Nous évoquions, dans un précédent billet, le dossier exemplaire du Lazarillo de Tormes, mais voici que nous voyons y intervenir un personnage très remarquable, en l’espère de Juan de Luna. Son cursus est idéaltypique de phénomènes majeurs: les transferts culturels (en l’occurrence entre l’Espagne, la France et l’Europe), mais aussi la problématique des appartenances religieuses, sans oublier le statut et le rôle de l’auteur et de l’intermédiaire culturel.
Luna (1575-1644) est probablement originaire de Tolède, il commence ses études en Espagne, mais il quitte le royaume en 1612 pour raison de religion (1). D’abord inscrit à la faculté de Théologie protestante de Montauban, il souhaite gagner la Hollande, mais, peut-être faute d'argent pour poursuivre le voyage, il s’installe à Paris au plus tard l’année du «mariage espagnol» entre Louis XIII et Anne d’Autriche (1615). Dans la capitale française, il se lance dans une activité d’interprète, de traducteur et d’enseignant, tout en essayant de s’assurer des appuis dans l’entourage de la cour royale. Il publie très vite, probablement en 1615-1616 (avec privilège), deux éditions successives d’un Arte breve y compendiossa para aprender a leer, pronunciar, escrevir y hablar la lengua Española dédié à Anne de Montafié comtesse de Soissons. C’est encore à Paris qu’il donnera ensuite des Dialogos familiares (1619), dédiés à Louis de Bourbon.
Enfin, c’est la nouvelle édition du Lazarillo, publiée «en casa Rolet Boutonné» en 1620 (avec privilège), cette fois avec une dédicace à Henriette de Rohan († 1629) (Losada Goya, 39). Qu’il s’agisse de la comtesse de Soissons, de son fils Louis de Bourbon ou de Henriette de Rohan, nous sommes clairement dans un environnement de très grands seigneurs qui penchent vers la Réforme (2).
Le libraire semble bien jouer un rôle décisif dans l’opération, puisque le texte du Lazarillo est celui de l’anonyme sorti à Anvers en 1554, mais avec une nouvelle «Continuation» rédigée par Luna lui-même: Secunda parte de la vida de Lazarillo de Tormes (…) por J. de Luna, castellano, intérprete de la lengua española. Contrairement à la première «Continuation», celle-ci recueille un franc succès, au point d’être la plus souvent éditée jusqu’au XIXe siècle. Losada Goya souligne que l’auteur y développe tout particulièrement sa critique à l’encontre du clergé, ce qui n’est en rien surprenant si l’on considère ses préférences confessionnelles. Signalons que la première partie porte par erreur le millésime de 1520, ce qui a induit bien des errements dans plusieurs catalogues et autres OPAC…
Mais le libraire parisien cherche à exploiter davantage le filon, et il sort, cette même année 1620, une traduction française de son Lazarillo (La Vie de Lazarillo de Tormes: Losada Goya, 39, p. 64 et suiv.). Il reprend pour ce faire la traduction de Pierre Bonfons («M.P.B.P.») pour la première partie, et fait traduire la seconde, à savoir la «Continuation» de Juan de Luna, par Vital d’Audiguier le Jeune.
L’édition parisienne en espagnol de 1620 a apparemment été bien diffusée dans le royaume, puisque nous en connaissons des exemplaires conservés non seulement à Paris, mais aussi à Amiens, Dijon, Lyon, Nancy, Troyes (prov. Hennequin) et Versailles (prov. Morel-Fatio). Les bibliothèques de Besançon et de Rouen en conservent chacune un exemplaire à l’adresse de Saragosse, Pedro Destar, 1620 – très certainement une fausse adresse, destinée en principe à faciliter la diffusion de l'édition parisienne au-delà des Pyrénées. D’autres exemplaires sont signalés dans les bibliothèques allemandes (Berlin, Halle, Wolfenbüttel, etc.) et italiennes, ainsi qu’à Londres.
La carrière internationale du Lazarillo ne se limite pas au seul royaume de France, mais il circule, voire il est imprimé en langue espagnole à l’extérieur de la Péninsule, comme nous l’avons dit pour l’Italie (à Milan). Madame Kasparova, qui a étudié la présence de la littérature espagnole dans les bibliothèques de Bohême à l’époque moderne, signale ainsi:
La bourgeoisie aussi appréciait cette littérature, puisque l'on trouve dans l'inventaire du maire de la Vieille ville de Prague Jiři Jan Reissmann, en 1694, la notice en tchèque Hystorye o Lasarylovi – Histoire de Lazarille. La Vida de Lazarillo se trouve aussi dans la bibliothèque des Lobkowicz de Roudnice dans une édition plantinienne de 1595 [Netherlandisch Books, 18259] (3).
De même, le Lazarillo est aussi traduit dans les principales langues européennes, parfois à partir non pas de l’original, mais du français comme langue source.
La
conjoncture de la librairie est très porteuse en France au lendemain
des Guerres de religion, tandis que la littérature espagnole jouit d’une
influence considérable dans le royaume: un réfugié sans moyens, comme
Juan de Luna à Paris, saura mettre à profit cet environnement pour
s’assurer, en remplissant un rôle d’«intermédiaire culturel», les
ressources indispensables à sa survie. Dans le même temps, il cherche,
par ses dédicaces, à se mettre sous la protection de plusieurs très
hauts personnages de la cour royale susceptibles de pencher du côté
protestant.
Quant à Juan de Luna, il se marie à Paris, où il poursuit une carrière de publiciste en même temps que d’agent diplomatique. En définitive pourtant, des personnages comme Luna, qui sont très profondément croyants, finissent probablement par réaliser que, chez les grands à l’ombre desquels ils cherchent à faire carrière, la foi n’est pas toujours le premier argument déterminant telle ou telle prise de parti: en France notamment, les rapports avec la monarchie et la recherche de la faveur princière, la compétition entre les grandes familles, les intrigues de cour continuelles (nous sommes sous une régence) et les complots avec l’étranger finissent par pousser notre émigré espagnol vers d’autres rives, qu’il imagine plus accueillantes. Le Luna à Londres en 1621, où il finit par s’établir à demeure, où il cherche à obtenir un poste de pasteur dans l’Église wallonne (au sein de laquelle se regroupent les francophones issus de l’émigration)… et où il continue à publier. Il décèdera dans la capitale anglaise en 1645.
Notes
(1) Sabina Collet Sedola, «Juan de Luna et la première édition de l’Arte breve», dans Bulletin hispanique, 79 (1977/1), p. 147-154 (avec d’importantes informations biographiques).
(2) Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay, Henriette de Rohan est la sœur de Henri de Rohan (1574-1638): les Rohan sont alliés aux Albret, et les Parthenay sont une puissante famille du Poitou ayant fait le choix de la Réforme. Cousin de Henri IV, Henri de Rohan épouse la fille de Sully, et poursuit une brillante carrière militaire. Il est de fait le chef du parti protestant après 1610, mais devra s’exiler, et trouvera la mort au service du duc de Saxe-Weimar à la bataille de Rheinfelden (1638). La fille de Juan de Luna naît à Paris en 1618, elle est baptisée par le pasteur Samuel Durand (Durant), tandis que son parrain est François comte d'Orval (le propre fils de Sully) et sa marraine Anne de Rohan.
(3) Jaroslava Kasparová, «La littérature espagnole du XVIe siècle et ses lecteurs tchèques des XVIe et XVIIe siècles», dans Revue française d’histoire du livre, 112-113 (2001), p. 73-105. L’auteur publie (p. 101) une ill. de la page de titre de l’éd. en fr. du Lazarillo (Paris, Antoine Coulon, 1637), dans l’exemplaire ayant appartenu à la bibliothèque des Jésuites de Cheb (Eger) en 1672. Pour la première trad. en alld, cf E. Herman Hespelt, « The first german translation of Lazarillo de Tormes », dans Hispanic Review, 4-2 (1936), p. 170-175. La première éd. cataloguée par le VD17 date cependant de 1617 (VD17, 23:271778H).
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vendredi 22 février 2019
dimanche 3 février 2019
Une "case study" très signifiante: le "Lazarillo de Tormes" (mi XVIe-XVIIe s.)
La publication de l’anonyme Vie de Lazarillo de Tormes, sortie en Espagne en 1554, est véritablement pour l’historien du livre un cas idéaltypique, en ce qu’elle permet d’illustrer de manière assez fascinante un certain nombre de points importants touchant ce domaine d'études –sans oublier l’histoire des littératures, puisque le Lazarillo est considéré comme le texte fondateur du «roman picaresque», que la discussion se poursuit s’agissant de l’identité de l’auteur tout comme de la chronologie de la rédaction et du premier mode de circulation du texte (par des copies manuscrites?), et que le titre a très vite connu une diffusion européenne.
Premier point: le petit texte (quelques dizaines de feuillets) bouge, et d’une manière sensible, d’une édition à l’autre. Donné en langue vernaculaire, il est publié à quelques mois d’intervalle, avec des variantes, dans quatre villes des territoires espagnols, Alcalá de Henares (Losada Goya, 38) (1), Burgos (chez J. De Junta), Medina del Campo et Anvers –cette dernière édition étant la seule munie d’un privilège, en l'occurrence un privilège impérial (cf cliché).
Plusieurs autres éditions sont données dès l’année suivante, notamment à Anvers, dans laquelle le texte primitif est augmenté d’une «continuation»: celle-ci semble cependant n’avoir recueilli qu’un médiocre succès, de sorte que seul son premier chapitre sera généralement reproduit, en manière de conclusion à la première partie du Lazarillo (aboutissant à un ensemble de huit chapitres au total).
Deuxième point: cette problématique du texte interfère avec celle de son contrôle. Dans les royaumes d’Espagne en effet, le rôle du Conseil de l’Inquisition suprême et générale monte en puissance à partir de 1483, et le Conseil multiplie les édits d’interdiction après 1521, décisions regroupées dans le premier Index espagnol de 1551. Or, le Lazarillo de Tormes présente nombre de passages critiques envers l’Église, par ex. à propos des Indulgences: rien de surprenant à ce qu’il figure comme tel dans le grand Cathalogus librorum qui prohibentur de Fernando Valdés de 1559.
Comme des exemplaires continuent pourtant d’en être importés, une nouvelle édition expurgée sortira dans la capitale de Madrid en 1573 (Lazarillo de Tormes castigado). Elle est l’œuvre de López de Velasco (vers 1534-1598), lequel explique avoir corrigé le texte initial pour le rendre acceptable par l’Église, et en avoir retiré l’essentiel de ce qui avait été introduit par la «Continuation»:
«Quoique l’ouvrage fût prohibé en ces royaumes, on le lisait et imprimait constamment au dehors. C’est pourquoi, avec la permission du Conseil de la Sainte Inquisition et du Roi notre Sire, nous y avons corrigé certaines choses pour lesquelles il avait été prohibé, et en avons enlevé toute la seconde partie, laquelle n’étant point du premier auteur, a paru fort impertinente et insipide» (trad. de Valentine Castellarin).
La présence espagnole en dehors de la Péninsule ibérique explique que des éditions en espagnol soient aussi données à l’extérieur, par exemple à Milan en 1587 (La Vida de Lazarillo de Tormes), et à Bergamo dix ans plus tard. On notera une particularité significative: la Bibliothèque de Nîmes conserve un exemplaire de l’édition italienne de 1587, provenant de la bibliothèque de l’érudit protestant Guillaume Ranchin (1559-1605): nous retrouverons bientôt cette problématique propre à un livre toujours sulfureux et à son rapport à la Réforme.
Enfin, le troisième point concerne la question des transferts culturels, pour un titre qui devient très vite un succès européen, peut-être aussi grâce au rôle central joué par la place d’Anvers. En 1560, l’ouvrage est en effet traduit en français, probablement par Jean Garnier de Laval, et publié à Lyon par Jean Pullon, dit de Trin, pour le libraire Jean Saugrain. La traduction a été établie sur une édition sortie en 1555 chez Guillermo Simon à Anvers, mais A. Rumeau a montré que les compositeurs lyonnais avaient très probablement travaillé sur le manuscrit du traducteur et que, en cas de difficulté, ils ne s’étaient pas reportés au texte original (2). Une deuxième édition, donnée à Paris chez Jean Longis et Robert Le Magnier l’année suivante, fait quant à elle l’objet d’un privilège royal : or, elle reprend le texte de Lyon, mais en camouflant plus ou moins habilement le piratage de manière à se faire passer faussement pour l’édition originale protégée…
D’autres éditions du texte en espagnol ou en français sortiront, notamment à Paris chez les Bonfons à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, avec une montée en puissance des présentations bilingues publiés dans une perspective d’apprentissage de la langue. La première est donnée en 1601 par «M.P.B. Parisien», un cryptonyme que l’on identifie très généralement avec le nom de Pierre, fils du libraire Nicolas Bonfons, et elle se présente précisément sous forme de traduction bilingue –donc, dans une perspective d’apprentissage de la langue. Elle sera reproduite chez Bonfons en 1609, tandis que sort en 1615, chez Jean Corrozet, une nouvelle édition bilingue, beaucoup plus soignée que la précédente, édition reprise dès 1616.
Une nouvelle édition sort encore, avec privilège du roi, à Paris chez R. Boutonné en 1620 (Losada Goya, n° 39). Cette édition, reprise en 1623 et en 1628, est aussi diffusée sous la fausse adresse de Saragosse (P. Destar), très certainement pour échapper aux contrôles des importations de librairie étrangère en Espagne. Elle a été préparée par une personnalité très remarquable, celle de Juan de Luna, sur laquelle nous nous réservons de revenir dans notre prochain billet. Une édition en français paraît la même année, à la même adresse, dans laquelle la première partie du Lazarillo reprend la traduction de M.P.B.P., tandis que la seconde est signé «L.S.D.», un cryptonyme que l’on a proposé d’attribuer à Vital d’Audignier.
Note
(1) Les numéros de notices renvoient au manuel de José Manuel Losada Goya, Bibliographie critique de la littérature espagnole en France au XVIIe siècle: présence et influence, Genève, Droz, 1999. Donne la bibliographie complémentaire. L'hypothèse reste ouverte, de savoir s'il a éventuellement existé des éditions du Lazarillo antérieures à 1554.
(2) Losada Goya, ibid., p. 59. A. Rumeau, «La première traduction du Lazarillo: les éditions de 1560 et 1561», dans Bulletin hispanique, 82 (1980/2), p. 362-379.
Premier point: le petit texte (quelques dizaines de feuillets) bouge, et d’une manière sensible, d’une édition à l’autre. Donné en langue vernaculaire, il est publié à quelques mois d’intervalle, avec des variantes, dans quatre villes des territoires espagnols, Alcalá de Henares (Losada Goya, 38) (1), Burgos (chez J. De Junta), Medina del Campo et Anvers –cette dernière édition étant la seule munie d’un privilège, en l'occurrence un privilège impérial (cf cliché).
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| Lazarillo, Anvers, 1554 |
Deuxième point: cette problématique du texte interfère avec celle de son contrôle. Dans les royaumes d’Espagne en effet, le rôle du Conseil de l’Inquisition suprême et générale monte en puissance à partir de 1483, et le Conseil multiplie les édits d’interdiction après 1521, décisions regroupées dans le premier Index espagnol de 1551. Or, le Lazarillo de Tormes présente nombre de passages critiques envers l’Église, par ex. à propos des Indulgences: rien de surprenant à ce qu’il figure comme tel dans le grand Cathalogus librorum qui prohibentur de Fernando Valdés de 1559.
Comme des exemplaires continuent pourtant d’en être importés, une nouvelle édition expurgée sortira dans la capitale de Madrid en 1573 (Lazarillo de Tormes castigado). Elle est l’œuvre de López de Velasco (vers 1534-1598), lequel explique avoir corrigé le texte initial pour le rendre acceptable par l’Église, et en avoir retiré l’essentiel de ce qui avait été introduit par la «Continuation»:
«Quoique l’ouvrage fût prohibé en ces royaumes, on le lisait et imprimait constamment au dehors. C’est pourquoi, avec la permission du Conseil de la Sainte Inquisition et du Roi notre Sire, nous y avons corrigé certaines choses pour lesquelles il avait été prohibé, et en avons enlevé toute la seconde partie, laquelle n’étant point du premier auteur, a paru fort impertinente et insipide» (trad. de Valentine Castellarin).
La présence espagnole en dehors de la Péninsule ibérique explique que des éditions en espagnol soient aussi données à l’extérieur, par exemple à Milan en 1587 (La Vida de Lazarillo de Tormes), et à Bergamo dix ans plus tard. On notera une particularité significative: la Bibliothèque de Nîmes conserve un exemplaire de l’édition italienne de 1587, provenant de la bibliothèque de l’érudit protestant Guillaume Ranchin (1559-1605): nous retrouverons bientôt cette problématique propre à un livre toujours sulfureux et à son rapport à la Réforme.
Enfin, le troisième point concerne la question des transferts culturels, pour un titre qui devient très vite un succès européen, peut-être aussi grâce au rôle central joué par la place d’Anvers. En 1560, l’ouvrage est en effet traduit en français, probablement par Jean Garnier de Laval, et publié à Lyon par Jean Pullon, dit de Trin, pour le libraire Jean Saugrain. La traduction a été établie sur une édition sortie en 1555 chez Guillermo Simon à Anvers, mais A. Rumeau a montré que les compositeurs lyonnais avaient très probablement travaillé sur le manuscrit du traducteur et que, en cas de difficulté, ils ne s’étaient pas reportés au texte original (2). Une deuxième édition, donnée à Paris chez Jean Longis et Robert Le Magnier l’année suivante, fait quant à elle l’objet d’un privilège royal : or, elle reprend le texte de Lyon, mais en camouflant plus ou moins habilement le piratage de manière à se faire passer faussement pour l’édition originale protégée…
D’autres éditions du texte en espagnol ou en français sortiront, notamment à Paris chez les Bonfons à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, avec une montée en puissance des présentations bilingues publiés dans une perspective d’apprentissage de la langue. La première est donnée en 1601 par «M.P.B. Parisien», un cryptonyme que l’on identifie très généralement avec le nom de Pierre, fils du libraire Nicolas Bonfons, et elle se présente précisément sous forme de traduction bilingue –donc, dans une perspective d’apprentissage de la langue. Elle sera reproduite chez Bonfons en 1609, tandis que sort en 1615, chez Jean Corrozet, une nouvelle édition bilingue, beaucoup plus soignée que la précédente, édition reprise dès 1616.
Une nouvelle édition sort encore, avec privilège du roi, à Paris chez R. Boutonné en 1620 (Losada Goya, n° 39). Cette édition, reprise en 1623 et en 1628, est aussi diffusée sous la fausse adresse de Saragosse (P. Destar), très certainement pour échapper aux contrôles des importations de librairie étrangère en Espagne. Elle a été préparée par une personnalité très remarquable, celle de Juan de Luna, sur laquelle nous nous réservons de revenir dans notre prochain billet. Une édition en français paraît la même année, à la même adresse, dans laquelle la première partie du Lazarillo reprend la traduction de M.P.B.P., tandis que la seconde est signé «L.S.D.», un cryptonyme que l’on a proposé d’attribuer à Vital d’Audignier.
Note
(1) Les numéros de notices renvoient au manuel de José Manuel Losada Goya, Bibliographie critique de la littérature espagnole en France au XVIIe siècle: présence et influence, Genève, Droz, 1999. Donne la bibliographie complémentaire. L'hypothèse reste ouverte, de savoir s'il a éventuellement existé des éditions du Lazarillo antérieures à 1554.
(2) Losada Goya, ibid., p. 59. A. Rumeau, «La première traduction du Lazarillo: les éditions de 1560 et 1561», dans Bulletin hispanique, 82 (1980/2), p. 362-379.
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samedi 17 novembre 2018
Anne du Bourg, Orléans et le protestantisme
Nous retrouvons, à travers le personnage d’Anne du Bourg, un certain nombre de phénomènes majeurs, qui nous éclairent sur le fonctionnement du régime monarchique, en même temps que sur les conditions du transfert, puis de l’établissement de la Réforme dans le royaume de France dans les deux premiers tiers du XVIe siècle.
C’est, d’abord, la montée en puissance de dynasties de grands commis de l’État, dont les compétences professionnelles fondent le statut. Les du Bourg sont des Auvergnats, comme le cardinal Duprat (1467-1535), précepteur de François d’Orléans, et chancelier pratiquement inamovible de celui-ci une fois monté sur le trône. Familier du vieux magistrat, son compatriote Antoine du Bourg lui succède, mais il meurt accidentellement en accompagnant le roi à Laon (1538). Né à Riom en 1521, Anne du Bourg est le neveu du chancelier.
Le jeune homme suit le cursus spécialisé qui le préparera à ses fonctions futures. Il vient à l’université d’Orléans, qui fait pratiquement office de faculté de droit romain pour l’université de Paris, et se forme auprès de l’un des plus célèbres juristes du temps, à savoir Pierre de l’Estoile (1480-1537). Or, les partisans de la Réforme sont en nombre à Orléans, qu’il s’agisse de jeunes étudiants français (Calvin a aussi été élève de Pierre de l’Estoile) et étrangers (la Nation Germanique d’Orléans), ou d’enseignants. Après avoir exercé comme avocat, Anne du Bourg succède à Pierre de L’Estoile en 1549.
Venons-en maintenant aux années décisives, et rappelons les faits. En 1557, Anne du Bourg est appelé par Henri II comme conseiller au Parlement de Paris, alors que les tensions confessionnelles montent, et que la chambre discute de l’application de la peine de mort à ceux «qui tiennent l’opinion de Luther».
Certains conseillers souhaitent demander au roi de convoquer un concile général, mis Henri II décide, sur l’avis notamment de Charles de Guise (le cardinal de Lorraine: cliché 2, lettre C), de se rendre personnellement au Parlement pour y tenir une séance par laquelle il imposera sa volonté.
C’est la «Mercuriale», qui se déroule aux Augustins de Paris le 10 juin 1559 et au cours de laquelle plusieurs conseillers, dont Anne du Bourg, se prononcent pour le concile et contre la répression. Avec quatre de ses collègues, il est arrêté, et conduit à la Bastille par Montgomery, le capitaine des gardes. Un mois plus tard exactement, le 10 juillet, le roi est tué accidentellement par ce même Montgomery au cours d’un tournoi. Le dauphin, François II, a seize ans, et le Gouvernement est pratiquement assuré par la reine-mère, Catherine de Médicis, assistée des oncles par alliance du roi, le duc François de Guise et son frère Charles. Descendants des ducs de Lorraine, les Guise forment alors le plus puissant de ces «clans-pieuvres» qui s’installent à la tête de l’État, et qui s’emploient à profiter de la faiblesse de la monarchie après la mort de Henri II. Anne du Bourg, après un procès inique, est exécuté en place de Grève, à Paris, le 21 décembre 1559.
Une visite au Musée Calvin de Noyon permet de revoir une peinture qui met en scène la mercuriale du 10 juin. Le roi est assis dans le coin gauche, au fond de la salle. À sa droite, trois prélats, dont le cardinal de Lorraine, à sa gauche, le banc des princes, dont le duc de Guise. En face, en robe noire, ce sont les membres du Parlement, tandis que les deux greffiers sont assis, derrière leur table de travail (cliché 4). Anne du Bourg est debout, en train de prononcer son long discours (cliché 1). Sur la droite de l’image, en arrière-plan, deux scènes représentent le transfert du conseiller à la Bastille, et son incarcération. L’exécution d’Anne du Bourg a un retentissement considérable –l’électeur palatin lui-même s’était adressé au roi de France, pour lui demander de gracier le condamné, et pour offrir à celui-ci une place de professeur de droit à l’université de Heidelberg.
La peinture exposée à Noyon reprend le motif d’une gravure célèbre, de Perrissin (1569), tout en s’adressant à un public germanophone, comme en témoigne le texte figurant en bas.
Nous sommes dans l’ordre de la propagande, avec un jeu de lettres désignant les personnages principaux, et une légende qui les identifie. Nous sommes aussi dans l’ordre de la médiatisation, à travers le recours à l’iconographie, qu’il s’agisse d’illustrations (dans des livres), de gravures explicatives (sous forme d’estampes), et éventuellement de tableaux. L’utilisation de ce que nous appellerons l’«image légendée» nous semble caractériser l’iconographie de la Réforme, lorsqu’il s’agit de fournir à la fois une représentation de ce dont il s’agit, une légende permettant d’identifier les postures et les scènes et, plus ou moins implicitement, un commentaire, ou une morale, de l’ensemble.
Quelques mois encore, et les conjurés protestants envisageront de soustraire le jeune roi à l’influence des Guise, en l’enlevant par un coup de main qu'ils projettent d'exécuter sur le château de Blois, avant que la cour ne se réfugie à Amboise...
C’est, d’abord, la montée en puissance de dynasties de grands commis de l’État, dont les compétences professionnelles fondent le statut. Les du Bourg sont des Auvergnats, comme le cardinal Duprat (1467-1535), précepteur de François d’Orléans, et chancelier pratiquement inamovible de celui-ci une fois monté sur le trône. Familier du vieux magistrat, son compatriote Antoine du Bourg lui succède, mais il meurt accidentellement en accompagnant le roi à Laon (1538). Né à Riom en 1521, Anne du Bourg est le neveu du chancelier.
Le jeune homme suit le cursus spécialisé qui le préparera à ses fonctions futures. Il vient à l’université d’Orléans, qui fait pratiquement office de faculté de droit romain pour l’université de Paris, et se forme auprès de l’un des plus célèbres juristes du temps, à savoir Pierre de l’Estoile (1480-1537). Or, les partisans de la Réforme sont en nombre à Orléans, qu’il s’agisse de jeunes étudiants français (Calvin a aussi été élève de Pierre de l’Estoile) et étrangers (la Nation Germanique d’Orléans), ou d’enseignants. Après avoir exercé comme avocat, Anne du Bourg succède à Pierre de L’Estoile en 1549.
Venons-en maintenant aux années décisives, et rappelons les faits. En 1557, Anne du Bourg est appelé par Henri II comme conseiller au Parlement de Paris, alors que les tensions confessionnelles montent, et que la chambre discute de l’application de la peine de mort à ceux «qui tiennent l’opinion de Luther».
Certains conseillers souhaitent demander au roi de convoquer un concile général, mis Henri II décide, sur l’avis notamment de Charles de Guise (le cardinal de Lorraine: cliché 2, lettre C), de se rendre personnellement au Parlement pour y tenir une séance par laquelle il imposera sa volonté.
C’est la «Mercuriale», qui se déroule aux Augustins de Paris le 10 juin 1559 et au cours de laquelle plusieurs conseillers, dont Anne du Bourg, se prononcent pour le concile et contre la répression. Avec quatre de ses collègues, il est arrêté, et conduit à la Bastille par Montgomery, le capitaine des gardes. Un mois plus tard exactement, le 10 juillet, le roi est tué accidentellement par ce même Montgomery au cours d’un tournoi. Le dauphin, François II, a seize ans, et le Gouvernement est pratiquement assuré par la reine-mère, Catherine de Médicis, assistée des oncles par alliance du roi, le duc François de Guise et son frère Charles. Descendants des ducs de Lorraine, les Guise forment alors le plus puissant de ces «clans-pieuvres» qui s’installent à la tête de l’État, et qui s’emploient à profiter de la faiblesse de la monarchie après la mort de Henri II. Anne du Bourg, après un procès inique, est exécuté en place de Grève, à Paris, le 21 décembre 1559.
Une visite au Musée Calvin de Noyon permet de revoir une peinture qui met en scène la mercuriale du 10 juin. Le roi est assis dans le coin gauche, au fond de la salle. À sa droite, trois prélats, dont le cardinal de Lorraine, à sa gauche, le banc des princes, dont le duc de Guise. En face, en robe noire, ce sont les membres du Parlement, tandis que les deux greffiers sont assis, derrière leur table de travail (cliché 4). Anne du Bourg est debout, en train de prononcer son long discours (cliché 1). Sur la droite de l’image, en arrière-plan, deux scènes représentent le transfert du conseiller à la Bastille, et son incarcération. L’exécution d’Anne du Bourg a un retentissement considérable –l’électeur palatin lui-même s’était adressé au roi de France, pour lui demander de gracier le condamné, et pour offrir à celui-ci une place de professeur de droit à l’université de Heidelberg.La peinture exposée à Noyon reprend le motif d’une gravure célèbre, de Perrissin (1569), tout en s’adressant à un public germanophone, comme en témoigne le texte figurant en bas.
Nous sommes dans l’ordre de la propagande, avec un jeu de lettres désignant les personnages principaux, et une légende qui les identifie. Nous sommes aussi dans l’ordre de la médiatisation, à travers le recours à l’iconographie, qu’il s’agisse d’illustrations (dans des livres), de gravures explicatives (sous forme d’estampes), et éventuellement de tableaux. L’utilisation de ce que nous appellerons l’«image légendée» nous semble caractériser l’iconographie de la Réforme, lorsqu’il s’agit de fournir à la fois une représentation de ce dont il s’agit, une légende permettant d’identifier les postures et les scènes et, plus ou moins implicitement, un commentaire, ou une morale, de l’ensemble.
Quelques mois encore, et les conjurés protestants envisageront de soustraire le jeune roi à l’influence des Guise, en l’enlevant par un coup de main qu'ils projettent d'exécuter sur le château de Blois, avant que la cour ne se réfugie à Amboise...
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