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mardi 8 septembre 2015

Daniel Mornet et les antidreyfusards

L’articulation entre l’économie du livre, les transformations de la société au sens le plus large, et le déclenchement de la Révolution de 1789, a fait l’objet de très nombreux travaux, dont l’un des plus anciens et des plus marquants reste, pour l’historien du livre, l'article consacré par Daniel Mornet aux «Enseignements des bibliothèques privées (1750-1780)» dans la Revue d’histoire littéraire de la France il y a maintenant plus d’un siècle (t. 17, 1910, p. 449-496). L’enquête poursuivie par la suite par l’auteur a atteint son point d’orgue avec le classique des Origines intellectuelles de la Révolution française (1ère éd., Paris, Armand Colin, 1933).
René Pomeau, dans sa préface donnée pour la réédition de ce titre après la Seconde Guerre mondiale (p. VI à XII), rappelle fort justement le contexte de sa publication:
1933, l’année où, en Allemagne, le national-socialisme s’emparait du pouvoir. En France, la crise économique, l’affaiblissement de la Troisième République (…), l’agitation entretenue par les émules des fascismes italien et allemand, avaient créé une ambiance passionnelle. Des doctrinaires poursuivaient le procès intenté aux «intellectuels» par Barrès et le partie antidreyfusard. Les mêmes, renforcés par d’autres, allaient jusqu’à mettre en accusation la Révolution française. Daniel Mornet se trouvait donc placé, par le choix de son sujet, sur le terrain d’une tumultueuse actualité…
Même dans des conjonctures moins difficiles que celle de 1933, l’historien reste nécessairement «fils de son temps». Son travail se donnera à lire par rapport à une actualité éventuellement envahissante, mais surtout (et c’est le cas général), sa recherche ne pourra s’élaborer et se développer qu’à partir d’une somme de connaissances et d’expériences résultant de l’itinéraire du chercheur, et donnée par l’environnement qui est le sien. Sans nous étendre sur les phénomènes de mode, la question de l’identité collective trouve par exemple une actualité nouvelle à l’heure de la mondialisation, de même que celle de la «révolution du livre» en trouve une à l’heure des nouveaux médias.
La condition du travail scientifique réside dans son objectivité, c’est-à-dire dans la mise en œuvre concertée de l’objectivisation: d’une part, l’objet observé et étudié par l'historien est éloigné de lui par une certaine distance temporelle, dont il est impératif d’avoir conscience; d’autre part, la recherche se fait à partir d’un lieu donné d’observation, et dans des conditions elles-mêmes spécifiques. Autrement dit, comme dans les sciences dites «dures», les résultats seront nécessairement relatifs, et changeront selon le lieu et les conditions de l’observation. Le rôle du chercheur n'est pas celui d'arriver à un savoir absolu, mais de tenir compte de ces phénomènes, dont la prise en considération conditionne absolument la valeur scientifique de son travail.
Bien entendu, l’objectivité implique aussi de ne pas instrumentaliser l’histoire pour la mettre au service de telle au telle préférence, et de ne pas en faire, en tant que telle, un sujet de polémique (ce qui est évidemment plus facile pour les périodes les plus anciennes). René Pomeau nous avertit encore, à propos du livre de Mornet: l’auteur eut le mérite de répudier l’esprit polémique…
Il ne s’agit pas là d’une pétition de principe, quand nous pensons combien, jusqu’à aujourd’hui, le souvenir de la Révolution, voire de la période qui suit jusqu’en 1815, reste controversé –sans même évoquer une figure comme celle de Robespierre, certainement l’une de celles cristallisant le plus des oppositions fondées en grande partie sur la méconnaissance et sur l’incompréhension. 
"Le Père Duchesne", sur la Constitution civile du clergé (exempl. BHVP)
Pour nous en tenir à l’histoire du livre, l’historien n’a pas, par exemple, à porter de jugement sur la confiscation des biens du clergé, s’agissant notamment des bibliothèques. Il s’en tiendra à expliciter les conditions dans lesquelles les événements ont eu lieu, et à développer certaines des conséquences, attendues ou non par les contemporains eux-mêmes, qui ont pu en découler selon les époques. Projet modeste, mais déjà suffisamment difficile, que celui d’abandonner des grilles de lecture toute faites et aujourd’hui toujours largement reçues: la confiscation des biens du clergé ressortirait de l’opposition à la croyance religieuse en général, et à l’Église catholique en particulier, ce qui en somme paraît logiquement en phase avec le développement de «Lumières» qui seraient elles-mêmes caractérisées par leur anticléricalisme.
Mais la confiscation a pour premier objectif celui de financer l’organisation d’un «culte public» (Georges Lefèbvre), alors que le clergé avait perdu ses ressources anciennes, au premier chef l’impôt de la dîme. D’une certaine manière, ses membres devront former un corps de fonctionnaires payés par le Trésor, ce qui va fondamentalement à l’encontre de l’idée selon laquelle il s’agirait de battre radicalement en brèche l’influence de la foi. Que les conditions de déroulement du processus changent ensuite très rapidement, et que l’anticléricalisme passe pour un temps à l’ordre du jour, ce n’est pas le lieu ici d’y insister.

Le rôle du chercheur est donc celui de faire émerger un certain nombre de phénomènes dont l’étude semble pertinente, et de fournir à ses contemporains les éléments de leur compréhension objective: dans quelles conditions les choses se sont passées, comment elles ont pu évoluer, dans quelle mesure on peut les connaître et les analyser –voire en tirer un certain nombre de conséquences pour le présent. Sans nous arrêter sur un autre problème également difficile, celui du «faire savoir» (comment rendre le discours historique intelligible pour les non-spécialistes, et comment y rendre sensible et y intéresser un public quelque peu élargi?), nous aboutissons à inverser l’axiome posé en commençant ce billet: certes, la prise en considération du présent et des conditions d’observation qu’il induit sur les phénomènes du passé constitue l’impératif catégorique de la recherche scientifique en histoire; mais, inversement, contribuer, si peu que ce soit, à une connaissance plus complète et mieux fondée de ce même passé, c’est se donner les moyens d’une meilleure compréhension du présent.
C’est peu de dire que c’est là un désidérata qui n'a aujourd’hui rien perdu de son actualité.

vendredi 30 janvier 2015

Les archives des bibliothèques

Les archives des bibliothèques sont une source négligée, mais dont les richesses sont réellement très grandes. À la Bibliothèque de l’Université de Bâle, dont le détail des catalogues d’archives est en grande partie disponible en ligne, le fonds de la correspondance reçue est tout particulièrement intéressant, avec, entre autres, des lettres de libraires éditeurs attentifs à identifier les titres susceptibles d’être d’entrer dans leur catalogue (comme E. Augé à Rouen en 1880). Mais voici encore des lettres de personnalités du monde savant comme Karl Batsch (Heidelberg, 1879) ou encore Samuel Berger (Paris, 1879). Baudrier prépare son voyage de Lyon à Bâle, et il écrit au conservateur, Sieber, le 29 mai 1879:
Monsieur,
Mon compatriote et confrère en bibliophilie, M. Renard, a bien voulu vous demander si je ne vous serai [sic] pas importun en allant, vers le milieu de juin, étudier sous votre direction les précieux incunables de la Bibliothèque dont la surveillance vous est confiée. Vous avez eu l’obligeance de lui promettre pour moi le plus cordial accueil. Je ne veux pas attendre de l’avoir mis à l’épreuve pour vous en remercier. Il y avait au XVe siècle et au commencement du XVIe, entre nos deux villes, des relations bien plus intimes qu’elles ne le sont de nos jours. Je tiens pour certain que l’imprimerie nous est parvenue par l’intermédiaire de Bâle, et je tiens à examiner les monuments qui vous restent de ses débuts chez vous, pour les comparer avec les nôtres. Tel est le but principal du voyage dont, grâce à votre concours, j’espère revenir chargé de notes et de souvenirs précieux.
Je ne peux pas déterminer exactement l’époque de mon départ, étant obligé de faire coïncider mon absence avec les exigences de mes fonctions [Baudrier est président de la cour d'appel]. Je ne pense pas cependant me tromper de beaucoup en vous disant que j’aurai vraisemblablement le plaisir de vous voir dans quinze jours ou trois semaines.
Veuillez en attendant, Monsieur le Conservateur, agréer avec mes remerciements la bien vive expression de mes meilleurs sentiments (Archiv UB Basel, A-I 13a).
D’autres lettres suivront, en 1880, dans lesquelles Baudrier remercie le conservateur de son accueil… et lui demande de nouvelles précisions. Dans une lettre du 9 mars 1880, il le remercie de lui avoir déposé, lors de son passage à Lyon, un
délicieux plan de Bâle » : …Merci du Plan de Bâle. Il est parfait, et l’épreuve que vous me donnez est excellente. Je vois les cellules des anciens chartreux de la vallée de Sainte-Marguerite, et avec un peu d’imagination je pourrai me figurer que je distingue celle de Jean de la Pierre
Lettre du président Baudrier, 1879 (Univ. Bibl. Basel, Archiv)
Nos réseaux savants, qui recoupent des réseaux commerciaux (les livres aussi circulent) rassemblent des savants, mais aussi des bibliothécaires, des personnalités des différentes institutions universitaires ou autres (académies, sociétés savantes, etc.) et des libraires: à Francforts-s/Main, la grande librairie Baerntravaille notamment pour la Bibliothèque de Bâle, tandis qu’à Nancy Oscar Berger-Levrault poursuit sa collecte des éditions de thèses strasbourgeoises, et propose des échanges, et des services.
En somme, dans les bibliothèques, on trouve des livres, certes, et «bien d’autres choses», comme on me l’a un jour finement fait remarquer. Mais on trouve aussi ce que l’on y cherche trop peu, des archives, qu’il conviendrait d’abord de préserver en les conservant dans de bonnes conditions, en les classant, et en les cataloguant, avant de pouvoir les étudier. Nul doute que leurs apports seraient considérables s’agissant des pratiques du travail intellectuel, mais aussi de l’organisation et du fonctionnement des champs littéraire et scientifique parfois depuis le XVIIIe siècle –sans parler de l'archivistique elle-même, et des développements de la rationalité bureaucratique dans l'institution bibliothécaire.
Autant de fonds richissimes qui attendent d’être repérés, et exploités. 

Bibliogr.: Henri Baudrier, Une Visite à la Bibliothèque de l'Université de Bâle, par un bibliophile lyonnais, Lyon, À la Librairie ancienne d'Aug. Brun, 1880.

mercredi 13 février 2013

Histoire de l'histoire du livre

Il est surprenant de constater que l’histoire de l’histoire du livre n’a pas fait, surtout en France, l’objet des travaux qu’elle mériterait, alors qu’il s’agit d’un domaine tout particulièrement révélateur dans les domaines de l’histoire, des sciences auxiliaires de l’histoire et de la «philologie» au sens large (le statut et la tradition du texte, etc.). On regrette toujours aujourd'hui l’absence d’un manuel comme le bel essai d’Anna Zbikowska-Migoń consacré aux Débuts de la recherche européenne en histoire du livre. L’exemple du XVIIIe siècle (Anfänge buchwissenschaftlicher Forschung in Europa, dargestellt am Beispiel der Buchgeschichtsschreiburg des 18. Jahrhunderts, Wiesbaden, Harrassowitz, 1994)...
L’histoire du livre est en effet un élément clé de la construction d’une science historique moderne à partir du XVIIe et au XVIIIe siècle. On pourrait bien sûr penser aux «Voyages bibliographiques» de toutes sortes (pourtant, à quand une édition scientifique convenable du Voyage littéraire de deux bénédictins?) et aux entreprises de recensement et de catalogage des collections des XVIIe et XVIIIe siècles. On se bornera à citer ici les noms de Prosper Marchand et de son Histoire de l'origine et des premiers progrès de l’imprimerie (La Haye, 1740), ou encore de Schoepflin et de ses Vindiciæ typographicæ (Strasbourg, 1760). Il n’est d’ailleurs peut-être pas anodin que ces deux auteurs soient tous deux liés à la Réforme protestante…
Une figure est restée plus en retrait, bien que son apport soit en définitive des plus originaux: il s’agit de Christian Gottlieb Schwarz, auteur dans les premières années du XVIIIe siècle de plusieurs études d’histoire du livre tout à fait novatrices par l’attention portée aux objets et à l’archéologie. Ces études seront regroupées et rééditées en un volume à Leipzig en 1756. Ajoutons que Schwarz est une figure de la république savante de son temps, et qu'il rencontre précisément Schoepflin lorsque celui-ci voyage en Allemagne (Zbikowska-Migoń, p. 85, et surtout p. 111 et suiv.): la publicité imprimée joue un rôle évidemment central dans le domaine scientifique, mais elle ne se substitue jamais totalement aux rencontres personnelles.
Avec Schwarz, nous ne quittons pas la géographie de la Réforme, puisqu'il est le fils du directeur (Rector) de l’école de Leisnig, en Saxe, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Leipzig. Ses capacités le font remarquer, et il entrera ensuite à la Fürstenschule de Grimma (où Pufendorf aussi avait étudié), avant de venir en 1698 à l’université de Leipzig. Il réussira encore  à obtenir une bourse qui lui permet de s'inscrire à Wittenberg, où il passe la maîtrise (Magister) en 1704. Après avoir un temps enseigné à la célèbre Thomasschule de Leipzig, il est nommé, en 1709, professeur à l’université d’Altdorf, aux portes de Nuremberg. Il y fera toute sa carrière, jusqu'à sa mort en 1751. À Altdorf, Schwarz est aussi en charge de la bibliothèque, comme Oberbibliothekar (bibliothécaire en chef).
C’est peu de dire en effet qu'il est un homme du livre: après sa mort, sa bibliothèque passera en vente publique. La seconde vente, en 1761, concerne 61 manuscrits, 632 incunables, 260 éditions des XVIe et XVIIe siècles et 138 éditions non datées, ce qui au passage donne une idée des possibilités étonnantes offertes au XVIIIe siècle à un savant sans fortune, dans le domaine des achats de livres. Mettant en œuvre la pratique allemande qui consistait à essayer de se procurer les collections des savants récemment disparus, la bibliothèque de l’université de Göttingen réussira à acquérir 55 numéros de ce remarquable ensemble.
Schwarz a publié successivement six Disputatio consacrées à l’archéologie du livre ancien, et dont l’intérêt scientifique explique qu’elles aient fait l’objet d’une réédition par Johann Christian Leuschner (1719-1792), lui aussi étudiant de Leipzig, puis directeur adjoint (Prorector) du lycée de Hirschberg (Silésie). Leuschner sera nommé en 1764 directeur (Rector) du Magdalenisches Gymnasium de Breslau, et bibliothécaire à la bibliothèque de cette ville. Les études de Schwarz sont réellement novatrices, qui traitent de la forme des livres, de la paléographie, des instruments et des pratiques d’écriture, des styles d’ornementation ou encore des bibliothèques et de leur histoire, etc.
Comme pour le traité de Prosper Marchand, la mise en page du volume (en format petit in quarto) témoigne de son caractère scientifique, avec l’opposition de la typographie romaine pour le texte et italique pour les multiples citations, avec toute l’attention donnée à fournir toutes les références bibliographiques nécessaires, avec encore la subdivision systématique des dissertations successives en rubriques numérotées, dont la table est donnée en tête. Nous sommes toujours, au tout début du XVIIIe siècle, et dans ce milieu universitaire, dans l’économie de l’édition en latin, et le texte est publié dans cette langue, avec ponctuellement des termes en grec et en hébreu.
L’éditeur scientifique a ajouté deux pièces liminaires (une épître dédicatoire et une préface), et surtout un double jeu d’index sur deux colonnes (auteurs, et matières, ce dernier index renvoyant à la pagination). Il s’agit, d’une part, d’alléguer du sérieux du travail et, de l’autre, d’en faciliter la consultation ponctuelle.
Enfin, l’édition est enrichie de cinq planches en dépliant, réalisées en taille-douce, et dont la mise en page permet de les consulter tout en poursuivant la lecture. Ce sont des documents informatifs, destinés à compléter et à préciser le texte (auquel des renvois sont faits). On remarquera tout particulièrement la reproduction du célébrissime bas-relief de Neumagen illustrant une boutique de libraire ou une bibliothèque de la basse Antiquité (cf. cliché).
Voici, en somme, un témoignage assez fascinant non seulement de l’histoire de l’histoire du livre, mais aussi de la construction de l’histoire et de la philologie comme des sciences à l'époque des Lumières, de l’organisation des bibliothèques comme les laboratoires du chercheur, et des développements de la sociabilité savante dans l’Allemagne de ces premières décennies du XVIIIe siècle (on ne peut que souligner, au passage, le rôle remarquable qui est celui des enseignants, en l'occurrence de véritables savants).

Schwarz, Christian Gottlieb,
Christian. Gottlieb. Schwarzii De Ornamentis librorum et varia rei librariae veterum supellectile dissertationum antiquariarum hexas. Primum collegit et recensuit atque Praefatione indicibusque necessariis intruxit Johann. Christian. Leuschnerus A. M., scholae hirschbergensis Prorector,
Lipsiae [Leipzig], ex Officina Langenhemiana, 1756,
234-[6] p., [5] pl. dépl., ill., 4°.

dimanche 8 janvier 2012

Histoire du livre: Gabriel Naudé

Les recherches sur le XVIIe siècle et l’histoire du livre ont été un temps négligées en France, peut-être par suite de l’hésitation à l'idée de s'inscrire après le classique de Henri-Jean Martin, Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle. Depuis une vingtaine d’années, les choses ont pourtant commencé à bouger en profondeur, notamment avec la thèse exemplaire de Jean-Dominique Mellot sur la «librairie rouennaise», mais aussi avec les travaux nombreux engagés autour du thème des «non-livres» (Nicolas Petit) et des périodiques, qu’il s’agisse des Mazarinades ou encore de la Gazette, ou, plus tard du Journal des sçavans.
Les bibliothèques, les amateurs, collectionneurs et bibliothécaires retiennent eux aussi l’attention des chercheurs. Parmi les figures que l’on pourrait dire emblématiques de la modernité de la bibliothèque, Gabriel Naudé (1600-1653) occupe très certainement l’une des premières places: rien que de logique à ce que, en tant qu’auteur de l’Advis pour dresser une bibliothèque (1627), il ait fait l’objet de nombre de travaux plus ou moins approfondis. Notons au passage le fait que le terme même de «bibliothèque» vienne sous la plume de Naudé en place de l’ancienne «librairie» pour désigner une collection structurée de livres, qu’elle soit à usage privé ou qu'elle soit plus largement accessible.
Gabriel Naudé est très généralement présenté, dans les différentes histoires des bibliothèques, comme l’initiateur de la nouvelle «bibliothèque publique», mais la confusion des mots amène à nuancer l’analyse. Son rôle principal est d’un ordre tout autre, qui touche à la construction de la politique et, plus largement, de la pensée moderne. Revenons sur ces deux points.
1- Pour Naudé, qui tire les conséquences de l’expérience difficile à laquelle il est confronté quotidiennement au cours de la première moitié du XVIIe siècle, la politique nouvelle est désormais étroitement liée au média: c’est «le temps des libelles» (Christian Jouhaud) et de l’affermissement d’un espace public considérablement élargi, et que nous croirions volontiers inventé par la Réforme luthérienne. Nous n’insistons pas sur la justesse de cette observation, ni sur son caractère remarquable: c’est Naudé qui s’emploiera à persuader Mazarin lui-même de l’importance des imprimés «éphémères».
2- Le deuxième axe de réflexion porte plus généralement sur la modernité de la pensée –c’est le sens de la formule de «libertins érudits» popularisée par René Pintard. Dans ces premières décennies du XVIIe siècle, la rationalité est au cœur de la pensée, qui s’appuie sur un travail systématique de critique ou, pour reprendre le mot de Naudé, de «déniaiserie»: ne pas être niais, c’est ne pas croire à ce qui est de l’ordre de l’absurde, de la fable, ou, plus simplement, du déraisonnable. Il faut acquérir des connaissances assurées, lesquelles sont construites sur le travail de la raison et de la critique. Ce sont là les conditions de ce que l'on appellera plus tard la connaissance scientifique.
Par suite, le statut et surtout le rôle de la bibliothèque sont très profondément modifiés: la bibliothèque constitue un enjeu stratégique pour la pensée moderne, parce qu’elle est le conservatoire des expériences et des connaissances humaines sur lesquelles pourra prendre assise le travail de recherche et de réflexion critique lui-même à la base de la connaissance «déniaisée».
Naudé tire de ces idées un certain nombre de conséquences, en particulier sur le fait que la bibliothèque sera aussi riche que possible: tout livre, même le plus médiocre, trouve un jour son lecteur, ce lecteur auquel la critique permet toujours de trier le bon grain de l’ivraie et d’éviter les pièges de l'évidence ou de la facilité. Même les pamphlets les plus médiocres, un certain nombre de Mazarinades, etc., peuvent être lus avec profit, et éventuellement instrumentalisés en vue de l’action politique rationnelle –qui plus est, il s’agit de documents à partir desquels se construira la connaissance historique, et qui à ce titre aussi doivent être conservés.
Le caractère encyclopédique de la bibliothèque pose évidemment un problème de gestion: il faut éviter que des livres interdits ne se trouvent entre les mains de tout un chacun, et Naudé mentionne quelques précautions à prendre à cet égard.
Concluons ce rapide billet sur trois remarques (bien d'autres points seraient à envisager, par exemple sur l'innovation plus ou moins radicale que représente Naudé).
1- D’abord, la bibliothèque «ouverte» théorisée par Naudé s’adresse-t-elle effectivement, comme le sous-entendrait aujourd’hui le terme même de «bibliothèque publique», à tout un chacun? Dans le principe, oui, sans doute: Naudé n’avait aucune naissance ni aucune fortune, ce qui ne l’a pas empêché d’entrer dans le «secret» des princes et d’acquérir les outils intellectuels lui permettant de prendre rang parmi les personnalités célèbres de son temps. Or, ce qui lui a été possible l’est à chacun (même si sous certaines conditions), en application d’une sorte de droit de la nature: la raison est universelle, chacun dispose des outils pour la mettre en œuvre, et l’accès aux livres ne saurait, dans cette perspective, être limité.
2- Pourtant, la bibliothèque naudéenne n’est pas publique, parce que Naudé n’est pas un démocrate au sens actuel du terme. À ses yeux, le peuple est ignare, et il sera d’autant plus dangereux qu’on le manipulera plus habilement par le biais de la propagande. Comme toujours en histoire, il convient de se défier de l’anachronisme, et l’usage des mêmes termes français («public», «démocratie», etc.) entre le XVIIe siècle et aujourd’hui ne doit en rien amener à conclure à l’équivalence de leurs acceptions.
3- Enfin, Naudé marque bien une étape-clé dans l’histoire des bibliothèques: avec lui, la bibliothèque cessera d’être cet espace clos, réservé, abrité des remous du monde, où Montaigne se réfugiait encore pour converser gratuitement avec les grands esprits du passé. Elle s'impose désormais (en France au moins jusqu’au XIXe siècle) comme le laboratoire privilégié de la pensée et comme un enjeu important des choix et des engagements politiques.

Conférence sur Gabriel Naudé à la Bibliothèque Mazarine le 9 janvier 2012.
Voir aussi: Bibliothèque et médiathèque.

(Cliché: l'histoire au quotidien. Vue de l'Institut, ancien Collège des Quatre Nations et siège de la Bibliothèque Mazarine, 9 I 2011, cliché FB).

vendredi 11 novembre 2011

Histoire du livre: Strasbourg, 1840

La question de l'invention de l'imprimerie en caractères mobiles avait depuis le XVIIIe siècle été agitée en Alsace, où l'on insistait sur les titres de Strasbourg à prétendre au premier rang face à ses concurrentes, notamment Mayence. Le jubilé est traditionnellement fêté à la quarantième année de chaque siècle, mais, en France, à l'approche de 1840, les autorités s'inquiètent de voir la commémoration donner une tribune à l'opposition libérale.
Mayence avait inauguré dès 1836 son propre monument à Gutenberg —manière habile de prétendre à l'antériorité de l'invention mayençaise (dès lors située en 1436) sur ses concurrentes, tandis que le Comité créé à cet effet dans la capitale de l'Alsace ne parvient pas à réunir des fonds suffisants pour passer commande de la statue prévue à David d'Angers. Sa réorganisation, en 1839, en fait un organe dominé par les libéraux, parmi lesquels on remarque particulièrement l’imprimeur Gustave Silbermann. Un comité parisien se forme aussi, avec Jacques Laffite et sous la présidence de Lamartine. Enfin, l'aide du National est acquise. Dès lors, l'entreprise rencontre un indiscutable succès. Les dons s'accumulent, plus de cinquante villes françaises tiendront à participer financièrement aux «Fêtes de Gutenberg», outre des associations privées —dont, à Paris, la toute nouvelle Société des gens de lettres.
Dans la première quinzaine de juin 1840, les délégations étrangères commencent à arriver à Strasbourg, ainsi que celles de Paris et de Lyon, parmi lesquelles les éditeurs Alcan aîné, Baillière, Crapelet, Lenormand, et d’autres. Le 24, le coup d'envoi des fêtes est donné par l'inauguration de la statue de Gutenberg, place du Marché-aux-herbes (aujourd'hui place... Gutenberg), et par la frappe d’une médaille commémorative. Le cortège est conduit par les imprimeurs et libraires strasbourgeois, suivis des députations des autres villes de France et de l'étranger —on remarque spécialement les délégués de Rio-de-Janeiro.
Au pied du monument, des ouvriers impriment un hymne composé pour la circonstance par Louis Levrault, tandis que les discours se succèdent, pour la plupart émaillés de références aux «ténèbres» que l'invention de Gutenberg a permis de faire reculer, et à la Révolution démocratique de 1789:
«Arrière les ténèbres, arrière, la superstition et le despotisme! Voici venir l'ère des lumières et de la liberté (…). Strasbourg (…) devait offrir cette image révérée au respect, à l'admiration publique, comme le type de l'affranchissement humain, comme le symbole éternel du grand triomphe qui a été si longtemps, si obstinément, disputé, mais qu'a rendu définitif notre immortelle Révolution de 1789…» 
De toutes parts, mais surtout du côté des libéraux, les Fêtes de Gutenberg seront regardées comme une réussite accomplie. Blanqui les salue, dans le Courrier français, par un article insistant à la fois sur le grand succès populaire qu'elles ont constitué («il y avait cent mille personnes»), sur le fait que, du coup, les Fêtes «n'ont pas coûté un centime à la ville», et sur l'ordre parfait qui a régné au cours de ces trois jours: l'argumentation implicite insiste sur la maturité politique du «peuple», entendons du plus grand nombre, et donc sur l'inadaptation d'un système politique fondée sur la richesse, voire sur les dangers qu'il fait paradoxalement courir à l’ordre public.
Mais, dans Le Siècle, Auguste Luchet donne aussi aux Fêtes une dimension nationaliste, à travers la concurrence entre Strasbourg et Mayence (jusqu'à David d'Angers, présenté comme meilleur artiste que le danois Thorwaldsen, auquel Mayence avait fait appel), tout en insistant sur l'ancienneté des rapports entre l'Alsace et la civilisation de l'écrit et du livre:
«Il était peut–être donné à la seule ville de Strasbourg de fêter dignement la mémoire de l'inventeur de l'imprimerie, elle, cette belle tête de l'Alsace, province où il est plus rare de rencontrer quelqu'un qui ne sache pas lire qu'il est commun dans les autres de s'affliger de l'ignorance du plus grand nombre». On reconnaît dans ces derniers mots un thème qui sera particulièrement mis à contribution après la défaite de 1870.

(Clichés: 1- La statue de David d'Angers, place Gutenberg; 2- Détail du socle: l'imprimerie émancipatrice de l'humanité; 3- Difficile de venir à Strasbourg sans admirer la cathédrale, ici le soir, dans l'axe de la rue Mercière). 

dimanche 4 septembre 2011

Histoire de l'histoire du livre

L’histoire du livre «à la française», champ disciplinaire que l’on présente volontiers comme aujourd’hui en vogue, remonte en fait à la décennie 1950.
En 1953 en effet, Lucien Febvre entre en contacts avec un jeune bibliothécaire de la Nationale, Henri-Jean Martin, avec lequel il projette de publier enfin, en quelques sorte à quatre mains", le volume de la collection «L’Évolution de l’humanité» consacré à l’invention de l’imprimerie et programmé de très longue date.
La sortie de L’Apparition du livre, co-signée par les deux auteurs en 1958, met pour la première fois en application le programme d’une «histoire du livre» conçue non plus comme purement érudite et factuelle, mais comme composante de la nouvelle «histoire sociale à la française» et intégrée à la problématique de l’École des Annales. L’histoire du livre désignera dès lors l’histoire du principal média du monde occidental aux époques moderne et contemporaine (jusqu’au XXe siècle). Précisons que nous entendons ici par « média » toute composante des « moyens sociaux de communication », selon la formule d’Henri-Jean Martin: autrement dit, les médias ne désignent pas seulement les «médias de masse», et l’imprimé en fait tout naturellement partie.
Les développements de l’histoire du livre intéressent directement l’économie, comme le rappelait la formule célèbre de Febvre et Martin selon laquelle le livre est d’abord une «marchandise», et même une marchandise spécifique de par la dimension précocement capitaliste que sa fabrication et sa diffusion supposaient. La problématique d’histoire des techniques, souvent négligée dans l’historiographie française, est en l'occurrence elle aussi au premier plan.
Mais, bien entendu, l’histoire du livre touche aussi au domaine de l’histoire sociale au sens le plus large du terme, et surtout à celui de l’histoire intellectuelle: la perspective des années 1970 s’attachait moins à l’histoire des idées (dans l’acception allemande de Begriffsgeschichte) qu’à celle des modes d’appropriation des textes (histoire de la lecture), de leurs formes matérielles et des procédures de construction de leur sens.
La période 1950-1980 est donc celle où s’est réellement construite l’histoire du livre «à la française»: elle s’ouvrirait, par convention, avec la première rencontre de Febvre et de Martin, en 1953, et pourrait se refermer avec la publication du tome I de l’Histoire de l’édition française, codirigée par Roger Chartier et Henri-Jean Martin, en 1983. Si l’histoire du livre restait surtout envisagée dans le cadre d’une histoire nationale (le titre même d’Histoire de l’édition française en porte témoignage), il convient d’ajouter que cette période a aussi été celle d’une première ouverture vers l’extérieur et vers le comparatisme: la conférence d’Henri-Jean Martin à l’École pratique des Hautes Études (E.P.H.E., IVe Section) accueillait ponctuellement des savants et spécialistes étrangers, notamment anglo-saxons.
Enfin, la recherche et la réflexion sur l’historiographie de l’histoire du livre et sur la constitution de notre discipline en tant que discipline scientifique à part entière marque depuis quelques années l’un des axes de travail dans la branche.

Note bibliographique
• Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, collab. Anne Basanoff, Henri Bernard-Maître, Moché Catane, Marie-Robert Guignard et Marcel Thomas, Paris, Albin Michel, 1958 (« L’Évolution de l’humanité », 49), XXIX [III], 557-[3] p., 22 pl. photographiques [11 feuillets r°-v°], 1 dépliant (deux cartes) (imprimerie Bussière à Saint-Amand (Cher). Achevé d’imprimer daté du 31 décembre 1957.
• Frédéric Barbier, «Écrire L’Apparition du livre», postface à Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, troisième éd., Paris, Albin Michel, 1999, p. 535-588.
• Sur la genèse de l'histoire du livre comme discipline, voir les Actes du colloque de Budapest en 2008 : 1958-2008 : cinquante ans d'histoire du livre. De L'Apparition du livre (1958) à 2008: bilan et projets, éd. par / hg. von Frédéric Barbier, István Monok, Budapest, Orzságos Széchényi Könyvtár, 2009, 270 p. («L'Europe en réseaux /Vernetztes Europa», 5).
Histoire de l’édition française, dir. Roger Chartier, Henri-Jean Martin, 1ère édition, Paris, Promodis, 1983-1986, 4 vol.
• Frédéric Barbier, «Apprendre le métier d'historien: correspondance inédite adressée par Lucien Febvre à Henri-Jean Martin, 1952-1956», dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2010, t. VI, p. 17-31.

mercredi 22 juin 2011

"Et maintenant ils pourront estancher leur soif à la fontaine de Dole": un imprimeur de la fin du XVIe siècle à propos de son installation

Dole est une ville d'importance relativement moyenne, mais qui réunit du XVe au XVIIe siècle un certain nombre d'institutions propres à une capitale, et donc susceptibles d'alimenter les activité de l'écriture et du livre. En tant que capitale de la Comté de Bourgogne (alias la Haute-Bourgogne, par-delà la Saône), Dole abrite en effet l'université, le Parlement et l'administration centrale de la Comté, la Monnaie, outre bien évidemment le Magistrat municipal, etc. Les maisons des Capucins et le Collège Saint-Jérôme, la présence de juristes et d'administrateurs, mais aussi d'une bourgeoisie négociante active, sont autant d'éléments qui expliquent la précocité et la profondeur de la civilisation livresque.
Cette richesse n'est pas nécessairement corrélée avec l'installation d'une ou de plusieurs imprimeries actives: comme dans le nord de la France actuelle, il est très facile de se procurer des imprimés en Suisse (Bâle...), en Allemagne du Sud et en Alsace (Strasbourg), à Lyon, voire à Paris, de sorte que Dole ne connaît au XVe siècle qu'un atelier épisodique: celui de Peter Metlinger, qui y donne une importante édition des Coutumes de Bourgogne en 1490.
L'imprimerie ne réapparaît ensuite que dans une tout autre conjoncture. Au XVIe siècle, la Comté jouxte des territoires passés à la Réforme luthérienne ou calviniste, de Montbéliard à la Suisse francophone, et devient elle-même un des pôles de la Contre-Réforme. Disciple d'Ignace de Loyola, Edmond Auger prêche le Carême à Dole en 1579, et la ville s’efforce dès lors de favoriser l’implantation d’un collège. Elle cède d’abord aux jésuites son propre Collège de grammaire, de sorte que ceux-ci peuvent ouvrir leur maison en 1582. Le succès est immédiat: au début du XVIIe siècle, le collège compte 13 classes et 800 élèves (1616), dans un complexe immobilier nouveau, caractérisé par son célèbre «arc». Une chapelle est érigée en 1601, et agrandie d’un porche en 1605 (cf. cliché).
C’est en liaison avec le collège jésuite que le premier imprimeur permanent est appelé à Dole en 1587: le Lyonnais Antoine Dominique, né et formé à Lyon, obtient en effet le soutien financier de la ville pour s'établir. Il inaugure son travail par l'impression d'un Advis du Jappon des années MDLXXXII, LXXXIII et LXXXIV (relations des missionnaires jésuites en Extrême-Orient) publié en 1587. De manière très intéressante, l'ouvrage s'ouvre par deux pages adressées par l'imprimeur au lecteur (cf. cliché: exemplaire de la Médiathèque de Dole), dans lesquelles il rappelle les conditions de son installation et dévoile ses projets. Ce texte intéressant directement l'historien du livre, est imprimé dans une élégante italique que Dominique s'est procurée à Lyon: nous le publions ci-après, en conservant scrupuleusement l'orthographe et la ponctuation originales.
«L’imprimeur au Lecteur, Salut. /
PVisque il à pleu à Dieu & à la Court sou- / veraine, ami Lecteur, qu’en ce Conté de / Bourgogne, il y eut imprimerie pour ob- / vier à tant d’inconueniens qu’on experi- / mente de iour à autre touchant la fourniture des liuvres / nécessaires pour la ieunesse, qui est instruite en divers / quarties d’icelluy, nommement en la ville de Dole, ou / aborde si grand nombre d’escoliers mesme depuis la / venue des Peres Iesuistes, qu’on est en grand peine de / trouuer les liures qu’il y fault lire, & ceux qu’o [sic] y trouue / les acheter bien chereme[n]t : ie me suis resolu d’entrepren- / dre ce chef d’œuure peu de iours y-a : & pour cest effect / me suis transporté en la ville de Lyon, pour y faire pro- / uision de toutes choses nécessaires a y donner heureux / commenceme[n]t a l’honneur & gloire de Dieu : qui a cou- / stume de fauoriser ceux qui travaille[n]t de bon cœur pour / le bien public. Et d’autant plus ardemment m’a esté / accordée l’entreprise, qu’on à veu à l’œil & comme / touché au doigt l’honneur & le lustre que receura a tout ce / pays par le moyen de l’imprimerie : voire le profit, pour / le meilleur marché delà denrée, & la commodité qu’il / y aura de cueillir dans son propre pays, ce qu’il failloit aller mendier ailleurs. Et d’autant que i’espere que le / progrez en sera mellieur, si la premiere presse sera bien / tirée, ce qu’aduiendra si elle rencontre un subiect qui / touche de plus pres l’honneur de Dieu, qui ne peut fail- / lir d’estre aggreable à un peuple bien Catholique : il m’a semble bon d’employer ma premiere sueur à imp- / primer les nouuelles les plus fresches du Iappon, m’as / seurant qu’elles seront tresbien receuës par tout ce Con- //
té comme elles sont par toute la Chrestienté, mesmes de / ceux qui prennent plaisir a ouyr les choses qui tournent à / l’advancement de la foy Catholique, du salut des ames, & de l’honneur de Dieu, & qui pourront par ce moyen / s’echauffer à mieux seuir & honorer celuy qui les à / tant chéris, qu’il les à tousiours assisté par un Prince si / Catholique, & les à défendus & preserues des attain- / ctes des ennemis de Dieu & de l’Eglise. Ioinct aussi que / plusieurs ont-ia faict instance d’estre participant de / ces nouuelles à qui on n’a peu satisfaire pour n’en auoir le moyen : & maintenant ils pourront esta[n]cher leur soif / à la fontaine de Dole, qui ruisselera son eau par tout le / pays. Que si ie voy ami Lecteur que tu ayes prins plai- / sir à ce petit commencement : apres avoir mis la main à / d’aultres choses qui sont propres des escholes, ie tasche / rayn si ie puis de recouurer les aultres choses memora- / bles & lettres escrites des Indes & du Iappon, des le / temps que lesdicts Peres Iesuistes y ont mis le pied, pour / t’en faire part. Prens donc ceste entrée d’aussi bon / cueur que ie te la presente, & me donne courage, de fai- / re tousiours renommer ta patrie de sorte que le renom / en demeure éternellement.»


NB: présentation de la séance foraine de Dole, 24 juin 2011.

lundi 23 mai 2011

Les révolutions du livre, ou plaidoyer pour l'histoire

L’émergence des nouveaux médias produit une forme de fascination qui se donne à percevoir dans les formes du discours.
Les uns, ceux des intellectuels formés aux médias gutenbergiens, s’élèvent contre un système censé saper les fondements de toute culture, comme ils se sont élevés en leur temps contre la télévision, voire, quelques décennies auparavant, contre la bande dessinée –sans parler, dans les premières décennies du XVIe siècle, des attaques de certains humanistes contre l’imprimerie et sa capacité de mettre en circulation des éditions éventuellement médiocres.
Les autres, sensiblement plus nombreux, développent un véritable discours hagiographique que le plus souvent rien ne vient étayer au-delà des pétitions de principe. Régis Debray n’avait pas tort lorsqu’il dénonçait les dangers de cette fascination et la multiplication des «vaticinations des pensées de survol» qu'elle engendre -et qu'elle engendre d'autant plus facilement que ces pensées sont, logiquement, les plus faciles à médiatiser.
Nous ne voulons pas, par cet exorde trop brutal, nous ranger dans le camp de plus en plus minoritaire d’une hostilité a priori face aux nouveaux médias et à leur enchantement: le présent blog en témoigne. Il est bien certain qu’une «révolution» est aujourd’hui en marche, et, à des rythmes et sous des formes variables selon les environnements, les besoins, les représentations et les pratiques, nous sortons de plus en plus nettement de l’hégémonisme du système gutenbergien.
Pour autant, quelques précautions intellectuelles peuvent être prises. Bornons-nous à évoquer une image fréquemment rencontrée: le disque dur fonctionne aujourd'hui une extension du cerveau humain, comme le livre et la bibliothèque l’ont été en leur temps (et comme ils le restent toujours).
La chose est évidente, le cerveau n’ayant pas la capacité de stocker les masses de données conservées dans les bibliothèques ou dans les mémoires informatiques. Et nous ne sommes pas les premiers à être fascinés: la masse même des volumes a pareillement fasciné ceux qui nous ont précédés et qui leur ont élevé de véritables cathédrales destinées aussi à faire impression sur le visiteur (cliché: la Palatina de Parme en cathédrale de livres).
La tendance à l'externalisation ne date pas non plus des médias actuels, puisque Leroi-Gourhan nous a montré comment l’homme, depuis des centaines de milliers d’années, se caractérisait précisément par la fabrication de «prothèses» de toutes sortes. Dans le domaine qui nous intéresse, «l'écriture « externalise » la parole (la matérialise et la visualise), comme l'imprimé externalise l'écriture, le journal, le livre, l'écran, le journal, etc.» (Régis Debray).
On le voit, la simple description des phénomènes que nous vivons ne répond pas au propos de l’historien. La comparaison d’une époque à l’autre permet en revanche de repérer les forces sous-jacentes et d’observer que, si externalisation il y a, celle-ci répond d’une certaine manière à un déséquilibre préexistant. Depuis l'époque moderne, le moteur du changement n’est pas d’ordre intellectuel, mais, le plus souvent, d'ordre économique. Ainsi, la typographie en caractères mobiles s’impose-t-elle parce que les tensions sur le marché du manuscrit sont suffisantes pour faire espérer des gains importants de la mise au point d’une technique nouvelle de reproduction des textes.
Par ailleurs, l’historien du livre et des médias est sensible au fait que, si les évolutions du système sont impulsées par ce qui les précède, elles engagent ce qui les suit, et dans des directions que leurs initiateurs ne pouvaient pas nécessairement soupçonner. Avec le passage d’un «système» à l’autre (par ex., de la librairie d'Ancien Régime à la librairie industrielle de masse), c’est un ensemble de logiques relatives non seulement à la fabrication des livres, mais aussi à l’écriture, au statut de l’auteur et à celui des textes, à la protection des droits des uns et des autres, aux pratiques d’appropriation, voire aux catégories plus profondes du travail intellectuel, qui se trouve de proche en proche plus ou moins profondément reconfiguré.
Cette complexité explique pourquoi poser les questions en termes de causalité stricte n’est pas opératoire: le système des médias n’obéit pas à une rationalité d’ensemble; il tend certes à l’équilibre, mais il fonctionne comme un système en continuel déséquilibre sur un point ou sur un autre. C’est cette tension qui est à l’origine du changement, donc de l’histoire.
Un dernier mot, sur le risque de la formule toute faite: sous l’emprise de plus en plus hégémonique des nouveaux médias, nous sortirions en effet de la célèbre «Galaxie Gutenberg» pour assister à la «mort du livre». Or, non seulement le «livre» a pris des formes très variées au cours de l’histoire, des tablettes mésopotamiennes à la... tablette informatique, mais, depuis plusieurs siècles en Occident, l’instauration d’un nouveau média dominant n’a presque jamais conduit à la disparition du précédent –c’est ainsi que l’on n’a jamais publié autant de livres imprimés qu’à l’heure du triomphe de la télévision. La mort du livre nous laisse sceptiques, et encore plus la mort de l’histoire telle qu’elle a été annoncée… en son temps, qui n’est déjà plus le nôtre.
Oui, des mutations fondamentales sont aujourd’hui engagées, mais elles doivent être contextualisées et replacées dans leur environnement, qui est un environnement à long terme. Et ce travail d’historicisation, généralement peu spectaculaire, est précisément le travail… de l’historien.

mercredi 18 mai 2011

Histoire du livre en Europe: le séminaire de Bologne

In Italia vi sono insegnamenti di Storia del libro e varie ricerche sono frutto di studiosi provenienti da molte aree disciplinari. Anzitutto gli storici e gli italianisti che hanno con quella Storia un’antica liaison. Hanno offerto contributi gli storici sociali, quelli delle idee e quelli del diritto (con specifico riferimento alla normativa sulla tutela della proprietà letteraria), nonché i paleografi e gli storici della scrittura, specie per il mondo antico e bizantino; non mancano approcci di genere e altre forme di interpretazione della millenaria vicenda che va dal rotolo al codice, dal libro tipografico all’e-book.
La disciplina è affrontata nelle università e nei centri di ricerca, ma pure da bibliotecari che assolvono nei confronti del libro il compito della sua conservazione e, quindi, del suo studio storico, calato all’interno delle collezioni librarie. Considerata la molteplicità di metodi, l’impianto disciplinare è anch’esso in continuo movimento. Esso si propone come ricerca
euristica a base filologica e come studio che muove dalle traiettorie bibliografiche, nel cui arco si colloca la maggior parte degli insegnamenti italiani.
La consapevolezza dei passi compiuti dalla Storia del libro in questi ultimi decenni non porta più a chiedersi da dove essa muova ma dove essa sia diretta. La Storia della scrittura e quella della lettura poi, scaturite dalla polla inesauribile delle ricerche sul libro, hanno
guadagnato all’estero molti consensi e si impongono ormai quali collaudati ambiti specialistici di indagine.
Ma che ne è della disciplina in Europa, da dove provengono studi illuminanti e dalle molte
sfaccettature, siano essi storico-critici siano ispirati ad un fondamento più specificamente bibliografico?
La disciplina è incardinata nelle università o si persegue come studio che trova spazi all’interno di diversi contesti? Si confronta con il mondo bibliotecario? Quando e da chi il libro, sia di antico regime tipografico sia frutto della più moderna e sofisticata strumentazione, è studiato e sotto quali forme? Quali conseguenze negli impianti storici e, dunque, nelle conquiste critiche raggiunte nei vari paesi europei? C’è una linea di demarcazione evidente che invita a separare la Storia del libro dalla Storia della stampa e dell’editoria, ad esempio? E ancora: tale Storia ha solo un valore cognitivo o invece ha guadagnato un
nuovo, proprio e determinato statuto disciplinare?
Ai nostri interrogativi risponderanno i maggiori specialisti europei, per la prima volta chiamati in Italia a un simile confronto. Sarà un modo per capire di più e meglio e per alimentare le nostre riflessioni sul libro, preparati a proseguire gli studi verso mete
sempre più ambiziose.

giovedì 12 Maggio 2011
Saluti di apertura
Fabio Roversi-Monaco, Presidente, Fondazione Carisbo
Gian Mario Anselmi, Direttore, Dip. di Filologia Classica e Italianistica, Sezione Emilia-Romagna
Presentazione di «Teca», la nuova rivista di Storia del libro nata dal CERB e sostenuta
dalla casa editrice Pàtron di Bologna. Ne parleranno Paola Vecchi, Maria Gioia Tavoni, Paolo Tinti che la dirigono e aprono le sue pagine a tutto il pubblico presente.

Lezioni magistrali

giovedì 12 Maggio 2011, ore 17
David McKitterick, Trinity College, Cambridge
lunedì 23 Maggio 2011, ore 17
Frédéric Barbier, École pratique des hautes études, Paris
giovedì 26 Maggio 2011, ore 17
Pedro M. Cátedra García, Universidad de Salamanca
lunedì 30 Maggio 2011, ore 17
Antonio Castillo Gómez, Universidad de Alcalá
martedì 7 Giugno 2011, ore 10
Hans-Jürgen Lüsebrink, Universität des Saarlandes

Biblioteca d’Arte e di Storia
di San Giorgio in Poggiale
via Nazario Sauro 22, Bologna
tel. 051 2750202

(Cliché: les célèbres "tours" de Bologne, dans une saison plus avancée...)

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 23 mai 2011
16h-18h
L'achèvement d'un grand chantier:
le Dictionnaire encyclopédique du livre
par Monsieur Jean Dominique Mellot,
conservateur en chef à la Bibliothèque nationale de France

Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 123).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2010-2011.

Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).
Annonce: la séance foraine de la conférence d’Histoire et civilisation du livre aura lieu, cette année, le vendredi 24 juin, et sera consacrée à la très riche Bibliothèque de Dole (Jura). La ville de Dole est facilement atteinte depuis Paris en 2 heures par TGV direct. Tout participant intéressé sera le bienvenu. Un programme détaillé sera publié prochainement, mais la séance se déroulera de 11h à 17h environ à la Bibliothèque de Dole.
Rappel: conférences de Mme Nuria Martinez de Castilla Munoz, sur le livre musulman en Espagne pendant le Siècle d’or, le lundi de 10 h. à 12h., dans le cadre de la conférence de Monsieur François Déroche, directeur d’études.

mardi 17 mai 2011

Dictionnaire encyclopédique du livre

Il n’est pas vraiment indispensable de présenter un usuel connu de tous: le Dictionnaire encyclopédique du livre a commencé à être publié il y a déjà quelques années, mais le tome III, qui vient de sortir (achevé d’imprimer à la date d’avril 2011) clôt brillamment une entreprise monumentale. Il s’agit d’un fort volume de 1085 pages, relié sous jaquette illustrée et qui propose les articles des lettres N à Z (plus précisément, de «Nadeau (Maurice)» à «zone» de description bibliographique). La bibliographie, classée par articles, figure à la fin du volume, selon le principe déjà adopté pour les tomes I et II.
Bien entendu, une place importante est réservée au livre en France et dans les pays francophones (plusieurs articles sur le Québec, sur la Suisse, etc.), mais les autres pays ne sont pas oubliés (avec par ex. les différents articles «Portugal», «Scandinavie», etc.). On trouve aussi la présentation d’un certain nombre de villes (long article «Rouen», article plus court sur «Paris, …mais rien sur «Rome»), de professionnels («Plantin»), d’entreprises («Société typographique de Neuchâtel»), d’histoire littéraire («Roman», «Roman de chevalerie») et de théorie de l’histoire du livre («Réception»). La partie concernant les techniques et l'histoire des techniques» est très riche, qu’il s’agisse de l’offset, du papier, des différentes techniques liées à la photographie ou encore de la rotative, sans oublier «Richard-de-Bas» et ses moulins.
Chacun sait que le domaine des dictionnaires et des encyclopédies a été dans ces dernières années l’un de ceux où l’édition électronique a occupé le plus rapidement une position importante. Les avantages de la consultation en ligne n’ont pas à être démontrés, mais l’achèvement du Dictionnaire encyclopédique du livre marque une pierre de touche pour tous les chercheurs intéressés par ce domaine, et au premier chef pour les historiens du livre et pour les chercheurs francophones.

jeudi 7 avril 2011

Histoire de l'histoire du livre

Le rapport d’une société humaine à son passé n’est jamais transparent, même s’il passe par la médiation de la communauté scientifique des historiens. Le double statut de l’invention de la typographie en caractères mobiles et du responsable de cette invention échappe d’autant moins à la règle que l’apparition de l’imprimerie est reconnue dès le XVe comme marquant un tournant majeur de l’histoire occidentale.
Le siècle des Lumières prolonge la tradition d’une lecture «universaliste» de l’invention (Gutenberg en tant que bienfaiteur de l’humanité), mais il s’inscrit dans le même temps dans une conjoncture contradictoire, avec la montée des concurrences autour de la mise au point de la technique. Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771) publie en 1760 ses Vindiciae typographicae, chez un libraire allemand de Strasbourg et avec une dédicace à l’électeur palatin Karl Theodor, mais ce sont les armoiries royales de France qui figurent sur la page de titre.
Lisons le commentaire que Quérard donne de l'ouvrage:
«Ouvrage estimé. L’auteur prétend que la découverte des caractères mobiles en bois a été faite à Strasbourg et qu’on les y avait déjà employés en 1435. Fournier le jeune a publié en 1760 des Observations sur le Vindiciae typographicae, Paris, in 8°, dans lesquelles il réfute l’opinion de Schoepflin ; et le professeur Baer, autrefois aumônier de la chapelle de Suède à Paris, a réfuté Fournier dans un ouvrage anonyme intitulé «Lettre sur l’origine de l’imprimerie, servant de réponse aux observations publiées par M. Fournier sur le Vindiciae typographicae», Strasbourg (Paris), 1761, in 8°».
Schoepflin articule la problématique concernant l’identité de l’inventeur avec celle sur la généalogie de l’invention (les prototypographies comme introduisant à la mise au point de la technique définitive). Par ailleurs, il est le premier à avoir étudié les pièces du procès de Gutenberg dans les archives de la ville de Strasbourg, pièces dont il donne des fac-similés d’autant plus précieux que ces documents ont été détruits lors du siège de 1870. Son approche pose aussi la question de l’appartenance de l’invention, mais en privilégiant plus le patriotisme de clocher que celui de la collectivité nationale. La même analyse est reprise par Specklin, lequel écrira, dans sa Chronique universelle, à propos des débuts de l’imprimerie à Strasbourg:
«J’ai vu la première presse [de Mentelin] ainsi que les caractères : ils étaient taillés dans le bois, ainsi que des mots ou des syllabes; ils étaient troués, on les enfilait sur une ficelle à l’aide d’une aiguille, puis on les étalait sur les lignes. Il est dommage qu’on ait laissé se perdre une telle installation, la toute première en son genre dans le monde entier…»
Gutenberg a pu, à Strasbourg, rencontrer le futur prototypographe alsacien Johann Mentelin (vers 1410-1478), puisque celui-ci, originaire de Sélestat, acquiert le droit de bourgeoisie en 1447 mais réside sans doute antérieurement de façon régulière en ville. Quoi qu’il en soit, il reste en tout état de cause impossible d’imprimer par la technique de la xylotypie des ouvrages de quelque importance, comme le sera notamment le premier titre connu de Mentelin, la Bible à 49 lignes de 1460: les xylotypes (caractères sur bois) ne sont pas reproductibles, de sorte que les travaux de gravure ne se justifient que pour des textes relativement courts (pensons aux «Donat» imprimés dans les anciens Pays-Bas dès avant Gutenberg), ou pour des textes illustrés (sur le modèle des livrets xylographiques).
Si la xylotypie a très certainement été utilisée aussi pour imprimer des textes, elle ne recouvre pas l’invention décisive qui reste vers 1450 à mettre définitivement au point. Mais la comparaison des lectures de l’histoire de Gutenberg met surtout en évidence comment le XVIIIe siècle est marqué par le glissement entre une lecture humaniste et universaliste de l’invention et de son apport, et une volonté d’intégrer cette invention décisive comme l’un des éléments importants d’identités collectives alors en phase d’affirmation. On notera au passage combien les professionnels du livre –il s’agit ici de Fournier le Jeune, mais on connaît aussi d’autres figures comme La Caille, Née et La Rochelle, etc., pour nous en tenir à la France– sont de plus en plus intéressés à s’investir dans l’histoire de leur domaine d’activité –l’histoire du livre.

Bibliographie : Jean-Daniel Schoepflin, Vindiciae typographicae in quibus de artis typographicae originibus disseritur, Argentorati [Strasbourg], ap. Joh. Gothofredum Bauer, Bibliopol., 1760 ; Joseph Marie Quérard, La France littéraire…, tome VIII, Paris, Firmin-Didot frères, 1836, p. 543. Frédéric Charles Baer, Lettre sur l’origine de l’imprimerie, servant de réponse aux observations publiées par M. Fournier le jeune sur l’ouvrage de M. Schoepflin intitulé Vindiciae typographicae, Strasbourg [Paris], [s. n.], 1761.

jeudi 3 mars 2011

L'Histoire de l'imprimerie de Prosper Marchand (fin)

Très vite après l’invention de l’imprimerie, les contemporains voient dans la technique nouvelle une des ruptures principales de l’histoire de la civilisation, et ils entreprennent d’en reconstituer la généalogie, en identifiant notamment le nom de l’inventeur avec celui de Johann Gutenberg, bourgeois de Mayence. Surtout, le temps est à l’optimisme: grâce à l'imprimerie, le savoir va pouvoir se répandre bien plus facilement, comme le souligne bientôt Rabelais dans la célébrissime Lettre de Gargantua à Pantagruel.
En 1740, pour le troisième jubilé de l’invention, l’Histoire de l’imprimerie de Prosper Marchand conserve cette même perspective universaliste. L’ouvrage s’ouvre par un superbe frontispice dessiné et gravé en taille-douce par Jacob von Schley (1715-1779) en 1739. Le thème en reprend la généalogie de l’invention: «L’imprimerie descendant des cieux est accordée par Minerve et Mercure à l’Allemagne, qui la présente à la Hollande, l’Angleterre, l’Italie, & la France, les quatre premières nations chés lesquelles ce bel art fut adopté». L’imprimerie trône dans les nuées (elle tient un composteur et une balle à encrer, et est drapée d’une sorte de toge portant les lettres de l’alphabet), entourée des figures de Minerve (qui personnifie la connaissance, accompagnée de la chouette) et de Mercure, dieu du commerce et des échanges. L’artiste se place d’emblée dans la double logique qui est celle des activités liées au livre, à la fois «marchandise» et « ferment », pour reprendre la célèbre formule de Febvre et Martin.
Les cinq figures féminines du registre inférieur personnifient les premières « nations » européennes à avoir accueilli l’art nouveau: portant la couronne impériale et le sceptre, l’Allemagne est la plus élevée, parce que c’est à elle que l’invention est remise. Elle est appuyée à trois cartouches aux effigies de «Jean Guttemberg», de «Jean Fust» et de «Pierre Schoiffer»  (le nom de ce dernier est le seul à n’être pas accompagné d’un portrait).
Au centre de la composition, c’est l’Angleterre, avec le cartouche de «Guill. Caxton» (William Caxton); puis vient l’Italie (qui porte la tiare et les clés pontificales et qui tient le cartouche à l’effigie d’«Alde Manuce»), tandis que la France, dans un drapé fleurdelysé vient à droite de la composition, où elle soutient de la main gauche le cartouche au nom de «Robert Estienne». Enfin, la Hollande est allongée au premier plan de la scène, et elle présente le cartouche à l’effigie de «Laurent Koster», le célèbre prototypographe de Haarlem.
Après le temps de l’humanisme, nous sommes devant un motif symbolisant l’idéologie des Lumières européennes diffusées par l’imprimé. Mais ce temps de l’universalité est alors près de se refermer, au profit du paradigme nouveau qui est celui des identités nationales. Un siècle plus tard, le quatrième jubilé s’ouvre par ce qu’Henri-Jean Martin a décrit comme la «guerre des statues» commémorant l’imprimerie, entre Haarlem, Mayence et Strasbourg: la paternité de l'invention s’est progressivement muée en enjeu politique, pour lequel la concurrence franco-allemande est pour un temps devenue centrale.

mardi 1 mars 2011

L'Histoire de l'imprimerie de Prosper Marchand

Il y a quelques semaines, Jean-Dominique Mellot revenait, dans une séance de la conférence d'Histoire et civilisation du livre à l'École pratique des Hautes Études, sur la question de la formation professionnelle dans l'imprimerie d'Ancien Régime, sur les pratiques de travail et sur les grandes grèves des typographes à Lyon et à Paris au XVIe siècle. Nous retrouvons ces même thèmes (en même temps que celui de l'articulation entre le travail de l'auteur et celui du libraire) lorsque nous feuilletons  la très belle Histoire de l’imprimerie publiée par Prosper Marchand à La Haye en 1740:
Prosper Marchand, Histoire // de // l’origine // et des //  premiers progrès // de // l’imprimerie.,
À La Haye, chés la veuve Le Vier et Pierre Paupie, M.DCC.XL., XIV-118-152 p., 4°.
L'étude est très érudite, et le volume d'une exécution typographique particulièrement soignée: parfaitement équilibré, le titre en rouge et noir est agrémenté d'une en taille douce représentant la déesse de l'imprimerie, dans un encadrement rocaille et surmontée des cinq voyelles A.E.I.O.U., avec la légende Rerum tutissima custos et la signature de Jakob von Schley, 1739. On remarquera en revanche l'absence du nom de l'auteur.
Pourtant, la publication est aussi présentée, et précisément par l'auteur lui-même, comme une opération de librairie: il s'agit en effet  de profiter de la «curiosité du public» à l'occasion du traditionnel jubilé de l'invention de l'imprimerie. La Préface est datée du 28 décembre 1738 et le frontispice est gravé en 1739, de sorte que le manuscrit était prêt suffisamment à l'avance pour permettre de présenter le volume aux foires de Francfort et de Leipzig de 1739:
«Cette Dissertation Historique & Critique touchant l'Origine & les premiers Progrès de l'Imprimerie faisoit Partie d'un Recueil d'environ soixante autres de pareil Caractère, composées & retouchées à diverses fois depuis 1715 jusqu'en 1735.: & je ne l'en ai détachée qu'à la Sollicitation de quelques Amis qui ont crû, que le troisième Jubilé, ou la troisième Année séculaire, de l'Imprimerie, réveilleroit infailliblement la Curiosité du Public touchant l'origine de ce bel Art; & que je ne devois nullement négliger une Occasion si naturelle & si favorable de publier ce que j'avois recueilli à cet Egard.»
Mais le retard et la «dissipation»(le terme est significatif) des ouvriers imprimeurs n'ont pas permis de réaliser ce programme. Marchand explique en effet, dans un Avertissement daté du 31 mars 1740 et où il en appelle au jugement du public:
«Enfin, quelque Soin que j'eusse pris, pour qu'il parût, comme il le devoit, aux Foires de Francfort et de Leipzic de 1739, la Lenteur & la Dissipation des Ouvriers l'a fait trainer jusqu'à la Fin de ce Mois de Mars de la présente Année 1740: retardement fâcheux, dont je suis obligé de me plaindre publiquement ici, afin de ne me point trouver en Contradiction avec moi-même; & mauvais Procédé tout-à-fait propre à confirmer les Plaintes continuelles des Gens de Lettres concernant les Abus de l'Imprimerie...»

Cliché: page de titre de l'Histoire de l'imprimerie, coll. Quelleriana.

lundi 28 février 2011

Histoire du livre: annonce de colloque

lundi 14 mars 2011

Charles Nodier
et la passion du livre

Paris,
Bibliothèque de l’Arsenal

Journée d’études organisée par
Élisabeth Parinet (École nationale des chartes) et
Hélène Védrine (Université Paris-Sorbonne)

avec le soutien de
l’École nationale des chartes,
du Centre de recherches
sur la littérature du XIXe siècle,
de l’École doctorale III
de l’université de Paris-Sorbonne,
et de la
Bibliothèque nationale de France

9h45: Ouverture de la journée d’études par Bruno Blasselle, directeur de la Bibliothèque de l’Arsenal
10h: Jacques-Remi Dahan, «Monsieur Nodier, où en sommes-nous avec le livre ?»
10h30: Charles Grivel, «Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux: le récit de l'image»
11h: Roselyne de Villeneuve, «La genèse du Roi de Bohême: avant-textes et avant-propos»
11h30: Discussion et pause
12h: Vincent Laisney, «Le livre en acte: les lectures du cénacle de l'Arsenal»
12h30: Sylvain Ledda, «Nodier, passeur de livres»
13h: Discussion

14h30: Annie Charon, «Nodier et le Bulletin du Bibliophile»
14h45: Jean Viardot, «Nodier bibliomane romantique»
15h30: Discussion et pause
16h: Marine Le Bail, «Charles Nodier: entre bibliothèque réelle et bibliothèque rêvée»
16h30: Emmanuelle Toulet, «Nodier: un certain goût de la reliure»
17h: Discussion

17h30: Visite de la Bibliothèque de l’Arsenal

A 18h30 aura lieu, dans le cadre des Lundis de l’Arsenal, une soirée-lecture au cours de laquelle des textes de Charles Nodier, choisis et présentés par Jean-Luc Steinmetz, seront lus par un comédien.

La journée d’études et la soirée-lecture sont accessibles librement, mais uniquement après inscription auprès du service des visites de la Bibliothèque nationale de France (01 53 79 49 49, du lundi au vendredi, de 10h à 17h, ou par courriel adressé à visites@bnf.fr).

Ill. tirée de l'Histoire du roi de Bohème, Coll. Quelleriana.
Et, sur ce blog, du nouveau sur Charles Nodier.

mercredi 4 août 2010

Typographical fixity

La présentation par Johannes Frimmel d’un projet prometteur de topographie du livre depuis le XVIIIe siècle dans l’ancienne géographie politique de l’Europe centrale (il s’agit à peu près des territoires soumis aux Habsbourg) s’ouvre par quelques lignes d’historiographie (réf. bibliogr. infra). La théorie avait en effet été développée, selon laquelle la «fixité typographique» acquise avec Gutenberg induirait la modernité, notamment parce qu’elle aurait entraîné le développement de l’édition dans les différentes langues vernaculaires. Ce bref rappel, inspiré à Johannes Frimmel par la lecture de Imagined communities de Benedict Anderson (2e éd., Londres, 1991), suggère certaines remarques, dont nous livrons ici quelques-unes.
Dire que la formule de «typographical fixity» proposée en son temps par Madame Elisabeth Eisenstein correspond à un concept est probablement excessif, dans la mesure où elle reste à contextualiser, comme c’est en général le cas en histoire. Mais surtout: que la typographie induise une «fixité» du texte plus grande que ne le fait le manuscrit, la chose est évidente. Le fait que l’imprimé apparaisse très vite comme un produit standardisé et manufacturé induit d’une certaine manière la représentation du texte reproduit en tant qu’entité fixe et intangible.
D’autres éléments viennent renforcer cette tendance: ainsi, l’économie nouvelle qui est celle de la branche des industries polygraphiques déplace-t-elle fondamentalement la position de l’auteur (voir les actes du colloque «L’écrivain et l’imprimeur», tenu au Mans en 2009, actes en cours de publication aux Pr. univ. de Rennes). L’auteur s’identifiera désormais comme la figure pratiquement éternelle du seul créateur du texte. D’une manière globale, l’essor de la typographie s’accompagne d’ailleurs de la généralisation de la désignation des textes par le double indicateur de l’auteur et du titre, ce qui n’était absolument pas le cas dans l’économie du manuscrit.
Dans le même temps cependant, le rôle de l’auteur est relativisé, notamment parce que l’essor de la typographie introduit dans le «système livre» des acteurs en effet modernes, à commencer par le libraire (libraire de fonds) et l’imprimeur, mais aussi les auteurs secondaires, les traducteurs, etc. Il y aurait encore, dans cette même perspective, bien des choses à dire sur la fixation de la catégorie de texte, voire sur celle d’«édition»: de sorte la fameuse «fixité typographique» relèverait de l’ordre de la représentation plus que de la réalité. Mais peu importe. Il nous semble bien probable qu’elle a effectivement fonctionné comme l’une des conditions de l’essor d’une littérature en vernaculaire.
Au-delà de l’évidence immédiate, le lien est pourtant plus complexe qu’il n’y paraît, comme le suggèrent quelques observations simples. D’abord, le statut des langues vernaculaires européennes en tant que langues littéraires est éminemment divers, l’italien ayant à cet égard une position remarquable, tandis que la dignité du français lui vient de la politique impulsée précocement par la monarchie dans le domaine de l’écriture et de la traduction (à partir de Charles V).
D’autre part, un changement majeur introduit dans le champ littéraire par l’essor de la typographie en caractères mobiles porte sur le fait que les logiques économico-financières prennent désormais une place croissante. Nous avons émis l’hypothèse (dans un article publié en 2008) selon laquelle l’essor des langues vernaculaires en tant que langues d’édition à compter des dernières décennies du XVe siècle était d'abord à relier à la crise de surproduction qui marque la décennie 1470, et à l’adoption progressive, qui en découle, de ce que l’on appelle l’innovation de produit. Le marché du public traditionnel (les hommes d'Église et les universitaires au premier rang) est saturé par la nouvelle production imprimée, et il convient donc de proposer de nouveaux produits (d'autres textes, sous une forme matérielle améliorée) susceptibles d'attirer un autre public et d'assurer le développement de la branche.
Mais nous reviendrons sur ces questions, ainsi que sur le projet proprement exposé par Johannes Frimmel, et qui est à l’origine du présent billet…

Johannes Frimmel, «Pour une histoire du livre dans l’Empire austro-hongrois», dans 2000. The European Journal, XI, 1er juin 2010 (également sur Internet).
Frédéric Barbier, «Gutenberg et la naissance de l'auteur», dans Gutenberg Jahrbuch, 83 (2008), p. 109-127, ill.; «L'invention de l'imprimerie et l'économie des langues en Europe au XVe siècle», dans Les Langues imprimées, Genève, Droz, 2008, p. 21-46, ill. («Histoire et civilisation du livre», 4).

Cliché: le Musée de la langue à Czéphalom (Hongrie) (cliché F. Barbier).