôle essentiel sur le plan économique, en ce qu'ils constituent a priori un public de masse pour l'imprimé. Dès lors que tout un chacun est citoyen et qu’il peut voter, il doit pouvoir s'informer librement: il faut que l'alphabétisation soit générale et la librairie libérée, comme l’établit la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Le marché de masse de l'information existe ainsi dans la théorie politique avant que d'exister dans les faits –il ne s'imposera pour ainsi dire définitivement qu'avec la loi de 1881.
Mais si, en France c'est la Révolution politique qui constitue le facteur décisif, ce rôle est, dans nombre d'autres pays, tenu par le processus de construction nationale. L’Allemagne illustre cette problématique.
Dans un système où les solidarités culturelles sont largement antérieures aux solidarités politiques, la place centrale est prise, face à un émiettement politique largement rétabli par les traités de 1815, par une «librairie allemande» (der deutsche Buchhandel) que le libraire hambourgeois Friedrich Christoph Perthes (lui-même de tendances libérales) pose, sur un plan presque philosophique, comme la « condition d'existence» (Bedingung des Daseins) d'une «littérature allemande», donc pratiquement d'une culture nationale (1816: cf. cliché supra). Les choix conservateurs de la plupart des princes et la vacuité des structures fédérales mises en place font rapidement revenir sur les possibilités d'ouverture politique et de libéralisation: les universités sont sous surveillance, et la censure préventive de la presse rétablie, ainsi que le principe absolutiste en général. Désormais, c'est la construction nationale comme principe de solidarité qui passe au premier plan.
L'analyse de la révolution politique «occidentale» permet ainsi de distinguer différents modèles interférant les uns avec les autres, mais l’opposition majeure apparaît selon que l'on privilégie la dimension politique universelle (l'idée de participation politique, et le modèle français), ou l'idée de la collectivité nationale, sa logique «naturelle» (la nation est donnée a priori) et sa grande puissance d'intégration. Mais, dans les deux cas, l'imprimé et les médias sont au centre du dispositif. Dans un second temps seulement, l'intégration de marchés plus vastes rend possible (ne serait-ce que financièrement) la révolution industrielle proprement dite dans le domaine de ce que l’on désignera bientôt comme celui des «industries polygraphiques».

vendredi 11 novembre 2011

Histoire du livre: Strasbourg, 1840

La question de l'invention de l'imprimerie en caractères mobiles avait depuis le XVIIIe siècle été agitée en Alsace, où l'on insistait sur les titres de Strasbourg à prétendre au premier rang face à ses concurrentes, notamment Mayence. Le jubilé est traditionnellement fêté à la quarantième année de chaque siècle, mais, en France, à l'approche de 1840, les autorités s'inquiètent de voir la commémoration donner une tribune à l'opposition libérale.
Mayence avait inauguré dès 1836 son propre monument à Gutenberg —manière habile de prétendre à l'antériorité de l'invention mayençaise (dès lors située en 1436) sur ses concurrentes, tandis que le Comité créé à cet effet dans la capitale de l'Alsace ne parvient pas à réunir des fonds suffisants pour passer commande de la statue prévue à David d'Angers. Sa réorganisation, en 1839, en fait un organe dominé par les libéraux, parmi lesquels on remarque particulièrement l’imprimeur Gustave Silbermann. Un comité parisien se forme aussi, avec Jacques Laffite et sous la présidence de Lamartine. Enfin, l'aide du National est acquise. Dès lors, l'entreprise rencontre un indiscutable succès. Les dons s'accumulent, plus de cinquante villes françaises tiendront à participer financièrement aux «Fêtes de Gutenberg», outre des associations privées —dont, à Paris, la toute nouvelle Société des gens de lettres.
Dans la première quinzaine de juin 1840, les délégations étrangères commencent à arriver à Strasbourg, ainsi que celles de Paris et de Lyon, parmi lesquelles les éditeurs Alcan aîné, Baillière, Crapelet, Lenormand, et d’autres. Le 24, le coup d'envoi des fêtes est donné par l'inauguration de la statue de Gutenberg, place du Marché-aux-herbes (aujourd'hui place... Gutenberg), et par la frappe d’une médaille commémorative. Le cortège est conduit par les imprimeurs et libraires strasbourgeois, suivis des députations des autres villes de France et de l'étranger —on remarque spécialement les délégués de Rio-de-Janeiro.
Au pied du monument, des ouvriers impriment un hymne composé pour la circonstance par Louis Levrault, tandis que les discours se succèdent, pour la plupart émaillés de références aux «ténèbres» que l'invention de Gutenberg a permis de faire reculer, et à la Révolution démocratique de 1789:
«Arrière les ténèbres, arrière, la superstition et le despotisme! Voici venir l'ère des lumières et de la liberté (…). Strasbourg (…) devait offrir cette image révérée au respect, à l'admiration publique, comme le type de l'affranchissement humain, comme le symbole éternel du grand triomphe qui a été si longtemps, si obstinément, disputé, mais qu'a rendu définitif notre immortelle Révolution de 1789…» 
De toutes parts, mais surtout du côté des libéraux, les Fêtes de Gutenberg seront regardées comme une réussite accomplie. Blanqui les salue, dans le Courrier français, par un article insistant à la fois sur le grand succès populaire qu'elles ont constitué («il y avait cent mille personnes»), sur le fait que, du coup, les Fêtes «n'ont pas coûté un centime à la ville», et sur l'ordre parfait qui a régné au cours de ces trois jours: l'argumentation implicite insiste sur la maturité politique du «peuple», entendons du plus grand nombre, et donc sur l'inadaptation d'un système politique fondée sur la richesse, voire sur les dangers qu'il fait paradoxalement courir à l’ordre public.
Mais, dans Le Siècle, Auguste Luchet donne aussi aux Fêtes une dimension nationaliste, à travers la concurrence entre Strasbourg et Mayence (jusqu'à David d'Angers, présenté comme meilleur artiste que le danois Thorwaldsen, auquel Mayence avait fait appel), tout en insistant sur l'ancienneté des rapports entre l'Alsace et la civilisation de l'écrit et du livre:
«Il était peut–être donné à la seule ville de Strasbourg de fêter dignement la mémoire de l'inventeur de l'imprimerie, elle, cette belle tête de l'Alsace, province où il est plus rare de rencontrer quelqu'un qui ne sache pas lire qu'il est commun dans les autres de s'affliger de l'ignorance du plus grand nombre». On reconnaît dans ces derniers mots un thème qui sera particulièrement mis à contribution après la défaite de 1870.

(Clichés: 1- La statue de David d'Angers, place Gutenberg; 2- Détail du socle: l'imprimerie émancipatrice de l'humanité; 3- Difficile de venir à Strasbourg sans admirer la cathédrale, ici le soir, dans l'axe de la rue Mercière). 

lundi 31 octobre 2011

Histoire du livre au Brésil

Vient de paraître:
Marisa Midori Deaecto, O Império dos livros: istituções e práticas de leitura na São Paolo ottocentista,
São Paolo, Edusp, 2011, 448 p., ill., cartes et graph.

Sommaire
Préface, par Jean-Yves Mollier
Introduction
Ière partie: São Paolo, cidade espiritual
IIème partie: No império das lettras
IIIème partie: A cidade e os livros
IVème partie: Circulação et consumo
Qual o sentido de todo isso ?

Voici un livre remarquable sur plusieurs plans.
D'abord, le point de vue intellectuel: l'ouvrage témoigne éloquemment des développements continus de l’histoire du livre, et de la prise en compte de géographies jusqu’à aujourd’hui quelque peu méconnues –en l’occurrence, le Brésil, et plus précisément São Paolo au XIXe siècle. Les perspectives de la problématique sont très riches et très actuelles, puisqu’il s’agit tout à la fois d’envisager la «seconde révolution du livre», mais aussi la conjoncture spécifique d’une ancienne colonie ayant récemment pris son indépendance, ou encore le développement des transferts culturels et celui d’une identité nationale en construction.
Sur le plan de la méthode, la perspective privilégie l’histoire de la lecture, de ses pratiques et de ses «institutions», mais elle engage nécessairement aussi l’histoire sociale, l’histoire culturelle et l’histoire économique, l’anthropologie historique, etc. La parfaite connaissance que l’auteur a des travaux d’histoire du livre en Europe explique que sa recherche s’inscrive pleinement dans la tradition développée tout particulièrement en France depuis la publication de L’Apparition du livre de Febvre et Martin en 1958. O Império dos livros est en effet un essai d’histoire totale organisée autour du média imprimé, et à ce titre il remplit très fidèlement et actualise le programme des premiers promoteurs de notre discipline.
Enfin, l’historien, qui est aussi un amateur de livres, ne peut qu'apprécier la forme matérielle particulièrement soignée qui a été donnée à ce travail exemplaire. On apprécie l’élégance de la jaquette, tandis que la richesse de l’illustration aide à se familiariser avec une réalité parfois moins connue. L’utilisation de la couleur, le cas échéant sur double page, est devenue quelque chose de trop rare dans les publications scientifiques pour que nous ne soulignions pas combien O Império dos livros est exceptionnel aussi en tant qu’objet. Nous ne pouvons que nous en réjouir.
L’ouvrage se referme avec une importante partie consacrée aux sources et à la bibliographie, et avec un index onomastique.

vendredi 30 septembre 2011

Deux conférences d'histoire du livre sur l'Italie

Monsieur Luca RIVALI,
professeur adjoint
à l'Université catholique du Sacré-Coeur (Milan)
donnera deux conférences
le mardi 4 octobre 2011, à l'enssib

À 14h., salle de bibliographie
La production et la circulation du livre à Brescia
dans la première moitié du XVIIe siècle

Brescia et son territoire sont un cas particulier dans le monde de la production et du commerce du livre en Italie. Depuis le XVe siècle, nous trouvons dans la ville des importantes imprimeries et la riviera du Lac de Garde est le centre de papeterie le plus important de la République de Venise. La tradition de l’édition de Brescia se poursuit sans interruption jusqu’aux années trente du XVIIe siècle. À cette époque, l’édition de Brescia est spécialisée dans le domaine religieux, et les imprimeurs et libraires sont tous liés les uns aux autres par des liens familiaux ou associatifs: en témoigne le nombre élevé des émissions de plusieurs éditeurs. Du point de vue de la librairie, Brescia est un pôle majeur, à mi-chemin entre Milan et Venise, et un centre de transit et de redistribution pour les livres destinés à d’autres villes moins importantes.


À 17h., salle N. 0. 26
Bibliographie et identité nationale:
le cas du Trentin au XVIIIe siècle

En 1733, Jacopo Tartarotti (Rovereto 1708-1737) a publié à Rovereto un Saggio della Biblioteca Tirolese, qui constitue la première tentative de reconstruire l’histoire littéraire du Trentin. Cette petite publication a provoqué une discussion de plus en plus animée jusqu’à la fin du siècle, dans l’environnement culturel de Trente et de Rovereto. Ce cas particulier montre comment la bibliographie, souvent considérée comme une discipline secondaire, peut contribuer à la définition de l’identité linguistique et culturelle d’une zone géographique de frontière.

Luca Rivali est diplômé de l’Université catholique, siège de Brescia, et il s’est spécialisé à l’Université d'Udine, où il a obtenu son doctorat en 2010. La même année il a été chercheur visiteur à l’Université catholique de Louvain à Louvain-la-Neuve (Belgique). Actuellement il est professeur adjoint de Bibliographie à l’Université catholique de Brescia, et il travaille à la compilation du catalogue des incunables et des édition du XVIe siècle du couvent de Saint-Sauveur de Jérusalem. Ses intérêts de recherche vont de l’histoire du livre à la bibliothéconomie, mais il s’est surtout occupé de l’histoire de la bibliographie et du commerce du livre. Il a publié en particulier Bibliografia e nazione: il caso Trentino nel ‘700, Udine, Forum, 2009 (Libri e biblioteche, 24).

École Nationale Supérieure des Sciences de l'Information et des Bibliothèques
17-21 boulevard du 11 Novembre 1918
69623 Villeurbanne Cedex (France)

(Communiqué par Raphaële Mouren et Dominique Varry).

mercredi 28 septembre 2011

Un humaniste réformateur... et imprimeur

Au pied des Carpates, Brassov / Kronstadt (latin: Corona) tient un des passages les plus fréquentés à travers la montagne vers la Valachie, la mer Noire et Constantinople. Rien de surprenant à ce que la ville ait depuis le XIIe siècle été importante à la fois comme marché, comme étape, comme place forte contre les nomades et les Ottomans, et comme pôle culturel. Kronstadt est d’abord peuplée par les émigrants allemands, les Saxons de Transylvanie, et le visiteur qui la découvre aujourd’hui est en effet surpris par l’air de famille que le centre historique a avec une ville allemande ancienne (cliché 1: la place de l'Hôtel de ville).
Kronstadt passe à la Réforme au XVIe siècle, et l’église noire (Schwarze Kirche), au cœur de la ville, accueille le premier culte luthérien en 1542. Le moment est favorable, celui de l’éclatement du puissant royaume de Hongrie: la plaine du Danube est ottomane, les bribes du royaume indépendant sont à l’Ouest (autour de Presbourg), et la Transylvanie prend son autonomie en tant que principauté.
Le passage de Kronstadt à la Réforme est facilité par l’action d’un personnage hors du commun, Johann Honter (Johannes Honterus). Honter est né à Kronstadt à l’extrême fin du XVe siècle, et il se forme aux universités de Vienne et de Cracovie, avant de s’installer quelques temps à Bâle. C’est à Cracovie et à Bâle qu’il apprend la typographie et la gravure sur bois, et qu’il commence à publier, notamment une grammaire latine et surtout la première carte connue de Transylvanie. C’est aussi au cours de ce voyage qu’il découvre la Réforme.
Honter rentre à Kronstadt en 1533, avec le projet de favoriser l’implantation du luthéranisme, de développer les études humanistes et d’engager ainsi la ville et sa province dans un processus d’acculturation et de modernisation. Il fonde un collège humaniste, mais, surtout, il a rapporté du matériel typographique, et il obtient du Magistrat l’autorisation de créer un moulin à papier.
L’imprimerie fonctionne à partir de 1539, donnant notamment des manuels de piété et d’enseignement, ainsi que le Kirchenordnung (ordonnance) qui règle le fonctionnement de la nouvelle Église (luthérienne) des Saxons de Transylvanie (cliché 2). Un titre exceptionnel est celui de la Cosmographie de 1542, pour laquelle Honter grave lui-même treize cartes et qui sera largement rééditée dans l’Europe germanophone (cliché 3: la carte est celle de l'Europe du Sud-Est, et l'on reconnaît la Transylvanie au centre, région rehaussée en vert et encadrée par les Carpates). Tous ces titres sont de petits formats, mais d'une qualité d'exécution très remarquable.
Honter décède à Kronstadt en 1549. On ne peut qu’être frappé par l’ambition et par la cohérence du programme conçu et systéma- tiquement mis en œuvre par lui, programme dans lequel l’imprimé tient la place centrale et qui permet à Honter d’inscrire les marches de la Transylvanie dans le mouvement européen de l’humanisme réformé.
Le domicile de Honter est aujourd’hui conservé, le collège fonctionne toujours, tandis que les archives et la bibliothèque de l’Église (Honterusgemeinde) possèdent des séries archivistiques remontant à 1342, ainsi que plus de 2000 éditions imprimées antérieures au XIXe siècle – dont nombre de titres sortis des presses mêmes de Honter. Abrité contre l’Église noire, un monument commémoratif a été élevé en 1898, avec la statue du réformateur, tandis que la typographie est représentée sur l’une des faces du soubassement (cliché 4).

mercredi 21 septembre 2011

Une institution exemplaire des Lumières

Au-delà des frontières traditionnelles du Saint-Empire, l’Europe centrale et orientale est longtemps caractérisée, du point de vue du livre, par une conjoncture difficile: ce sont des régions relativement éloignées des centres de la librairie occidentale, Francfort/Main, Leipzig, Venise, plus encore Paris, les Provinces-Unies ou Londres. D’autre part, une grande partie des territoires est occupée par les Ottomans et, jusque dans les dernières décennies du XVIIe siècle, Vienne reste, à une cinquantaine de kilomètres à peine de la frontière, constamment sous la menace d’une invasion.
La situation commence à changer autour de 1700, avec le premier grand recul ottoman et avec la progressive intégration de cette Europe danubienne dans les circuits occidentaux du livre. Pourtant, dans une géographie du rattrapage, le rôle d’un certain nombre d’intermédiaires reste essentiel: les grands prélats, et les nobles, qui reçoivent une formation universitaire, qui voyagent, qui rapportent ou font venir des livres, qui commencent à collectionner et qui réunissent des bibliothèques parfois remarquables.
Progressivement, ce sont ces mêmes personnalités qui assument le rôle de passeurs culturels, soutenant les processus de modernisation et la progressive élaboration des différentes identités collectives structurées autour de chaque langue.
Le comte Sámuel Teleki (1739-1822) voyage et étudie à Bâle, Leyde, Utrecht et Paris, il entre en relations avec les principaux représentants des Lumières. Devenu chancelier de Transylvanie, il séjourne le plus souvent à Vienne, et élabore alors le projet d’une institution originale.
Il s’agit de fonder, à Tîrgu Mureṣ (Marosvásárhely), petite ville de quelque 7000 habitants au centre des domaines des Teleki, une bibliothèque universelle et moderne, et de mettre celle-ci à la disposition du public –ce qui est le cas dès 1802 (Bibliotheca Telekiana).
De manière extraordinaire, l’ensemble du dispositif est aujourd’hui conservé (bâtiment, mobilier et l’essentiel des collections). Teleki fait en effet construire un bâtiment spécifique pour sa bibliothèque, dans une aile nouvelle du Palais Teleki, face au Collège Réformé. La grande salle de magasin se déploie sur deux niveaux, avec une mezzanine, tandis qu’une salle plus petite, chauffée par un beau poêle de faïence, accueille les lecteurs, et qu’un appartement est réservé pour le bibliothécaire.
La collection initialement réunie par le comte compte quelque 40000 volumes, parmi lesquels la plupart des titres des Lumières, mais aussi des imprimés relatifs à la Révolution française, etc. Le comte est aussi un amateur averti, qui a acquis, outre des manuscrits et 52 incunables, des exemplaires d’éditions rarissimes ou précieuses (par ex. les grands typographes, d’Alde Manuce à Bodoni). La bibliothèque de sa femme, décédée en 1797 (environ 2000 titres), est également intégrée.
Teleki s’efforce de faire connaître son entreprise, et le catalogue de la bibliothèque en quatre volumes est imprimé à Vienne de 1796 à 1819. Il n’est pas question de présenter ici de manière trop rapide le devenir de la bibliothèque. Bornons-nous à dire que la Telekiana s’est encore enrichie après la mort de son fondateur, et qu’elle est en ce moment l’objet d’une restauration très profonde, financée principalement par le département de Mures. Les travaux doivent s’achever à relativement court terme, les livres pourront regagner leurs rayonnages, et les chercheurs à nouveau travailler, dans des conditions bien meilleures, sur ce qui reste un des exemples les plus représentatifs des institutions «culturelles» de l’Europe des Lumières.

Clichés (septembre 2011) : 1) Façade du Palais sur la rue. La bibliothèque occupe la partie à droite de la porte cochère. 2) À l’intérieur de la bibliothèque, en travaux de restructuration. La mobilier en place est d’origine. 3) Un fer aux armoiries du comte.

vendredi 16 septembre 2011

L'identité visuelle des bibliothèques

Le dossier proposé par le premier numéro de la Revue de la BNU (printemps 2010) traite d’un sujet qui nous tient à cœur, à savoir «Bibliothèques et identité visuelle»: l'ensemble est dirigé par Christophe Didier, directeur du développement et des collections de la Bibliothèque.
Le premier article envisage le «Message de pierre de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg» (la BNU) : le titre est paradoxal, s’agissant précisément du message impérial allemand, à l’époque non pas de la BNU, mais de la «Bibliothèque impériale, universitaire et régionale». La localisation en ville de la nouvelle bibliothèque est très signifiante, puisque nous sommes au «cœur symbolique du (...) quartier élevé par les autorités allemandes». L’article revient surtout sur la décoration extérieure (statuaires et médaillons) du bâtiment, lequel a pour vocation d’être «parlant»: d’où des représentations des arts, des sciences et des techniques (celles-ci liées à la fabrication du livre), et surtout un programme iconographique associant de manière subtilement hiérarchisée les gloires universelles (Dante, Shakespeare…) et les illustrations allemandes (Lessing, Goethe, Schiller…), une place à part étant faite aux figures du nouveau Reichsland (Jean Sturm, Martin Schongauer, etc.).
Nous sommes devant un dispositif qui exalte d'autant plus la nationalité allemande qu'il lui donne une dimension humaniste et universelle. On pense naturellement au célèbre «catalogue de pierre» qui déroule ses volumina sur la façade de la bibliothèque parisienne de Sainte-Geneviève (on peut d’ailleurs à ce propos contester la chronologie proposée p. 7 du dossier, et qui fait du souci de l’identité visuelle un phénomène relevant surtout du XXe siècle, sinon même des années 2000).
La conférence d’histoire et civilisation du livre de l’Ecole pratique des Hautes Etudes a organisé en 2008 sa traditionnelle séance foraine à la Bibliothèque Carnegie de Reims, à laquelle est consacrée le deuxième article du dossier (par Matthieu Gerbaud). L’ancienne bibliothèque de Reims était abritée dans l’hôtel de ville, et a été détruite par un bombardement allemand en 1917: la bibliothèque nouvelle avait été à l’origine financée par un don de la Fondation Carnegie. Nous avions en effet été très frappé à la fois par l’originalité du programme architectural, et par la qualité de la réalisation d’une «bibliothèque art-déco» jusque dans le détail de la décoration et du mobilier. L’article présente le dossier avec précision, et il est agrémenté de superbes photographies.
Avouons notre stupéfaction à la lecture du troisième article, consacré à «Une certaine forme d’effacement» et au réaménagement intérieur de la BNU après 1945. La bibliothèque était une vitrine de l’Empire, elle n’est plus qu’une manière de bibliothèque universitaire à statut dérogatoire après la Première Guerre mondiale. Mais après la Seconde Guerre mondiale, l’administration ouvre les crédits pour une réfection complète du bâtiment, laquelle se traduit par «l’effacement (…) de toute la décoration allemande» (fresques et autres éléments décoratifs). L’auteur (Christophe Didier) souligne avec raison que nous sommes à l’époque du fonctionnalisme, mais aussi que les autorités centrales ne savent pas quel statut donner à cette «seconde BN». Sur place, le sentiment dominant va jusqu’à envisager «de démolir toutes les horreurs architecturales du temps allemand» en Alsace (cf. note 3, p. 33).
Nous sommes enchantés par l’article de Vera Trost sur la Bibliothèque actuelle du Bade-Wurtemberg à Stuttgart et sur sa décoration intérieure (bibliothèque avait elle aussi détruite en 1944…). Ce présent blog insistait sur l'évolution de la catégorie de «médiathèque» dans la langue française: nous passons d’une problématique du rattrapage (à l’époque de la troisième révolution du livre, les bibliothèques ne doivent pas apparaître comme des institutions du passé), à une problématique de la formation, du lien social et de l’espace public. L’article sur Stuttgart ne dit pas autre chose (cf. surtout p. 36), et en tire toutes les conséquences quant à l’inscription de la bibliothèque dans la ville.
Enfin, il y aurait beaucoup à dire sur l’«écriture dans l’espace public» –les tags et autres inscriptions «sauvages», les panneaux officiels, la publicité, sans parler des murs peints, etc. La Médiathèque (sic!) André Malraux de Strasbourg se signale pourtant par la présence en façade de «phrases tronquées [et] pourfendues (…) interpellant le visiteur» (brefs articles d’Agathe Bischoff-Morales et de Thibault Fourrier). Le dossier se referme par un passionnant entretien avec Nicolas Michelin (agence d’architecture et d’urbanisme Nicolas Michelin, chargée de la restructuration du bâtiment principal de la BNU): les commentaires de Nicolas Michelin sur la nécessaire qualité du programme (ce qui n'est pas toujours le cas...) et sur sa non moins nécessaire adéquation à la fonction du bâtiment (ce qui n'est pas non plus toujours le cas...), ne peuvent que nous faire attendre avec quelque impatience l’ouverture de la nouvelle BNU prévue en 2014.

Clichés: 1- La BNU en travaux, septembre 2011. 2- Qualité de la construction de la Bibliothèque Carnegie de Reims (clichés FB).

dimanche 3 juillet 2011

En flânant: archive(s) d'histoire du livre

Le terme d’«archive» (au singulier) est depuis des années devenu plus à la mode dans le monde des historiens, sans que sa définition soit toujours explicitée. Les élèves de l’École des chartes se voient décerner, après leur cursus de quatre années et la soutenance de leur thèse, le diplôme d’archiviste-paléographe, ils ont reçu une formation certaine à l’«archivistique» (alias la science des archives) et un certain nombre travaille par la suite dans les archives publiques (nationales, départementales, municipales), plus rarement dans les archives privées. Mais il s’agit bien des «archives» au pluriel, et non pas de l’«archive» au singulier.
Plusieurs hypothèses peuvent être proposées sur le sens du mot archive. Retenons-en deux:
1) Il peut s’agir, d’abord, d’une sorte de concession à la mode et à l'obligation de faire du nouveau -même si ce n'est qu'en apparence. Avec cette acception, la distinction par rapport au document d’archives au sens classique du terme n’est pas si évidente: en y regardant de plus près, l’«archive» désigne souvent des documents d’archives dans l’acception habituelle de la formule. L’argument selon lequel cette «archive» ne se limite pas aux seuls documents sur papier n’en est pas un: nous savons de longue date que, pas plus que les fonds des bibliothèques ne sont constitués des seuls «livres», les fonds d’archives ne possèdent que des documents écrits ou imprimés sur papier, mais bien toutes sortes de documents sur toutes sortes de supports, et même les objets les plus inattendus...
2) Mais nous sommes dans une logique inverse à celle du dépôt d'une certaine manière naturel des pièces d'archives qui constitueront un fonds: l’«archive» sera construite par le chercheur, en fonction de la problématique qu’il aura élaborée ou de l’objet sur lequel il voudra travailler. Sans vouloir discuter la pertinence réelle de l’innovation lexicographique, avouons que cette seconde acception semble plus intéressante: nous ne sommes pas si éloignés des choix de Lucien Febvre lorsqu’il institue l’«histoire problème», l’«archive» désignant dès lors l’ensemble des éléments de toutes sortes (pas seulement des «documents d’archives») susceptibles de «documenter» la question posée. Dans cette acception, l’«archive» est fondée par le regard et par le travail du chercheur.
Notre regard d’historien rejoint souvent cette perspective, y compris dans la vie quotidienne: tel ou tel paysage ou environnement (terme à prendre dans son sens le plus large) se donne à lire comme la résultante actuelle et visible d’un éventail de phénomènes de toutes sortes qui se sont déroulés dans le passé. À titre d’exemple, dans une ville comme Paris, la topographie urbaine, l’organisation des réseaux d’échanges et de circulation, les logiques à l’œuvre dans l’identité des différents «quartiers», la fonction et l’architecture des bâtiments, constituent autant de phénomènes qui tirent leur intelligibilité possible du passé dont ils sont issus, et contre lequel ils se définissent aussi parfois. A contrario, ils éclairent aussi ce même passé. Insistons sur l'intérêt de cette approche, à l’heure de la recherche des «racines» et de l’inscription dans un espace que l’on voudrait signifiant.
Nous avons à plusieurs reprises évoqué ici même (trop rapidement, et souvent sans le dire) la question de la topo- graphie, à propos des premiers imprimeurs parisiens, de la topographie de Pékin, de celle de la famille Mame à Tours et dans les environs, et d’un certain nombre d’autres sujets (dont celui de Lyon).
L’arrivée de l’été est propice à multiplier les observations glanées au fil des promenades. Pour ne pas quitter Paris, la topographie du «petit monde du livre» dans la capitale a radicalement évolué au cours des cinq derniers siècles écoulés: nous sommes passés du parvis de la cathédrale à la rue Saint-Jacques, au quartier de l’université et des collèges, puis au quartier de Saint-Germain-des-Prés et des quais, un temps aussi à la rive droite, avec le Palais Royal, la Bourse, les grands boulevards et le quartier du nouvel Opéra… Les imprimeries longtemps au cœur de la ville ont quant à elles été progressivement «délocalisées» à la périphérie, puis en banlieue et plus tard en province.
Même si la topographie du livre et des médias est aujourd'hui très largement nouvelle dans la capitale, le flâneur attentif n’en observe pas moins les vestiges des évolutions passées: en sortant de la Sorbonne, nous voici face à La Boutique des cahiers, où flotte toujours le souvenir de Charles Péguy. Félicitons-nous de ce que les repreneurs successifs aient conservé l'aménagement extérieur de ce petit local. Un peu au-dessus, en remontant le boulevard Saint-Michel, nous remarquons un bel immeuble en pierre de taille, qui date de 1913 et porte fièrement, à hauteur du 3e étage, le bandeau de la «Librairie Armand Colin».
Nous restons dans la tradition multiséculaire de l'imprimerie et de la librairie, avec ce que nous pouvons bien appeler une marque typographique sur pierre, qui se trouve comme insérée (à la place d'une fenêtre) au deuxième niveau du bâtiment. L'arbre tutélaire (que d'arbres dans les marques typographiques depuis le XVe siècle!) protège le monogramme «A.C.» et sa devise («Labeur sans soin, labeur de rien»), et il surplombe la date de fondation de la maison gravées en caractères romains sur le modèle d'une inscription épigraphique: 1870.
Même si les logiques (ou les hasards) de la concentration financière font qu'aujourd'hui Armand Colin n'est plus au 103 du boulevard Saint-Michel, sa maison et surtout son souvenir y restent inscrits dans la façade de l'immeuble et dans la topographie du quartier. Bref, se promener en ville (mais aussi à travers les campagnes), c'est déjà découvrir une «archive». Alors... profitez de l'été, et partez en flânerie!

Daniel Bermont, Armand Colin. Histoire d'un éditeurs, de 1870 à nos jours, Paris, Armand Colin, 2008.
La Capitale des livres. Le monde du livre et de la presse à Paris, du Moyen Âge au XXIe siècle [catalogue d’exposition], dir. Frédéric Barbier, Paris, Paris-Bibliothèques / PUF, 2007.

vendredi 1 avril 2011

Conférence d'histoire du livre

 École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 4 avril 2011
16h-18h.
Entre universalisme et nationalités,
commémorer Gutenberg,
une Histoire franco-allemande?

par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2010-2011.

Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de "rafraîchir" la page du calendrier quand vous la consultez).

Cliché: la statue de Gutenberg à Mayence (... avec une valise, qui marque la fin des cours avant une période de vacances).

mardi 14 décembre 2010

Conférence d'histoire du livre

Dans le cadre des accords Erasmus entre l'Enssib et l'université de Neuchâtel, le professeur Olivier Christin propose un cours sur
La bibliothèque Princesse Anna Amalia de Weimar
à l'Enssib (Villeurbanne),
le mardi 14 décembre de 15h à 18h.

Sur cette bibliothèque, on consultera aussi la notice du Handbuch de Bernhard Fabian. La princesse Anna Amalia de Saxe Weimar Eisenach († 1807), régente jusqu'à ce que son fils Karl August puisse monter sur le trône, contribue à faire de la principauté un État gouverné selon le modèle du despotisme éclairé. La bibliothèque princière est ouverte au public des savants depuis la fin du XVIIe siècle, et considérablement enrichie. On sait que Goethe lui-même sera chargé de son administration, ce qui explique que la Bibliothèque Anna Amalia soit aujourd'hui spécialisée dans la conservation et l'étude de la littérature allemande (Stiftung Weimarer Klassik).
A la suite du tragique incendie de 2004, la Bibliothèque a fait l'objet de lourds travaux de réaménagement et de restauration (y compris pour les collections), qui ont permis de la réouvrir au public en 2007.

Vidéo sur la Bibliothèque Anna Amalia


Communiqué par Raphaële Mouren et par la rédaction

jeudi 2 décembre 2010

Soutenance de thèse de doctorat



Le mardi 7 décembre 2010 à 14h30
Mademoiselle Raphaele BERTHO
soutiendra sa thèse de doctorat sur:


Paysages sur commande
Les missions photographiques en France et en Allemagne
dans les années 1980 et 1990
 


Composition du jury: MM.
Frédéric Barbier, directeur d'études à l'EPHE, directeur de recherche au CNRS (directeur de la thèse)
André Gunthert, maître de conférences à l'EHESS;
Jean-Michel Léniaud, directeur d'études à l'EPHE et à l'École nationale des chartes;
Bruno Péquignot, professeur à l'Université de Paris III;
Michel Poivert, professeur à l'Université de Paris I;  

École doctorale 472, mention Histoire, textes et documents.
Lieu: Bibliothèque nationale de France, 11 quai François Mauriac, 75013 Paris (salle 70: à côté du petit auditorium, entrée Est).
La soutenance est publique.

samedi 2 octobre 2010

Histoire du livre: publication des Actes du deuxième symposium de Bucarest

Parution des actes du symposium "Le livre, la Roumanie, l'Europe": Lucrările Simpozionului internaţional Cartea, România, Europa (20-24 septembrie 2009), Bucureşti, Editura Bibliotheca Bucureştilor, 2010, 937 p., ill. (ISSN 2068 9756).

La parution en moins d'un an des actes du deuxième symposium international tenu à Bucarest en 2009 sur le thème "Le livre, la Roumanie, l'Europe", témoigne de l'efficacité de l'organisation mise en place par nos collègues roumains. Le gros volume de plus de 900 pages a pu être distribué aux participants au troisième symposium, qui vient précisément de se tenir à Bucarest (voir le billet du 25 septembre 2010).
Comme tous les ans, le symposium était organisé en trois sections principales, dont la première ("Histoire et civilisation du livre") nous intéresse particulièrement. Nous y retrouvons un certain nombre de communications qui fournissent de précieuses informations sur la situation de l'histoire du livre en Europe centrale et orientale: Jacques Bouchard (Montréal) traite ainsi de "La littérature roumaine d'expression grecque", tandis que Ioana Feodorov (Bucarest) aborde la problématique relative au patriarche d'Antioche Athanase III Dabbās (vers 1700), à son voyage en Valachie et à ses relations avec les pays roumains en général.
La littérature roumaine du tournant du XVIIIe au XIXe au siècle est traitée par Alin Mihai Gherman (Alba Julia). Olimpia Mitric (Suceava) poursuit son exploration des collections de la Bucovine historique (avec une précieuse bibliographie et des illustrations), et Victoria Aura Păuş (Bucarest) envisage une nouvelle fois (mais de manière sans doute quelque peu traditionnelle) la problématique de l'usage du français comme langue de culture en Roumanie.
Radu Ștefan Vergattti traite de "L'existence du diocèse catholique de Valachie". D'autres contributions abordent des points d'histoire du livre non directement liés à l'Europe orientale ("La marque typographique À la Vraie Religion: fortune d'un emblème protestant", par Monica Breazu). Par ailleurs, un certain nombre de contribution est publié en anglais.
La suite du volume présente les communications relatives aux deuxième ("Bibliothéconomie et sciences de l'information") et troisième sections ("Études europénnes et afro-asiatiques"). Enfin, un intéressant ensemble d'articles (pratiquement tous en anglais) traite de l'histoire de la latinité orientale, tandis que le directeur général M. Florin Rotaru présente en annexe du volume le programme de numérisation "DacoRomanica", alias la Bibliothèque digitale roumaine (voir aussi à l'adresse: DacoRomanica). Avec le symposium annuel et avec la publication des volumes successifs lui correspondant, Bucarest s'impose comme une place majeure où s'élabore l'histoire du livre en Europe orientale. Nous attendons avec impatience la quatrième édition du symposium, et la publication des actes du troisième symposium (sept. 2010).

jeudi 26 août 2010

Histoire du livre et histoire de l'écriture: l'écriture, entre pratique, symbole et économie

Après Yekaterinburg, un trajet de deux jours par le rapide 2, «Rossia», nous conduit à Irkoutsk, où nous faisons une halte pour découvrir la ville et le lac Baïkal (il ne fait pas chaud, l’automne sibérien approche déjà!...), avant d'embarquer dans le Transmongolien à destination d’Oulan-Bator. La Mongolie, pays toujours quelque peu mythique pour l’Occidental, ne déçoit certes pas lorsque l’on en découvre les paysages déserts au petit matin, après environ vingt-quatre heures de voyage. Le parcours d’Irkoutsk à Oulan-Bator prend environ trente-six heures (deux nuits et un jour), dont quelque huit sont cependant consacrées au passage des deux douanes, russe d’abord (la plus longue), mongole ensuite (voir un choix de clichés faits au fil du parcours Moscou-Pékin).
L’exemple de la Mongolie illustre bien la complexité de la problématique (déjà évoquée dans ce blog) liée à l’écriture et aux représentations symboliques que celle-ci sous-tend. La langue mongole appartient à la famille ouralo-altaïque (comme notamment le turc), mais elle n'est pas unifiée et différents dialectes sont encore aujourd’hui utilisés par les populations mongoles, tant en Mongolie extérieure (Mongolie indépendante) qu’en Russie (au premier chef les Bouriates) et en Chine (Mongolie intérieure).
L’écriture est connue en Mongolie aux VIe-VIIIe siècles, notamment par le biais des turcs Ouïgours (qui sont des chrétiens nestoriens), mais sa forme classique est fixée seulement au début du XIIIe siècle, sous le règne de Gengis Khan (1210): c’est une écriture alphabétique (aussi qualifiée de «traditionnelle») utilisant environ soixante-dix signes. Elle se déploie verticalement et de gauche à droite, et change très peu après le XIVe siècle. D'autres écritures sont utilisées ponctuellement: au XVIIe siècle, Zanabazar († 1723) mettra au point une écriture spécifique, dite «alphabet Soyombo», mais celle-ci ne lui survivra pratiquement pas (voir cliché).
Le mongol traditionnel constitue donc l’écriture officielle de la Mongolie jusqu’à ce que, en 1941, le Gouvernement n’introduise l’alphabet cyrillique. Bien entendu, cette réforme ne s’applique pas à la Mongolie intérieure chinoise, qui reste attachée à l’écriture traditionnelle, mais aussi de plus en plus soumise à l'influence de la langue et des idéogrammes chinois.
Après la chute du communisme, Oulan-Bator décide en 1990 de revenir à l’écriture mongole ancienne. Cependant, l’attachement au cyrillique semble désormais acquis, pratiquement deux générations ayant été scolarisées sur la base de ce système. Aujourd’hui, l’écriture traditionnelle est toujours enseignée dans les écoles, parallèlement au cyrillique, mais le Gouvernement a pratiquement renoncé à éradiquer ce dernier. De sorte que, si l’écriture traditionnelle se trouve chargée d’un symbolisme identitaire certain, celui-ci n’empêche nullement le cyrillique de s’imposer dans la vie courante. Enfin, depuis quelques années, l’écriture latine progresse sensiblement, sous la poussée de la multiplication des inscriptions publicitaires en anglais, et de l’essor d’Internet.
On le voit, la trajectoire de l'écriture mongole s'inscrit à la rencontre des logiques symboliques (l'écriture comme symbole d'identité), des pratiques quotidiennes (qui soulignent l'importance du rôle de l'école) et de l'économie plus générale des médias (avec l'entrée en force de l'anglais).
Un autre aspect de l’histoire de l’écrit en Mongolie concerne la technique: notre regretté collègue Wolfgang von Stromer avait développé, dans son Mystère Gutenberg. De Tourfan à Karlstein, les origines chinoises de l’imprimerie (Genève, Slatkine, 2000), la thèse selon laquelle un certain nombre de transferts techniques effectués depuis la Chine le long de la route de la soie ont considérablement facilité le passage à la typographie en caractères mobiles. Les deux points les plus importants concernent, d’une part, les techniques de la gravure des poinçons, et de l’autre, un emploi très large de la xylographie, tant pour l’image que pour le texte (cf les sûtras xylographiés). Le Musée des Beaux Arts d’Oulan-Bator donne quelques exemples intéressants de ces phénomènes, mais ils sont évidemment bien postérieurs aux XIVe et XVe siècles (cf clichés).
 Clichés: (en haut) alphabet Soyombo; (au centre) planche xylographique présentant une succession de portraits de divinités; (en bas) autoportrait de Zanabazar, tenant un recueil de sûtras fermé devant lui. Tous les originaux sont conservés au Musée d'Oulan-Bator.

jeudi 5 août 2010

Les langues vernaculaires

Reprenons le billet d’hier. Une autre conséquence de la montée en puissance des facteurs économiques concerne la facilité plus ou moins grande qu’aura un atelier typographique ou un groupe d’ateliers à s’imposer sur le marché. Dans les marchés «secondaires», comme l’Espagne ou l’Angleterre au XVe et encore pendant une partie du XVIe siècle, il est longtemps impossible, ou du moins très difficile, pour les imprimeurs et les libraires locaux, de concurrencer les grands ateliers européens, notamment s’agissant de la production internationale en latin. Il est logique qu’ils s’orientent par contrecoup vers la langue vernaculaire, pour laquelle la concurrence est relativement faible. Là aussi, les déterminants économiques semblent décisifs pour la problématique des langues imprimées.
En France, les choix du roi et de la cour en faveur de la langue vernaculaire poussent dans la première moitié du XVIe siècle à introduire un certain nombre de signes diacritiques destinés à éviter les confusions éventuelles: il s’agit surtout des accents (où ≠ ou, a ≠ à), mais aussi, à terme, de l’usage du y (ÿ), et de la distinction entre le i et le j et entre le u et le v. Cette problématique dérive de l’idée selon laquelle le texte écrit (ou imprimé) constitue comme la reproduction du discours oralisé, une des difficultés étant de savoir si l’on conserve ou non la trace de l’étymologie, c'est à dire de l'histoire des mots. Mais plus généralement, la spécificité de certains alphabets complique les choses, et cela d’autant plus que le coût des fontes typographiques est très élevé alors même que les marchés correspondants à ces écritures sont précisément les plus étroits.
Le modèle le plus spectaculaire illustrant, en Europe, la problématique des signes diacritiques et des fontes typographiques susceptibles de leur correspondre, concerne probablement l’albanais. L’albanais combine en effet les difficultés dues à un marché limité et très spécifique (l’albanais n’est pas une langue indo-européenne), à la durée de la domination turque et aux problèmes récurrents de translittération. Dans La Turquie et l’hellénisme contemporain : la Macédoine… (Paris, Alcan, 1893), Victor Bérard explique:
Une «Société albanaise» s’est fondée à Buckarest, la Drita, le Droit (…). Les adhérents s’engagent à verser une cotisation annuelle d’un franc; le Gouvernement roumain accorde une subvention (…). Écoles albanaises, Journal albanais, Revue albanaise, Bibliothèque albanaise, recueil de chants et légendes d’Albanie, Musée albanais, chaque jour on tente quelque nouveauté (…).
La première et la plus grande difficulté était de fixer l’albanais, langage non encore écrit en caractères particuliers. Les «Albanophones» avaient précédemment adopté l’alphabet turc, mais [celui–ci] ne pouvait pas rendre exactement toutes les inflexions de la parole albanaise. Le bazar et le clergé emploient, d’habitude, les lettres grecques pour écrire par à peu près les phrases courantes (…).
Les Valaques ont imaginé un nouvel alphabet de trente–cinq lettres : les vingt–cinq lettres latines, plus dix modifications de ces lettres. Deux ans furent employés à la confection des ABC, des grammaires, des dictionnaires, des livres scolaires…

Ce n’est pas le lieu de discuter ici des concepts de causalité et de déterminisme en histoire, mais il est bien certain que, s’agissant du rôle de la langue dans l’édition, il est impératif de prendre en compte la conjoncture la plus large. Du XVe siècle à l’époque contemporaine, le contexte change, donc aussi la problématique, donc aussi la signification de tel ou tel terme –dont, notamment, celui de langue «nationale».