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dimanche 6 avril 2014

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 7 avril 2014
16h-18h
Histoire des bibliothèques de Strasbourg
(4: la période moderne)
par
Monsieur Frédéric Barbier, directeur d'études

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2013-2014. Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg). Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand).
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

jeudi 3 avril 2014

Le concile de Constance comme foire du livre (1414-1418)

Il est des anniversaires que l’on commémore (le début de la Première Guerre mondiale…) et d’autres qu’on néglige voire qu’on oublie, même si les événements dont il s'agit ont marqué leur époque. L’ouverture du concile de Constance, en 1414, prend certainement rang parmi ces derniers.
Le Konzilgebäude sur la rive du lac de Constance

Georges Bischoff a parfaitement raison de voir dans les grands conciles de la fin du Moyen Âge de véritables «foires du livre», à une époque où le commerce de librairie reste embryonnaire, où les communications sont difficiles et où les techniques de reproduction des textes n’existent pas: les deux conciles majeurs de Constance et de Bâle intéressent très puissamment, à ce titre, l’historien du livre.
Nous n’avons pas à aborder ici les objectifs du concile de Constance (1414-1418), avant tout mettre un terme au schisme de l’Église, et travailler à sa réforme. Ce qui nous intéresse, c’est le rôle du concile du point de vue de l’histoire des idées et de celle de l’écrit. Car ce sont non seulement des prélats qui se réunissent à Constance, mais aussi, derrière l’empereur, nombre de princes et de grands. Tous sont accompagnés d’une suite de proches, de fonctionnaires, de secrétaires et autres intellectuels et savants. D’autres personnalités se joignent à eux à titre privé, parce que le concile donne l’occasion d’approcher les grands, de travailler à faire avancer une certaine affaire, d’obtenir une certaine charge ou tout simplement de se faire connaître et de se «lancer». On y traite par exemple, entre autres, de l’arrestation de l’évêque de Strasbourg à la demande du chapitre cathédral et du Magistrat, et les différentes parties délèguent leurs avocats à Constance pour plaider leur cause.
Plusieurs années durant, la ville (qui compte alors quelque 8000 habitants) se peuple donc de clercs –entendons, de titulaires de tel ou tel grade universitaire, titulaires qui sont très généralement eux-mêmes des gens d’Église–, mais aussi de techniciens de l’écriture: il faut évidemment disposer des fournitures indispensables (parchemin, papier, matériel d’écriture), et il faut copier les correspondances, mémoires, décisions de toutes sortes que produit le travail du concile et de ceux qui y participent…
Certains des participants partent en outre à la recherche des manuscrits qui leur permettront d’étayer leur argumentation, ou d’enrichir leurs connaissances. Parmi ces derniers, les Italiens occupent tout naturellement la première place: on se rencontre, on discute, on travaille, on donne des cours publics, et on s'enquiert des manuscrits éventuellement inconnus. A Constance, devenue un temps une annexe de la Florence des humanistes, séjourneront entre autres Leonardo Bruni († 1444) et Poggio Braciolini († 1459), mais aussi un personnage comme le Grec Manuel Chrysoloras (décédé chez les Dominicains de Constance en 1415), ou encore les Français Pierre d’Ailly (1420), chancelier de l’Université de Paris et maître de Gerson, et Guillaume Fillastre († 1428), doyen du chapitre de Reims. Pratiquement, le concile constitue réellement une manière d’université.
Chronique de Richental: condamnation de Jean Huss
Une figure essentielle est celle de Poggio, qui profite de son séjour sur les rives du lac pour écumer les bibliothèques plus ou moins lointaines, et pour y redécouvrir les textes de l’Antiquité classique copiés à l’époque de la Renaissance carolingienne. Le voici successivement à Saint-Gall (à partir de 1416), puis à Einsiedeln, à Fulda et à Murbach, outre un certain nombre d’autres maisons non identifiées, et il aurait peut-être visité la bibliothèque de Cluny. Ses enquêtes les plus lointaines l’amèneront jusqu’à Langres et à Cologne.
Capitale de la chrétienté en même temps que, grâce au concile, capitale européenne du livre et de l’écrit, Constance se signale aussi par un texte exceptionnel: un bourgeois de la ville, Ulrich von Richental († 1437), rédige en effet à titre privé, vers 1420, une chronique du concile en vernaculaire. Le succès remarquable explique la diffusion déjà sous forme de manuscrits, mais aussi sous forme d’imprimés. Le texte de Richental donne la mesure de ce que l’événement a pu représenter aux différents niveaux, pour l’Europe et pour les principaux protagonistes, mais aussi pour la ville même de Constance.
L’année 2014 est ainsi l’occasion de revenir dans une perspective largement renouvelée sur l’histoire du concile, et de bientôt découvrir l’exposition qui lui est consacrée (du 27 avril au 21 septembre), dans l’ancien bâtiment même du concile (Konzilgebäude), directement sur le port. Ajoutons que le séjour à Constance, outre l’agrément d’un site exceptionnel et d'une ville très plaisante, permet d'explorer un paysage historique et culturel de premier intérêt, avec l’île de Reichenau et le souvenir du premier monastère bénédictin d'Allemagne, ou encore, à l'imitation de Poggio, Saint-Gall et sa célébrissime bibliothèque baroque

Das Konstanzer Konzil. Essays, éd. Karl Heinz Braun [et al.],
Darmstadt, Konrad Theiss, 2013,
247 p. ill.
ISBN 978 3 8062 2849 6.

dimanche 30 mars 2014

Almanach et innovation de produit

Une thèse tout récemment soutenue sur la dynastie parisienne des imprimeurs-libraires d’Houry, professionnels d’abord connus en tant qu'éditeurs de l’Almanach royal, amène à revenir sur la problématique de ce genre bien particulier qu’est précisément l’almanach. La mode a en effet longtemps été, chez les historiens du livre, à l’étude des almanachs, lesquels constituent un genre bibliographique très spécifique.
Commençons par la bibliographie matérielle: l’almanach peut se présenter sous la forme d’un simple placard donnant d’abord le calendrier, mais il peut aussi être une «pièce» ou un petit volume in-quarto (par ex., le Grand messager boîteux), voire un gros in-octavo (par ex. l’Almanach royal). Sur le plan du contenu, il peut se borner à des informations simples (la calendrier avec l’indication des fêtes, des dates des foires, etc.), ou présenter, selon le cas le plus courant, une partie de récréation et d’information.
Compost, ou Calendrier des bergers
La grande majorité des titres relève du modèle de l’almanach généraliste (on s’adresse à un lectorat global), mais un nombre croissant se tourne vers une forme de spécialisation par le public (l’Almanach des dames), spécialisation elle-même plus ou moins articulée avec un contenu davantage ciblé (encore une fois, l’Almanach royal). Enfin, une caractéristique d’ensemble réside, en principe, dans le fait que l’almanach est un annuaire, alias qu’il est publié régulièrement chaque année.
Ajoutons que certains titres qui ne sont pas des almanachs donnent un contenu relevant pour partie de ce genre: un exemple très frappant est donné par les livres d’Heures, qui présentent pratiquement toujours un calendrier en tête, et qui remplissent la même fonction que celle de l’almanach, à savoir un vademecum accompagnant le lecteur au fil de la journée, et au fil de l’année. Bref, l’almanach constitue un paradigme qui se décline sous un grand nombre de formes différentes: cette multiplicité, qui rend l’analyse d’ensemble plus difficile, invite à faire appel à des catégories transversales, parmi lesquelles celle de l’innovation de produit semble l’une des plus intéressantes.
L’almanach correspond en effet d’abord à une spéculation éditoriale, qui vise à toucher un lectorat nouveau auquel on propose un ensemble de textes utilitaires et éventuellement récréatifs: le Compost ou Calendrier des bergers, donné pour la première fois par Guy Marchant à Paris en 1491, en est l’un des prototypes (nous lui avons consacré une partie des conférences de l’Ecole pratique des Hautes études en 2008-2009). L’almanach n’a pas d’auteur désigné, mais c’est l’éditeur qui réunit ou qui commande un ensemble de textes dont il pense qu’ils sont susceptibles d’intéresser le lecteur. Guy Marchant se signale de fait, à partir de 1482, comme un professionnel particulièrement novateur, avec la publication de multiples Danses macabres (en 1485), et avec l’introduction en France de la pratique de la marque typographique (M.-L. Polain, Marques des imprimeurs et libraires en France au XVe siècle, Paris, 1926). Le Compost est l’une des «inventions» d’un professionnel qui s’impose rapidement parmi les premiers dans sa branche d’activités.
De même, on a trop souvent associé almanach et lecture «populaire» pour qu’il ne soit pas nécessaire de revenir ici sur le principe même de cette articulation: non, les almanachs ne sont pas nécessairement l’«encyclopédie du pauvre» (y compris s'agissant du calendrier), et ils ne constituent pas la «bibliothèque» de celui qui, ne pouvant pas se procurer de livres, doit se limiter à l’unique forme d’un digest plus ou moins réussi mais toujours bon marché. Reprenons à grands traits la chronologie.
Nous sommes, dans la seconde moitié du XVe siècle, face à un lectorat élargi, mais qui reste malgré tout limité. Or, l’un des secteurs du marché les plus dynamiques concerne  le groupe de ces laïcs plus ou moins fortunés, et qui souvent ont conquis un grade universitaire. Ce sont d’abord eux les nouveaux lecteurs, qui se constituent de petites bibliothèques, et c’est à eux que s’adressent les libraires avec leurs Heures, leurs romans (Mélusine!), et leurs titres dérivés du Compost.
Dans un second temps (après 1480), le lectorat s’ouvre, et une nouvelle forme d’innovation de produit se met en place: l’almanach intègre ce secteur de la «librairie» qui part à la quête d’un public élargi («populaire»), les titres anciens sont déclassés (pratiquement, au sens marxiste du terme), et la «Bibliothèque bleue» de Troyes (pour nous limiter à la France) recycle ces textes désormais destinés à de nouveaux lecteurs. Un troisième temps (le XVIIIe siècle?) est celui de l’approfondissement et d’une possible spécialisation, laquelle peut correspondre à une forme de rationalisation bureaucratique ou autre (notamment dans le cas de l’Almanach royal).
Il conviendrait de prolonger le schéma à l’époque de la «deuxième révolution du livre», la révolution industrielle, mais nous devons ici conclure: rien que de normal si l’almanach, en temps que spéculation éditoriale, obéit à une conjoncture qui renvoie fondamentalement à l'évolution d’ensemble de la branche de l’imprimé (Buchwesen). Dès lors que le livre est devenu une «marchandise», sa conjoncture obéira en effet à la logique générale de la «marchandise», et fera la fortune des professionnels les plus à même de l'exploiter.

jeudi 13 mars 2014

Autour de Paris aux 18e et 19e siècles: les libraires en "villégiature"

Dès le XVIIe et de plus en plus au cours du XVIIIe siècle, les représentants de la noblesse et certains membres de familles aisées séjournent dans des «villégiatures» proches de Paris. L’ouest de la capitale est tout particulièrement apprécié: il bénéficie non seulement de  la proximité des villes (Versailles, Saint-Germain-en-Laye) et des résidences (Marly-le-Roi) royales, mais aussi de la relative facilité de circulation (la route de Paris à Versailles est l’une des plus passantes du royaume), sans oublier l’agrément d’un paysage souvent pittoresque, ni le fleuve lui-même et ses méandres.
Il est particulièrement frappant de voir, au XVIIIe siècle, un certain nombre de représentants parisiens des professions du livre séjourner eux aussi hors la ville, soit en faisant l’acquisition de propriétés plus ou moins importantes, soit en utilisant des biens appartenant plus anciennement à leur famille. Bornons-nous à mentionner, pour ne pas quitter l’ouest de Paris, la famille des Saugrain, installée à Poissy: la collégiale de Poissy conserve aujourd'hui une pierre tombale portant leur patronyme (cliché 1).
Si, en principe, on s’installe dans ces «campagnes» pour quelques jours au moins, et en général pour quelques semaines, il devient possible, à la fin du XVIIIe siècle, d’y faire éventuellement une excursion de la journée.
Par ailleurs, les événements liés à la Révolution bouleversent quelque peu les hiérarchies traditionnelles: nombre de familles de la «librairie ancienne» disparaissent, tandis que de nouveaux venus s’imposent parfois rapidement, alors même que la quantité des biens immobiliers mis sur le marché atteint des sommets à la suite  des confiscations... Mais nous restons plus sur le modèle ancien de la villégiature aux portes de la ville, que sur le celui de la future banlieue.
Le XIXe siècle est le temps du changement, mais celui-ci ne se fait pas de manière linéaire. L'essor des voies ferrées (et celui de la circulation à vapeur sur la Seine) joue bien entendu, un rôle stratégique, puisque les trajets prennent désormais quelques dizaines de minutes, mais la mutation est antérieure, et quelques exemples privilégiés montrent que le modèle du «pendulaire», autrement dit de celui qui travaille à Paris mais qui, parfois, passe la soirée à la campagne, se rencontre déjà sous la Restauration.
Les Levrault ont une maison de librairie à Paris, rue de la Harpe, dès les années 1800. Lorsque Caroline Levrault, née en 1798, épouse en 1822 Jean-Charles Pitois (†1843), celui-ci va prend bientôt la direction des «affaires» dans la capitale. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est, dans une perspective d'anthropologie historique, le genre de vie du jeune ménage qui, en ville, s'installe d'abord rue de l’Est, non loin du quartier traditionnel des libraires. En 1826, alors que son mari travaille toujours à Paris, «Caroline et les enfants» passent l’été à Bagneux, où ils ont d’ailleurs des connaissances, et où la vieille Madame Levrault vient aussi auprès sa fille et de ses petits enfants. Le premier objectif est de faire séjourner les tout jeunes enfants à la campagne (l'air pur, les nourritures saines!), mais Caroline s’inquiète aussi pour son mari:
Je suis seulement peinée de voir que Pitois est si seul, et qu’il vit entièrement du restaurant (…). Marie [une jeune voisine, dans la même situation?] ne se plaît guère ici, et rentre toutes les semaines [à Paris] pour passer deux jours à mettre son ménage en ordre (3 juillet 1826).
Heureusement, le trajet de Paris à Bagneux est suffisamment court pour permettre au libraire de venir à l’occasion passer une nuit sur place. Plus tard (1834-1835), on sera volontiers l'été à Sceaux, avant de louer, pour 800 f. par an, une maison à Issy, où il est également possible de venir pour la soirée. Pitois écrit à sa belle-mère, le 18 juillet 1835:
Ce soir (…) à 5h.1/2, je me sauve à Sceaux embrasser mes chères. J'en ai assez de cette semaine, mais je suis satisfait de tout ce que j'ai accompli…
Mieux, à l’image des banlieusards et autres pendulaires d’aujourd’hui, nous le voyons même profiter du trajet pour travailler sur des dossiers urgents: dans une lettre de l’été précédente (17 juillet 1834), il indique qu’il s’est plongé dans deux manuscrits du chanoine Schmidt, le principal auteur à succès de la maison:
En voici encore deux, La colombe et La guirlande de houblon que j'ai relus ce matin à Sceaux et dans le trajet. La Guirlande est surtout un très bon livre (…) Le style m'en paraît aussi assez soigné…
L’irruption du chemin-de-fer, avec le Paris-Saint-Germain et les deux lignes Paris-Versailles (1837) annoncent les changements radicaux: c’est la banlieue au sens moderne du terme, celle où l'on habite à demeure, qui va bientôt se développer, d’abord dans la petite couronne, et progressivement de plus en plus loin. Les opérations immobilières profitables se mulitplient le long des nouvelles voies de communication, tandis que, sous le Second Empire, il devient même financièrement intéressant de «délocaliser» –à l’image de Paul Dupont, qui installe son usine d’imprimerie à Clichy en 1867 (cliché 2). La banlieue va alors complètement changer d’apparence, et l’agglomération, de mode de fonctionnement: avouons que, pour nombre d'entre elles, ces agréables «villégiatures» anciennes n'évoquent plus guère, pour nous,... la villégiature.

mardi 4 mars 2014

Livres et bibliothèques au "désert": Dom Calmet à Senones

Dom Calmet dans sa bibliothèque
Il est de tradition d’insister sur le rôle des «Lumières de la ville» au XVIIIe siècle: c’est en ville que sont établis les professionnels du livre, imprimeurs et libraires, c’est en ville que se trouve la plus grande partie du public (à commencer par le public captif des élèves des différents collèges), et c’est en ville que l’on dispose de collections importantes de livres, dont certaines prennent désormais la forme de bibliothèques publiques.

Tout ceci, qui est attendu, est évidemment exact, mais insuffisant: on trouve en effet de plus en plus souvent, dans d’anciennes maisons religieuses plus ou moins isolées et dans un nombre croissant de châteaux à la campagne, des collections de livres soigneusement entretenues, régulièrement actualisées et dont les aménagements font parfois l’objet de travaux importants. L’intégration géographique sensible dès la fin du XVIIe siècle fait que, même loin de la grande ville, les relations se font plus régulières, et qu’il est désormais possible de s’informer assez rapidement sur les nouveautés éditoriales, pour le cas échéant les faire venir. Le fait que, dans ces petites villes de province, voire dans le plat pays, les amateurs de livres, abbés ou représentants de la noblesse, s’inscrivent parmi les catégories sociales privilégiées fait que, paradoxalement, ils disposent pour leurs achats éventuels et pour l’entretien de leur bibliothèque, de sommes parfois considérables.
Nous insistions, dans notre dernier billet, sur le rôle stratégique de certaines petites vallées vosgiennes assurant un passage plus aisé entre le haut pays de Lorraine et la plaine d’Alsace. Nous voici à la fin du XVIIe siècle: «A quelques lieues de Lunéville, le voyageur [Dom Thierry Ruinart] trouva un autre pays…», avant de s’enfoncer au long de la vallée de la Meurthe pour remonter vers le col de Saales.
Nous sommes ici en pays de mission, avec des maisons comme celles de Moyenmoutier ou encore, dans une petite vallée secondaire, de Senones. C’est en montant dans ces «solitudes» successives que Dom Calmet (qui était né à Commercy) se retirera pour y accomplir une grande partie de sa carrière.
Il n’y a pas à s’arrêter ici sur l’œuvre érudite de Dom Calmet (1672-1757), célèbre déjà en son temps pour ses travaux de philologie et d’exégèse, mais aussi d’histoire régionale, mais nous voudrions insister sur son action dans le domaine des bibliothèques. Dom Calmet, qui a étudié à l’université de Pont-à-Mousson et dans un certain nombre de maisons de son ordre, et qui a séjourné un temps à Paris, est en effet un familier des bibliothèques. Nommé abbé de Senones en 1728, il consacrera la dernière partie de sa vie à l’administration de sa maison, dont il s’attache à accroître les propriétés et dont il achève la reconstruction.
On sait que la célébrité de la bibliothèque de Senones y avait déjà attiré Mabillon, qui y séjourne en 1696 avant de passer en Alsace (voir les Anecdota alsatica). Des aménagements y avaient déjà été entrepris par les deux prédécesseurs de Dom Calmet, les abbés Pierre Alliot et Mathieu Petitdidier. A partir de 1735, Dom Calmet fait installer des boiseries et des grillages pour le nouveau « cabinet », où sont présentés et conservés un certain nombre de curiosités, des monnaies et médailles anciennes, et les manuscrits et imprimés les plus remarquables de la bibliothèque: il s’agit probablement de rayonnages muraux formant des placards fermés par des portes grillagées à serrures.
Parallèlement, l’abbé enrichit les collections, soit en acquérant des ensembles en bloc, soit en faisant venir les nouveautés par le biais de correspondants, dont le libraire Debure à Paris : il
destinait chaque année une certaine somme à cet usage, & il n’a pas cessé pendant toute sa vie d’enrichir sa bibliothèque d’excellens livres, qu’il faisoit venir de Paris, d’Italie & d’Allemagne. 
Le recours aux archives montre que la «somme» dont il est question s’élève ordinairement à 1000 livres. Parmi les acquisitions faites en bloc, citons, en 1736, le «médailler de M. de Corberon», à Colmar, acheté pour 3000 livres, puis, en 1744, le «cabinet de M. Voile», pour la même somme. Le catalogue est repris à partir de 1737, comme en témoignent les mentions datées figurant sur un certain nombre d’exemplaires.
Ces enrichissements successifs expliquent que de nouveaux travaux devront bientôt être réalisés dans la bibliothèque, pour un marché considérable (18 000 livres), à partir de 1748: c’est que la «galerie» doit être agrandie d’un tiers, pour accueillir ce qui devient l’une des plus importantes collections de Lorraine. Quatre ans plus tôt, Dom Calmet notait avec satisfaction que « l’on a achetté quantité de livres » tandis que, en 1755, il signale encore:
On a achevé le grand catalogue de nos livres tant celui des matières que le catalogue des auteurs par ordre alphabétique. Cet ouvrage a exigé près de deux ans de travail au R.S. coadjuteur [en l’occurrence, Dom Fangé, neveu de l’abbé, auquel il succédera plus tard].
Malgré la réalité d’un commerce culturel qui inscrit pleinement l’abbaye dans les réseaux européens des Lumières (Voltaire lui-même est à Senones en 1754), nous sommes pourtant bien dans un «désert». Lorsque Dom Ruinart, chez qui l’érudit religieux se double d’un touriste avant la lettre, quitte l’abbaye pour gagner l’Alsace, il suit la vallée du Rabodeau pour monter vers le Donon:
Nous partîmes de Senones le 16 [septembre], suivant des chemins qui n’en étaient pas: allant à travers les pierres et les roches, tantôt à pied, tantôt à cheval, nous parvînmes par-dessus une suite de montagnes à la plus élevée de toutes, et nous nous trouvâmes dans une vaste plaine (…): ces lieux se nomment chaumes (…). Après avoir visité ces lieux sauvages, nous descendîmes aux mines de fer. Elles se trouvent aux pieds de la montagne dont le sommet porte le château de Salm...

Note bibliographique
Voyage littéraire en Alsace au dix-septième siècle, par Dom Ruinart…, trad. Jacques Matter, Strasbourg, F.-G. Levrault, 1826.
F. Dinago, Histoire de l’abbaye de Senones. Manuscrit inédit de Dom Calmet…, Saint-Dié, Bull. Sté philomatique vosgienne, [s. d.].
Marie-José Gasse-Grandjean, Les Livres dans les abbayes vosgiennes du Moyen Âge, préf. Michel Parisse, Nancy, P.U.N., 1992.

mercredi 26 février 2014

Géographie et histoire du livre: la rive gauche du Rhin

Contrairement à ce que pensent les étudiants candidats à un diplôme universitaire ou au concours d’une grande école, l’histoire n’est pas une science abstraite, détachée des réalités du présent. Bien au contraire, si l’historien est nécessairement un homme de son temps, il ne construit cette «actualité» que par rapport à la connaissance qu’il peut avoir du passé. Dans ce cadre, la dimension chronologique (l’épaisseur du temps) est absolument décisive, mais nous voulons surtout insister ici sur la dimension spatiale –celle de la géographie.
La pratique, traditionnelle en France, d’associer l’enseignement de l’histoire et celui de la géographie (à défaut de la géographie historique) nous semble à cet égard tout-à-fait bénéfique: phénomènes et événements historiques doivent être contextualisés, et le cadre spatial joue à tous les niveaux un rôle clé. Une bonne part des problèmes auxquels l’Europe d’aujourd’hui est confrontée (pour ne rien dire de l’Afrique) ne vient-elle pas des choix faits par les vainqueurs de 1918? Les tout récents événements d’Ukraine attirent encore l’attention sur les spécificités d’une géographie politique, la nôtre, trop souvent disjointe de son passé. La déconstruction des empires multinationaux, l’Autriche-Hongrie mais aussi la Turquie après 1918, ouvre un temps d’instabilité pour des régions entières, comme la Galicie et sa capitale de Lemberg / Lvov, aujourd’hui ukrainiennes mais longtemps ballotées entre des entités constamment reconfigurées. A certains égards, nous n’avons pas encore pu refermer la liquidation de ces phénomènes trop souvent ignorés.
La première géographie de l'Eglise sur le Rhin.
Arrêtons-nous maintenant sur le cas emblématique de la rive gauche du Rhin moyen, et de l’Alsace. Cette région est pratiquement aux portes de la Romania jusqu’au départ des derniers contingents légionnaires au début du Ve s. La grande route est d’abord, tout naturellement, celle de la Méditerranée et de la ligne des «quatre rivières» conduisant de Marseille au Rhin par le Rhône (Lyon), la Saône et la Moselle. C’est la route du pouvoir (Trèves, un temps capitale impériale), la route du commerce, mais aussi celle des idées, des croyances, des savants –et des livres. Elle est l’une des grandes voies de la christianisation, et les bibliothèques de Trèves attirent de toutes parts les savants: avant de partir pour l’Orient, Jérôme vient, lui aussi, à Trèves pour y recopier certains traités d’Hilaire de Poitiers (milieu du IVe s.).
Cette géographie se trouve progressivement reconfigurée, à partir du VIe s., sous l’influence de deux grands facteurs.
1) Le premier concerne l'organisation de l’Eglise, avec le réseau des sièges épiscopaux de Strasbourg, Spire (Speier), Worms, Mayence (Mainz) et Metz, et du siège archiépiscopal de Trèves (Trier). Plus tard, la christianisation s’étendra, par phases successives, à la rive droite du Rhin, jusqu’à hauteur de Salzbourg, le nouvel ensemble étant alors placé sous l’autorité de l’archevêque de Mayence, primat de Germanie et archichancelier de l’Empire. Des maisons régulières de toute première importance sont successivement fondées –Lorsch, Saint-Gall, Murbach, surtout Reichenau et, plus tard, Fulda. Il est inutile d’insister sur le rôle décisif de ces différentes institutions dans le domaine du livre et des bibliothèques.
2) Le second facteur est d’ordre politique: la montée en puissance de la famille des Pippinides, devenue celle des Carolingiens, culmine avec l’organisation de l’Empire autour d’Aix-la-Chapelle (Aachen). Les comtes et les ducs, mais surtout les évêques, archevêques et abbés, forment la hiérarchie de la haute administration. Il est fascinant de voir ces prélats remarquables être appelés à l’école du Palais d’Aix, puis dépêchés dans leurs différents postes successifs, où ils auront notamment à restaurer la vie de l’Eglise et à impulser un travail d’étude appuyé sur les manuscrits copiés dans le cadre de la Renaissance carolingienne. La bibliothèque de Murbach, étudiée de manière exemplaire par Georges Bischoff, constitue une collection très riche, tandis que le célébrissime «Plan de Saint-Gall» réserve à la bibliothèque de l’abbaye (Reichenau?), au début du IXe siècle, un local de quelque 150m2.
Alors que les routes de Méditerranée perdent progressivement de l’importance par rapport à la situation de l’Empire romain, la géographie de la rive gauche du Rhin se dilate ainsi progressivement vers la rive droite du grand fleuve, et vers le Danube. Elle s’insère peu à peu dans un nouvel ensemble en cours d’affirmation, celui de la Francia orientalis, laquelle absorbe bientôt l’ancienne Lotharingie –un ensemble par rapport auquel la Francia occidentalis (la France au sens moderne du terme) sera désormais de plus en plus souvent en concurrence.
Dernière étape que nous voulons signaler aujourd’hui. Il semble tout naturel de considérer le Rhin comme un axe majeur de circulation nord-sud au niveau européen. Mais l’ouverture, qui fera qu'il se substituera définitivement à la route ancienne de la Moselle, se fait d’abord vers le sud, avec le passage du Saint-Gothard (1239) comme voie directe vers les grands lacs italiens, la Lombardie, et Venise. Au nord, le débouché maritime, qui paraît évident, reste encore plus longtemps problématique, hypothéqué qu’il est par la nature amphibie de la région: non seulement les deltas sont mal fixés et dangereux (l’Escaut, la Meuse et le Rhin), mais une grande partie du pays reste soumise à un risque majeur de submersion marine.
La géographie des Frères de la Vie commune, autour des "anciens Pays-Bas"
Ce n’est que progressivement que les «anciens Pays-Bas» s’organisent et se structurent jusqu’à s’imposer comme un des pôles  de la démographie, mais aussi de la vie économique et financière modernes de l’Europe (XIVe siècle). De Cologne à Kempen, à Zwolle, à Liège, à Bruxelles et à Bruges, c’est le temps d’invention d’une civilisation urbaine dense, et plus sensible à l’inquiétude mystique: on sait le rôle de cette devotio moderna et des Frères de la Vie commune dans la diffusion des textes et des images, et dans l’élaboration d’un rapport nouveau à l’écrit. La rive gauche, jusqu'au coude du Rhin, est bientôt touchée par ce mouvement.
L’invention même de Gutenberg, au milieu du XVe siècle, se produira précisément entre Mayence, Strasbourg et Bâle, dans cette même géographie qui s'affirme ainsi comme épicentre de la modernité européenne. Bref, si le Rhin est couramment désigné aujourd'hui comme la dorsale de l'Europe, c'est en réalité au fil d'une série de reconfigurations géo-historiques qui se sont développées au cours des siècles, et qu'il reste toujours précieux de pouvoir repérer et analyser, par exemple –pour l'histoire du livre.

Orientation bibliographique.
Frédéric Barbier, «La librairie en Galicie (1772-1914)», dans La Galicie au temps des Habsbourg (1772-1918). Histoires, sociétés, cultures en contact, dir. Jacques Le Rider, Heinz Rachel, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2010, p. 231-261 («Perspectives historiques»).
Georges Bischoff, «Un monastère sans livres est une prairie sans fleurs. Bibliothèque et études à l’abbaye de Murbach sous l’abbatiat de Barthélemy d’Andlau (1447-1476)», dans Sources, [Strasbourg], 2013, 2, p. 13-37.
Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg. Le livre et l’invention de la modernité occidentale (XIIIe-XVIe siècle), Paris, Librairie Belin, 2006, 364 p. («Histoire et société»).
(Les cartes sont extraites de l'Atlas zur Kirchengeschichte, Freiburg [et al.], Herder, 1970).

jeudi 13 février 2014

Censure explicite, censure implicite

Les livres sont faits pour être lus, et les bibliothèques sont des dépôts de livres constitués pour faciliter l’accès à la lecture: rien de plus évident a priori, en définitive rien de moins sûr. Si nous jetons un coup d’œil rapide derrière nous, l’expérience le montre abondamment: les livres sont aussi faits pour être négligés et oubliés, pour être entassés en désordre (au point que l’on ne puisse plus les retrouver), et surtout pour être interdits d’utilisation, pour être conservés dans des emplacements inaccessibles, voire purement et simplement détruits. Les exemples sont légions, de bibliothèques disparues par négligence (on ne s’intéresse plus à ce qu’elles contiennent), par accident (au cours d’une opération militaire, mais… la question de l’accident reste toujours posée), par volonté avérée (il faut détruire ces livre parce qu’ils sont dangereux)… ou par bêtise.
Sans qu’il s’agisse en rien de mettre les phénomènes sur le même plan, force est de constater que les motivations fondant le contrôle et, éventuellement, la destruction des livres, sont très diversement argumentées. Le poids historique de la religion est fondamental, avec l’institution de l’Index librorum prohibitorum par le Concile de Trente. Confrontée aux bouleversements induits par la révolution gutenbergienne, l’Eglise élabore les institutions et les pratiques qui doivent lui permettre de contrôler le changement. Pour autant, l’Index n’empêchera pas la circulation des livres interdits, y compris dans le monde catholique, et l’on n’aura garde d’oublier que le contrôle n’est pas l’exclusivité de la seule Eglise de Rome.
Un exemplaire "cancellé" (© Bibliothèque de l'Univ. catholique de Milan)
Bien sûr, la préférence politique constitue le second argument majeur pour encadrer la circulation des livres et des textes, et il change de nature avec le projet démocratique émergeant à l’époque des «secondes Lumières». Le problème de conserver certaines collections d’Ancien Régime se pose aux révolutionnaires, parce que leurs titres semblent dépassés, voire réactionnaires, tandis que la censure est assez rapidement rétablie par la majorité des régimes politiques qui se succèdent jusqu’à la chute du Second Empire. Ces pratiques sont les plus efficaces, et les plus insupportables, dans les régimes policiers, répressifs et totalitaires: le XXe siècle a atteint en l’occurrence des sommets inégalés, dont l’un des points culminants reste celui des autodafés nazis de 1933.
L’argument des convenances est plus difficile à déconstruire, parce qu’il renvoie à la catégorie éminemment changeante de «ce qui se fait»… ou non. Impossible de ne pas mentionner la pornographie, dont l’effet subversif est paradoxalement plus limité aujourd’hui, du moins en Occident, par suite de sa banalisation. La section «Enfer», où la communication des titres sera soumise à certaines conditions, perd de son importance dans les bibliothèques, à une époque où l’imprimé n’est certes plus le premier vecteur de ce type de contenus (dont la typologie est elle-même très large).
Lié aux convenances, voici tout le domaine de la censure implicite. Elle sera le cas échéant pétrie de bonnes intentions, avec le principe ancien selon lequel tous les livres, et tous les textes, ne sont pas à mettre entre toutes les mains (c’est le choix de l’Index). Les lecteurs ayant un bagage culturel insuffisant, et surtout les femmes et les enfants, constitueraient par définition des groupes qu’il faut protéger. Trois cents ans plus tard, l’exemple d’Emma Bovary s’impose toujours comme idéaltypique:
Donc, il fut résolu que l'on empêcherait Emma de lire des romans (…). [Mme Bovary mère] devait, quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et lui représenter qu'Emma cessait ses abonnements. N'aurait-on pas le droit d'avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d'empoisonneur?
Seconde remarque: les contraintes économiques aussi exercent une fonction de censure, en donnant à certains auteurs, à certains textes –et à certains lecteurs– accès, ou non, aux canaux de production et de distribution. Les théoriciens de la reproductibilité soulignaient déjà que, dans un environnement moins favorisé, on n’a accès qu’à un éventail plus étroit de consommations culturelles. Les chercheurs de l’Ecole de Francfort ont analysé systématiquement un phénomène devenu plus sensible avec la production de masse: la classification des productions culturelles est faite a priori, et par les producteurs eux-mêmes, et c’est à l’utilisateur, au consommateur-lecteur, d’intégrer ses propres pratiques dans une logique qui a été décidée par d’autres. Ces contraintes sont les plus difficiles à identifier, donc éventuellement à combattre. 
Le censeur et ses grands ciseaux (Charles Nodier, Histoire du roi de Bohême)
Et pour conclure : dans notre environnement où la figure du censeur explicite s’est heureusement estompée, celui qui nous paraît désormais le plus insupportable, c’est l’intermédiaire, plus encore l’intermédiaire auto-proclamé. Il pense à notre place, il sait mieux que nous ce qui est bon pour nous, donc pour les autres, et il pourra en outre se cacher sous l’anonymat (avec par exemple la dictature du «bien penser» et du «politiquement correct»). La meilleure voie pour lutter contre la censure (mieux, contre les censures, tant la catégorie est protéiforme) reste toujours celle de la formation (il faut que chacun ait à sa disposition les outils permettant de juger) et de la culture libre. Cette voie doit être d’autant plus protégée que, nous le savons, la solution simple, et faussement rassurante, du retour à la censure et à la dictature de «ce qui se fait» et de «ce qui doit se faire» demeure toujours de l’ordre des possibles.

vendredi 17 janvier 2014

Nietzsche et l'Art nouveau (Ecce homo,1908)

Dernier ouvrage de Nietzsche, Ecce homo sort en 1908: il s’agit d’une édition posthume, puisque l'auteur a sombré dans la folie en 1888 et est décédé huit ans plus tard. La publication en est notamment organisée par sa sœur, Elisabeth Forster-Nietzsche. Ecce homo est un texte particulièrement frappant parce qu’il donne la mesure du désespoir du philosophe, passionné par la vérité mais qui éprouve le silence de plomb dans lequel toutes ses œuvres les plus chères sont tombées.
Stefan Zweig décrit avec une grande justesse la situation de celui qui, au terme de son parcours, a atteint à la «septième solitude»:
Il y a dans ses dernières œuvres comme de sourds gémissements de souffrance contenue, et des cris de colère démesurément ironiques (…). Lui, qui était indifférent, se met, dans son orgueil «exaspéré», à provoquer son temps, pour qu’enfin il réagisse (…). Et, pour le défier encore davantage, il raconte sa vie dans Ecce homo, avec un cynisme qui entrera dans l’histoire (…). Il a détruit tous les dieux, (…) il a détruit tous les autels; c’est pourquoi il se bâtit à lui-même son autel: l’Ecce homo, afin de se célébrer, afin de se fêter, lui que personne ne fête. Il entasse les pierres les plus colossales de la langue (…), il entonne avec enthousiasme son chant funèbre de l'ivresse et de l’exaltation (…). C’est tout d’abord une sorte de crépuscule (…); puis l’on entend vibrer un rire violent, méchant, fou, une gaîté de desperado qui vous brise l’âme: c’est le chant de l’Ecce homo (…). Puis, soudain, commence la danse, cette danse au-dessus de l’abîme –l’abîme de son propre anéantissement.
Paradoxe des paradoxes, c’est précisément alors même que Nietzsche disparaît au monde, que sa célébrité s’impose. Grâce à quelques intermédiaires, au premier rang desquels Brandès à Copenhague, mais aussi Strindberg et un certain nombre d’autres (dont Daniel Halévy en France), sa pensée devient mieux connue, et son œuvre éditée et diffusée de plus en plus largement. En tant que penseur de la modernité et en tant que, ironie suprême, auteur devenu à la mode, Nietzsche va notamment intéresser une maison moderne par excellence, les Edition de l’île, Inselverlag, à Leipzig.
L’Inselverlag, dont la genèse nous est aussi rapportée par Zweig dans ses Souvenirs d’un Européen, a été fondée à partir de 1899 par un groupe d’amateurs et d’esthètes fortunés qui voulaient échapper à la logique de la médiocrité, voire du mauvais goût, d’une production éditoriale de masse –la métaphore de l’ «île» est bien sûr directement signifiante:
On accueillerait les choses les plus subtiles et les moins accessibles. Ne publier que des œuvres où s'attestait la plus pure volonté d'art sous une forme impeccable, telle était la devise de cette maison d'édition très exclusive (…).Tout, même les détails infimes, avait l'ambition d'être exemplaire.
Nous sommes bien aux antipodes du primat donné à la demande... Le catalogue édité pour la foire de Pâques 1910 recense un fonds de 317 titres présentés par ordre alphabétique –dont Zarathustra et Ecce homo (Die Veröffentlichungen des Inselverlages, 1899-1909, Leipzig, Inselverlag, 1910). La plupart des titres sont proposés à 4 Marks, 5 Marks avec une demi-reliure de parchemin (Halbpergament). Les titres sont souvent imprimés par Breitkopf u. Härtel, mais aussi par Richter, tous deux dans la capitale allemande du livre, Leipzig.
Surtout, l’Insel fait appel, pour ses publications, aux stars de l’art contemporain (le Jugendstil, alias l'Art nouveau). La marque typographique est dessinée par l'architecte Peter Behrens, et représente un navire voguant toutes voiles dehors, comme un symbole de liberté. Pour Ecce homo, la couverture et la double page de titre sont réalisées d’après une maquette de Van de Velde (au colophon: Titel, Einband und Ornamente zeichnete Henry van de Velde): une demi-reliure de parchemin, les plats de papier gris, le motif du titre doré en tête du plat supérieur. Le dos est lisse, et porte le motif du titre doré en tête, tandis que la tranche de tête est également dorée.
La double page de titre, marron et ivoire, est imposante par son décor d’entrelacs symétriques, labyrinthiens, que relie un motif charnière. Les lettres ont un tracé discontinu et anguleux contrastant avec les caractères arrondis et liés du titre sur la reliure... (Bruxelles, 1993, p. 69).
Les trois éditions de Nietzsche réalisées par l’Inselvelag, Also sprach Zarathustra, Ecce homo (les deux titres en 1908) et Dionysos Dithyramben (1914), décorées par Henry van de Velde, appartiennent aujourd’hui au petit groupe des premières éditions de l'Île parmi les plus recherchées (Sarkowski, p. 131).
D’une certaine manière, l’Inselverlag industrialise pourtant la bibliophilie, même s'il s'agit d'une bibliophilie moderne de très haute tenue: le tirage de Ecce homo est de 1250 exemplaires numérotés, dont 150 sur japon. De sorte que, malgré la qualité esthétique de l’ensemble, un bibliophile de vieille souche pourra se plaindre:
Löwenberg était un véritable bibliophile comme on en faisait autrefois. Il n'aurait trouvé aucun plaisir aux impressions récentes, et aux fac-similés de manuscrits. Il aurait détesté les éditions numérotées de 1200 exemplaires… (Deutscher Bibliophilen Kalender für das Jahr 1913, p. 38-39).

Maison de Nietzsche à Sils Maria.
Nietzsche Friedrich, Ecce homo, 1ère éd., Leipzig, [Friedrich Richter, pour] Insel Verlag, [1908], 154 p., 4°. 1ère édition. Contient le texte de Ecce homo, suivi d'une postface de l’éditeur scientifique (Nachwort des Herausgebers), Raoul Richter, p. 131-154.
Stefan Zweig, Le Combat avec le démon, trad. fr., Paris, Belfond, 1983, p. 270-271 (titre original alld Der Kampf mit dem Dämon).

dimanche 5 janvier 2014

Une page d'iconologie

Titre gravé
La bibliothèque de la nouvelle université de Leyde (1575) a déjà été présentée ici: dans son environnement réformé, elle poursuit le triple objectif, de servir la science (il faut par conséquent des collections de qualité, et qui soient actualisées), d’aider à la compréhension de la Parole divine, et de contribuer à la cohésion de la communauté. C’est pour répondre à ce dernier impératif que la bibliothèque se signale comme étant la première à publier le catalogue de ses collections, dès la fin du XVIe siècle: Nomenclator autorum omnium quorum libri vel manuscripti vel typis expressi extant in Bibliotheca Academica Lugduno-Batavae. Cum epistola de origine ejus atque usu (Lugduni Batavorum, apud Franciscum Raphelengium, 1595). Ce répertoire va faire date, qui sert d’ouvrage de références dans un très grand nombre de bibliothèques de recherche (au même titre que le catalogue d’Oxford), et qui sera régulièrement réédité et augmenté (exemplaire numérisé).
L’édition de 1716 est particulièrement remarquable, par l’ampleur de la collection (le catalogue lui-même fait plus de 500p.), par les pratiques bibliothéconomiques mises en œuvre (avec notamment le cadre de classement systématique, complété par un index alphabétique), et par le soin donné à la publication. En tête, un titre gravé met en scène, d’une certaine façon, le projet de bibliothèque idéale, dans un environnement architectonique particulièrement soigné.

Le cabinet du physicien
Au centre de la salle, la figure de Minerve symbolise la sagesse et la connaissance, avec la chouette athénienne à ses pieds. Plus qu'une allusion au pouvoir pontifical, les clés figurant sur le piédestal de la statue renverraient à l’idée d’ouverture vers la sagesse que donne la connaissance, en l'occurrence la connaissance par les livres. Cette figure de la sagesse est classique, qui reflète bien évidemment le modèle antique, et qui constitue à la fois le pivot du microcosme de la bibliothèque, donc celui de l’univers des connaissances, et celui du macrocosme, l'univers réel. Les portraits des savants, et celui du prince fondateur de l’institution, décorent la salle comme autant de témoignages de la valeur de la virtus : les illustres, alias ceux qui ont effectivement consacré leur vie à l’idéal de la connaissance (et de la connaissance partagée), constituent autant d'exempla et l’on se doit autant que possible de les imiter.
En avant de la scène, deux figures féminines se font face, dans lesquelles nous pensons retrouver une variante du thème classique de la Révélation et de la connaissance rationnelle: la Révélation, à gauche, est plongée dans l’Ecriture, dont le texte est éclairé par le rayon de la vérité que darde l’œil omniscient environné de nuages. face à elle, la connaissance humaine tient de la main droite le miroir symbole de la prudence (prudentia), et de la gauche, un livre fermé. Appuyé à son siège, le caducée (la baguette ailée et entourée de deux serpents antagonistes) symbolise l’éloquence, la paix et les échanges toujours profitables.
Examinons maintenant l’arrière-plan de ces trois figures principales. Une monumentale colonnade structure l’espace des rayonnages à livres. Le soubassement montre que nous sommes toujours sur le modèle de l’Académie, ou du Musée: quatre représentations mettent en effet en scène les grands domaines du savoir, avec le laboratoire du physicien (ou de l’apothicaire?), le théâtre anatomique, l’observatoire astronomique et le cabinet de naturalia (?). Le soubassement prend d’ailleurs la figure d’un livre à-demi ouvert.
Terminons par la bibliothèque elle-même, qui se déploie en arrière-plan sur deux niveaux séparés par une sorte de balcon: le modèle est analogue à celui de nombreuses bibliothèques des XVIIe et XVIIIe siècles, à commencer par la Mazarine à Paris. Trois détails sont plus particulièrement frappants.

Conversations savantes
D’abord, de tous côtés, ce sont les silhouettes de personnages en train de discuter ou de converser les uns avec les autres. Ces silhouettes sont là pour nous rappeler que la bibliothèque (ou le Musée) est autant un espace de lecture qu’un espace de rencontre et d’échanges, parce que chaque amateur ou spécialiste sait qu’il y retrouvera tel ou tel de ses collègues, et que de la rencontre naîtra la lumière. N'y donne-t-on pas, à l'occasion, des cours publics? Le second détail qui nous arrête est celui des échelles impressionnantes (on évaluera leur hauteur à quelque 6m), que les lecteurs (ou, peut-être, les bibliothécaires?) empruntent pour accéder à tel ou tel volume qu’ils souhaitent. Il paraît bien difficile de ne pas y voir la métaphore classique, de l’accession progressive à la connaissance par la lecture et par le travail.
Le dernier détail, plus subtile, relève de la communication: les rayonnages en haut des travées sont en effet grillagés, ce qui nous rappelle que la bibliothèque, même publique, n’est pas pour autant le lieu de la libre communication. S’ils ne sont pas dans un cabinet séparé, les livres interdits seront rangés en haut des travées, c’est-à-dire pratiquement hors de vue et hors de portée, surtout si on prend la précaution de placer la tranche à l’extérieur. Et, dans notre bibliothèque modèle, ils sont en définitive abrités derrière des grillages, comme on peut l'observer dans un certain nombre de bibliothèques anciennes heureusement conservées aujourd'hui, par exemple à Kalocsa...

mercredi 30 janvier 2013

Aux origines de la théorie de l'indo-européen?

Voici un livre qui nous fera voyager sur des routes auxquelles nous ne nous serions pas attendus –les Pays-Bas, certes, et Leyde, mais moins la Perse mentionnée par le titre, que les caravelles portugaises sur la route des Indes orientales, et le nouvel empire de la dynastie mogole à Dehli. Il s’agit de:
Historia Christi persice conscripta [Dāstān-i Masīḥ], simulque multis modis contaminata, a P. Hieronymo Xavier [Jeronimo Javier], Soc. Jesu latine reddita & Animadversionibis notata a Ludovico de Dieu [Lodewijk de Dieu], Lugduni Batavorum [Leyde], Ex Officina Elzeviriana, 1639, [24-]636-[4] p., 4°. Titre impr. en rouge et noir.
Réf. : Willems, 490.
L’Iran est trop souvent cité par une actualité immédiate et pas toujours positive, pour ne pas revenir sur la très riche tradition historique de ce pays. De la Mésopotamie à l’Indus, royaumes et dominations se succèdent après la dislocation très rapide de l’empire d’Alexandre: ce sont notamment les Parthes, qui écraseront les légions de Crassus, et dont le royaume marquera longtemps les bornes de la domination romaine. L’empire des Perses sassanides reste l’adversaire le plus puissant de Rome au IIIe siècle de notre ère.
C’est peu de dire que nous sommes ici dans un creuset sur les plans religieux et intellectuel: les Perses tiennent une partie de la route de la soie, ils connaissent les cultures grecque et arménienne à l’ouest, mais ils sont aussi en contact direct avec les cultures nomades des steppes, et avec celles des royaumes indiens. La religion d’État est celle de Zarathoustra au IIIe siècle, mais d’autres doctrines circulent aussi, tandis que l’Asie mineure, la Syrie et une partie de la Mésopotamie sont christianisées.
Au VIIe siècle, la Perse est conquise par les Arabes, jusqu’à l’Asie centrale (Boukhara et Samarcande) et à l’Indus. Bientôt pourtant, ce sera la dislocation de l’empire arabe et la formation d’ensembles pratiquement indépendants. L’empire persan chiite des Safawides s’organise au tournant du XVIe siècle, et il se poursuivra jusque dans les premières décennies du XVIIIe siècle. Pour autant, la connaissance de la tradition littéraire perse, puis arabo-persane, se fera aussi par des biais indirects, et notamment par l’Inde.
Alors que les Portugais étendent leur commerce à partir des échelles de Cochin, de Calicut et de Goa, nous sommes en Inde du Nord au XVIe siècle, à l’époque du premier empire mogol, organisé autour de Dehli. Les missionnaires occidentaux arrivent dans le sillage des explorateurs et des marchands: Ignace de Loyola lui-même envoie son fils, François Xavier, à Goa en 1542. Celui-ci y prend la responsabilité du collège Saint-Paul, mais il conduit aussi une activité missionnaire qui l’amènera jusqu’au Japon et en Chine.
La seconde moitié du XVIe siècle est pratiquement toute placée sous le règne de Jalaluddin Muhammad Akbar à Dehli (1556-1605): l’empereur est un politique très habile, et un esprit curieux, qui favorise la tolérance, voire le syncrétisme. On sait que la pratique des jésuites était de convertir les souverains et autres grands personnages, de manière à favoriser l’évangélisation: plusieurs missions sont dépêchées de Goa à la cour de Dehli, où elles trouvent bon accueil, mais où les préférences de l’empereur expliquent leur échec final. Parallèlement, les jésuites mènent des enquêtes scientifiques, dans les domaines de la géographie et de l’histoire, mais aussi de la philologie, voire de l’histoire naturelle (cf un exemple sur le Japon).
Arrière petit-neveu d’Ignace de Loyola, Jeronimo Javier appartient donc lui aussi à la noblesse de Navarre. Après ses études à Alcalá, il est reçu dans la Compagnie en 1568: sa carrière se déroulera en Inde, notamment à Goa et à Cochin, et comme missionnaire à la cour mogole (1595). Si l’empereur autorise la fondation de collèges dans le nord (Agra, Lahore), il demande aussi au savant jésuite de lui fournir une vie du Christ en persan, pour laquelle celui-ci réunit un certain nombre de sources originales. Ce travail est achevé en 1617 (cf. p. 536).
C’est ce texte qui parvient sous les yeux des savants orientalistes de Leyde. Nous n’avons pas à revenir ici sur l’histoire de la philologie dans la nouvelle université, où elle est illustrée au début du XVIIe siècle par l’enseignement de Thomas Van Erpe (Erpenius, † 1624), puis de son successeur Jacob Van Gool (Golius). Parmi les jeunes gens travaillant ou séjournant alors à Leyde, on trouve Johann Elichmann († 1639), médecin de formation, mais qui jouera un rôle clé dans les premiers développements de la linguistique comparée en théorisant le rapprochement entre l’allemand et le persan: ce sera la théorie faisant du scythe la matrice des différentes langues postérieures, théorie d’où naîtra l’étude de l’indo-européen.
Élève de Van Gool, Elichmann est un linguiste de première force, qui connaissait seize langues et qui s’était constitué une bibliothèque remarquable. Van Gool possédait un manuscrit donnant le texte d’une Histoire du Christ en perse, qu'il remet à Elichmann: celui-ci le prête à son ami Louis de Dieu (1590-1642), qu’il aide en outre pour le travail d’édition et de traduction en latin. L’édition imprimée donnée par les Elzevier à Leyde en 1639 est dédiée par Louis de Dieu au Sénat de Flessingue (Vlissingen). Elle présente les textes arabo-persan et latin alternativement en regard l’un de l’autre. Le texte principal est suivi par des observations critiques (Animadversiones) et par la table des matières.
Nombre d’exemplaires conservés sont par ailleurs constitués en recueil, dans lesquels on trouve à la fin l’Histoire de saint Pierre en perse, également traduite en latin par Louis de Dieu, puis des Observations sur ce texte, et enfin un rapport sur les activités des jésuites à la cour du Grand Mogol.
Rappelons que Van Erpe avait favorisé la typographie arabe non seulement en faisant graver et fondre des caractères dans cette écriture, mais en installant une imprimerie dans sa propre maison. Ce sont apparemment ces caractères qui seraient repris par les Elzevier (Balagna, p. 65), et que nous retrouvons donc dans notre édition.

Josée Balagna, L’Imprimerie arabe en Occident (XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles), Paris, Maisonneuve et Larose, 1984.
Voir aussi: L'Europe des humanistes (Paris, CNRS Éd., 2003), aux différents noms cités. Stad van boeken. Handschrift en druk in Leiden, 1260-2000, Leiden, 2008. La bibliothèque de Elichmann a fait l'objet d'un catalogue de vente bientôt célèbre et considéré comme un usuel par les spécialistes: Catalogus variorum (...) librorum (...) D. Johannis Elichmanni (...) qui vendentur in ædibus Francisci Haccki..., Amsterdam, J. Jansonius, 1640.

Note. Notre savant collègue et ami Monsieur Otto Lankhorst nous écrit aujourd'hui (31 janvier) de Nimègue: 
Je trouve dans (...) Jesuit books in the Low countries 1540-1773. A selection from the Maurits Sabbe Library (Leuven 2009) p. 96-99 une description du livre (...). Je cite, pp. 96-97: “Xavier presented his book, Mir’atu ‘l-quds ya’ni dastan-i h azrat-i ‘isa (“The Mirror of Holiness, i.e., the Life of the Lord Jesus”) to Akbar, having accomplished it in 1602. Besides an anthology of gospel texts covering the infancy, miracles, death and Resurrection of Jesus Christ, the work exhibits a few popular legends. The treatise, originally written in Portugese, was translated with the collaboration of a native speaker. Seventeen extant  manuscripts testify to the popularity the work enjoyed at the Mogul court. The Dutch Protestant Lodewijk (Louis, Ludovicus) de Dieu, having been able to lay hands on one of these manuscripts in 1635, decided to publish an edition of the Persian text, with interfacing Latin translation and annotations”.

dimanche 11 mars 2012

Histoire du livre et histoire de l'aménagement des bibliothèques

En matière d'aménagement des bibliothèques, l’innovation majeure est, au XVIe siècle, espagnole: il s'agit de la nouvelle bibliothèque du palais et du monastère Saint-Laurent de l’Escorial, commandée par Philippe II à l’architecte Juan de Herrera, en 1563, et achevée en 1584. Herrera est aussi chargé de ce qui regarde le mobilier. Philippe II
n’espargna auscunes despences pour la remplir des meilleurs livres imprimez & manuscrits qui se pouvoient treuver de son temps; non plus que pour la somptuosité du bâtiment, puisque Joseph Siguença son bibliothécaire nous asseure que la despence en est parvenuë jusques à six millions or (Louis Jacob, p. 310-311).
La salle est impressionnante: 54 x 9m., et 10m. de haut, avec un plafond en berceau, peint à fresques (de même que le haut des murs et les lunettes des petits côtés) (cf. cliché 1). L’éclairage est assuré par les grandes fenêtres des côtés longitudinaux, et par des fenêtres plus petites sous la voûte. Le sol est en marbre blanc et noir.
Mais surtout, à l’Escorial, le principe adopté pour le rangement est celui de la généralisation de l’étagère, et de sa mise en œuvre pour un fonds de livre devenu beaucoup plus important qu'à l'époque des manuscrits. Les pupitres laissent donc place à cinquante-quatre étagères murales en bois précieux (acajou, palissandre, cèdre, etc.) disposées entre les fenêtres. Les meubles ont été fabriquées sous la direction d'un Italien, Giuseppe Freccia, à partir de 1575. Leurs travées sont séparées par des colonnes doriques cannelées soutenant un entablement en corniche, au-dessus duquel se trouve encore une sorte de second entablement. La base des colonnes s’appuie sur un socle élevé, recoupé aux trois quarts de sa hauteur par une étagère [plus large] avec un pupitre incliné (cf. cliché 2).
Clark (The Care of book) poursuit sa description:
Ces bibliothèques ont une hauteur totale d'un peu plus de 12 pieds [3,60m] (…). Les bureaux sont à 2 pieds 7 pouces [78 cm], soit une hauteur qui correspond à celle d'une table ordinaire et qui suggère qu'ils ont été destinés à des lecteurs assis, bien que les sièges aient disparu de la bibliothèque aujourd’hui. La présence de l’entablement des colonnes permet d’y appuyer [éventuellement] les livres. La plus haute des quatre tablettes est à une hauteur de 9 pieds [2,70m.], de sorte qu’une échelle est nécessaire pour atteindre les livres.
À partir des années 1550, les volumes sont donc alignés verticalement sur les rayonnages, ici le dos vers l’intérieur, ce qui accentue l’uniformité de l’ensemble. Les rayonnages de l'Escorial ont été grillagés sous le règne de Ferdinand VI (1746-1759). Le classement est systématique.
L’Escorial dispose de deux autres locaux affectés à la bibliothèque: la «salle haute» se situe au deuxième étage, et abritait les collections de doubles, mais aussi les livres interdits. Le «salon d’été» faisait 15 x 6m (il a été divisé ensuite en deux), et servait de magasin pour les manuscrits. La bibliothèque a d’abord été confiée à Benito Arias Montano et à Fray Juan de San Jerónimo.
Les origines du dispositif de l’Escorial restent discutées. Il paraît évident que le problème posé par la masse croissante de volumes à traiter a joué un rôle décisif, comme le souligne encore une fois André Masson à propos de Noyon, où la bibliothèque du chapitre était d’abord équipé de pupitres (BBF, 1957. Voir le cliché): l'enquête de M. Doucet portant sur 194 inventaires de bibliothèques, de 1493 à 1560, établit que 
c'est seulement à partir de 1520 que la «concurrence des imprimés» se fait sentir dans les bibliothèques privées et que le nombre des imprimés dépasse celui des manuscrits. Les livres imprimés coûtaient d'ailleurs fort cher au XVe siècle et leur entrée dans une bibliothèque était enregistrée comme un événement important…
Claude Jolly confirme le fait. Pour lui, les imprimés ne supplantent définitivement les manuscrits dans les collections de bibliothèques institutionnelles que dans les années 1530, de sorte que l’économie globale reste d’abord la même qu’à l’époque antérieure :
On devine que le développement de l’imprimerie qui portait en lui une croissance considérable de la production d’ouvrages, une diminution de la valeur marchande des exemplaires et, sur la longue durée, une réduction des formats, sans parler bien entendu d’un accroissement du nombre des lecteurs, ne pouvait que ruiner le vieux modèle médiéval [de la bibliothèque équipée de pupitres] (Hist. bib. franç., II, 361).
Pourtant, Christine Berkens propose de privilégier une forme de causalité abstraite. Dans la bibliothèque de Leyde, en 1593, les livres sont enchaînés, et les classes systématiques les plus importantes sont encore rangées au cœur de l’ensemble de rayonnages (la Bible et ses commentaires, mais aussi les classiques) (cf. cliché).
Mais avec le nouveau dispositif de 1653, et ses rayonnages muraux, le changement structurel est rapporté à la mutation intellectuelle qui marque les années 1600 (le «miracle» de Pierre Chaunu), notamment dans les domaines de la représentation du monde (Copernic et Galilée). C. Berkvens écrit :
La bibliothèque murale place la connaissance sur le pourtour des murs extérieurs (…). Le savoir ne se pénètre plus de l’extérieur vers l’intérieur, mais [il] s’ouvre maintenant vers les nouveaux horizons (Bibliothek als Archiv, p. 48).
Théorie très séduisante, et sans doute pour partie fondée. Pourtant, on ne peut pas ne pas souligner l’ampleur de la mutation quantitative rappelée par Christine Berkvens elle-même : la bibliothèque de Leyde possède 442 titres en 1595, mais six fois plus en 1640, et l’enrichissement va s’accélérant.
Enfin, il faut tenir compte du caractère spectaculaire (et programmatique, aussi par son iconographie) des bibliothèques modernes: la salle de la bibliothèque de l’Escorial est qualifiée de «grande salle» (salón principal), et elle fonctionne comme une salle de travail scientifique toutes sortes de domaines différents, avec des livres, mais aussi des instruments (sphères armillaires (en 1582-1593), globes, etc.), des monnaies et médailles, des cartes et estampes, etc. Le principe, une nouvelle fois, est celui du Musée, et la référence directe reste celle de la tradition universelle du Musée d’Alexandrie, sous-tendue par la gloire du roi catholique -c'est-à-dire, ne l'oublions pas, lui aussi universel.

Histoire de l'aménagement et du mobilier des bibliothèques

mardi 15 novembre 2011

Histoire du livre: les origines de la seconde révolution du livre

Nous avons évoqué il y a peu le «tournant» des années 1760, et le processus général d'ouverture qui se manifeste dans la «librairie» des dernières décennies d’Ancien Régime. Même si le public reste nécessairement toujours minoritaire, les processus d'acculturation et d'appropriation font masse: l'équilibre atteint par une certain système (ici, celui des Lumières) contient en lui-même la logique de son propre dépassement et à terme de sa destruction, selon le schéma hégélien de l’Aufhebung. Le livre ne fait pas la Révolution, mais il la rend possible, surtout dans une structure aussi centralisée que celle de la France...
L’intellectuel grec Adamanthos Coraÿs vient de soutenir sa thèse de médecine à Montpellier et est invité par d’Ansse de Villoison à Paris. Il écrit, le 15 janvier 1788:
Paris est en réalité considéré aujourd’hui comme une nouvelle Athènes en Europe (…). Attendez-vous à de grands événements, à des événements extraordinaires. Quoi qu’il arrive, il paraît impossible à ma faible intelligence qu’il n’y ait pas bientôt quelque révolution comme on n’en a jamais vu…
Coraÿs est particulièrement frappé par le rôle de l’information:
Représentez-vous à l’esprit une ville plus grande que Constantinople, renfermant 800.000 habitants, une multitude d’académies diverses, une foule de bibliothèques publiques, toutes les sciences et tous les arts dans la perfection, une foule d’homme savants répandus par toute la ville, sur les places publiques, dans les marchés, dans les cafés où l’on trouve toutes les nouvelles politiques et littéraires, des journaux en allemand, en anglais, en français, en un mot, dans toutes les langues (…). Ajoutez à cela une foule de piétons, une autre foule portée dans des voitures et courant de tous côtés (…), telle est la ville de Paris!… (15 septembre 1788).
Or, les principes révolutionnaires ont un rôle essentiel sur le plan économique, en ce qu'ils constituent a priori un public de masse pour l'imprimé. Dès lors que tout un chacun est citoyen et qu’il peut voter, il doit pouvoir s'informer librement: il faut que l'alphabétisation soit générale et la librairie libérée, comme l’établit la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Le marché de masse de l'information existe ainsi dans la théorie politique avant que d'exister dans les faits –il ne s'imposera pour ainsi dire définitivement qu'avec la loi de 1881.
Mais si, en France c'est la Révolution politique qui constitue le facteur décisif, ce rôle est, dans nombre d'autres pays, tenu par le processus de construction nationale. L’Allemagne illustre cette problématique.
Dans un système où les solidarités culturelles sont largement antérieures aux solidarités politiques, la place centrale est prise, face à un émiettement politique largement rétabli par les traités de 1815, par une «librairie allemande» (der deutsche Buchhandel) que le libraire hambourgeois Friedrich Christoph Perthes (lui-même de tendances libérales) pose, sur un plan presque philosophique, comme la « condition d'existence» (Bedingung des Daseins) d'une «littérature allemande», donc pratiquement d'une culture nationale (1816: cf. cliché supra). Les choix conservateurs de la plupart des princes et la vacuité des structures fédérales mises en place font rapidement revenir sur les possibilités d'ouverture politique et de libéralisation: les universités sont sous surveillance, et la censure préventive de la presse rétablie, ainsi que le principe absolutiste en général. Désormais, c'est la construction nationale comme principe de solidarité qui passe au premier plan.
L'analyse de la révolution politique «occidentale» permet ainsi de distinguer différents modèles interférant les uns avec les autres, mais l’opposition majeure apparaît selon que l'on privilégie la dimension politique universelle (l'idée de participation politique, et le modèle français), ou l'idée de la collectivité nationale, sa logique «naturelle» (la nation est donnée a priori) et sa grande puissance d'intégration. Mais, dans les deux cas, l'imprimé et les médias sont au centre du dispositif. Dans un second temps seulement, l'intégration de marchés plus vastes rend possible (ne serait-ce que financièrement) la révolution industrielle proprement dite dans le domaine de ce que l’on désignera bientôt comme celui des «industries polygraphiques».