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vendredi 30 octobre 2015

Retour à la Telekiana

Nous étions à la Bibliothèque Teleki de Targu Mures / Marosvásárhely en 2011, alors que les bâtiments étaient en pleins travaux de rénovation (voir le billet ici). L’institution fondée par le chancelier de Transylvanie Sámuel Teleki, descendant d’une grande famille calviniste hongroise, fait l’objet d’un catalogue imprimé en 4 volumes (Vienne, Baumeister, 1796-1819: cf cliché infra). 
Les travaux de rénovation aujourd’hui terminés permettent de découvrir un ensemble magnifique, dont le cœur est constitué par la bibliothèque baroque sur deux niveaux : les clichés ci-dessous donnent une idée de la parfaite réussite de l’opération. Le mobilier est celui d’origine, la décoration très simple se limite à un fond blanc cassé, à une très belle série de bustes et à une «galerie des illustres» associant les ancêtres des Teleki et un certain nombre de personnalités connues comme ayant fondé des bibliothèques importantes (dont Bruckenthal à Sibiu / Hermannstadt, et l’évêque Ignace Batthyáni à Alba Iulia / Karlsburg). L’ensemble est dominé par le portrait du fondateur de la Telekiana.
Ajoutons pour conclure que l’histoire de la bibliothèque est parfaitement documentée, par suite de la conservation de ses archives anciennes, tandis que l'exposition permanente qui qui y est présentée permet de se faire une idée du projet du fondateur: apporter à la communauté calviniste de Transylvanie, c'est-à-dire pratiquement à la communauté hongroise, les outils lui permettant de se former et de s'informer de la manière la plus efficace: éditions récentes illustrant la pensée des Lumières (dont une Encyclopédie in folio), grandes éditions des classiques, etc., sans oublier les médailles, les cartes et la collection de géologie. Ouverte au public en 1802, la Telekiana est la première bibliothèque publique du royaume de Hongrie (Cliquer ici pour accéder au site de la Telekiana, avec présentation en allemand et en anglais, et une très riche galerie de photographies).

Bibliothèque et identité: détail de la page de titre du premier volume du catalogue de la bibliothèque du comte Széchényi (Bibliotheca hungarica), sur la base de laquelle sera fondée la Bibliothèque nationale du royaume de Hongrie
Les transferts culturels à l'œuvre: Encyclopédie hongroise, Utrecht, 1653

mercredi 28 octobre 2015

À Debrecen: un Collège calviniste, une bibliothèque exceptionnelle

Comme à Strasbourg avec le collège de Jean Sturm, le Collège de Debrecen, fondé dans les années 1530, comprend deux institutions: un collège assure la formation secondaire, tandis que la Haute École de niveau universitaire offre des enseignements de théologie, belles lettres, droit et sciences de la nature. La structure, qui a pris la succession d’un collège franciscain, passe à la Réforme, et fait le choix du calvinisme en 1549, alors que Andras Dessy en est le recteur, et  la renommée de l‘établissement y attire bientôt des enseignants de l’université de Vienne.
Alors que la Hongrie centrale, avec la capitale royale de Buda, est peu à peu occupée par les Turcs à la suite de la défaite de Mohács (1526), la Transylvanie et la Hongrie orientale, avec Debrecen, sont reconnues comme une principauté indépendante, mais vassale des Turcs (1538). La diète transylvaine de Torda, en 1568, établit la liberté des quatre religions issues du christianisme occidental, les catholiques, les réformés, les calvinistes et les antitrinitaires (alias unitaires). Les orthodoxes, qui semblent être encore en nombre relativement limité, sont simplement tolérés, tandis que les musulmans ne s’implanteront jamais dans la principauté.
Debrecen, alors sous la domination de la famille Török, est une agglomération qui a le statut de marché, et elle connaît une période économiquement très florissante en tant que point de concentration des routes conduisant vers les Carpates en évitant les territoires ottomans: d’une part la route nord-sud, de la Baltique, de l’Allemagne du nord et de la Pologne vers la Transylvanie et Constantinople; de l’autre, les routes venues de Nuremberg, d’Augsbourg, de Vienne et de Hongrie supérieure (Cassovie).
Le rôle du surintendant calviniste Peter Méliusz est considérable (1558-1572). C’est lui qui accueille en 1561 le prototypographe de la ville, Gál Huszár, un ancien disciple de Mélanchton un temps emprisonné à Cassovie. Huszár, qui est venu avec son matériel, achève à Debrecen l’impression de son premier titre, qui est logiquement un recueil des Cantiques protestants (RMNy 160), et qu'il dédie à Melius. Le Conseil de la ville de Debrecen accueille l’atelier, et lui loue un local proche du collège (information sur les premiers imprimeurs ici).
Un an plus tard cependant, Huszár quitte pourtant Debrecen pour occuper un poste de pasteur à Komárom (Hongrie occidentale): apparemment, il aurait laissé sur place son matériel d’imprimeur, lequel est repris par le second imprimeur de la ville, Mihaly Török, en 1562. Celui-ci exercera pendant six ans, mais l’imprimeur principal est, dès 1563, Raphael Hoffhalter, avec du matériel en partie importé de Vienne. Les ateliers de András Komlós et de Rudolf Hoffhalter (le fils de Raphael), puis de la veuve de ce dernier continuent à fonctionner jusque dans la dernière décennie du XVIe siècle, et l'activité d'imprimerie se poursuit dès lors sans solution de continuité. 
La bibliothèque du Collège de Debrecen remonte aux origines mêmes de l’institution, mais elle ne se développe d’abord que très lentement, par suite de l’insuffisance des ressources financières et de la difficulté à se procurer des volumes imprimés en Occident. Une partie des exemplaires vient, bien évidemment, de la production imprimée locale, une autre représente les volumes rapportés par les étudiants après leurs études supérieures (à Wittenberg, etc.), une autre encore est fournie par les dons et les legs, au premier rang desquels ceux des enseignants et des pasteurs. Comme à Strasbourg, mais dans un environnement purement calviniste, la bibliothèque est confiée à un étudiant avancé, plus tard à un professeur, lequel prend le titre de « préfet ». 
La bibliothèque, comme le Collège, ont subi plusieurs destructions par suite d’incendies ou durant les guerres, l’une des plus tragiques se produisant lors de la reconquête du pays par les Habsbourg, au début du XVIIIe siècle. Pourtant, les responsables réussissent alors à mettre, au moins pour partie, leurs livres à l’abri, tandis que les collections sont considérablement enrichies au XVIIIe siècle. Aujourd’hui, la bibliothèque conserve 600 000 documents imprimés, quelque 35 000 pièces manuscrites, un riche fonds d’incunables, etc. : l’ISTC indique 143 exemplaires (le total est sensiblement supérieur), dont un bel ensemble de Bibles et de titres à caractère religieux, mais aussi des livres pratiques et des classiques de l’Antiquité (on signalera un superbe exemplaire de la Cosmographie de Ptolémée). Un grand nombre de ces éditions viennent de Venise, les autres de Bâle, d’Allemagne du sud et des villes italiennes.
Les exemplaires du XVIe sont aussi tout particulièrement intéressants: un ensemble spectaculaire d’éditions de Debrecen est présenté au Musée historique du Collège, tandis que la bibliothèque possède, par exemple, un extraordinaire recueil de Dürer (Überweisung der Messung, 1525, etc.) ayant appartenu à Willibald Pirckheimer, dans un état irréprochable et sous une reliure d’époque, estampée à froid et portant le nom de l’artiste… (voir le catalogue en ligne: le sigle de la bibliothèque du Collège est DRK).

samedi 10 janvier 2015

Histoire et civilisation du livre, tome X

Le numéro du jubilé!
Vient de paraître, en décembre 2014:
Histoire et civilisation du livre. Revue internationale,
tome X,
Genève, Librairie Droz, 2014,
488 p., ill.
ISSN 1661-4577

Sommaire 

Où en est l’histoire des bibliothèques? Dossier publié sous la direction de Frédéric Barbier 
Introduction, par Frédéric Barbier, p. 7
Livres et bibliothèques à Strasbourg et dans sa région du milieu du XVe siècle à la veille de la Réforme, par Georges Bischoff, p. 13
Una biblioteca nobiliare ai piedi delle Alpi. La raccolta libraria dei conti di Castel Thun tra XV e XIX secolo: un primo sguardo, par Giancarlo Petrella, p. 27
«Como un hospital bien ordenado». Alle origini del modello bibliotecario della Compagnia di Gesù, par Natale Vacalebre, p. 51
Le livre dans l’économie du don et la constitution des bibliothèques ecclésiastiques à l’époque moderne, par Fabienne Henryot, p. 69
Le premier acte de «donation au public» de la bibliothèque de Mazarin (1650), par Yann Sordet, p. 93
De la bibliothèque savante à la bibliothèque publique: collections et lecteurs à Venise au XVIIIe siècle, par Antonella Barzazi, p. 113
Schoepflin et les origines de la Bibliothèque de la Ville de Strasbourg, par Magali Jacquinez, p. 131
La création de la Bibliothèque royale publique de la Cour de Portugal: une responsabilité partagée, 1796-1803, par Maria Luísa Cabral, p. 143
La ville et les livres, ou comment former une bibliothèque? Notes historiques sur la formation et sur le catalogue de la première bibliothèque publique de São Paulo (1825-1887), par Marisa Midori Deaecto, p. 163
Diffusion du livre en français en Hongrie: bilan et perspectives des recherches sur les bibliothèques privées de l’aristocratie (1770-1810), par Olga Granasztói, p. 181
«Le rameau d’or et de science». La bibliothèque humaniste de l’architecte Joseph-Jean-Pascal Gay (1775-1832), par Philippe Dufieux, p. 207
Des musées dans les bibliothèques: le cas des bibliothèques d’État en Italie, XIXe-XXe siècle, par Andrea De Pasquale, p. 229
Ce que le numérique fait à l’histoire des bibliothèques: réflexions exploratoires, par Anne-Marie Bertrand, p. 255

Études d’histoire du livre, p. 267
Chambéry, Torino o Ginevra? Le (s)fortune editoriali di un criminalista del primo Seicento, par Rodolfo Savelli, p. 269
Un ouvrage technique français de la Bibliothèque bleue, le Bâtiment des recettes, par Geneviève Deblock, p. 289
Jean Ribou, le libraire éditeur de Molière, par Alain Riffaud, p. 315
Charles Chardin (1749-1826), libraire à Paris, par Livia Castelli, p. 365
La diffusion des connaissances utiles au XVIIIe siècle: Élie Bertrand, la Société économique d’Yverdon, sa bibliothèque et son cabinet de curiosités, par Thierry Dubois, p. 375

Livres, travaux et rencontres, p. 409
Un moment dans l’intimité de deux grandes dynasties de libraires: les Didot et les Jombert, entre Directoire et Premier Empire, à travers quinze lettres inédites, par Greta Kaucher, p. 411 

Comptes rendus, p. 459
François Jacob, Nicolas Morel, Nota Bene: de la musique avec Rousseau (Greta Kaucher), p. 461
Miriam Nicoli, Les Savants et les livres. Autour d’Albrecht von Haller (1708-1777) et Samuel-Auguste Tissot (1728-1797) (Greta Kaucher), p. 464
Klára Komorová, Knižnica Zachariáša Mošovského (István Monok), p. 467
Un Succès de librairie européen, l’Imitatio Christi, 1470-1850. Exposition organisée par la Bibliothèque Mazarine en collaboration avec la Bibliothèque Saint-Geneviève et la Bibliothèque nationale de France (…) 4 avril-6 juillet 2012. Commissariat et catalogue de Martine Delaveau, Yann Sordet (István Monok), p. 470.
Alain Bosson, L’Atelier typographique de Fribourg (Suisse). Bibliographie raisonnée des imprimés 1585-1816 (István Monok), p. 474
Un’istituzione dei Lumi: la biblioteca. Teoria, gestione e pratiche biblioteconomiche nell’Europa dei Lumi (Claire Madl), p. 478
Hans-Jürgen Lüsebrink, «Le livre aimé du peuple», les almanachs québécois de 1777 à nos jours (Jean-Marie Mouthon), p. 481
Yannick Portebois, Dorothy Speirs, Entre le livre et le journal (Anthony Glinoer), p. 483 

Tables des illustrations, p. 487

vendredi 21 mars 2014

Journée d'études: "Fonder une bibliothèque sous l'Ancien Régime"

UNIVERSITE DE STRASBOURG, INSTITUT D’ETUDES AVANCES (USIAS)
BIBLIOTHEQUE NATIONALE ET UNIVERSITAIRE DE STRASBOURG

26 mars 2014
Journée d’études
FONDER UNE BIBLIOTHEQUE SOUS L'ANCIEN REGIME

Fonder une bibliothèque «publique» reste en Occident, depuis trois millénaires, un acte hautement symbolique, dont la dimension principale est d’ordre certes culturel et intellectuel, mais aussi politique.
Le modèle premier est celui du Musée d’Alexandrie (alias la demeure des Muses), que crée Ptolémée Ier Sôter au tournant du IIIe siècle av. J.-C. Nous sommes dans l’environnement très particulier des héritiers de l’empire d’Alexandre: Alexandrie devra être la capitale du monde, elle accueillera la dépouille du conquérant et elle abritera, dans son Musée, tous les instruments de culture alors disponibles, à commencer par les textes. A l’époque hellénistique, la ville est le grand emporium de la Méditerranée.
Il est inutile de s’arrêter sur le rôle du Musée dans la construction de la philologie –et de la pensée– occidentales, y compris pour la tradition chrétienne, avec le travail de la Septante. Avec Alexandrie, l’institution de la bibliothèque est d’emblée liée à une problématique d’acculturation et de transfert: le prince veut imposer le modèle grec comme modèle universel, mais aussi intégrer toutes les traditions provenant d’autres cultures. Plus tard, à Rome comme dans les autres villes de l’Empire, la fondation d’une bibliothèque en principe «ouverte» relève toujours d’un objectif d’évergétisme dont on sait les liens avec le champ du politique.
Mais, avec l’effondrement radical de la culture livresque qui accompagne la disparition de l’Empire romain, avec aussi la religion nouvelle du christianisme, nous voici devant un tout autre modèle: celui d’îlots, constitués autour de l’Eglise et assurant seuls la conservation de la tradition écrite. Pourtant, le schéma politique ancien se retrouve sous l’empire carolingien: scriptoria et bibliothèques des abbayes et des chapitres seront les vecteurs de la renovatio imperii, à travers la diffusion des textes et le renouvellement des formes matérielles de leur support (la Renaissance carolingienne).
Le rapport entre la fonction de la bibliothèque et l’économie générale des médias, pour rester souvent implicite, n’en est pas moins toujours présent. Dès lors que le livre n’est plus chose exclusive de l’Eglise c’est-à-dire à partir du XIe siècle, il devient ce vecteur de formation et de culture qui permettra éventuellement de construire la réussite sociale. Donner accès au livre à tous ceux qui en ont besoin est un acte de foi: on fera des dons de livres à telle ou telle institution entretenant une bibliothèque, voire on fondera un établissement (un collège) qui permettra à ceux qui n’en ont pas a priori les moyens de poursuivre des études, et qui, notamment, tiendra à disposition une collection de livres aussi riche que possible –le meilleur exemple en est la Sorbonne.
Pour autant, l’objectif premier, celui de la politique, perdure à travers les siècles, et ce jusqu’à aujourd’hui: avec la bibliothèque, il s’agit de documenter la réflexion et l’action politiques (cas de Charles V comme de Mazarin), voire de se poser comme le prince des lettres, et donc comme l’héritier de la tradition de l’empire universel antique. Bien évidemment, le politique n’épuise pas l’éventail des objectifs, mais même lorsque celui-ci est de promouvoir les Lumières et de construire une république européenne des lettres, c’est le rôle du prince ou du grand comme médiateur et comme passeur, qui est toujours en jeu.
Si le schéma bouge en profondeur à l’époque de la Révolution française, la dimension politique reste au premier plan dans le domaine de bibliothèques désormais devenues «nationales». Il faudra une longue expérience pour constater que tous les citoyens n’ont pas un accès égal au principal média de culture, le livre, et qu’il conviendrait, en bonne logique démocratique, de fonder un autre modèle de bibliothèque, celui des «bibliothèques de lecture publique»: cette question reste, jusqu’à aujourd’hui, l’un des enjeux-clés dans le domaine des bibliothèques, alors même que celui-ci est profondément reconfiguré par l’irruption de la «troisième révolution du livre», celle des nouveaux médias.
De l’acte de foi à l’investissement politique et aux formes changeantes de cet investissement en fonction de la déclinaison du paradigme, il y a encore beaucoup à dire sur l’acte de fonder une bibliothèque, et sur les dispositions matérielles prises pour assurer cette fondation. La journée d’étude organisée à Strasbourg le 26 mars prochain a précisément pour objectif d’éclairer ces phénomènes à travers une série d’exemples, des bibliothèques alsaciennes de la première modernité (XVe-XVIe siècles) aux bibliothèques du baroque et des Lumières, pour terminer avec l’émergence de la problématique de l’identité collective et des nationalités au sens moderne du terme.

PROGRAMME
Séance placée sous la présidence de Monsieur Yves Lehmann,
professeur à l’Université de Strasbourg

14h Ouverture de la séance
14h15 Livres et bibliothèques à Strasbourg et dans sa région du milieu du XVe siècle à la veille de la Réforme, par Monsieur Georges Bischoff, professeur à l’Université de Strasbourg
14h45 Fideicommis, mécénat, vocation publique: la fondation de la Bibliothèque Mazarine au XVIIe siècle, par Monsieur Yann Sordet, directeur de la Bibliothèque Mazarine
15h15 Discussion
15h30 Pause

15h45 Fonder des bibliothèques à l’époque les Lumières en Italie du Nord: les cas de Turin, de Parme et de Milan par Monsieur Andrea De Pasquale, directeur général des Bibliothèques nationales de Milan (Braidense) et de Turin
16h15 Jean-Daniel Schoepflin et les origines de la Bibliothèque publique de Strasbourg, par Madame Magali Jacquinez, étudiante à l’Université de Strasbourg
16h45 Fonder une bibliothèque «nationale» dans un pays sans monarchie autonome: Transylvanie et Hongrie, 1798-1803, par Monsieur Istvan Monok, professeur à l’Université de Szeged, directeur général de la Bibliothèque de l’Académie des sciences de Hongrie
17h15 Discussion et conclusion

Bibliothèque nationale et universitaire,
5 rue Joffre, salles des Conseils
Entrée libre, dans la limite des places disponibles

lundi 17 mars 2014

Conférence d'histoire du livre

Conférence d’István Monok sur
Les cours aristocratiques en Hongrie, XVIe- XVIIIe siècle

La conférence se tiendra le mardi 18 mars à 17h, en grande salle de cours de l’École nationale des chartes, au 19, rue de la Sorbonne, Paris Ve (1er étage).

En savoir plus...
István Monok, professeur et directeur général de la Bibliothèque et des Archives de l'Académie hongroise des sciences. Il est un collaborateur régulier de Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, et a notamment publié en français Les Bibliothèques et la lecture dans le Bassin des Carpathes (1526-1750), Paris, Honoré Champion, 2011.

Le château de Sárospatak, centre de la cour des Rákóczi (cliché F. Barbier)
Présentation
La cour royale de Mathias Corvin (†1490) et celle des rois jagellons jouent jusqu’au XVe siècle, dans la vie intellectuelle du royaume de Hongrie, un rôle comparable à celui des cours royales en Europe de l’Ouest. Mais l’occupation de la capitale par les Turcs (1541) et l’absence d’un souverain «national» transforment profondément le rôle des familles aristocratiques pour ce qui concerne l’organisation de la vie culturelle, et la vie de l’Église. Parallèlement, la Réforme protestante progresse au XVIe siècle en Hongrie et en Transylvanie. Cette dernière devient un duché pratiquement indépendant.
Les nouveaux acteurs autour desquels se développe dès lors la vie culturelle dans le pays sont les grands aristocrates, et les cours qu’ils réunissent à leur entour: les Bánffy, Batthyány, Nádasdy, Perényi, Rákóczi, Esterházy, et un certain nombre d’autres. En Transylvanie, le rôle de la cour princière reste dominant, grâce à sa richesse relative par rapport aux cours seigneuriales.
L’aristocratie de Hongrie et de Transylvanie se convertit très majoritairement à la Réforme au XVIe siècle. En revanche, les progrès de la Contre-Réforme et la politique des Habsbourg entraînent un vaste mouvement de reconversion, en Hongrie, au XVIIe siècle. À la fin du siècle, ces territoires sont pleinement réintégrés dans les territoires des Habsbourg: dès lors, la question de la modernité se déploie de plus en plus nettement, à laquelle se joint la nouvelle problématique de l’identité collective, puis nationale.

(Communiqué par l'Ecole des chartes)

jeudi 23 janvier 2014

Nouvelle publication: catalogue d'incunables

Aujourd’hui, où la norme est celle du catalogue (et du catalogue collectif) en ligne, la publication d’un catalogue «classique» d’incunables (nous voulons dire, un catalogue imprimé) se justifie-t-elle? Le tout récent Catalogue des incunables de la Bibliothèque de l’Académie hongroise des sciences nous démontre que oui, et cela d’autant plus que, avec ses quelque 1200 unités, la collection de l’Académie est la seconde du pays après celle de la Bibliothèque nationale.
Le Catalogue s’ouvre par une importante préface (en anglais) sur l’histoire de la collection. On sait en effet le rôle fondateur de l’Académie des sciences dans la construction de la nation hongroise. L’entreprise de réforme et de modernisation impulsée par le corégent, puis empereur Joseph II visait à instituer un Etat centralisé sur le modèle français, Etat organisé autour de sa capitale de Vienne, et dans lequel la  langue officielle serait l’allemand. Mais, avec la mort de l’empereur (1790) et le déclenchement de la Révolution française, la conjoncture se renverse: alors que toutes les forces du pays devront bientôt être rassemblées contre un ennemi extérieur très décidé, il faut se montrer d’autant plus prudent que les réformes éclairées du joséphisme ont suscité des oppositions dans l’Église, au sein de la haute noblesse et auprès des représentants des différentes «nationalités».
A côté de la Bibliothèque nationale (Bibliotheca Regnicolaris) fondée en 1802, l’Académie hongroise des sciences (1825) constituera la seconde institution savante centrale de la nation en construction, et, comme pour la Bibliothèque, l’initiative est prise non pas par le souverain (l’empereur de Vienne est aussi roi de Hongrie), mais par les représentants de la plus haute noblesse: le comte Istvan Széchényi est la figure centrale, et le premier président de la nouvelle Académie sera le comte Jozsef Teleki (1790-1855) (cliquer ici pour s'informer sur les bibliothèques des Teleki). L’institution s’adjoint bientôt une bibliothèque, dont la caractéristique est d’avoir été principalement constituée par les dons des grands magnats, membres de l’Académie et qui, en l'absence d'une cour royale, s'attribuent le rôle de fondateurs et d'organisateurs de la nation
Comme nous le rappelle la précieuse introduction au catalogue (p. 7-17), il s’agit d’abord des Teleki, avec quelque quatre cents incunables. Les bibliothèques de György Rath (1828-1905) et des comtes Antal, Sandor et Ferenc Vigyazo sont également à la base de la collection, tandis que d’autres dons sont aussi à noter (parmi lesquels Imre Jancso, et un certain nombre d'autres). L’introduction résume les caractéristiques du fonds actuel des incunables, mais elle donne surtout de très précieuses informations sur les sources d’archives qui peuvent s’y rapporter (anciens catalogues, et quelques factures correspondant à des achats plus ou moins spectaculaires, comme le montre l’illustration 1b).
Il y a quelques temps déjà (!) que l’intérêt majeur des incunabulistes s’est en effet déplacé, de la simple identification bibliophilique des éditions vers les particularités des exemplaires, particularités bien trop rarement reprises par les fiches catalographiques, et donc la plupart du temps par les catalogues numérisés. Pourtant, ce sont précisément ces particularités qui nous apportent le plus d'informations sur l'histoire sociale des livres et des textes. Le Catalogue des incunables de la Bibliothèque de l’Académie hongroise des sciences répond de la manière la plus heureuse à cette insuffisance, en donnant toutes les précisions possibles sur la provenance, etc., des exemplaires conservés, en décrivant le cas échéant la reliure avec la plus grande exactitude, et en publiant in fine un certain nombre d'excellentes reproductions en couleurs.
Exemplaire de Guy de Chauliac, provenant de la bibliothèque de Hartmann Schedel
Nous voici par conséquent devant un volume qui correspond aux critères les plus récents de la recherche scientifique, et qui attire l’attention sur un fonds trop souvent ignoré, notamment en Occident. Alors, oui, les catalogues «sur papier» constituent encore des outils irremplaçables, quand ils ont cette qualité et quand ils complètent notre information pour des points sur lesquels les données des catalogues informatisés sont très largement insuffisantes –au passage, nous nous permettrons de rappeler que nous attendons toujours la conclusion de l’entreprise pleine de promesses des Catalogues régionaux des incunables des bibliothèques de France… 

Catalogue of Incunables of the Library and Information Centre of the Hungarian Academy of Sciences (…). INC-MTA,
éd. Marianne Rozsondai, Béla Rozsondai,
Budapest, Argumentum Publischinh House, 2013,
458 p., pl. en coul., rel.
ISBN 978-963-446-695-6

dimanche 17 novembre 2013

Une bibliothèque archiépiscopale des Lumières

Le colloque de Eger nous donne l’occasion de découvrir la très intéressante bibliothèque archiépiscopale de Kalocsa.
Nous sommes, à Kalocsa, dans la vallée du Danube, un petit peu en amont de Mohacs, qui a vu en 1526 la disparition de la Hongrie indépendante face à l’assaut des Turcs. Kalocsa accueille un évêché depuis Etienne Ier en 1001 (archevêché en 1135). La bibliothèque est d’abord celle de l’école épiscopale, mais plusieurs archevêques possèdent aussi des livres: c’est le cas de Georg Hando, ou encore de Peter Varadi, également chancelier de Mathias Corvin.
On estime la collection de manuscrits et d’imprimés à quelque 300 à 400 volumes au tournant du XVe siècle, que les membres du chapitre essaient de mettre à l’abri alors que les Turcs approchent, mais qui ont pratiquement tous disparu –quelques épaves subsistent pourtant, comme cet exemplaire de Sébastien Brant imprimé à Strasbourg. Le dernier évêque de cette période, Paul III Tomony, est tué à Mohacs, et la ville est détruite par les Turcs en 1529.
Ceux-ci se retirent à la fin du XVIIe siècle, et la reconstruction peut commencer. Deux personnalités exceptionnelles sont à l’origine de la bibliothèque que nous pouvons découvrir aujourd’hui. L’archevêque Adám Patachich (1776-1784) est pleinement un homme des Lumières. Dans son siège précédent de Großwardein (Nagyvárad / Oradea), il avait donné toute son attention au développement des écoles, mais il avait aussi fait de sa résidence un pôle artistique et intellectuel actif (Michael Haydn y séjourne un temps). Il quitte Großwardein en 1776, pour le siège de Kalocsa.
Le prélat est aussi un bibliophile, qui entretien un réseau de correspondants chargés de faire des acquisitions de livres à Graz, à Rome et surtout à Vienne, pour constituer une bibliothèque absolument remarquable. Celle-ci, qui compte quelque 17000 volumes, est incorporée à sa mort dans la bibliothèque de l’archevêché. Il achève en outre le palais archiépiscopal, avec la salle de bibliothèque du 1er étage –une seconde bibliothèque a été aménagée au deuxième niveau. Son successeur, Laszlo Kollonitz, est lui aussi un amateur de livres, qui donne toute son attention à la bibliothèque, devenue, avec ses 40000 volumes, une des plus importantes de Hongrie au début du XIXe siècle. Le bibliothécaire István Katona est un historien et intellectuel de renom.
Aujourd’hui, la bibliothèque possède quelque 130 000 volumes (dont 508 incunables…). Elle est particulièrement significative à la fois par le contenu des volumes, mais aussi par les provenances (avec des exemplaires d’Erasme, de Luther, etc.), par les reliures et autres particularités, par la présence des archives de l’institution, et par les très impressionnantes salles anciennes dans lesquelles l’ensemble se est abrité. Dans la salle couverte d’une voûte double appuyée au centre sur une suite de colonnes trapues, le mobilier est d’origine: il date pour l’essentiel de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle, avec ses impressionnantes suites de bibliothèques couvrant toutes les parois disponibles.
La salle est aujourd’hui ouverte à la visite, et présente une intéressante exposition d’histoire du livre à travers un certain nombre d’exemplaires remarquables: manuscrits et incunables, cartes géographiques et atlas (qui représentent une proportion importante du fonds), livres de voyage, americana, etc. Un cabinet accueille une petite chambre, qui servait à l’archevêque pour passer la nuit lorsqu’il voulait travailler dans la bibliothèque. Plusieurs autres pièces sont également occupées par les livres, et l’une d’elle fait découvrir une étonnante collection de tonnelets pour la palinka (eau de vie), la tradition étant que chaque prélat dispose du sien propre pendant son règne…

La Renaissance: la politique, les arts et les lettres

Nous avons déjà à plusieurs reprises traité de l’articulation entre le champ du politique, et celui de l’écriture et des arts. Le colloque «Bodoni», qui vient de se dérouler à Bologne, offre l’opportunité d’illustrer une problématique à laquelle la conjoncture italienne du bas Moyen Âge et des débuts de l’époque moderne fournit un terreau bien évidemment très favorable.
Lorsque, à partir du XIIIe siècle, les catégories socio-politiques traditionnelles tendent à perdre de leur prégnance (notamment la féodalité), différentes expériences se déroulent, qui visent à construire un paradigme historico-politique nouveau. Ce paradigme sera en définitive celui de l’absolutisme princier, lequel entretient des liens très particuliers avec le domaine de l’écrit et du livre. Le prince doit en effet se distinguer du commun pour justifier le statut dérogatoire dont il bénéficie, et l’un des éléments majeurs de cette distinction concerne, certes, le cadre de vie (le château et la vie de cour), mais aussi les arts et les lettres.
Ludovicus Rex
L’évidence de la grandeur du prince justifie son pouvoir: c’est parce qu’il est la figure centrale d’un monde distingué qu’il jouit de son statut privilégié; parce qu’une communauté réunie à son entour, une cour de «grands» et d’administrateurs, d’intellectuels, d’artistes, d’artisans et de serviteurs, le proclame comme tel; parce qu’il déploie et fait déployer une véritable «rhétorique de la gloire». La théorie politique lui permet de déroger au droit naturel et «l’empêche de se réduire à n’être que [ce] qu’il est», à savoir un homme: la célèbre caricature de Louis XIV par ses adversaires protestants ne dit pas autre chose («Ludovicus rex»), tout en renvoyant à un usage très moderne de la publication polémique.
A côté de celui de l’art, le domaine de l’écrit et du livre se trouve désormais en charge d’une fonction politique stratégique: celle-ci se traduit par le rôle du prince en tant que mécène, mais aussi en tant qu’amateur de livres précieux, dont il constituera éventuellement une collection. Dès la première moitié du XIVe siècle, la dynastie des Polenta, seigneurs de Ravenne, accueille aussi bien Dante que Boccace: ce dernier, dans son petit Traité à la gloire de Dante (en même temps la première biographie du poète), fait la louange de la ville et de ses princes, par opposition à Florence, qui avait exilé Dante. La protection accordée aux artistes et écrivains est un élément de la gloire de la cité (ou de la principauté) et de ceux qui la dirigent.
Matthias Corvin
Plus tard, Vasari retracera la théorie des grands mécènes, parmi lesquels il fait figurer le roi de Hongrie Matthias Corvin. Or, une exposition présentée en ce moment même à San Marco de Florence (dans le cadre de l'année de la culture hongroise en Italie) illustre de façon spectaculaire les liens très étroits alors entretenus entre la péninsule italienne en général (et la cité des lys en particulier), et la capitale de Buda. Matthias attire à sa cour artistes, écrivains et intellectuels, mais il est aussi le commanditaire de séries de manuscrits somptueux préparés sur les bords de l'Arno: la nouvelle Bibliotheca Corviniana s'impose comme un véritable symbole de l’humanisme, et on sait que sa disparition à la suite des désordres survenus après la mort du roi (1490) et de l’invasion ottomane, aurait poussé Conrad Gesner à entreprendre ses monumentaux travaux de bibliographie rétrospective...
Ainsi, c’est à la Renaissance que se fonde d’abord le paradigme politique qui va en grande partie dominer toute l’Europe moderne, et que nous avons désigné comme celui du baroque. Victor L. Tapié s'interrogeait:
«Au-delà des évidentes différences [entre les formes d'art du XVIIe siècle], n'existerait-il pas des sources communes et des affinités cachées? N'y aurait-il pas là deux expressions d'une même civilisation ou, pour être encore plus précis, deux styles qui répondent peut-être à des sensibilités différentes, mais [qui] traduiraient l'un comme l'autre l'esprit d'une même société (1)»?
Le retour à l'antique se trouvera réanimé à l’époque de la «seconde Renaissance», la Renaissance du néo-classique et de Bodoni, mais alors même que la conjoncture politique et économique change de plus en plus profondément. C’est, bientôt, le temps d'une nouvelle révolution du livre et des médias, par rapport à laquelle l’économie du livre de cour qui était celle d’un Bodoni paraît de plus en plus en décalage –de fait, elle va disparaître à court terme, avec la dislocation de l'Europe napoléonienne, et la mort du maître imprimeur lui-même.

(1) Victor L. Tapié, Baroque et clacissime, 1ère éd., Paris, Plon, 1957, p. 12. 

lundi 28 octobre 2013

Un colloque sur le décor des bibliothèques baroques

Le colloque organisé par Istvan Monok et Frédéric Barbier et qui vient de se tenir à Eger, dans la superbe salle historique de la bibliothèque du Lyzeum, a traité d'une problématique importante, celle du décor des bibliothèques, en l’occurrence du XVIIe au XIXe siècle.
Ce blog a abordé à plusieurs reprises la question du décor des bibliothèques, qui était restée relativement négligée, du moins en France, depuis les travaux fondateurs d’André Masson (on verra un certain nombre de ses articles, et surtout son livre Le Décor des bibliothèques, Genève, Droz, 1972). Une des difficultés majeures du sujet vient de ce qu’il met en jeu des domaines traditionnellement disjoints dans les structures de l’université et de la recherche: il faut faire se parler historiens du livre et des bibliothèques, certes, mais aussi historiens d’art, spécialistes de l’histoire des idées, de la littérature, etc. Le programme du colloque a permis, dans une certaine mesure, de confronter utilement des expériences venues de ces différents champs –pour ne rien dire de l’impératif que constitue pour nous la nécessité de conduire ces études dans une perspective transnationale.
Nous avons notamment pu reprendre à grands traits la chronologie, pour en souligner certaines spécificités. Le premier temps est celui de la tradition et des autorités: la pensée médiévale se réfère à un corpus nombre de figures fondatrices et d’auctoritates qui seules lui permettent de considérer un discours comme discours de vérité (Aristote, saint Augustin, etc.). Ce sont ces allégories et ces figures qui sont le cas échéant convoquées pour constituer le décor peint d’une bibliothèque comme celle du chapitre de la cathédrale du Puy.
À partir du XIVe siècle italien, le dispositif réintroduit les contemporains dans l’iconographie des bibliothèques de la Renaissance, en les assimilant ainsi aux figures de l’Antiquité classique: le meilleur exemple en est donné par la fresque célèbre de Melozzo da Forli mettant en scène la fondation de la nouvelle bibliothèque pontificale, et qui vient décorer celle-ci. Pourtant, le point de référence absolu reste toujours celui de l'Antiquité.
Avec l’irruption de la Réforme (début du XVIe siècle), la dislocation de la chrétienté romaine universelle fonde une tradition toute autre: les choix de Luther, s’agissant de livres, visent à l’efficacité, et la doxa protestante se révéle, logiquement, méfiante sinon hostile face aux images. L’objectif d'une bibliothèque est de permettre la formation morale et intellectuelle de chacun, sans qu’une réelle attention soit donnée au décor, sinon sous la forme de portraits des illustres, donateurs, savants et professeurs, sans oublier bien entendu les grandes figures de l’Église, à commencer par les fondateurs, Luther, Mélanchton, Calvin et un certain nombre d'autres (voir l'exemple de Leyde).
La mise en cause de l’Église de Rome et les progrès rapides de la philologie réformée impulsent le mouvement de réforme catholique, notamment par le travail du concile de Trente. Les nouvelles bibliothèques seront actualisées et réorganisées sur le plan matériel: l’Escorial innove de manière décisive pour avoir disposé les livres non plus sur des pupitres, mais en périphérie de la salle, sur les murs. Pour autant, le programme iconographique est traditionnel, avec la fresque des arts libéraux et le double motif articulant le savoir classique (l’École d’Athènes) et la Révélation chrétienne. L’innovation se prolonge en Italie, moins avec la bibliothèque de Sixte Quint qu’avec les autres bibliothèques de Rome et de Milan, dont un certain nombre sont l'œuvre de Borromini. Il s’agit en principe de bibliothèques ouvertes (les deux plus célèbres sont l'Ambrosiana et l'Angelica), dans lesquelles la décoration picturale prendra éventuellement la forme d’un décor de fresques.
On sait comment ce modèle italien sera celui transporté en France par Gabriel Naudé, pour la bibliothèque de Mazarin, mais selon des principes très différents de ceux des pays catholiques de l’espace germanophone et de l’Europe centrale: là où le baroque déploie une décoration spectaculaire et parfois somptueuse, Naudé impose l’idée selon lequel le décor de la salle est apporté par les seuls livres. L’absence de tout décor, soit peintures, soit statues, implique que la lecture ne soit pas orientée, mais qu’elle reste ouverte. D’une certaine manière, ces choix d’inspiration plus janséniste, se rapprochent de la tradition réformée. Ils seront repris par l’abbé Bignon, lorsque celui-ci les imposera, dans les années 1720, aux architectes de la nouvelle bibliothèque royale de Paris: «Un vaisseau tel que celuy que vous avez est au-dessus de toute décoration (…). Rien (…) ne peut plus en imposer aux étrangers et aux curieux que l’immense étendue de livres que l’on verra dans ce bâtiment…»
Le colloque a prolongé sa réflexion sur le XVIIIe et le début du XIXe siècle, en abordant en outre un grand nombre de questions, de l’architecture au programme iconographique, aux répertoires de motifs (les livres d’emblèmes…), à la localisation, à la lisibilité et aux fonctions du décor, etc. Nous nous efforcerons de publier les Actes le plus rapidement qu’il nous sera possible. Quant à la série de colloques d’histoire des bibliothèques que nous avons inaugurée à Parme en 2011, elle devrait se poursuivre au cours des prochaines années, avec notamment un projet concernant la Bibliothèque nationale de Turin.

Quelques participants du colloque. 1er rang: Pr. Dr. A. Serrai (Rome), Pr. Dr. J.-M. Leniaud (Paris), Dr. A. De Pasquale (Milan et Turin). 2e rang: Pr. Dr. F. Barbier (Paris), Pr. Dr. I. Monok (Budapest et Szeged), Dr. Y. Sordet (Paris).

mardi 25 septembre 2012

Nouvelle publication: "Livro"

La deuxième livraison de la revue
Livro. Revista do nucléo de studos do livro e da edição
vient de sortir à São Paolo.
Il s’agit d’un imposant volume de 480 pages, publié sous la direction de Plinio Martins Filho et de Marisa Midori De Aecto, et dont le contenu se répartit entre plusieurs grandes rubriques:
1- «Leituras», avec sept articles, notamment celui sur la censure (José Augusto dos Santos-Alves), sur les transferts culturels et l’histoire du livre (Michel Espagne), etc.
2- Le «Dossié» traite des techniques et des pratiques de production des livres: il accueille huit contributions, les unes rétrospectives (par ex. Raphaële Mouren, «Conceber e Fabricar un Livro: um Empreendimento de Equipe»), les autres relatives à des expériences contemporaines (par ex. Mayra Laudana, «Livro de Artista»).
3- Dans la section «Arquivo», nous trouvons quatre contributions, parmi lesquelles on remarque plus particulièrement un article de Dorothée de Bruchard sur William Morris, et une «Note» (Nota) de ce dernier.
4- La section «Acervo» traite des bibliothèques: les bibliothèques privées et la lecture à l’époque moderne (István Monok), la bibliothèque d’Urbino (Claudio Giordano), le récit d’un étonnant «Voyage à travers les anciennes bibliothèques de Transylvanie» (Marisa Midori De Aecto), la bibliothèque publique de Salvador de Bahia (Fabiano Cataldo de Azevedo) et «Le bibliothécaire» (Hugo Segawa)
5- Suivent plusieurs sections plus courtes: Almanaque (avec des textes plus littéraires), Memoria, Bibliomania (comptes rendus d’ouvrages, dont certains prennent la dimension de petits articles), Estante Editorial, Debate, Letra & Artes.
Nous ne pouvons que souligner la qualité du contenu, mais ce qui est au moins aussi remarquable, c’est la qualité formelle de la revue: la mise en pages est particulièrement soignée, les reproductions en couleurs ne manquent pas, chaque section est introduite par une page de titre imprimée en blanc sur fond noir, et l’ouvrage est scandé par des créations iconographiques d’artistes contemporains, qui en font pratiquement un livre de bibliophilie.
La qualité des textes rejoint la qualité formelle de la mise en livre, et l’ensemble fait à la fois l’honneur des éditeurs, et le plaisir des lecteurs.
ISSN 2179-801 X (août 2012)

dimanche 15 juillet 2012

Retour à la campagne: du Lochois à la Hongrie

Dans la région de l’Indrois et à l’orée de la forêt de Loches, nous découvrons, à quelques dizaines de kilomètres à l’est de Tours, le petit bourg de Genillé, avec sa belle église d’origine romane remontant au XIe siècle et profondément réaménagée aux époques gothique et Renaissance (cf. cliché, détail de la carte de Cassini).
Genillé et la vallée de l'Indrois: détail de la carte de Cassini
Nous sommes ici dans le fief d’une dynastie célèbre de la Renaissance française, celle des Fumée, dont le représentant le plus connu est Adam (Ier) Fumée (Tours, 1403?-Lyon, 1494), docteur de l’université de Montpellier, médecin de Charles VII et de Louis XI, chancelier de France et garde des sceaux. Son fils, Adam (II), cité par Moréri, sera quant à lui conseiller du parlement du Paris: c’est lui qui, à Genillé, fait très probablement élever le château, en grande partie conservé aujourd’hui (cf. cliché), et réaménager l’église, avec une décoration inspirée de la Renaissance italienne.
Pour La Croix du Maine, les Fumée sont une «très-noble et très-ancienne famille»: ils illustrent parfaitement le modèle de ces bourgeois de Tours entrés dans l’administration royale et dont la fortune est assurée par l’installation de la monarchie dans la région. La belle chapelle seigneuriale qu’ils font aménager dans l’église conserve ses rinceaux et ses putti italiens, ainsi que la devise (en latin): «Seigneur, j’ai aimé la beauté de Ta maison».
Le château de Genillé, appartenant anciennement à la famille des Fumée
Comme on pouvait s’y attendre, les Fumée collectionnent naturellement les livres: Adam (Ier) possédait lui-même une bibliothèque, et l’on connaît aussi Nicolas Fumée (†1593), abbé de La Couture au Mans puis évêque de Beauvais, qui possédait une Bible lyonnaise de 1538, exemplaire signalé par Marius Michel pour la magnificence de sa reliure. L’évêque de Beauvais est un esprit qui cherche la conciliation: c’est lui qui est appelé par Henri IV pour présider aux obsèques du roi Henri III à Compiègne, et il sera d’ailleurs emprisonné un temps par les Ligueurs.
On ne peut, du coup, que s’étonner de l’ignorance du libraire qui, lors de la vente de la bibliothèque du duc de La Rochefoucauld à La Roche-Guyon, signalait en ces termes un exemplaire de la Zoologie de Gesner relié en vélin souple du XVIe siècle: «signature d’Adams [sic!] Fumée écriture ancienne dans tous les volumes» (n° 554). Il s’agit presque certainement d’un descendant du médecin de Louis XI, peut-être son fils Adam (II) ou plus probablement son arrière petit-fils, Adam (III). Avouons que l’identification de l’exemplaire de Gesner portant les notes d’un représentant d’une des plus célèbres dynastie de la Renaissance française ne serait pas sans intérêt…
Le cousin de l’évêque de Beauvais, Martin (II) Fumée, a hérité de la seigneurie de Genillé et est gentilhomme de la chambre du duc d’Anjou. Il est lui-même l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages, dont une traduction de Procope et, de manière surprenante, une Histoire des troubles de Hongrie publiée à Paris en 1594. Il s’agit de la première histoire de Hongrie à avoir été donnée en français, et on ne peut que s’étonner du lien improbable qu’elle établit entre notre bourgade du Lochois et le destin tragique d’un royaume lointain, qui plus est pratiquement détruit par les Ottomans à la suite de la défaite de Mohács (1526).
Histoire des troubles de Hongrie, 1594
C’est que la question des Ottomans et de leurs progrès en Europe intéresse très largement l’opinion occidentale dans la seconde moitié du XVIe siècle, comme en témoignent le nombre croissant d’éphémères sortant alors sur le sujet, et le fait que l’Histoire de Martin Fumée sera presque aussitôt traduite et publiée en allemand et en anglais. L’auteur traite de la période la plus contemporaine (de Mohács à la mort de Maximilien, en 1578), sur laquelle il s’est documenté avec autant de précision qu’il était possible.
Mais il a aussi voulu proposer une leçon politique applicable à ses contemporains: la ruine de la Hongrie est venue à la fois de la décadence du pouvoir monarchique et des luttes engagées au sein du royaume pour s’assurer la suprématie: «À ce bruit, réfrénez votre rage, reprenez vos esprits, et faites que vos folies soient si courtes qu’elles en soient enfin estimées meilleures». Avec l’Histoire des troubles de Hongrie, nous sommes devant un des premiers titres d’histoire européenne, qui plus est en langue vernaculaire, mais surtout devant un livre témoignant de l'émergence de la réflexion politique moderne en France après l'expérience traumatisante des Guerres de religion.

Martin Fumée, Histoire des troubles de Hongrie, contenant la pitoyable perte et ruine de ce royaume et les guerres advenues de ce temps en iceluy entre les chrestiens et les Turcs, Paris, Laurens Sonnius, 1594.

Sur la même région, voir: Loches, Mame, Montrésor, Touraine, Villeloin, etc. Utiliser l’outil de recherche, en haut de la colonne de droite. 

vendredi 7 octobre 2011

Le luthéranisme, le Livre et les livres

Pour la Réforme luthérienne, la Bible est la référence absolue: il convient donc de pousser à la lecture de la Bible, notamment en privé, et donc de promouvoir une alphabétisation la plus large possible. C’est dans ce but qu’un certain nombre de villes passées à la Réforme vont promouvoir le système des bibliothèques de communauté (Gemeindebibliothek), très souvent liées aux écoles, mais qui préfigurent aussi les bibliothèques municipales.
Alors qu’il est de retour à Wittenberg après le séjour à la Wartburg, Luther publie en 1524 une adresse aux Magistrats de toutes les villes allemandes (cliché 1) pour les engager à créer des écoles pour tous les enfants, filles et garçons, et à renouveler complètement le fonds de livres mis à leur disposition.
Le canon bibliographique nouveau est fondé d’abord sur la Bible (dans les trois langues bibliques, mais aussi en allemand et dans les autres langues modernes) et sur les commentaires de la Bible; il exclut un certain nombre de domaines, comme les Pères de l’Église ou encore le droit canon; mais il s’étend désormais plus largement au savoir profane, à la grammaire, aux classiques et aux traités spécialisés, par exemple sur la médecine. L'avance de l'Europe protestante en matière d'alphabétisation, voire de formation scolaire, trouve son origine dans ces prises de position.
Luther est vigoureusement aidé dans cette voie par Philippe Schwarzerd dit Mélanchton (1497-1560), personnalité relativement moins connue en France que dans l'espace germanophone et en Europe centrale. Originaire du Palatinat et très vite réputé sa connaissance du grec, Mélanchton est appelé en 1518 par le duc Frédéric le Sage pour enseigner cette langue à Wittenberg. Il est convaincu de l’importance morale de la formation intellectuelle, se forme à la théologie auprès de Luther, mais intervient dans toutes sortes de disciplines, du grec à l’histoire et à l’astronomie.
L’influence du «précepteur de la Germanie», est immense: Mélanchton publie lui-même un grand nombre de manuels pédagogiques, et son enseignement attire de nombreux étudiants allemands et étrangers à Wittenberg.
Fréquemment, les nouvelles écoles protestantes créées dans les villes prennent la suite d’anciennes écoles latines, y compris s’agissant de la bibliothèque. Les collections de livres sont en revanche considérablement augmentées par suite de la sécularisation des biens d’Église décidée par les princes et les villes passés à la Réforme. À Augsbourg, métropole de la Réforme dans le sud de l’Allemagne, le Magistrat décide ainsi, en 1537, d’ouvrir une Stadtbibliothek (Bibliothèque de la ville) à partir des collections sécularisées, et de consacrer un budget annuel de 50 florins pour son enrichissement. La bibliothèque est d’abord installée aux Dominicains, puis transportée près de l’école Sainte-Anne (1562), dont le recteur fait désormais office de bibliothécaire.
C’est ce modèle qui est importée par Johann Honter à Kronstadt (Brasov), ville peuplée par les Saxons allemands aux confins orientaux de la Transylvanie (clichés 2 et 4: bâtiment ayant succédé à l'ancienne bibliothèque, et aujourd'hui en attente de rénovation). Honter est né en 1498 à Kronstadt; de 1520 à 1533, il fait des études supérieures et voyage à l’ouest, notamment à Bâle (Bâle vient de passer à la Réforme et de chasser son évêque en 1527). Durant ce long périple, le royaume de Hongrie a été détruit par les Ottomans (1526), de sorte que la Transylvanie est désormais une principauté pratiquement indépendante, mais isolée à l’est de l’Europe.
Mais l’influence de Mélanchton touche aussi la Transylvanie, et 227 étudiants transylvains fréquentent d'ailleurs l’université de Wittenberg jusqu’en 1560. Rappelé par le Magistrat de Kronstadt en 1533 pour réorganiser les écoles en ville, Honter met en œuvre le modèle luthérien. Il crée dès 1534 une bibliothèque scolaire (Schulbibliothek), pour laquelle il commence lui-même à imprimer sans doute en 1539. Il correspond régulièrement avec Mélanchton, et onze éditions de Mélanchton sortent en Transylvanie entre 1548 et 1570, dont huit à Kronstadt et les trois autres Klausenburg (Cluj) (cliché 3).
L’école de Kronstadt, abritée dans le cloître de l’église, est installée dans un nouveau bâtiment en 1541. L’année suivante, alors que Buda est tombée aux mains des Ottomans, la ville franchit le pas et passe à la Réforme: Honter est nommé pasteur de la nouvelle communauté en 1544. C’est cette communauté, associant église réformée, école et bibliothèque (un temps aussi imprimerie) qui existe toujours aujourd’hui sous le nom de son premier pasteur (Honterusgemeinde).
Hic fuit bibliotheca scholæ Coronensis- Johannes Honterus- 1547


Martin Luther, An die Ratsherren aller Städte deutsches Landes, daß sie christliche Schulen aufrichten und halten sollen, Wittenberg, [M. Lotter, ou L. Cranach et C. Döring ?], 1524.