Hors du monde. La carte et l’imaginaire [catalogue d’exposition], dir. Gwenaël Citérin, Annick Bohn,
Strasbourg, Bibliothèque nationale et universitaire, 2019, 186 p., ill.
ISBN 978-2-85923-081-4
L’exposition inaugurée à la BNU de Strasbourg à la fin de la semaine dernière explore une thématique qui ne manque pas de fasciner –la cartographie et son histoire. Baudelaire n’oppose-t-il pas l’univers infini de l’imagination emportée par la carte, et l’univers fini qui est celui du monde réel:
Pour l’enfant enivré de cartes et d’estampes / L’univers est égal à son vaste appétit
Ah, que le monde est grand à la clarté des lampes / Aux yeux du souvenir, que le monde est petit («Le Voyage»).
Le projet de l’exposition se déploie en deux grandes parties. Il se donne nécessairement à comprendre comme un complément de l'exposition de cartographie historique déjà présentée par la BNU en 2016.
Dans un premier temps, les auteurs adoptent une perspective anhistorique, mais ils nous présentent un certain nombre de pièces historiques, les unes connues, les autres moins. Surtout, ils mettent déjà la focale sur l’imagination et sur le mythe, avec quatre dossiers spectaculaires, consacrés successivement à la cartographie de l’Amérique du XVe au XVIIIe siècle, aux sources du Nil, à la quête de l’Eldorado et à l’exploration des «cités perdues» du Mékong.
La seconde partie abandonne la perspective technique et scientifique de la cartographie, pour proposer une série d’études et de pièces consacrées aux cartographies imaginaires ou encore à des utilisations des cartes à des fins humoristiques, satiriques ou autres. Ce second volet, pour nous plus inattendu, a le mérite d’attirer l’attention sur des phénomènes plus rarement évoqués dans le cadre de manifestations scientifiques. Il fait ressortir à plusieurs reprises le fait que la carte est bien évidemment aussi un instrument politique –et parfois militaire.
Le survol de quelques-unes des pièces présentées fait ressortir des évolutions dans le long terme. La «carte» aura d’abord la forme d’un schéma synthétisant l’organisation d’un monde étendu à l’ensemble de la Création. Ce manuscrit d’Isidore de Séville datant du Xe siècle contient un croquis circulaire, avec les trois continents organisés autour de Jérusalem, et entourés des cercles successifs de l’Océan et de certains éléments d’astronomie (p. 15). Avouons au passage que nous regrettons l’absence de toute cote permettant de retrouver les pièces dans les collections où elles sont conservées, et éventuellement d’obtenir un certain nombre d’informations complémentaires.
Le deuxième temps est celui de la Renaissance, marqué par la redécouverte de Ptolémée, et par l’émergence d’un souci croissant d’objectivité: le réseau des méridiens et des parallèles doit permettre le repérage précis des lieux, et leur projection sur le plan à deux dimensions qui sera celui de la carte. L’exposition présente à ce sujet le superbe exemplaire du Ptolémée de 1482 conservé par la Médiathèque protestante de Strasbourg (p. 24-25: cf cliché). Galilée ne dit pas autre chose, lorsqu’il note, en 1632, que le livre de l’univers «est écrit dans une langue mathématique, et les caractères en sont les triangles, les cercles, et d'autres figures géométriques».
Bien entendu, dès lors qu’il s’agit de prendre des repères mathématiques, la qualité et la précision des instruments disponibles sont décisives. L’exposition a pu bénéficier d’une série de prêts consentis par l’Observatoire astronomique de Strasbourg, et qui viennent illustrer cette problématique de la manière la plus séduisante. On sait le rôle des progrès permis par les nouveaux chronomètres de marine au XVIIIe siècle, ou encore le caractères spectaculaire des travaux de triangulation conduits en France à partir du règne de Louis XIV. À ce propos, on peut se demander pourquoi les organisateurs de la l’exposition n’ont pas ajouté un ancien globe à leur présentation… (1)
Le troisième temps sera précisément celui de la mathématisation des cartes, en même temps que de la reconnaissance de l’inconnu comme tel. L’un des apports du catalogue concerne en effet le souci ancien des cartographes et des graveurs de «meubler» leurs représentations pour en faire autant que possible disparaître les vides: la carte d’Islande par Ortelius (1602) est d’une précision remarquable, mais la mer environnante est peuplée d’une série de monstres marins légendés, y compris pour ceux qui ne relèvent que de la pure imagination. La reconnaissance des «blancs» comme repérant une géographie qui reste à explorer traduit, à l’époque des Lumières, un déplacement du régime d’intelligibilité du savoir cartographique (2). Ajoutons d’ailleurs que, même à l’heure de la cartographie la plus scientifique, des éléments peuvent subsister, qui relèvent de la mythologie et de la tradition (comme le montre le riche dossier des sources du Nil).
La richesse du propos rend sans objet une quelconque volonté d’exhaustivité, à laquelle les organisateurs ne visaient d’ailleurs pas. Bien des points n’apparaissent que de manière presque implicite, qui pourraient faire l’objet de développements systématiques. Bornons-nous à deux exemples: à plusieurs reprises, les textes de présentation soulignent l’opposition entre les savants explorateurs –leur figure emblématique pourrait être celle de Humboldt– et les «géographes de cabinet», à l’image d’un d’Anville à Paris à la fin de l’Ancien Régime. Si la concurrence entre les uns et les autres est le cas échéant bien réelle, les cartes produites issues de la compilation de toutes les informations disponibles peuvent aussi bien concerner la géographie contemporaine que les restitutions historiques, notamment s’agissant de l’Antiquité classique.
Un deuxième ensemble de questions concerne la sémiologie graphique: on questionnera non seulement le lexique des éléments graphiques utilisé sur les cartes, mais aussi le choix des échelles, éventuellement des couleurs et des mots (la toponymie) sans négliger, in fine, l’objet même de la carte. Celle-ci peut en effet fournir un maximum d’informations à caractère topographique, mais elle peut aussi donner à voir un certain phénomène d’ordre sociologique ou autre (par ex., nous disposerons, dans les jours qui suivront le prochaines élections européennes, d’une pléiade de cartes analysant les résultats). Bien évidemment, la question de l’objectivité se pose dès lors dans des termes particuliers: les résultats que l’on fera apparaître à travers telle ou telle représentation graphique dépendent aussi du choix et de la définition des indicateurs que l’on choisit de croiser ou de privilégier.
Une dernière question reste ouverte: la carte est le résultat du travail d’une communauté de savants et de techniciens, de sorte que sa lecture par un public de non spécialistes posera éventuellement problème. Non seulement la question de la «pratique» de la carte est posée (pourquoi cartographier?), mais les nouveaux outils disponibles (le GPS) déplacent aussi de la manière la plus profonde le regard que nos sociétés contemporaines posent sur les cartes.
Notes
1) Le fronton du lycée Fustel de Coulanges, à Strasbourg, présente comme un résumé du programme d’enseignement proposé par les Jésuites dans le domaine de la géographie: on y voit en effet une sphère armillaire et un globe terrestre, un télescope, une équerre, etc., sans oublier plusieurs livres ouverts.
2) Ce travail sur les «blancs» prolonge celui conduit par Isabelle Laboulais il y a quelques années: Combler les blancs de la carte. Modalités et enjeux de la construction des savoirs géographiques (XVIIe - XXe siècle), dir. Isabelle Laboulais, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2004.
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dimanche 19 mai 2019
samedi 9 mars 2019
Annonce de Congrès et d'exposiitions
18e congrès international de l’association
DANSES MACABRES D’EUROPE
Paris, 19-23 mars 2019
PROGRAMME
École du Louvre, amphithéâtre Michel-Ange (Palais du Louvre, Place du Carrousel, Porte Jaujard, 75001 Paris)
18h00: Séance inaugurale. Les couleurs de la mort en Occident (de la Rome antique au siècle des Lumières). Michel PASTOUREAU, Directeur d’études émérite à l’École pratique des hautes études
Mercredi 20 mars
Institut de France, Grande salle des séances
(23 quai de Conti, 75006 Paris)
9h00-10h00: Accueil des participants 10h00: Mot de bienvenue, par Ilona HANS-COLLAS, présidente de l’association Danses macabres d’Europe & Yann SORDET, directeur de la Bibliothèque Mazarine
10h15: Ouverture du congrès, par Michel ZINK, de l’Académie française, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
Session 1: LITTÉRATURE MÉDIÉVALE
Présidence : Thierry Claerr (Ministère de la Culture)
10h30: Au-delà de la mort ici-bas : les funérailles des chevaliers chrétiens dans la Chanson de Roland. Gérard GROS (Université de Picardie-Jules Verne) 11h00: L’architecture funèbre dans la littérature du XVe siècle: la décomposition mémoriale. Helen SWIFT (St Hilda’s college, Oxford)
11h30: "Après laquelle odeur et flaireur, tous les petis enfans... courroient par les rues…": la vie et les miracles de Pierre de Luxembourg (1369-1387). Marco PICCAT (Université de Trieste, DME)
12h00: Discussion
12h30 – 14h30: Pause
Session 2: IMAGES DE LA MORT, DU MANUSCRIT À L'IMPRIMÉ
Bibliothèque Mazarine (23 quai de Conti, 75006 Paris)
Présidence : Cristina Bogdan (Université de Bucarest)
14h30: Le voyage de l’homme vers la mort : le Pas de la mort d’Amé de Montgesoie. Danielle QUÉRUEL (Université de Reims Champagne-Ardenne, DME) 15h00 : Les Figures de la vie de l’homme de Gillet Hardouyn. Denis HÜE (Université Rennes 2)
15h30: Chorea ab eximio Macabro: appropriation, traduction et diffusion d’un thème macabre. Hélène COLLEU (Université d’Orléans, DME)
16h00: Discussion et pause
16h30: L’image de la mort dans l’illustration des livres d’heures sortis des presses de Thielman Kerver, imprimeur-libraire à Paris de 1497 à 1522 : reprise ou renouvellement iconographique? Thierry CLAERR (Ministère de la Culture, Centre Jean Mabillon – École nationale des chartes, DME)
17h00: La Mort dans le livre : formes et répertoires (plaidoyer pour une exposition). Yann SORDET (Bibliothèque Mazarine)
17h30: Discussion
18h30: Inauguration de l’exposition Le livre & la Mort (Bibliothèque Mazarine, Bibliothèque Sainte-Geneviève, 21 mars - 21 juin 2019)
Jeudi 21 mars
École du Louvre, amphithéâtre Michel-Ange
(Palais du Louvre, Place du Carrousel, Porte Jaujard, 75001 Paris)
Session 3 : LA MORT FIGURÉE DU XIXe AU XXe SIÈCLE
Présidence : Georges Fréchet (DME)
9h00: Accueil 9h30: Mort obligée mais libre pensée…, du cimetière religieux au cimetière laïc. André CHABOT (La Mémoire Nécropolitaine, DME)
10h00: "Trois p’tits tours et puis s’en vont". Spectacles contemporains avec marionnettes macabres. Marie-Dominique LECLERC (Université de Reims Champagne-Ardenne, DME)
10h30: La Danse macabre dans la ville (France et Europe, fin du XXe-XXIe siècle) : affichage, installations, street art. Tradition et éléments novateurs. Nathalie PINEAU-FARGE
11h00: Discussion et pause
11h30: Une Danse macabre de guerre: satire, morale et réalisme dans les arts graphiques autour du premier conflit mondial. Franck KNOERY (Bibliothèque des Musées de Strasbourg)
12h00: La Danse macabre de Jean Virolle. Cécile COUTIN (Bibliothèque nationale de France, DME)
12h30: Discussion
13h00 – 14h30: Pause
Session 4: LA MORT ET L'HISTOIRE DES MENTALITÉS
Présidence : Marco Piccat (Université de Trieste)
14h30: Images de la mort dans les tableaux de missions bretons, XVIIe-XXe siècle. Yann CELTON (Bibliothèque diocésaine de Quimper et Léon) 15h00: L’« exil des morts » à Toulouse (1775-1780). Jean-Luc LAFFONT (Université de Perpignan)
15h30: Danse macabre architecturale: Funerary Architecture, Performance, and the Gothic at the Court of Savoy. Tommaso ZERBI (University of Edinburgh)
16h00: Discussion et pause
Session 5 : PRATIQUES FUNÉRAIRES
Présidence : Bertrand Utzinger (DME)
16h30: Guillaume d’Harcourt et la fondation de la collégiale funéraire Saint-Louis de La Saussaye (XIVe siècle): un lieu de mémoire à caractère ostentatoire sous les derniers Capétiens. Sabine BERGER (Sorbonne Université) 17h00: L’épigraphie funéraire féminine à l’Âge Moderne: la Cathédrale Magistrale de Alcalá de Henares. Marina AGUILAR SALINAS (Université d’Alcalá de Henares)
17h30: Défunts du Moyen Âge, dessins des temps modernes: les tombeaux de la collection Gaignières. Anne RITZ-GUILBERT (École du Louvre)
18h00: Discussion
Vendredi 22 mars
École du Louvre, amphithéâtre Michel-Ange
(Palais du Louvre, Place du Carrousel, Porte Jaujard, 75001 Paris)
Session 6: DANSES MACABRES
Présidence: Ilona Hans-Collas (DME, Groupe de Recherches sur la Peinture Murale (GRPM)) 9h00: Accueil
9h30: Déconstruction d’une Danse macabre. Vers un modèle original, antérieur à 1424. Didier JUGAN (Groupe de Recherches sur la Peinture Murale, DME).
10h00: La Danse macabre de la collégiale Saint-Salvi à Albi (France). Lannie ROLLINS (Université de Toulouse)
10h30: Discussion et Pause
11h00: Una danza tira l’altra. I linguaggi della morte nella danza macabra di Pinzolo. Cristina NOACCO (Université Toulouse - Jean Jaurès)
11h30: Morbid morality. The Danse macabre motif in Dutch art of the Golden Age. Sophie OOSTERWIJK (University of St Andrews, DME)
12h00: La Mort en gondole: le thème de la Danse macabre à travers la ville dans l’œuvre de Fabio Glissenti. Georges FRÉCHET (DME)
12h30: Discussion
13h00 – 14h30: Pause
Session 7 : LE CADAVRE ET LES FINS DERNIÈRES, APPROCHES ICONOGRAPHIQUES
Présidence : Yann Sordet (Bibliothèque Mazarine)
14h30: Saint Michel et la mort (France, fin du Moyen Âge-Renaissance). Romain DOUCET (Sorbonne Université) 15h00: Devant le cadavre et la sépulture : saint Sisoès se lamentant sur la tombe d’Alexandre le Grand. Cristina BOGDAN (Université de Bucarest, DME)
15h30: Mors, Iudicium, Infernus, Gaudia Caeli: les quatre Fins dernières et leurs représentations. Francesc MASSIP (Université de Tarragone)
16h00: Discussion et pause
Session 8: DIALOGUES & RENCONTRES LITTÉRAIRES
Présidence: Didier Jugan (DME, Groupe de Recherches sur la Peinture Murale (GRPM))
16h30: "Nel fèr pensier, là dov’io trovo Morte". Cino da Pistoia: experiencia poética y símbolo. Antonia VIÑEZ SÁNCHEZ (Université de Cadiz) 17h00: L’au-delà comme lieu de mémoire ? Projection, jugement et gloire dans Les Nouveaux dialogues des morts de Fontenelle. Jessica GOODMAN (St Catherine’s College, Oxford).
17h30: Variations iconographiques autour de l’Élégie écrite dans un cimetière de campagne de Thomas Gray. Jean-Louis HAQUETTE (Université de Reims Champagne-Ardenne)
18h00: Discussion
18h30: Conclusions du congrès, par Catherine Vincent (Université Paris Nanterre)
Samedi 23 mars
Bibliothèque Sainte-Geneviève (10 place du Panthéon, 75005 Paris)
9h00-10h00: Visite de l'exposition Le livre & la mort (volet 2), sur inscription 12h00: Déjeuner [sur inscription, à la charge des participants]
14h00-16h30: Visite-conférence du Panthéon, guidée par Jean-François DECRAENE (historien, DME) [sur inscription, à la charge des participants]
16h30-18h30: Visite de l'exposition Memento mori - Vanités contemporaines, Galerie Jour et Nuit, 9 place Saint-Michel, 75006 Paris [sur inscription]
Accès gratuit sur inscription aux sessions du congrès, dans la limite des places disponibles.
Réservation : contact@bibliotheque-mazarine.fr (précisez les demi-journées auxquelles vous souhaitez assister). Dans le cadre du plan Vigipirate/attentats, valises et sacs volumineux ne sont pas acceptés. Merci de votre compréhension. Voir aussi ici: https://www.bibliotheque-mazarine.fr/fr/evenemets/actualites/
Cliché: lors de la Résurrection, la "Danse macabre" du Liber chronicarum, Nürnberg, 1493 (© Bibliothèque de Bourges, cliché F. Barbier)
mercredi 21 novembre 2018
Histoire d'un livre: la "Nef des fous"
Vient de paraître
Frédéric Barbier,
Histoire d’un livre: la Nef des fous, de Sébastien Brant,
Paris, Éd. des Cendres, 2018,
239 p., 51 ill. pour partie en coul.
ISBN : 978-2-86742-281-2
Avertissement
Chapitre I- Un monde nouveau
Moyen Âge et temps modernes
Sur le Rhin moyen
Le nouveau média
Chapitre II- Strasbourg et Bâle, autour de 1494
Sébastien Brant: Strasbourg
Sébastien Brant: Bâle
Des imprimeurs et des libraires
Le temps du carnaval
Chapitre III- La Nef des fous: un projet… et un texte
Dénoncer la folie universelle
La critique sociale
Chapitre IV- La Nef des fous: un texte… et un livre (1494)
Le projet éditorial: un livre en langue vernaculaire
Le projet éditorial: un livre d’images
La mise en livre
Chapitre V- Le paradigme de la Nef
Qu’est ce que la bibliographie ?
L’allemand, entre contrefaçons et nouvelles éditions
Les traductions
Chapitre VI- Le statut du texte
Un texte célèbre… donc instable
Au XVIe siècle : d’autres Nefs et d’autres fous
Variantes dans l’iconographie
VII- Réceptions de la Nef : le marché
La réception : problématique et méthodologie
Les publics de l’allemand
Les publics du latin
D’autres lecteurs
Les autres langues vernaculaires
Chapitre VIII- De la collection à la bibliophilie et à la problématique de l’identité
Les fondateurs
La haute bibliophilie
Le temps des philologues et des historiens
Conclusion
Postface, par István Monok
Notes, précédées d'une liste des abréviations
Légendes des illustrations
Bibliographie: Tableau récapitulatif des éditions de la Nef des fous
Bibliographie: répertoires et travaux scientifiques
Index locorum et nominum
Table des matières
Frédéric Barbier,
Histoire d’un livre: la Nef des fous, de Sébastien Brant,
Paris, Éd. des Cendres, 2018,
239 p., 51 ill. pour partie en coul.
ISBN : 978-2-86742-281-2
4e de couverture
L’Histoire d’un livre, mais quel livre, puisqu’il s’agit de la célèbre Nef des fous de Sébastien Brant, publiée pour la première fois à Bâle en 1494. Pour Brant, les hommes sont des fous qui, embarqués dans leur voyage démentiel, courent vers leur condamnation. La Nef est illustrée par le jeune Dürer, ce qui ne contribue pas peu à sa célébrité. C’est à un autre genre de voyage auquel l’auteur nous convie, d’une édition à l’autre et d’un exemplaire à l’autre: ce livre, que l’on croyait connaître, se révèle bien plus complexe tant par son contenu textuel que par sa mise en livre et par toutes les pratiques qui, au fil des siècles, se sont déroulées à son entour. Une leçon d’histoire du livre, pour un livre qui restera toujours d’actualité.
Sommaire
Préface, par Michel Espagne Avertissement
Chapitre I- Un monde nouveau
Moyen Âge et temps modernes
Sur le Rhin moyen
Le nouveau média
Chapitre II- Strasbourg et Bâle, autour de 1494
Sébastien Brant: Strasbourg
Sébastien Brant: Bâle
Des imprimeurs et des libraires
Le temps du carnaval
Chapitre III- La Nef des fous: un projet… et un texte
Dénoncer la folie universelle
La critique sociale
Chapitre IV- La Nef des fous: un texte… et un livre (1494)
Le projet éditorial: un livre en langue vernaculaire
Le projet éditorial: un livre d’images
La mise en livre
Chapitre V- Le paradigme de la Nef
Qu’est ce que la bibliographie ?
L’allemand, entre contrefaçons et nouvelles éditions
Les traductions
Chapitre VI- Le statut du texte
Un texte célèbre… donc instable
Au XVIe siècle : d’autres Nefs et d’autres fous
Variantes dans l’iconographie
VII- Réceptions de la Nef : le marché
La réception : problématique et méthodologie
Les publics de l’allemand
Les publics du latin
D’autres lecteurs
Les autres langues vernaculaires
Chapitre VIII- De la collection à la bibliophilie et à la problématique de l’identité
Les fondateurs
La haute bibliophilie
Le temps des philologues et des historiens
Conclusion
Postface, par István Monok
Notes, précédées d'une liste des abréviations
Légendes des illustrations
Bibliographie: Tableau récapitulatif des éditions de la Nef des fous
Bibliographie: répertoires et travaux scientifiques
Index locorum et nominum
Table des matières
Libellés :
auteur,
bibliographie matérielle,
bibliophilie,
Iconologie,
identité,
lecture,
Nouvelle publication,
public,
XVe siècle
samedi 17 novembre 2018
Anne du Bourg, Orléans et le protestantisme
Nous retrouvons, à travers le personnage d’Anne du Bourg, un certain nombre de phénomènes majeurs, qui nous éclairent sur le fonctionnement du régime monarchique, en même temps que sur les conditions du transfert, puis de l’établissement de la Réforme dans le royaume de France dans les deux premiers tiers du XVIe siècle.
C’est, d’abord, la montée en puissance de dynasties de grands commis de l’État, dont les compétences professionnelles fondent le statut. Les du Bourg sont des Auvergnats, comme le cardinal Duprat (1467-1535), précepteur de François d’Orléans, et chancelier pratiquement inamovible de celui-ci une fois monté sur le trône. Familier du vieux magistrat, son compatriote Antoine du Bourg lui succède, mais il meurt accidentellement en accompagnant le roi à Laon (1538). Né à Riom en 1521, Anne du Bourg est le neveu du chancelier.
Le jeune homme suit le cursus spécialisé qui le préparera à ses fonctions futures. Il vient à l’université d’Orléans, qui fait pratiquement office de faculté de droit romain pour l’université de Paris, et se forme auprès de l’un des plus célèbres juristes du temps, à savoir Pierre de l’Estoile (1480-1537). Or, les partisans de la Réforme sont en nombre à Orléans, qu’il s’agisse de jeunes étudiants français (Calvin a aussi été élève de Pierre de l’Estoile) et étrangers (la Nation Germanique d’Orléans), ou d’enseignants. Après avoir exercé comme avocat, Anne du Bourg succède à Pierre de L’Estoile en 1549.
Venons-en maintenant aux années décisives, et rappelons les faits. En 1557, Anne du Bourg est appelé par Henri II comme conseiller au Parlement de Paris, alors que les tensions confessionnelles montent, et que la chambre discute de l’application de la peine de mort à ceux «qui tiennent l’opinion de Luther».
Certains conseillers souhaitent demander au roi de convoquer un concile général, mis Henri II décide, sur l’avis notamment de Charles de Guise (le cardinal de Lorraine: cliché 2, lettre C), de se rendre personnellement au Parlement pour y tenir une séance par laquelle il imposera sa volonté.
C’est la «Mercuriale», qui se déroule aux Augustins de Paris le 10 juin 1559 et au cours de laquelle plusieurs conseillers, dont Anne du Bourg, se prononcent pour le concile et contre la répression. Avec quatre de ses collègues, il est arrêté, et conduit à la Bastille par Montgomery, le capitaine des gardes. Un mois plus tard exactement, le 10 juillet, le roi est tué accidentellement par ce même Montgomery au cours d’un tournoi. Le dauphin, François II, a seize ans, et le Gouvernement est pratiquement assuré par la reine-mère, Catherine de Médicis, assistée des oncles par alliance du roi, le duc François de Guise et son frère Charles. Descendants des ducs de Lorraine, les Guise forment alors le plus puissant de ces «clans-pieuvres» qui s’installent à la tête de l’État, et qui s’emploient à profiter de la faiblesse de la monarchie après la mort de Henri II. Anne du Bourg, après un procès inique, est exécuté en place de Grève, à Paris, le 21 décembre 1559.
Une visite au Musée Calvin de Noyon permet de revoir une peinture qui met en scène la mercuriale du 10 juin. Le roi est assis dans le coin gauche, au fond de la salle. À sa droite, trois prélats, dont le cardinal de Lorraine, à sa gauche, le banc des princes, dont le duc de Guise. En face, en robe noire, ce sont les membres du Parlement, tandis que les deux greffiers sont assis, derrière leur table de travail (cliché 4). Anne du Bourg est debout, en train de prononcer son long discours (cliché 1). Sur la droite de l’image, en arrière-plan, deux scènes représentent le transfert du conseiller à la Bastille, et son incarcération. L’exécution d’Anne du Bourg a un retentissement considérable –l’électeur palatin lui-même s’était adressé au roi de France, pour lui demander de gracier le condamné, et pour offrir à celui-ci une place de professeur de droit à l’université de Heidelberg.
La peinture exposée à Noyon reprend le motif d’une gravure célèbre, de Perrissin (1569), tout en s’adressant à un public germanophone, comme en témoigne le texte figurant en bas.
Nous sommes dans l’ordre de la propagande, avec un jeu de lettres désignant les personnages principaux, et une légende qui les identifie. Nous sommes aussi dans l’ordre de la médiatisation, à travers le recours à l’iconographie, qu’il s’agisse d’illustrations (dans des livres), de gravures explicatives (sous forme d’estampes), et éventuellement de tableaux. L’utilisation de ce que nous appellerons l’«image légendée» nous semble caractériser l’iconographie de la Réforme, lorsqu’il s’agit de fournir à la fois une représentation de ce dont il s’agit, une légende permettant d’identifier les postures et les scènes et, plus ou moins implicitement, un commentaire, ou une morale, de l’ensemble.
Quelques mois encore, et les conjurés protestants envisageront de soustraire le jeune roi à l’influence des Guise, en l’enlevant par un coup de main qu'ils projettent d'exécuter sur le château de Blois, avant que la cour ne se réfugie à Amboise...
C’est, d’abord, la montée en puissance de dynasties de grands commis de l’État, dont les compétences professionnelles fondent le statut. Les du Bourg sont des Auvergnats, comme le cardinal Duprat (1467-1535), précepteur de François d’Orléans, et chancelier pratiquement inamovible de celui-ci une fois monté sur le trône. Familier du vieux magistrat, son compatriote Antoine du Bourg lui succède, mais il meurt accidentellement en accompagnant le roi à Laon (1538). Né à Riom en 1521, Anne du Bourg est le neveu du chancelier.
Le jeune homme suit le cursus spécialisé qui le préparera à ses fonctions futures. Il vient à l’université d’Orléans, qui fait pratiquement office de faculté de droit romain pour l’université de Paris, et se forme auprès de l’un des plus célèbres juristes du temps, à savoir Pierre de l’Estoile (1480-1537). Or, les partisans de la Réforme sont en nombre à Orléans, qu’il s’agisse de jeunes étudiants français (Calvin a aussi été élève de Pierre de l’Estoile) et étrangers (la Nation Germanique d’Orléans), ou d’enseignants. Après avoir exercé comme avocat, Anne du Bourg succède à Pierre de L’Estoile en 1549.
Venons-en maintenant aux années décisives, et rappelons les faits. En 1557, Anne du Bourg est appelé par Henri II comme conseiller au Parlement de Paris, alors que les tensions confessionnelles montent, et que la chambre discute de l’application de la peine de mort à ceux «qui tiennent l’opinion de Luther».
Certains conseillers souhaitent demander au roi de convoquer un concile général, mis Henri II décide, sur l’avis notamment de Charles de Guise (le cardinal de Lorraine: cliché 2, lettre C), de se rendre personnellement au Parlement pour y tenir une séance par laquelle il imposera sa volonté.
C’est la «Mercuriale», qui se déroule aux Augustins de Paris le 10 juin 1559 et au cours de laquelle plusieurs conseillers, dont Anne du Bourg, se prononcent pour le concile et contre la répression. Avec quatre de ses collègues, il est arrêté, et conduit à la Bastille par Montgomery, le capitaine des gardes. Un mois plus tard exactement, le 10 juillet, le roi est tué accidentellement par ce même Montgomery au cours d’un tournoi. Le dauphin, François II, a seize ans, et le Gouvernement est pratiquement assuré par la reine-mère, Catherine de Médicis, assistée des oncles par alliance du roi, le duc François de Guise et son frère Charles. Descendants des ducs de Lorraine, les Guise forment alors le plus puissant de ces «clans-pieuvres» qui s’installent à la tête de l’État, et qui s’emploient à profiter de la faiblesse de la monarchie après la mort de Henri II. Anne du Bourg, après un procès inique, est exécuté en place de Grève, à Paris, le 21 décembre 1559.
Une visite au Musée Calvin de Noyon permet de revoir une peinture qui met en scène la mercuriale du 10 juin. Le roi est assis dans le coin gauche, au fond de la salle. À sa droite, trois prélats, dont le cardinal de Lorraine, à sa gauche, le banc des princes, dont le duc de Guise. En face, en robe noire, ce sont les membres du Parlement, tandis que les deux greffiers sont assis, derrière leur table de travail (cliché 4). Anne du Bourg est debout, en train de prononcer son long discours (cliché 1). Sur la droite de l’image, en arrière-plan, deux scènes représentent le transfert du conseiller à la Bastille, et son incarcération. L’exécution d’Anne du Bourg a un retentissement considérable –l’électeur palatin lui-même s’était adressé au roi de France, pour lui demander de gracier le condamné, et pour offrir à celui-ci une place de professeur de droit à l’université de Heidelberg.La peinture exposée à Noyon reprend le motif d’une gravure célèbre, de Perrissin (1569), tout en s’adressant à un public germanophone, comme en témoigne le texte figurant en bas.
Nous sommes dans l’ordre de la propagande, avec un jeu de lettres désignant les personnages principaux, et une légende qui les identifie. Nous sommes aussi dans l’ordre de la médiatisation, à travers le recours à l’iconographie, qu’il s’agisse d’illustrations (dans des livres), de gravures explicatives (sous forme d’estampes), et éventuellement de tableaux. L’utilisation de ce que nous appellerons l’«image légendée» nous semble caractériser l’iconographie de la Réforme, lorsqu’il s’agit de fournir à la fois une représentation de ce dont il s’agit, une légende permettant d’identifier les postures et les scènes et, plus ou moins implicitement, un commentaire, ou une morale, de l’ensemble.
Quelques mois encore, et les conjurés protestants envisageront de soustraire le jeune roi à l’influence des Guise, en l’enlevant par un coup de main qu'ils projettent d'exécuter sur le château de Blois, avant que la cour ne se réfugie à Amboise...
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dimanche 29 avril 2018
Iconographie du livre et des lecteurs
Nous avons parlé ici même à plusieurs reprises de l’iconographie du livre et de tout ce qui se rapporte au livre, à travers des analyses de tableaux mettant en scène l’Annonciation, le Christ devant les docteurs, le livre qui tombe, ou encore d’autres thèmes –nous avons aussi, à l’occasion, présenté des sculptures, par ex. à propos de la Vierge lisant. Il est d’autant plus agréable pour nous de signaler la conférence tenue sur cette question, au Musée du Prado (Madrid), par notre collègue Madame Maria Luisa López-Vidriero. Comme chacun sait, Madame López-Vidriero est conservateur général des bibliothèques, et elle dirige la Bibliothèque du Palais royal de Madrid. Sa conférence est disponible en ligne.
Mais prenons maintenant, par pur plaisir, un autre exemple de cette même approche, exemple qui ne fera pas partie des somptueuses collections madrilènes: il s’agit du célèbre «Autel de Torgau», peint par Lucas Cranach l’Ancien et aujourd’hui conservé à la Fondation Städel de Francfort. Le tableau, un triptyque, est daté de 1509, et il met en scène La Sainte parenté, formule à entendre comme désignant la famille «large» du Christ: outre les parents, la figure majeure est celle de sainte Anne, qui se serait mariée trois fois, et aurait eu un certain nombre d’enfants, tous liés aux débuts du christianisme. Au centre du volet principal, la Vierge Marie, avec Joseph en arrière sur la gauche; à gauche de la Vierge (à droite pour le spectateur), sainte Anne est en robe rouge, et tient le Christ dans les bras. Au niveau supérieur, trois personnages observent la scène: il s’agit des trois époux de sainte Anne, Joachim, Cléophas et Salomas (Salomé).
En arrière du thème religieux, se profile la dimension politique de l’œuvre: au centre, parmi les époux de sainte Anne, on reconnaît la figure de l’empereur Maximilien, tandis que la famille des princes de Saxe (les Wettin) est elle-même intégrée à la généalogie du Christ. Voici en effet, sur les deux volets du triptyque, les deux demi-sœurs de Marie, et leurs époux: à gauche, Alphée se présente sous la physionomie du prince électeur Frédéric (III) le Sage (1463-1523), le propre patron de Cranach (lequel est peintre de la cour électorale depuis 1504); et, sur le volet de droite, Zébédée a reçu celle du frère et futur successeur de Frédéric (III), le duc Jean (plus tard, Jean Ier le Constant (der Beständige), 1468-1532). Leurs deux enfants, saint Jean l’Évangéliste et saint Jacques le Majeur, jouent à leurs pieds. Par la disposition du tableau, les princes de Saxe proclament leur loyauté à l’égard de l’empereur Maximilien (si l'on s'en tient à la généalogie ici mise en scène, ils sont comme les gendres de l'empereur), en même temps qu’ils participent à la famille mythique du Christ...
Notre propos n’est pas de nous étendre sur les phénomènes dont le célèbre tableau donne implicitement témoignage: le succès du motif de la Sainte Parenté à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne, surtout dans les pays allemands, l’importance de la famille large, le statut et le rôle de la femme, voire la présence d’une dimension sacrée dans le cadre de la vie quotidienne.
Mais c’est la figure du duc Jean qui nous retiendra pour finir, avec une perspective touchant à l’anthropologie: dans une architecture antiquisante inspirée des idées humanistes, le duc est assis près d’une fenêtre, dans son somptueux manteau de cour. Il tient ouvert dans les mains un grand volume in-folio, dont la reliure de velours rouge est protégée par une série de boulons de cuivre, et il est plongé dans la lecture. La position du lecteur n’est pas celle, bien plus fréquemment mise en scène, de l’intellectuel, père de l’Eglise ou docteur de l’université, représenté avec un certain nombre de ses attributs (les lunettes…) face à sa table de travail: le duc, confortablement assis, est complètement absorbé dans le volume qu’il tient dans les mains, et aucun autre livre ne se donne à voir dans la pièce. Le thème général du retable laisse à penser qu’il s’agirait d’un texte à caractère religieux, mais le format exclut le petit livre de piété, et l’épaisseur exclut l’hypothèse de la Bible elle-même. Avouons-le, nous pourrions bien plutôt penser à un livre de cour (peut-être même un recueil de généalogie ?): en tous les cas, c’est un objet remarquable, dont la somptuosité illustre la distinction du pouvoir et du prince absolu.
La lecture, bientôt l’organisation d’une bibliothèque et, à terme, son ouverture au public, s’imposent alors peu à peu comme des attributs du pouvoir dans les principautés territoriales modernes.
NB- Attention! La conférence de l'EPHE initialement prévue le 30 avril prochain n'aura pas lieu, par suite de problèmes relatifs à la gestion administrative des salles.
Mais prenons maintenant, par pur plaisir, un autre exemple de cette même approche, exemple qui ne fera pas partie des somptueuses collections madrilènes: il s’agit du célèbre «Autel de Torgau», peint par Lucas Cranach l’Ancien et aujourd’hui conservé à la Fondation Städel de Francfort. Le tableau, un triptyque, est daté de 1509, et il met en scène La Sainte parenté, formule à entendre comme désignant la famille «large» du Christ: outre les parents, la figure majeure est celle de sainte Anne, qui se serait mariée trois fois, et aurait eu un certain nombre d’enfants, tous liés aux débuts du christianisme. Au centre du volet principal, la Vierge Marie, avec Joseph en arrière sur la gauche; à gauche de la Vierge (à droite pour le spectateur), sainte Anne est en robe rouge, et tient le Christ dans les bras. Au niveau supérieur, trois personnages observent la scène: il s’agit des trois époux de sainte Anne, Joachim, Cléophas et Salomas (Salomé).
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| © Städelsches Kunstinstitut Frankfurt a/Main, Inv. 1398 |
Notre propos n’est pas de nous étendre sur les phénomènes dont le célèbre tableau donne implicitement témoignage: le succès du motif de la Sainte Parenté à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne, surtout dans les pays allemands, l’importance de la famille large, le statut et le rôle de la femme, voire la présence d’une dimension sacrée dans le cadre de la vie quotidienne. Mais c’est la figure du duc Jean qui nous retiendra pour finir, avec une perspective touchant à l’anthropologie: dans une architecture antiquisante inspirée des idées humanistes, le duc est assis près d’une fenêtre, dans son somptueux manteau de cour. Il tient ouvert dans les mains un grand volume in-folio, dont la reliure de velours rouge est protégée par une série de boulons de cuivre, et il est plongé dans la lecture. La position du lecteur n’est pas celle, bien plus fréquemment mise en scène, de l’intellectuel, père de l’Eglise ou docteur de l’université, représenté avec un certain nombre de ses attributs (les lunettes…) face à sa table de travail: le duc, confortablement assis, est complètement absorbé dans le volume qu’il tient dans les mains, et aucun autre livre ne se donne à voir dans la pièce. Le thème général du retable laisse à penser qu’il s’agirait d’un texte à caractère religieux, mais le format exclut le petit livre de piété, et l’épaisseur exclut l’hypothèse de la Bible elle-même. Avouons-le, nous pourrions bien plutôt penser à un livre de cour (peut-être même un recueil de généalogie ?): en tous les cas, c’est un objet remarquable, dont la somptuosité illustre la distinction du pouvoir et du prince absolu.
La lecture, bientôt l’organisation d’une bibliothèque et, à terme, son ouverture au public, s’imposent alors peu à peu comme des attributs du pouvoir dans les principautés territoriales modernes.
NB- Attention! La conférence de l'EPHE initialement prévue le 30 avril prochain n'aura pas lieu, par suite de problèmes relatifs à la gestion administrative des salles.
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mercredi 10 janvier 2018
Les vrais et les faux prophètes
Notre petite carte de vœux nous a attiré un certain nombre de commentaires, pratiquement tous aimables, mais qui amènent à donner quelques précisions.
Travailler sur la Nef des fous de Sébastien Brant (1ère éd. allemande, Bâle, 1494) amène à s’interroger sur un certain nombre de «motifs» iconographiques, à commencer par les fous –et par les nefs. Dans la perspective de médiatisation qui est celle de l'auteur et de son libraire-éditeur, il convient que les symboles choisis soient suffisamment efficaces, ce qui est un gage de compréhensibilité pour le plus grand nombre. Face à la mer (qui fait toujours peur), la nef représente le cours de la vie, mais avec nombre de variantes, selon que la mer est calme ou non, que l’on est accompagné ou non de quelque personnage extraordinaire (le Christ, un saint, etc.), ou qu’il s’agit simplement de mettre en scène la traversée de l’homme ici bas.
Nous voici maintenant à la Pinakothek de Munich, laquelle conserve apparemment la plus belle collection de Brueghel du monde. Le tableau d’où notre vue est tirée est de Jan Brueghel l’Ancien (1568-1625), et date de 1598: «Vue d’un port de mer avec le motif du Christ prêchant». Sans nous arrêter ici sur la généalogie des Brueghel, ni sur la provenance du tableau (l’ancienne collection palatine de Mannheim, transportée à Munich), rappelons que le thème est celui donné par l’apôtre Luc, V, 1-3: Jésus est arrivé au bord du lac de Génésareth, les pêcheurs viennent de rentrer, et il monte dans une barque pour s’adresser à la foule et pour prêcher.
Bien sûr, le tableau évoque d’autres mises en scène elles aussi bruegheliennes, à commencer par la prédication dans une clairière: ce sont les assemblées du «désert», auxquelles les Réformés étaient en réduits alors même qu’ils ne pouvaient pas disposer d’un lieu de culte en ville. Mais, dans notre exemple, le thème religieux est étroitement intégré à celui de la vie quotidienne: l’assemblée ne représente qu’une petite partie de la scène, et la figure du Christ n’apparaît pas immédiatement au spectateur. L’essentiel est dans le paysage, et dans les groupes qui, le dimanche, viennent agréablement déambuler au bord de l’eau.
Un siècle plus tôt, chez Sébastien Brant, le motif est implicitement inversé: ce qui est mis en scène par la Nef des fous, c’est le danger des faux prophètes, et la faillite du premier ordre, à savoir le clergé. D’abord, les faux prophètes poussent le peuple à sa perte (c’est le voyage du pays de cocagne, ou de l’utopie). Ensuite, ils n’accomplissent pas leur devoir (ce qui justifierait les privilèges dont ils jouissent). La «petite nef de saint Pierre» ne permettra qu’à un petit nombre d’être sauvé, tandis que les autres font naufrage.
Mais surtout, le clerc lui-même est un faussaire: Brant, qui critique les Hussites, est, comme le sera Luther à ses débuts, partisan affirmé d'une réforme «de l’intérieur», et non pas de la Réforme proprement dite (l'histoire même de la Réforme ne devrait-elle pas nous amener à reprendre la théorie de la révolution?). Quoi qu'il en soit, pour Brant, les commentateurs malavisés et autres faux prophètes ont le rôle principal dans la décadence, car ils conduisent le peuple à sa perte et font ainsi le lit de l’Antéchrist. L’image du bateau en papier est particulièrement frappante: la nef elle-même est en papier, et les faux prophètes, en l’humidifiant, ne font qu’accélérer le naufrage (chapitre 103).
J’en arrive à ces vrais faussaires,
Répandus autour de la nef (…)
Falsifiant les saints Évangiles (…)
Ils trempent la nef en papier.
Travailler sur la Nef des fous de Sébastien Brant (1ère éd. allemande, Bâle, 1494) amène à s’interroger sur un certain nombre de «motifs» iconographiques, à commencer par les fous –et par les nefs. Dans la perspective de médiatisation qui est celle de l'auteur et de son libraire-éditeur, il convient que les symboles choisis soient suffisamment efficaces, ce qui est un gage de compréhensibilité pour le plus grand nombre. Face à la mer (qui fait toujours peur), la nef représente le cours de la vie, mais avec nombre de variantes, selon que la mer est calme ou non, que l’on est accompagné ou non de quelque personnage extraordinaire (le Christ, un saint, etc.), ou qu’il s’agit simplement de mettre en scène la traversée de l’homme ici bas.
Nous voici maintenant à la Pinakothek de Munich, laquelle conserve apparemment la plus belle collection de Brueghel du monde. Le tableau d’où notre vue est tirée est de Jan Brueghel l’Ancien (1568-1625), et date de 1598: «Vue d’un port de mer avec le motif du Christ prêchant». Sans nous arrêter ici sur la généalogie des Brueghel, ni sur la provenance du tableau (l’ancienne collection palatine de Mannheim, transportée à Munich), rappelons que le thème est celui donné par l’apôtre Luc, V, 1-3: Jésus est arrivé au bord du lac de Génésareth, les pêcheurs viennent de rentrer, et il monte dans une barque pour s’adresser à la foule et pour prêcher.
Bien sûr, le tableau évoque d’autres mises en scène elles aussi bruegheliennes, à commencer par la prédication dans une clairière: ce sont les assemblées du «désert», auxquelles les Réformés étaient en réduits alors même qu’ils ne pouvaient pas disposer d’un lieu de culte en ville. Mais, dans notre exemple, le thème religieux est étroitement intégré à celui de la vie quotidienne: l’assemblée ne représente qu’une petite partie de la scène, et la figure du Christ n’apparaît pas immédiatement au spectateur. L’essentiel est dans le paysage, et dans les groupes qui, le dimanche, viennent agréablement déambuler au bord de l’eau.
Un siècle plus tôt, chez Sébastien Brant, le motif est implicitement inversé: ce qui est mis en scène par la Nef des fous, c’est le danger des faux prophètes, et la faillite du premier ordre, à savoir le clergé. D’abord, les faux prophètes poussent le peuple à sa perte (c’est le voyage du pays de cocagne, ou de l’utopie). Ensuite, ils n’accomplissent pas leur devoir (ce qui justifierait les privilèges dont ils jouissent). La «petite nef de saint Pierre» ne permettra qu’à un petit nombre d’être sauvé, tandis que les autres font naufrage.
Mais surtout, le clerc lui-même est un faussaire: Brant, qui critique les Hussites, est, comme le sera Luther à ses débuts, partisan affirmé d'une réforme «de l’intérieur», et non pas de la Réforme proprement dite (l'histoire même de la Réforme ne devrait-elle pas nous amener à reprendre la théorie de la révolution?). Quoi qu'il en soit, pour Brant, les commentateurs malavisés et autres faux prophètes ont le rôle principal dans la décadence, car ils conduisent le peuple à sa perte et font ainsi le lit de l’Antéchrist. L’image du bateau en papier est particulièrement frappante: la nef elle-même est en papier, et les faux prophètes, en l’humidifiant, ne font qu’accélérer le naufrage (chapitre 103).
J’en arrive à ces vrais faussaires,
Répandus autour de la nef (…)
Falsifiant les saints Évangiles (…)
Ils trempent la nef en papier.
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jeudi 9 mars 2017
Conférence d'histoire du livre: le chat-fou
Conférence d'histoire et civilisation
du livre
Lundi 13 mars 2017
16h-18h
Le cordelier, le chat et le fou :
introduction à la polémique imprimée
à l'aube de la Réforme (2),
à l'aube de la Réforme (2),
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
Au tournant de la deuxième décennie du
XVIe siècle, alors que les polémiques religieuses montent violemment en
puissance, le recours au média de l’imprimé leur donne des formes d’expression
nouvelles. Parmi ces dernières, le jeu de mots et la mise en images occupent une place
à tous égards stratégique.
C’est ainsi que, dans les années 1520, le cordelier Thomas Murner, à Strasbourg, est assimilé à un «chat-fou» par ses adversaires partisans de la Réforme, par homophonie à partir de son nom (Murner / Murr- Narr). Il s’agit bien entendu, dans un contexte bien particulier, de s'attacher un lectorat le plus large possible en ridiculisant l’adversaire, que l’on assimile à un animal. Mais le jeu de mots prend une dimension et une efficacité accrues lorsqu’il est convoqué à l’appui des représentations iconiques: le titre du Karschans de l’hiver 1520 présente Murner, l’un des participants au dialogue constituant le traité, sous la forme d’un homme en robe de Franciscain, mais avec une tête de chat, ce qui est explicité dès le début du texte, quand Murner lui-même prend la parole («Murner: murmaw, murmaw, murmaw. // miaw, miaw»).
Le choix du chat, pour déterminé qu’il soit (par l’homophonie du patronyme), suppose aussi un cadre de références généralement admises (le chat serait un animal familier des monastères, dont il apprécierait la discrétion), un ensemble de croyances largement reçues (le chat est regardé comme un animal maléfique) et une construction intellectuelle à partir des signifiants: il faut décomposer le mot (Mur / Narr), ce qui a pour effet de mettre en évidence l'essence cachée de celui qu’il désigne. Le calembour se présente ainsi comme une énigme susceptible de dévoiler la vraie nature du sujet, parce que le partage d’une partie de la forme implique celui d’une partie du contenu. Pour saint Augustin déjà, les «monstres» (par ex. les monstres zoomorphes) ne signifient-ils pas quelque chose (mostrare) de ce qu'ils dévoilent en le montrant?
Ajoutons que, à côté de la «mise en image», la «mise en livre» souligne encore la présence du jeu de mots, en introduisant par ex. le nom de murrnarr en petites capitales au fil du texte. Pour autant, l’ambiguïté de la référence symbolique (le chat) joue bientôt a contrario, quand l’auteur, Murner, se réapproprie très vite cette figure (mais non pas celle du «chat-fou») en se mettant lui-même en scène dans son pamphlet du Grand fou luthérien de 1522 (cf cliché ci-dessus)...
À partir de l'exemple de Murner, la conférence s'attachera à préciser les conditions dans lesquelles fonctionne l'articulation entre la «seconde révolution du livre», l'essor de la polémique par l'imprimé et l'émergence d'une sphère publique de l'opinion et de la discussion en Allemagne dans les années 1520.
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
C’est ainsi que, dans les années 1520, le cordelier Thomas Murner, à Strasbourg, est assimilé à un «chat-fou» par ses adversaires partisans de la Réforme, par homophonie à partir de son nom (Murner / Murr- Narr). Il s’agit bien entendu, dans un contexte bien particulier, de s'attacher un lectorat le plus large possible en ridiculisant l’adversaire, que l’on assimile à un animal. Mais le jeu de mots prend une dimension et une efficacité accrues lorsqu’il est convoqué à l’appui des représentations iconiques: le titre du Karschans de l’hiver 1520 présente Murner, l’un des participants au dialogue constituant le traité, sous la forme d’un homme en robe de Franciscain, mais avec une tête de chat, ce qui est explicité dès le début du texte, quand Murner lui-même prend la parole («Murner: murmaw, murmaw, murmaw. // miaw, miaw»).
Le choix du chat, pour déterminé qu’il soit (par l’homophonie du patronyme), suppose aussi un cadre de références généralement admises (le chat serait un animal familier des monastères, dont il apprécierait la discrétion), un ensemble de croyances largement reçues (le chat est regardé comme un animal maléfique) et une construction intellectuelle à partir des signifiants: il faut décomposer le mot (Mur / Narr), ce qui a pour effet de mettre en évidence l'essence cachée de celui qu’il désigne. Le calembour se présente ainsi comme une énigme susceptible de dévoiler la vraie nature du sujet, parce que le partage d’une partie de la forme implique celui d’une partie du contenu. Pour saint Augustin déjà, les «monstres» (par ex. les monstres zoomorphes) ne signifient-ils pas quelque chose (mostrare) de ce qu'ils dévoilent en le montrant?
Ajoutons que, à côté de la «mise en image», la «mise en livre» souligne encore la présence du jeu de mots, en introduisant par ex. le nom de murrnarr en petites capitales au fil du texte. Pour autant, l’ambiguïté de la référence symbolique (le chat) joue bientôt a contrario, quand l’auteur, Murner, se réapproprie très vite cette figure (mais non pas celle du «chat-fou») en se mettant lui-même en scène dans son pamphlet du Grand fou luthérien de 1522 (cf cliché ci-dessus)...
À partir de l'exemple de Murner, la conférence s'attachera à préciser les conditions dans lesquelles fonctionne l'articulation entre la «seconde révolution du livre», l'essor de la polémique par l'imprimé et l'émergence d'une sphère publique de l'opinion et de la discussion en Allemagne dans les années 1520.
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
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modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).
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