Affichage des articles dont le libellé est cour princière. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est cour princière. Afficher tous les articles

dimanche 18 mars 2012

Histoire du livre et histoire des bibliothèques cardinalices

Après le concile de Trente (1543-1563), la papauté s’efforce de mettre en place les conditions de la reconquête intellectuelle face à la Réforme. Pour ce qui intéresse l'écrit et le livre, cette reconquête se fera en s’appuyant sur des structures d’enseignement (avec l’édification du Palais de la Sapienza à Rome, mais aussi avec l’essor des jésuites, autour du Collegium Romanum), sur un travail très important d’édition de textes (à commencer par celui de la Vulgate) et de réflexion scientifique, sur la fondation d’une imprimerie spécialisée (la Typographie Vaticane, en 1587) et sur la constitution de fonds de livres qui seront mis à la disposition des clercs et des savants. Une génération plus tard, ce sera la bulle Inscrutabili divinae de Grégoire XV (1622), et la création de la Congrégation De Propaganda Fide, établie dans le palais de la place d’Espagne, et où «gémissent» bientôt les presses de la célèbre Typographie polyglotte (cf. cliché).
Le Palazzo "De Propaganda Fide", place d'Espagne
D’autres axes seraient aussi à prendre en considération, par ex. le travail de rationalisation de la gouvernance dans l’État pontifical (surtout sous Sixte Quint, 1585-1590, créateur du système des Congrégations), ou encore la mise en œuvre d’une nouvelle esthétique et d’un nouveau vocabulaire stylistique dans le domaine notamment de l’architecture et de la peinture. Nous ne nous y arrêterons pas, même si l’art de la Contre Réforme trouve bien évidemment un riche champ d’application dans la décoration des bibliothèques.
Une caractéristique significative s’agissant des bibliothèques réside dans le fait que nombre de réalisations novatrices sont prises en charge certes par le pape, mais surtout par des représentants des grandes familles cardinalices. La capitale de la chrétienté occupe, bien évidemment, une position privilégiée, et les bibliothèques créées dans les palais romains sont célèbres, à commencer par celle des Barberini: Maffeo Barberini, ancien élève des jésuites, est élu pape (Urbain VIII) en 1623, et deux ans plus tard, le nouveau palais proche des Quatre fontaines (d’où son nom) commence à être construit. Il accueillera la bibliothèque de son neveu le cardinal Francesco Barberini. Passionné d’arts et de culture, celui-ci constituait des collections très riches, réunissait autour de lui un cercle d’artistes et de savants, et fondait la première académie romaine. Le P. Jacob explique, en 1644:
Après les bibliothèques papales, je n’en treuve point à Rome de plus célèbre que celle du cardinal François Barberin, neveu de nostre S.P. le pape Urbain VIII. Car si l’on considère la multitude des manuscrits grecs, latins & autres idiomes, elle ne cédera à aucune [bibliothèque] particulière de l’Europe. Le curieux lecteur pourra voir la description plus ample de cette bibliothèque dans celle du palais dudit cardinal faiye nouvellement en latin par le comte Hiérôme Teti. Je me contenteray seulement de dire que les sieurs Luc Holstein d’Hambourg en Allemagne, qui a en son particulier une assez bonne bibliothèque des autheurs classiques, et Charles Moroni, ont la charge de cette bibliothèque.
Le cardinal Anthoine Barberini, frère du cardinal François (…) en a aussi une très belle en son particulier, de laquelle le sieur Gabriel Naudé a été autrefois bibliothécaire… (p. 93-94).
Et le bibliographe de dévider sa théorie des cardinaux bibliophiles, de Jules Mazarin avec la bibliothèque du palais romain du Quirinal, aux Carpi, aux Colonna ou encore aux Farnèse, pour nous limiter toujours à Rome.
Entrée principale du Palazzo Barberini.
Notre courte citation met au passage en évidence un élément significatif qui intervient dans le statut d’une bibliothèque remarquable: la richesse de la collection, certes (les manuscrits grecs et latins!), la somptuosité du décor, oui, mais désormais aussi la qualité du bibliothécaire, lequel sera reconnu comme un savant, et dont le travail valorise, pour reprendre le terme si apprécié de nos actuels décideurs, le fonds qu’il a à administrer.
Mais l’historiographie actuelle des bibliothèques met volontiers l’accent sur le fait que ces collections sont considérées comme ouvertes, et qu’elles préfigureraient par conséquent la «bibliothèque publique moderne» (Denis Pallier). Il s’agit, à notre sens, d’un anachronisme: la volonté des cardinaux est bien plutôt celle d’illustrer une famille (gens) dont un ou plusieurs membres a souvent déjà accédé au trône de saint Pierre, et le mécénat, la collection d’art, la constitution d’une bibliothèque jouent un rôle essentiel. Il s’y ajoute, surtout à Rome, la gloire de l'Église, et la référence classique à l’évergétisme des grandes familles de la Rome antique ayant elles-mêmes fondé des bibliothèques présentées comme «publiques». Le P. Jacob précise d’ailleurs à propos de
Dominique Capranica, cardinal et grand pœnitencier de l’Église romaine, [qu’il] prit un soin nompareil pour perfectionner sa bibliothèque: laquelle est conservée dans le collège que ce cardinal a fondé, pour une éternelle mémoire de l’affection qu’il avoit pour les bonnes lettres (p. 96).
L'exemple de l'Ambrosienne, effectivement ouverte au public à Milan en 1609 par le cardinal Borromée, apparaît comme un cas particulier. D'une manière générale, la référence au «public» n’est pas à entendre strictement dans l’acception actuelle du terme: la bibliothèque «publique» s’oppose bien plutôt à la bibliothèque «privée», c’est-à-dire à la bibliothèque plus ou moins inaccessible, et comme telle déjà critiquée par les Anciens.
Le public véritable de ces collections est en réalité un public «distingué» (au sens bourdieusien du terme) sur le plan social et, de plus en plus, sur le plan culturel: c’est le public des familiers du prince, qui sont peu ou prou ses obligés (et le Père Jacob cite encore, parmi les «domestique[s] du cardinal Barberin», le nom du «docte Léo Allatius, Grec de Nation, et [qui] possède une bibliothèque très-insigne pour les autheurs de sa nation» (p. 110). À ce petit groupe se joignent ceux que leur qualité même autorise à y être introduits, notamment parmi les voyageurs étrangers de passage dans la Ville.
De sorte que, s’agissant des bibliothèques cardinalices dont le modèle sera transporté en France par Gabriel Naudé et par Mazarin, la dénomination de «bibliothèque publique» s’analyse d’abord, de manière en apparence paradoxale, comme un élément de la distinction, donc d’une forme de renfermement, avant de devenir, par un jeu de glissement, un élément majeur de la gloire du souverain et de sa capitale.

mardi 4 octobre 2011

Le prototypographe de Buda

Au milieu du XVe siècle, le royaume de Hongrie s’est imposé comme l’une des puissances politique majeures en Europe. La dynastie des Hunyadi a pris la tête de l’État, l’apogée étant marquée par le règne de Matthias Hunyadi (1458-1490), mieux connu sous son surnom de Mathias Corvin. La cour royale est devenue un pôle de la Renaissance européenne, avec la célèbre Bibliotheca Corviniana: il s’agit d’une bibliothèque importante (peut-être deux mille volumes), et d’une bibliothèque humaniste, particulièrement riche dans les deux domaines de la littérature antique et de la philosophie. En même temps, la Corviniana est une bibliothèque princière, pratiquement toute constituée de somptueux manuscrits.
Pourtant, en dehors de la cour, la ville même de Buda connaît elle aussi une période de grande prospérité: les marchands allemands et italiens y sont en nombre et, en 1473, un premier imprimeur s'y installe, en la personne d’Andreas Hess. Hess est un émigré allemand, un de ces typographes itinérants appelés dans telle ou telle ville par l’espoir du gain.
Nous en sommes réduits aux suppositions quant à son cursus avant son arrivée à Buda, mais la décision a pu être prise à Rome. Lázló Karai, vice-chancelier du royaume est en effet envoyé comme ambassadeur à Rome (1470), où il entre en relations avec les humanistes gravitant autour de l’imprimerie de Georg Lauer, de Ratisbonne. C’est là qu’Andreas Hess aurait travaillé, et c’est là que Karai l’aurait persuadé de faire l’essai du nouvel atelier typographique sur les bords du Danube.
Hess donne en effet en 1473 à l’adresse de Buda une célèbre Chronique des Hongrois, en latin et dans un caractère typographique que l’on rencontre chez Lauer (Chronica Hungarorum: GW 6686). L’ouvrage est dédié au vice-chancelier, protonotaire apostolique et prévôt de l’église de Buda. Cette publication sera suivie d’un volume comprenant le De Legendis libris gentilium de Basile le Grand et l’Apologie de Socrate de Xénophon dans la traduction latine de Leonardus Brunus Aretinus –une production par conséquent destinée a priori à des milieux humanistes.
Hess aurait été installé en arrière de Saint-Mathias, au n°4 de la place qui porte aujourd'hui son nom (clichés 2 et 3. Hongr. Ter = Place).
Malheureusement, nous perdons très vite la trace du prototypographe, qui s’est sans doute heurté à des difficultés matérielles trop grandes (ne serait-ce que pour se fournir en papier à un coût raisonnable), et qui n’a pas trouvé dans la capitale du royaume le marché qui lui aurait permis de poursuivre son activité. Pourtant, il est vraisemblable qu’un second atelier a existé à Buda de 1477 à 1480, atelier désigné sous le nom d’«Imprimeur du Confessionale» (Antoninus Florentinus, 1477: GW 2108) et dont le matériel typographique se rapproche de celui de Mathias Moravus (Mathias d’Olmütz), alors à Naples. Cet atelier disparaît apparemment après trois ans.
Buda marque donc dans l’absolu une avance certaine en matière de géographie typographique sur les autres villes à l’est de Prague. La technique nouvelle de la typographie en caractères mobiles apparaît à Cracovie en 1474, et à Vienne en 1482, avec l’atelier de Stefan Koblinger. Koblinger, qui semble originaire de Vienne même, travaille à Vicence en 1479-1480, avant de revenir dans sa ville natale. Un second imprimeur s’y établira seulement en 1510, en la personne de Hieronymus Vietor, qui vient quant à lui de Cracovie.
Mais la géographie de l’Europe centrale en cours de construction à la fin du XVe siècle est brisée par l'invasion ottomane: à la suite de la bataille de Mohács (1526), le royaume de Hongrie disparaît, la Hongrie royale ne correspondant plus qu’aux territoires regroupés autour de Presbourg, tandis que la Transylvanie devient une principauté vassale de Constantinople. Pour quelque cent cinquante ans, Vienne prend désormais presque la figure d’une ville frontière, constamment soumise à la menace ottomane.

Chronica Hungarorum, préf. E. Soltész, Budapest, 1972 [fac–sim. de l’éd. Buda, Andreas Hess, 1473]. György Kokay, Geschichte des Buchhandels in Ungarn, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1990 (donne la bibliographie complémentaire).
Sur l’histoire de l’imprimerie en Hongrie sous l’Ancien Régime: Judit V. Ecsedy, A Könyvnyomtatás Magyarországon a kézisajtó korában, 1473-1800, Budapest, Balassi Kiadó, 1999.

lundi 26 septembre 2011

En Transylvanie

La principauté de Transylvanie forme un ensemble très complexe. Abritée vers l’extérieur par l’arc des Carpates (Carpates du sud et Carpates de l’est), elle est un pays de plateaux et de collines, et surtout un véritable château d’eau pour les régions qui l’entourent. Dans ce cadre coexistent plusieurs «nations» et religions, les Hongrois et les Roumains, mais aussi les Saxons venus d’Allemagne, les Tsiganes, etc.
Vers l’Est, la Transylvanie, longtemps principauté vassale de la Porte, est comme encadrée par les deux principautés roumaines historiques, la Valachie (Bucarest) et la Moldavie (Iașy).
Comme nous le soulignions dans un précédent billet, la principauté possède de très remarquables bibliothèques anciennes, témoignage d’un passé particulièrement riche sur le plan culturel. À Alba Julia (Gyulafehérvár / Karlsburg), une imposante forteresse à la Vauban tient la frontière orientale face aux Ottomans, mais la cathédrale abrite les tombeaux de la famille Hunyadi, celle même du roi Matthias Corvin. Si l’on ajoute que c’est à Alba Iulia qu’a été votée, en 1918, l’union des trois provinces devant constituer la Roumanie nouvelle (Roumains et Saxons se sont prononcés pour le rattachement de la Transylvanie), on comprendra que nous sommes devant une ville chargée de lourds symboles.
Mais Alba Iulia conserve aussi une institution célèbre auprès des historiens du livre: il s’agit du Batthyaneum, du nom de son fondateur. Le comte Ignaz Batthyány naît en 1741 au château de Neméthújvár (auj. Güssing, en Autriche). Il fait ses études au collège des Piétistes de Pest, puis dans différents séminaires et universités, avant de passer son doctorat en théologie au Collegium Germanicum et Hungaricum à Rome. D’abord chanoine à Eger, puis grand-prévôt d’Esztergom (la primatiale de Hongrie), il est nommé évêque de Transylvanie en 1780 par Marie-Thérèse. La période est difficile, et marquée par les dispositions libérales prises par l’empereur Joseph II, en partie contre l’Église catholique.
Batthyány est pourtant un homme des Lumières, qui caresse le rêve de fonder à Alba Iulia une académie, dans les locaux de l’ancien couvent des Trinitaires.
L’entreprise restera inachevée, avec la création d’un observatoire en 1792, et le legs de la bibliothèque de l’évêque, en 1798: même si l’établissement ne peut pas être ouvert immédiatement, la collection est destinée à devenir une bibliothèque dite «publique». Parmi les pièces exceptionnelles conservées à Alba Iulia, on rappellera l’évangéliaire carolingien de Lorsch (la seconde partie est au Vatican) et un grand nombre de manuscrits, un fonds de quelque six cents incunables et un riche fonds d’imprimés anciens, parmi lesquels des monuments de la typographie roumaine –sans oublier la collection de numismatique.
Mais, fait encore plus étonnant, la bibliothèque elle-même, en tant que local, est conservée pratiquement sans modifications depuis le tout début du XIXe siècle, au deuxième étage de l’ancienne église: le cadre de classement systématique et les livres n’ont pas bougé, les rayonnages peints de gris s’alignent toujours le long de la salle, tandis qu’un deuxième niveau est accessible en mezzanine.
Le programme iconographique est en cours d’étude, qui associe des scènes faisant référence à la création de la bibliothèque, et des figures de grands auteurs de l’Antiquité, sans oublier le portraitdu fondateur.
La Bibliothèque a commémoré en 2011 le 270e anniversaire de la naissance d’Ignaz Batthyány, par la mise en place d’un impressionnant buste de l'évêque, par une exposition, et par la publication d’un riche volume d’études (textes en roumain, français, allemand, anglais et hongrois): Batthyaneum. Omagiu fondatorului Ignatius Sallestius de Batthyan (1741-1798), Bucureşti, Editura Bibliotecii Naṭionale a României, 2011, 273 p., ill. (ISBN 978 973 8366 18 3). Sous la direction de Doina Hendre-Biro, conservateur en charge de la Bibliothèque, c'est là un ensemble d’études parfaitement réussi, et destiné à prendre place parmi les usuels de toute collection encyclopédique d’histoire du livre.
Clichés de Transylvanie, septembre 2011.

mercredi 10 août 2011

Chronique d'été: Angoulême

Plus sans doute que bien d’autres villes d’importance comparable, Angoulême est, surtout depuis le XVe siècle, une cité dont l’histoire est liée à l’écrit et au livre. Depuis 1373 apanage d’une branche de la maison de France, le comté d’Angoulême échoit aux Orléans– jusqu’à l’accession de François d’Angoulême au trône (François Ier, 1515).
La proximité immédiate du fleuve Charente assure déjà la fortune de la ville, par ailleurs à la rencontre de deux importantes voies commerciales, la route de Paris à Bordeaux et celle du Limousin et de l'Auvergne vers leur débouché naturel, La Rochelle.
Parcourons quatre thèmes autour desquels se déploie la présence de l’écrit et du livre à Angoulême. La facilité des échanges y joue un grand rôle, surtout jusqu'à l'époque de la révolution industrielle.
1) Le premier domaine auquel chacun pensera concerne évidemment la fabrication du papier: une papeterie est connue à proximité de la ville en 1516 et, bientôt, le papier d’Angoumois est réputé dans tout le royaume et à l’étranger (Hollande, Angleterre). Le faubourg de l’Houmeau, au pied des remparts enserrant la vieille ville, est proche du fleuve et de la grande route de Bordeaux: c’est le lieu des voitures, des auberges et du port, et de toutes sortes de métiers (charrons, tonneliers, meuniers, etc., et papetiers).
Un moulin à papier tourne sur la Charente en 1792, saisi sur les biens de l’abbaye de Saint-Cybard. L’usine se spécialisera plus tard dans le papier à cigarettes (papier «Le Nil»), et elle a été aménagée, après sa fermeture (1972), pour accueillir une école des beaux-arts et un petit musée du papier éditant par ailleurs des fascicules intéressant sur l'histoire de la branche. Mais il est dommage que l’environnement immédiat soit aussi médiocre et dégradé, avec un grand nombre d’immeubles évocateurs des anciennes activités du quartier, et aujourd’hui à l’abandon…
2) Le second lien d’Angoulême et de sa région avec le livre vient de la présence de la famille royale, surtout Louise de Savoie, femme du duc Charles d’Orléans, et de Marguerite d’Angoulême, sœur de François Ier et future reine de Navarre.
L’imprimerie apparaît à Angoulême en 1491, et la première moitié du XVIe siècle marque une période de grande effervescence, avec la présence en ville d’humanistes, de savants et d’écrivains. Voici les frères de Saint-Gelais, tandis que c’est chez Louis du Tillet que Calvin se réfugie en 1533 pour préparer la Christianae religionis institutio, publiée d’abord en latin à Bâle en 1536, puis en français (L’Institution chrétienne) en 1541. Voici encore André Thévet, compagnon de Villegagnon sur les côtes du Brésil (1555-1556), aumônier de la reine et «cosmographe du roi», mais surtout auteur des Singularitez de la France antarctique, autrement nommée Amérique et de la Cosmographie universelle: Thévet est cordelier, et chanoine de la cathédrale d’Angoulême.
La région est très durement touchée par les Guerres de religion, mais l’historien du livre ne saurait passer sous silence la figure de Guez de Balzac, non seulement en tant qu’auteur (il est né à Angoulême en 1597), mais aussi comme théoricien de la «mise en livre» moderne et de la systématisation des alinéas. Le premier en effet, il justifie par la facilité plus grande de lecture la disposition du texte imprimé en alinéas raisonnés (1644):
Je voudrais qu’il prist la peine de diviser [le texte] en plusieurs sections ou, pour parler comme [le libraire] Rocollet, en des alinéas, comme le sont tous mes discours, qui est une chose qui aide extrêmement celui qui lit et démesle bien la confusion des espèces.
3) Descendons le temps. Impossible de ne pas aussi penser à Illusions perdues, le roman d'un autre Balzac, Honoré. Celui-ci rejoint Zulma Carraud à Angoulême (1831) et séjourne un temps dans la ville. Il mettra en scène dans son roman le «père Séchard», ancien compagnon pressier devenu maître imprimeur, qui souhaite passer la main à son fils, non sans le gruger si possible quelque peu. Balzac nous propose une description à la fois évocatrice et très juste de l’immeuble de la vieille ville abritant l’imprimerie Séchard (au coin de la rue de Beaulieu et de la place du Mûrier, auj. place Louvel):
L’imprimerie (…) s’était établie dans cette maison depuis la fin du règne de Louis XIV. Aussi depuis longtemps ces lieux avaient-il été disposés pour l’exploitation de cette industrie. Le rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage, et par un grand châssis sur une cour intérieure. On pouvait d’ailleurs arriver au bureau du maître par une allée, [mais] jamais personne n’était arrivé sans accident jusqu’à deux grandes cages situées au bout de cette caverne (…) et où trônaient d’un côté le prote, de l’autre le maître imprimeur. (…) Au fond [de la cour] et adossé au noir mur mitoyen s’élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le papier. Là était l’évier sur lequel se lavaient avant et après le tirage les formes, ou, pour employer le langage vulgaire, les planches de caractères (…). Le premier étage de cette maison, au-dessus duquel il n’y avait que deux chambres en mansardes, contenait trois pièces [d’habitation].
4) Terminons par les années 2000. Depuis une trentaine d’années environ, Angoulême, qui n’est évidemment plus une capitale de la papeterie ni un pôle politique susceptible d’impulser une activité littéraire exceptionnelle, s’est pourtant imposée dans un autre domaine lié au livre: il s’agit de la bande dessinée (la bd), à laquelle un festival est consacré depuis 1974. Le succès de la manifestation a conduit à installer, à proximité immédiate des anciennes papeteries, une institution double, la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image (CIBDI). Sous les remparts, c’est d'abord la bibliothèque (cf. cliché), qui reçoit le dépôt légal de la bd et dont les collections spécialisées sont parmi les plus riches du monde. Et, sur l’autre rive de la Charente (accessible par une élégante passerelle), c’est le Musée, installé dans d’ancien chais du XIXe siècle.
Une exposition permanente y est présentée, dont nous regrettons pourtant la muséographie quelque peu vieillie (la disposition des pièces dans de grandes vitrines horizontales baignant dans la pénombre obligée suppose d’être relativement grand, mais aussi d’avoir une vue excellente pour pouvoir les voir précisément…). Mais la bd investit aussi la ville, avec les murs peints, avec les noms des rues (dont les plaques adoptent la forme de «bulles»), avec les bustes et autres monuments faisant référence à tel ou tel scénariste ou dessinateur… (cf. cliché).
Bref, une étape moins touristique qu'on ne s'y attendait, mais qui est réellement à découvrir pour l'historien du livre, et pour les autres voyageurs. Sans compter la cathédrale Saint-Pierre, l'église Saint-André, le tour des remparts et la découverte de la ville haute.

Clichés : 1) À Saint-André, la Vierge apprenant à lire (statue en bois, que la notice sur place présente comme datant du XVe siècle?). 2) La bibliothèque de la CIBDI. 3) En ville, un mur peint mettant en scène une star de la bd.

samedi 21 mai 2011

Livres de cour: les bibliothèques de la dynastie de Bourbon-Parme

Il y a quelques semaines, nous évoquions sur ce blog la problématique des livres de cour, en parlant de Bodoni à Parme et des ses éditions.
Ancienne cité épiscopale, puis communale, Parme est soumise à différents pouvoirs extérieurs (notamment Milan), et occupée un temps par les Français au début du XVIe siècle. Le pape Paul III Farnèse investit du duché son... fils, Pier Luigi Farnese, en 1545. Sous les Farnèse, la capitale de la petite principauté connaît une phase de développement, mais elle devient une véritable capitale européenne après que le titre de duc de Parme passe, en 1748, à une branche de la famille de Bourbon, dès lors Bourbon-Parme.
Philippe de Bourbon (don Filipo, 1710-1765), marié à Élisabeth Louise de France (fille de Louis XV), avait fait de son secrétaire, Léon Guillaume du Tillot (Bayonne, 1711-Paris, 1774), son principal ministre à partir de 1759. Même si la situation politique évolue progressivement après la montée sur le trône de Ferdinand de Bourbon (don Ferdinando), et surtout avec son mariage autrichien (1769), le duché s’impose l’un des modèles du despotisme éclairé.
C’est dans ce cadre, et par rapport au modèle parisien et versaillais, qu’il faut analyser l’attention donnée à la politique culturelle : la Gazzetta di Parma commence à paraître en 1760, on crée au Palais de la Pilotta une Académie des Beaux Arts, l’Université est réorganisée à la suite du départ des Jésuites (1768). Son intérêt pour les arts, pour les bibliothèques et pour la diffusion des connaissances, donc aussi pour les livres, caractérise le prince comme un prince éclairé et fonctionne comme argument de légitimation et d'illustration politiques (ci-contre, portrait de Ferdinand de Bourbon-Parme).
Le 1er août 1761 a été fondée «per pubblica utilità» la Bibliotheca Palatina, confiée au Père théatin Paolo Maria Paciaudi (1710-1785), proche de Choiseul-Stainville et correspondant de Caylus. Les travaux d’aménagement sont conduits par l’architecte français Ennemond Alexandre Petitot (1727-1801), ancien élève de Soufflot et Grand Prix de Rome (1745), lequel est installé à Parme depuis 1753.
L’étiquette utilisée pour la bibliothèque (d'après un dessin de Gravelot) suit la disposition d’une médaille: la statue d’Apollon Palatin se détache sur un arrière-plan de rayonnages. Le dieu est entouré par les symboles du savoir, tandis que le socle supportant la statue porte trois fleurs de lys. La légende est double: «Apollini Palatino Sacrum.», et «Bibliotheca Regia Parmensis.» La Bibliothèque sera inaugurée par le duc, en présence de l'empereur Joseph II, en mai 1769. Parme reçoit alors le qualificatif d’«Athènes de l’Italie», et la Palatina s'impose comme une des plus riches bibliothèques européennes des Lumières.
L'exposition en cours sous le titre de Libri a corte propose un ensemble de pièces provenant des bibliothèques ducales successives et aujourd'hui conservées à la Palatina. Le très élégant catalogue qui l'accompagne est magnifiquement illustré. Il s'ouvre par une présentation très précise des différents ensembles bibliographiques successivement entrés dans la Bibliothèque, et se poursuit par des notices détaillées des vingt-six pièces principales.
Citons la Bibbia atlantica, monumental codex copié en écriture caroline et enluminé au XIe siècle; le somptueux Tetraevangelo, manuscrit grec du XIIe siècle; ou encore les Lunettes de foi et de prudence céleste de Jean Henry, manuscrit français réalisé dans les années 1500 et ayant d'abord appartenu au comte Philippe de Béthune. La scène de dédicace figurant dans ce volume est absolument admirable. Les Psaumes sont représentés par un volume à la reliure exceptionnelle, puisqu'il porte la figure de Luther au plat supérieur et celle de Mélanchton au plat inférieur. La richesse de la collection musicale s'explique par la présence de la cour et de son théâtre.
Ajoutons que, d'une manière générale, la collection des reliures est en tous points admirable, qu'il s'agisse de reliures anciennes ou de reliures ducales réalisées pour les différents membres de la famille de Bourbon-Parme. Et convenons que, comme au XVIIIe siècle, la visite de l'austère Palazzo della Pilotta, qui abrite toujours aujourd'hui la Palatina et où l'exposition est ouverte au public, s'impose de plus en plus aux chercheurs et aux amateurs d'histoire du livre depuis que son patrimoine réellement exceptionnel se trouve progressivement mieux mis en valeur.
Libri a corte. Le biblioteche dei duchi di Parma conservate nella Biblioteca Palatina, sous la dir. de Andrea De Pasquale, préf. Carlo Saverio di Borbone-Parme, Parma, Biblioteca Palatina, Monte Università Parma, 2011, 137 p., ill.