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jeudi 13 février 2014

Censure explicite, censure implicite

Les livres sont faits pour être lus, et les bibliothèques sont des dépôts de livres constitués pour faciliter l’accès à la lecture: rien de plus évident a priori, en définitive rien de moins sûr. Si nous jetons un coup d’œil rapide derrière nous, l’expérience le montre abondamment: les livres sont aussi faits pour être négligés et oubliés, pour être entassés en désordre (au point que l’on ne puisse plus les retrouver), et surtout pour être interdits d’utilisation, pour être conservés dans des emplacements inaccessibles, voire purement et simplement détruits. Les exemples sont légions, de bibliothèques disparues par négligence (on ne s’intéresse plus à ce qu’elles contiennent), par accident (au cours d’une opération militaire, mais… la question de l’accident reste toujours posée), par volonté avérée (il faut détruire ces livre parce qu’ils sont dangereux)… ou par bêtise.
Sans qu’il s’agisse en rien de mettre les phénomènes sur le même plan, force est de constater que les motivations fondant le contrôle et, éventuellement, la destruction des livres, sont très diversement argumentées. Le poids historique de la religion est fondamental, avec l’institution de l’Index librorum prohibitorum par le Concile de Trente. Confrontée aux bouleversements induits par la révolution gutenbergienne, l’Eglise élabore les institutions et les pratiques qui doivent lui permettre de contrôler le changement. Pour autant, l’Index n’empêchera pas la circulation des livres interdits, y compris dans le monde catholique, et l’on n’aura garde d’oublier que le contrôle n’est pas l’exclusivité de la seule Eglise de Rome.
Un exemplaire "cancellé" (© Bibliothèque de l'Univ. catholique de Milan)
Bien sûr, la préférence politique constitue le second argument majeur pour encadrer la circulation des livres et des textes, et il change de nature avec le projet démocratique émergeant à l’époque des «secondes Lumières». Le problème de conserver certaines collections d’Ancien Régime se pose aux révolutionnaires, parce que leurs titres semblent dépassés, voire réactionnaires, tandis que la censure est assez rapidement rétablie par la majorité des régimes politiques qui se succèdent jusqu’à la chute du Second Empire. Ces pratiques sont les plus efficaces, et les plus insupportables, dans les régimes policiers, répressifs et totalitaires: le XXe siècle a atteint en l’occurrence des sommets inégalés, dont l’un des points culminants reste celui des autodafés nazis de 1933.
L’argument des convenances est plus difficile à déconstruire, parce qu’il renvoie à la catégorie éminemment changeante de «ce qui se fait»… ou non. Impossible de ne pas mentionner la pornographie, dont l’effet subversif est paradoxalement plus limité aujourd’hui, du moins en Occident, par suite de sa banalisation. La section «Enfer», où la communication des titres sera soumise à certaines conditions, perd de son importance dans les bibliothèques, à une époque où l’imprimé n’est certes plus le premier vecteur de ce type de contenus (dont la typologie est elle-même très large).
Lié aux convenances, voici tout le domaine de la censure implicite. Elle sera le cas échéant pétrie de bonnes intentions, avec le principe ancien selon lequel tous les livres, et tous les textes, ne sont pas à mettre entre toutes les mains (c’est le choix de l’Index). Les lecteurs ayant un bagage culturel insuffisant, et surtout les femmes et les enfants, constitueraient par définition des groupes qu’il faut protéger. Trois cents ans plus tard, l’exemple d’Emma Bovary s’impose toujours comme idéaltypique:
Donc, il fut résolu que l'on empêcherait Emma de lire des romans (…). [Mme Bovary mère] devait, quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et lui représenter qu'Emma cessait ses abonnements. N'aurait-on pas le droit d'avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d'empoisonneur?
Seconde remarque: les contraintes économiques aussi exercent une fonction de censure, en donnant à certains auteurs, à certains textes –et à certains lecteurs– accès, ou non, aux canaux de production et de distribution. Les théoriciens de la reproductibilité soulignaient déjà que, dans un environnement moins favorisé, on n’a accès qu’à un éventail plus étroit de consommations culturelles. Les chercheurs de l’Ecole de Francfort ont analysé systématiquement un phénomène devenu plus sensible avec la production de masse: la classification des productions culturelles est faite a priori, et par les producteurs eux-mêmes, et c’est à l’utilisateur, au consommateur-lecteur, d’intégrer ses propres pratiques dans une logique qui a été décidée par d’autres. Ces contraintes sont les plus difficiles à identifier, donc éventuellement à combattre. 
Le censeur et ses grands ciseaux (Charles Nodier, Histoire du roi de Bohême)
Et pour conclure : dans notre environnement où la figure du censeur explicite s’est heureusement estompée, celui qui nous paraît désormais le plus insupportable, c’est l’intermédiaire, plus encore l’intermédiaire auto-proclamé. Il pense à notre place, il sait mieux que nous ce qui est bon pour nous, donc pour les autres, et il pourra en outre se cacher sous l’anonymat (avec par exemple la dictature du «bien penser» et du «politiquement correct»). La meilleure voie pour lutter contre la censure (mieux, contre les censures, tant la catégorie est protéiforme) reste toujours celle de la formation (il faut que chacun ait à sa disposition les outils permettant de juger) et de la culture libre. Cette voie doit être d’autant plus protégée que, nous le savons, la solution simple, et faussement rassurante, du retour à la censure et à la dictature de «ce qui se fait» et de «ce qui doit se faire» demeure toujours de l’ordre des possibles.

mercredi 11 décembre 2013

Soutenance de thèse en histoire du livre

Soutenance de thèse en histoire du livre

Marie-Claire Boscq soutiendra sa thèse de doctorat,
préparée sous la direction de Jean-Yves Mollier,
sur
La librairie parisienne sous surveillance (1814-1848).
Imprimeurs en lettres et libraires sous les monarchies constitutionnelles
  le jeudi 12 décembre 2013 à 14h30

Jury : Mmes et MM
Frédéric Barbier, directeur d’études à l’EPHE, directeur de recherche au CNRS (Ens/ Ulm), membre de l’Institut d’études avancées de l’université de Strasbourg,
Christine Haynes, professeur à l’université de Charlotte (Etats-Unis), pré-rapporteur,
Jean-Dominique Mellot, conservateur en chef à la Bibliothèque nationale de France,
Jean-Yves Mollier, professeur à l’université de Versailles- St-Quentin, directeur de la thèse,
Elisabeth Parinet, directeur d’études à l’Ecole nationale des chartes, pré-rapporteur,
Jean-Claude Yon, professeur à l’université de Versailles- St-Quentin, directeur de la thèse

La soutenance est publique. Elle aura lieu à l’université de Versailles- Saint-Quentin, bâtiment d’Alembert, salle des thèses, 57 bd d’Alembert, 78280 Guyancourt.
Le quartier des libraires, à Paris, avant Haussmann
Marie-Claire Boscq situe son étude sur la surveillance de la librairie au temps des dernières monarchies françaises, de 1814 à 1848, dans Paris intra-muros. Les textes fondateurs de Napoléon Ier (décret du 5 février 1810) et de Louis XVIII (loi du 21 octobre 1814) constituent en effet le socle de la surveillance, avec la création de ces deux institutions majeures que sont, d’une part, l’administration chargée de la gestion et de la surveillance du commerce des écrits (la « librairie ») et, d’autre part, l’instauration d’un brevet professionnel obligatoire pour tout imprimeur en lettres et libraire tenant boutique. S’y ajoute la mise en place d’un numerus clausus pour les imprimeurs typographes.
L’étude se divise en trois parties.
La première s’attache aux conditions d’obtention du brevet, véritable sésame d’«entrée en librairie», que suit une analyse quantitative et qualitative des 1800 brevetés parisiens de la période (analyse conduite sur la base des dossiers de brevets conservés aux Archives nationales). La deuxième partie s’intéresse aux «armes de la surveillance»: d’une part, son cadre légal et réglementaire et, de l’autre, les hommes chargés du contrôle, inspecteurs de la librairie et commissaires de police. La surveillance en action est l’objet de la troisième partie: contrôle des professionnels et contrôle des ouvrages. Les écrits contraires à l’ordre politique, religieux ou moral du moment sont dénoncés et les professionnels poursuivis. Les condamnations prononcées à leur encontre sont nombreuses et peuvent être lourdes (amendes et prison). La presse périodique et le théâtre ne sont pas pris en compte dans cette étude.
En conclusion, entre liberté de publier annoncée par les Chartes et censure inavouée, cette étude souligne les hésitations du pouvoir monarchique que trahissent les inflexions politiques des différents gouvernements (communiqué par M.-C. Boscq).

vendredi 12 octobre 2012

Histoire du livre et problématique de la censure

La question de la censure est omniprésente en histoire du livre, notamment depuis le milieu du XVe siècle et l’invention de la typographie en caractères mobiles: le système de la «librairie d’Ancien Régime» voit s’imposer, en France, le contrôle par l’administration royale, au contraire de ce qui se passe, par exemple, en Espagne. La logique est encore différente dans la géographie de la Réforme. S’agissant de la France, Daniel Roche écrit avec justesse, dans le tome II de l’Histoire de l’édition française:
L’université et surtout la Sorbonne, a perdu le monopole de la surveillance que lui avait délégué François Ier, par suite de la création des censeurs royaux (1623) et quand le Code Michaud (1629) a transféré au chancelier et à ses commissaires le droit de regard sur l’imprimerie (…). Seuls les livres de théologie et de piété sont soumis à une double autorisation, celle des autorités ecclésiastiques [et] celle des censeurs royaux. Dès la seconde moitié du XVIIe siècle, la mécanique du contrôle est laïcisée [peut-être aurait-il mieux valu écrire «sécularisée»?].
Pour autant, la censure ne concerne pas le seul monde «marchand» des imprimeries et des librairies: les bibliothèques aussi y sont soumises, et cela d’autant plus qu’elles seront ouvertes à un public élargi. On pourrait croire que cette problématique date du XVIIIe siècle, il n’en est rien: la question de la «lecture pour tous» hante, par définition, les partisans de la Réforme (elle se pose même antérieurement, comme le montre l’exemple du Narrenschiff). Rappelons ici que la bibliothèque de la nouvelle Haute école de Eger, en Hongrie, est décorée de fresques représentant le concile de Trente et, en particulier, le décret sur la censure...
La Révolution de la fin du XVIIIe siècle marque bien évidemment, pour l’historien du livre et des bibliothèques, un temps où la problématique de la lecture pour tous se pose réellement au premier plan, surtout en France, et où elle influe de manière très profonde le devenir des bibliothèques.
Notons, d'abord, que le changement de conjoncture est plus large: la «seconde révolution du livre», voit en effet se développer trois phénomènes fondamentaux, qui bouleversent radicalement l’économie de la branche (après l’invention de la typographie en caractères mobiles). Le principe de la participation, puis de la démocratie, s’impose peu à peu dans le monde occidental (même si sa mise en œuvre est l’enjeu de luttes politiques très longues), et il entraîne l’obligation pour chacun de pouvoir s’informer, donc de savoir et de pouvoir lire. Ensuite, l’instruction publique qui va se généraliser est à l’origine d’un marché de masse, celui du manuel scolaire, tandis que l’alphabétisation élargie dynamise au premier chef la presse périodique et la littérature générale –les romans, mais aussi la littérature pour les enfants, voire bientôt d’autres secteurs comme ceux des livres de voyage, des manuels de vulgarisation, etc. Interviennent enfin l’industrialisation des techniques de production et la réorganisation du système de distribution, grâce notamment à la révolution des transports et des communications: l’accroissement des tirages permet d’engager la course à la baisse du prix moyen des livres, et à l’élargissement progressif du public des lecteurs.
Le censeur... et ses grands ciseaux, dans l'"Histoire du roi de Bohème et de ses sept châteaux", Nodier, 1830.
Mais revenons aux bibliothèques. La question de l’Index influe certains aspects de leur gestion, qu’il s’agisse des achats de volumes ou de leur mise à disposition pour les lecteurs. Sur le premier point, voici l’exemple des Oratoriens de Beaune, qui possèdent une bibliothèque, pour laquelle ils souscrivent à l’Encyclopédie. Pourtant, ils interrompront la série au tome VII, à la suite de la condamnation de l’article consacré par d’Alembert à «Genève». Sur le second point, pensons aux procédés divers par lesquels les livres considérés comme possiblement dangereux ou inappropriés sont rendus plus ou moins indisponibles: les élèves des collèges d’Ancien Régime n’ont généralement pas accès à la bibliothèque, réservée aux professeurs; ailleurs (y compris dans les monastères), les livres interdits sont rangés dans une armoire fermée; ailleurs encore, on les indique comme tels dans les catalogues (comme à Saint-Vincent du Mans); récemment enfin, on réserve à certaines catégories une section particulière, comme l’«Enfer» pour les Erotica: il faut, pour y avoir accès, disposer d'autorisations spéciales. Dans La Bibliothèque, Monstrelet donne la parole aux livres de l’Enfer, qui se plaignent d’être emprisonnés:
Voix de l’Enfer. (L’Enfer est cette partie de la Bibliothèque qui contient les auteurs licencieux.) Ouvrez-nous les portes! Ouvrez-nous! Nous voulons aller passer nos vacances chez la Fillion, chez la Pâris, chez la Massé! Holà! Qu’on nous serve des coulis, des pastilles, des truffes, des diabolini, des liqueurs des îles, et qu’on nous ramène dans le boudoir d’Eliante-Cottyto!
Cette problématique est loin de disparaître à une époque plus récente. Pour nous limiter à deux exemples: la censure est toujours à l’œuvre, lorsque, en 1928, D. H. Lawrence doit publier en Italie son roman Lady’s Chatterley’s Lover (L’Amant de lady Chatterley). Une génération plus tard, l’éditeur D. H. Lane est attaqué en justice pour sortir ce même texte dans sa célèbre collection «Penguin» de livres de poche.
Quant à notre second exemple, il ne relève pas de la censure de contenu, mais il est peut-être encore d'autant plus pernicieux qu'il se répand plus largement dans le monde des collections patrimoniales contemporaines: s’il est normal de protéger des documents fragiles, manuscrits exceptionnels, exemplaires figurant dans des reliures particulièrement précieuses, etc., il l’est moins de refuser la communication de tel ou tel type d’ouvrages à un lecteur qui le souhaiterait, voire de la refuser systématiquement pour tout livre qui serait disponible sous une forme numérique. Le livre ancien n’est pas (ou pas encore…) un objet de musée, que l’on consulte sur un écran et que l’on regarde à travers une vitrine.
Nous nous rappelons de la formule-choc d’un collègue, directeur général d’une très importante bibliothèque nationale européenne, et qui parlait d’un livre rarissime conservé dans une reliure précieuse: «Un livre que tu ne peux pas ouvrir, tu peux le jeter». Bref, c’est peu de dire que, en nos début du XXIe siècle, le débat sur les conditions de l'accessibilité aux collections anciennes reste ouvert.

mardi 25 septembre 2012

Nouvelle publication: "Livro"

La deuxième livraison de la revue
Livro. Revista do nucléo de studos do livro e da edição
vient de sortir à São Paolo.
Il s’agit d’un imposant volume de 480 pages, publié sous la direction de Plinio Martins Filho et de Marisa Midori De Aecto, et dont le contenu se répartit entre plusieurs grandes rubriques:
1- «Leituras», avec sept articles, notamment celui sur la censure (José Augusto dos Santos-Alves), sur les transferts culturels et l’histoire du livre (Michel Espagne), etc.
2- Le «Dossié» traite des techniques et des pratiques de production des livres: il accueille huit contributions, les unes rétrospectives (par ex. Raphaële Mouren, «Conceber e Fabricar un Livro: um Empreendimento de Equipe»), les autres relatives à des expériences contemporaines (par ex. Mayra Laudana, «Livro de Artista»).
3- Dans la section «Arquivo», nous trouvons quatre contributions, parmi lesquelles on remarque plus particulièrement un article de Dorothée de Bruchard sur William Morris, et une «Note» (Nota) de ce dernier.
4- La section «Acervo» traite des bibliothèques: les bibliothèques privées et la lecture à l’époque moderne (István Monok), la bibliothèque d’Urbino (Claudio Giordano), le récit d’un étonnant «Voyage à travers les anciennes bibliothèques de Transylvanie» (Marisa Midori De Aecto), la bibliothèque publique de Salvador de Bahia (Fabiano Cataldo de Azevedo) et «Le bibliothécaire» (Hugo Segawa)
5- Suivent plusieurs sections plus courtes: Almanaque (avec des textes plus littéraires), Memoria, Bibliomania (comptes rendus d’ouvrages, dont certains prennent la dimension de petits articles), Estante Editorial, Debate, Letra & Artes.
Nous ne pouvons que souligner la qualité du contenu, mais ce qui est au moins aussi remarquable, c’est la qualité formelle de la revue: la mise en pages est particulièrement soignée, les reproductions en couleurs ne manquent pas, chaque section est introduite par une page de titre imprimée en blanc sur fond noir, et l’ouvrage est scandé par des créations iconographiques d’artistes contemporains, qui en font pratiquement un livre de bibliophilie.
La qualité des textes rejoint la qualité formelle de la mise en livre, et l’ensemble fait à la fois l’honneur des éditeurs, et le plaisir des lecteurs.
ISSN 2179-801 X (août 2012)

vendredi 9 décembre 2011

HIstoire du livre: le "ferment"

La problématique du «ferment», pour reprendre le mot de Febvre et Martin, est puissamment éclairée par les événements qui se produisent à l'époque de la Réforme.
Rappelons-le d’entrée, Luther (1483-1546) ne voulait évidemment pas d’une scission de l’Église, mais il voulait effectivement réformer celle-ci: les critiques à l’encontre de Rome venaient de partout, tandis que le Ve concile de Latran ne leur propose en réponse que des changements mineurs. Nous sommes d’autre part, avec Luther, dans le monde des clercs: lui-même enseigne à Wittenberg, et c’est là qu’il élabore au fil des années sa doctrine de la Grâce. Et, en 1517, il argumente contre l’archevêque primat de Mayence en placardant sur la porte de l’église des Augustins, la veille de la Toussaint (donc le 31 octobre), 95 thèses latines contre les indulgences. Nous sommes dans la pratique traditionnelle de l’université, où les professeurs proposent leurs thèses en vue d’une disputatio publique.
L’innovation vient de ce que ces Thèses sont aussitôt publiées en latin ou en vernaculaire, plus ou moins adaptées et diffusées de plus en plus largement à travers l’Allemagne. Luther lui-même s’en étonne:
Je ne puis comprendre comment mes thèses, plus que mes autres écrits et même que ceux d’autres professeurs, peuvent s’être répandues en de si nombreux endroits. Elles s’adressaient exclusivement à notre présent cercle académique (...). Elles étaient rédigées dans un langage tel que les gens du commun ne pouvait guère les comprendre (…). J’y usais de catégories savantes…
Partout en Allemagne, les Thèses sont en effet reproduites à partir de Nuremberg (chez Hieronymus Höltzel), de Leipzig et surtout de Bâle (chez Adam Petri), et elles s’imposent comme un succès éditorial extraordinaire. Mais les responsables du succès sont inconnus: qui prend l’initiative, qui traduit d’abord les Thèses en allemand, le cas échéant en les adaptant plus ou moins profondément (leur nombre lui-même apparaît parfois comme un choix du compositeur typographique)?
Bientôt, le mouvement se développe de lui-même: les Thèses sont connues partout, de même que le nom de Luther qui, en quelques mois, s’est retrouvé comme «parlant au monde entier» selon la belle formule de Gordon Rupp.
A contrario, la médiatisation que l’on n’attendait pas complique la conciliation: les positions antagonistes sont désormais portées sur la place publique, et l’impression les fige en rendant d'autant plus difficile d’introduire le cas échéant certaines nuances (c’est le problème de la «fixité typographique», évoqué dans un précédent billet). Quoi qu’il en soit, la société allemande de ces premières décennies du XVIe siècle a été la première à se trouver confrontée aux problèmes nés du processus de médiatisation de masse.
Car l’accession d’un public de plus en plus large à l’imprimé n’est pas sans soulever des difficultés dont on ne prend conscience que peu à peu. Même si Luther a le souci évident, dans ses publications, et d’abord dans sa Bible allemande, de mettre le texte à la portée de l’homme du commun («der gemeine Mann»), la possibilité pour des lecteurs qui ne sont pas formés d’accéder en principe à tous les textes provoque des effets jugés parfois négatifs. Lorsqu’en France, dans la nuit des 17-18 octobre 1534, des «partisans» distribuent en nombre à Paris et dans d’autres villes des exemplaires des Placards contre la messe, ils ne savent pas qu’ils poussent François Ier, jusque-là favorable aux humanistes et à des personnalités comme un Étienne Dolet, vers une logique politique de la crispation et de la répression.
Ces Placards ont une forme matérielle bien différentes de celle des Thèses de Luthe, en ce qu'ils cherchent à frapper le lecteur de rencontre: la langue est la langue vernaculaire, et la mise en page facilite la lecture et le repérage. La limitation du nombre d’arguments témoigne de ce que nous sommes sortis du monde des clercs. Dans la marge de gauche figurent des références aux Écritures («Mat. 28», etc.), seule source de la vérité. L’organisation du texte est très précise, avec un système de ponctuation sur trois niveaux, la ponctuation forte étant combinée avec l’emploi des majuscules.
Les expressions employées sont violentes: l’auteur parle de la «pompeuse et orgueilleuse messe papale» et des «gros enchaperon[n]és», pour conclure que la messe efface «toute co[n]gnoissance» du Christ, qu’elle rejette la prédication de l’Évangile et qu’elle ne consiste qu’en «sonneries, urlemens, cha[n]teries, cérémonies, luminaires, encensemens, desguiseme[n]s et telles manières de singeries…» Ceux qui la célèbrent sont assimilés à des «loups ravissans», à des voleurs et à des «paillards». En définitive, le lecteur implicite sait au moins un latin rudimentaire, il est sensible à l’argumentation rationnelle et il connaît les Écritures: l’affiche est destinée à une frange élargie du public lettré, des nobles attachés à la cour, des clercs, des bourgeois gradués des villes, mais certes pas le public «populaire» en tant que tel.
Le problème central des Placards réside dans leurs conditions de réception. Le scandale est politique, et il vient de ce que des représentants de ce que nous appellerions aujourd’hui la société civile s’arrogent le privilège de la parole publique sur des points considérés comme réservés. Le premier bûcher s’allume dès le 13 novembre à Paris, pour «Berthelot Mylon, dict le Paralytique». Au total, sept exécutions sont ordonnées par le Parlement et, parmi les condamnés, figurent trois professionnels de la librairie, dont Antoine Augereau. Progressivement, la ligne politique s’oriente dès lors dans le royaume vers l’affrontement direct qui culminera avec les Guerres de religion.
Dans l’immédiat, l’édit du 13 janvier 1534 [1535] interdit tout simplement l’exercice de l’imprimerie –la mesure impossible à mettre en œuvre sera abandonnée dès le 26 février. Contre l’omniprésence subversive du média, le pouvoir, déjà, entreprend d’élever des digues pour essayer de confisquer celui-ci. Cette même question de l’accessibilité de tous aux textes publiés constituera l’un des points les plus importants traités par le concile de Trente, tandis que la tension entre la liberté et le contrôle domine toute la librairie d’Ancien Régime et une grande partie du XIXe siècle.
On voit combien la métaphore du «ferment» est très bien appropriée pour désigner les phénomènes parfois inattendus qui résultent de la réception des textes imprimés –de la médiatisation.

Clichés: 1) Les 95 Thèses; 2) La chaire dite Chaire de Luther à Wittenberg (détail).

samedi 25 septembre 2010

Histoire du livre à Bucarest

Le IIIe symposium «Le livre, la Roumanie, l’Europe» (Cartea, România, Europa), qui s’est tenu cette semaine à Bucarest, était organisé en quatre grandes sections, dont la première portait sur l’histoire du livre. Après la séance inaugurale, nous avons pu entendre trente-cinq communications rassemblées autour de la problématique de la langue, et notamment de la production, de la diffusion et de l’usage du livre en français en Europe au cours des périodes moderne et contemporaine. Ces quelques notes (nécessairement incomplètes) permettront de se faire une idée de la richesse des travaux présentés. Elles ne suivent pas l'ordre des communications.
D'abord, deux remarquables interventions ont rappelé l’ancienneté de la mise par écrit du français, dont le premier texte «littéraire» connu date des années 880 (Marie-Pierre Dion-Turkovics) et qui s’impose comme langue écrite et langue de culture à la cour royale de Jean II (le Bon) et de Charles V, le fondateur de la Bibliothèque royale (Marie-Hélène Tesnière). Il y a là un modèle relativement spécifique en Europe, qui fait de la langue de la cour royale la langue écrite du royaume, puis la langue orale progressivement adoptée par les bourgeoisies des villes principales de celui-ci.
La Renaissance a été envisagée à travers une étude novatrice de la «langue des devises» au XVIe siècle (Monica Breazu), mais aussi à travers la problématique de la stratégie éditoriale des éditeurs vénitiens et lyonnais (Raphaële Mouren). Pourtant, le moment clé de la diffusion du livre français ou en français date bien sûr du XVIIIe siècle, et il s’étendra à bien des égards jusqu’à la première moitié du XXe. Otto Lankhorst et Sabine Juratic évoquaient tous deux la question de la «francophonie» aux Pays-Bas et plus généralement en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles. Claire Madl étudiait avec précision les catalogues «français» du libraire pragois Gerle, dont les connexions avec Neuchâtel sont les principales, tandis que Luisa López-Vidriero envisageait le rôle de la «francophonie» dans le cas des bibliothèques de cour en Espagne, au premier chef la Bibliothèque royale.
Les exposés sur l’Europe centrale et orientale ont tout naturellement, et heureusement, tenu une place centrale dans le colloque. Maria Danilov a évoqué les origines de l’imprimerie en pays roumains, tandis que les Battyány illustraient de manière idéaltypique le thème de la francophonie (Doina Biro/ István Monok). Le cas de la Bucovine est excellemment traité par Olimpia Mitri, et Popi Polemi donne trop brièvement (mais c'est la loi du genre) les résultats des comptages réalisés à partir de la remarquable bibliographie hellénique des XVIIIe et XIXe siècles. Nadia Danova, dans une conférence suggestive, souligne le rôle de la censure dans les Balkans aux XVIIIe et XIXe siècles, et Vera Tchetsova éclaire, à propos des éditions du patriarche d’Antioche Athanase IV, un moment clé d’une histoire culturelle et de l'histoire du livre trop étroitement soumise aux considérations de l’histoire polico-diplomatique. Enfin, le travail de Virgil Teodorescu sur un livre exceptionnel de la période contemporaine (Podul Mogosoaiei) est à tous égards exemplaire. On souhaite à Monsieur Teodorecu de terminer bientôt sa recherche pour pouvoir publier l'édition critique de l'œuvre.
D’autres exemples ont aussi été envisagés, qui éclairent la problématique de l’histoire comparée, et la charge symbolique des écritures (voire le rôle plus complexe qu’on ne croit a priori dévolu à la «mise en livre»), et qui soulignent l’importance d’une contextualisation la plus précise possible: ainsi de l’écriture de Krk/Veglia, en Dalmatie (Daniel Baric). Marisa Midori Deaecto traitait des «liaisons transatlantiques» de la librairie française du XIXe siècle. Enfin, Andrea De Pasquale, le très actif directeur de la Bibliotheca Palatina de Parme, apportait l’exemple exceptionnel des éditions de Bodoni dans des caractères non latins (exoticis linguis). La problématique des "trois révolutions du livre" réapparaissaient avec la conférence consacrée par Catherine Lavenir au problème de la langue face aux nouveaux médias du début du XXIe siècle, et notamment à Internet.
Pour conclure un billet déjà trop long, revenons sur le cas presque idéaltypique des 1001 nuits et de leur traduction roumaine (Carmen Cocea). Peu d’exemples en effet illustrent de manière aussi pertinente la problématique des transferts culturels que celui du recueil de contes arabes, d’abord traduits en français, puis à Venise en italien et en néo-grec, et enfin en roumain -Venise, porte de la Méditerranée orientale s’agissant de la diffusion comme de l’élaboration des textes et des livres jusqu’au début du XXe siècle. Il nous reste à attendre l'édition aussi rapide que possible des Actes du symposium, édition qui contribuera à confirmer Bucarest comme l'un des pôles de la recherche actuelle en histoire du livre, mais qui donnera aussi, plus immédiatement, l'opportunité à chacun de prendre la mesure de la richesse du symposium de 2010.

Clichés: 1) séance d'ouverture; 2) la Faculté de droit, où s'est tenue la séance inaugurale; 3) au fil des séances (Monsieur Andrea De Pasquale, président de séance, présente Madame Lopez Vidriero).

Quelques photos prises au fil du symposium: Histoire du livre à Bucarest

samedi 11 septembre 2010

Le 11 septembre et l'histoire du livre?

En ce 11 septembre 2010, il ne saurait naturellement pas être question de tomber dans le ridicule de ce pasteur américain appelant à brûler deux cents exemplaires du Coran prétendument en expiation des attentats du 11 septembre. Laissons de côté les arguments relevant  de la théologie (pouvons-nous penser qu’un Dieu tout puissant serait intéressé par ce genre de contrat absurde, comme d’une manière générale par tout genre de contrat humain, du type je fais ceci, tu fais cela ?). L’opération nous interpelle à plusieurs titres en tant qu’historiens du livre.
D’abord, il s’agit de l’image: les livres sont faits pour être lus, mais ils semblent en définitive aussi avoir été faits pour être brûlés. L’histoire de l’Occident fait une trop large place à ces actions spectaculaires pour qu’il soit possible de n’y voir qu’une manière d’autodafé. L’image de la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie reste omniprésente dans la conscience universelle, destruction à la suite de laquelle la plus grande partie de la culture écrite de l’Antiquité a disparu. Ce vide est aujourd’hui suffisamment «efficace» pour que le projet d’une nouvelle «Bibliothèque d’Alexandrie» soit pris en charge par les instances internationales les plus officielles –et cela, oserions-nous ajouter, indépendamment des besoins objectifs des populations considérées.
De même, sous la Révolution française, les livres «inutiles» peuvent-ils et doivent-ils être détruits, puisque, comme l'expliquait le grand libraire-imprimeur Mame, ils sont le témoignage de l’«imbécillité de nos bons aïeux». Le terme est à prendre au sens étymologique, comme décrivant la situation de celui qui ne saurait marcher seul et qui a besoin d'un bâton, mais aussi aussi au sens métaphorique: l'homme peut marcher seul grâce à sa raison, et il n'a pas besoin de substituts comme, notamment, la religion. Le grand risque encouru par les livres réside dans une forme de négligence et d’ignorance, mais aussi dans le jugement porté à l’encontre de leurs contenus en fonction de catégories qui ne sont pas adaptées.
Bien sûr, la destruction des livres et des bibliothèques répond aussi à d’autres objectifs. À Sarajevo, il s’agissait d’anéantir brutalement une certaine culture «nationale» dont on ne voulait plus entendre parler. À Villiers-le-Bel au contraire, il s’agissait, même inconsciemment, de détruire le vecteur d’une forme de participation collective dont certains se percevaient eux-mêmes comme exclus. Dans cette hypothèses, ce sont les mêmes qui «caillassent» les bus transportant des gens allant à leur travail, alors qu’ils n’ont quant à eux pas de travail, et assez peu d’espoir de jamais en avoir un quelconque permettant un minimum de valorisation. Le livre et la bibliothèque deviennent cet objet symbolique auquel il est aisé de s’attaquer et dont la destruction manifestera haut et fort le «mal-être» que l’on veut objectiver.
Laissons de côté la problématique du contrôle des lectures. L’autodafé annoncé pour aujourd’hui aux États-Unis confirme la charge symbolique écrasante qui est celle du livre et de la collection de livres, non seulement comme vecteur d’une certaine culture, mais aussi comme môle d’identification d’une certaine collectivité. Dans le même temps, il met en évidence l’importance de la médiatisation, ou de la publicité dans tous les sens de ce dernier terme: tel ou tel fait absurde (détruire des livres) acquiert une résonance mondiale, parce que la symbolique mise en branle réfracte précisément les attentes les plus démagogiques d’un certain public à un moment donné.
Il est toujours plus simple de fonctionner par antithèses: le bien / le mal, le connu / l’inconnu, l’identité / l’autre (l’émigré…). Mais la résonance ne  fait pas le raisonnement. Le propre de l’histoire du livre est de revenir à chaque fois sur la nécessité de la complexité (les choses sont plus compliquées qu’on ne croit), tout comme le propre de l‘histoire des idées et de la pensée humaine est d’insister sur le caractère relatif des catégories et des croyances qui encadrent nécessairement la vie quotidienne de chacun d’entre nous.

Cliché: le destruction de la Bibliothèque d’Alexandrie, xylographie des Chroniques de Nuremberg (Liber chronicarum), Nuremberg, 1493.

jeudi 29 avril 2010

Conférence d'histoire du livre


École pratique des hautes études
(Section des Sciences historiques et philologiques)
Conférence d’Histoire et civilisation du livre

Année 2009-2010

La prochaine conférence aura lieu le lundi 3 mai 2010:
«Auteur, libraire-imprimeur : Étienne Dolet (2)»,
par Frédéric Barbier, directeur d’études

NB- La première conférence sur Étienne Dolet a eu lieu le lundi 15 mars 2010 (voir la présentation mise en ligne le 9 mars).
Sauf indication contraire, les conférences ont lieu à l’EPHE, en Sorbonne, escalier E, 1er étage. Elles sont ouvertes aux étudiants et auditeurs inscrits à l’EPHE.

NB. On consultera avec profit, sur Étienne Dolet, le site:
http://raphaele-mouren.enssib.fr/dolet

mardi 9 mars 2010

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études (Section des Sciences historiques et philologiques)
Conférence d’Histoire et civilisation du livre
Année 2009-2010

La prochaine conférence aura lieu le lundi 15 mars 2010:
« Auteur, libraire-imprimeur : Étienne Dolet », par Frédéric Barbier, directeur d’études

Peu de personnalités sont aussi complexes que celle d’Étienne Dolet, idéaltype de l’intellectuel de la première moitié du XVIe siècle.
Dolet est un homme du livre, dont la vie entière tournera autour des idées de l’humanisme, et de la possibilité ou non de les faire connaître par le biais de l’imprimé. Son destin est d’une brièveté tragique : né à Orléans en 1509, poursuivi et emprisonné à plusieurs reprises, Dolet meurt sur le bûcher de la place Maubert à Paris en 1546. Dans l’intervalle, il a écrit et publié des textes parmi les plus importants de l’époque, tant en latin qu’en langue vulgaire.
Après la mort de Dolet, sa figure sera réinvestie en France comme représentant un martyr de la liberté de pensée, d’abord à l’époque des Lumières (avec le libraire imprimeur Née de La Rochelle), mais surtout, dans une conjoncture radicalement différente, dans les années 1889. La statue qui est lui est alors élevée à Paris place Maubert marque le symbole de ce mouvement : elle représente Dolet, les mains liées, avec à ses pieds une presse typographique. Elle sera fondue par les Allemands en 1942.

Sauf indication contraire, les conférences ont lieu à l’E.P.H.E., en Sorbonne, escalier E, 1er étage.
Elles sont ouvertes aux étudiants et auditeurs inscrits à l’EPHE.