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dimanche 25 septembre 2016

Bibliographie espagnole (1)

La revue (annuaire) Titivillus est publiée depuis 2015 par l’université de Saragosse, et elle s’impose comme titre de référence pour l’histoire du livre (manuscrit et imprimé), notamment en Espagne. La deuxième livraison est récemment parue:
Titivillus. Revista internacional sobre libro antiguo, 2 (2016), Zaragoza, Prenses de la Universidad de Zaragoza. 232 p. ISSN: 2387-0915.
Les huit articles sont présentés dans l’ordre chronologique, du «Catalogue des colophons des manuscrits conservés en Espagne (1)» (Maria del Carmen Álvarez-Márquez) à la présentation du Prontuario general imprimé à Murcie dans les années 1770 (Amparo García Cuadrado). Les articles sont accompagnés de résumés en espagnol et en anglais.
Pour rappel, la première livraison de Titivillus a été publiée en 2015, et comptait 470 pages (cf sommaire en ligne).
Rappelons encore que Titivillus est le démon des copistes. Il est représenté lourdement chargé d’un sac plein des syllabes oubliées, des mots sautés, des versets dérobés, etc.  Titivillus note la moindre erreur commise par le scribe, pour la comptabiliser en vue du Jugement dernier. La formule «Titivillus in culpa est» reprend la fausse excuse du scribe qui vient de se tromper («C’est la faute de Titivillus»)

Poursuivons avec deux catalogues d'expositions présentées à Madrid et intéressant tout particulièrement les historiens du livre:
1) Preparando la Biblia Políglota Complutense. Los libros del saber,
Madrid, Universidad Complutense de Madrid, 2013.
255 p. ISBN: 978-84-96701-65.
Catalogue de la remarquable exposition présentée à et par la Biblioteca Complutense de Madrid à l’occasion du cinquième centenaire de la Bible Polyglotte.

2) La Fortuna de los libros, éd. Juan Antonio Yeves Andrés,
Madrid, Museo Lázaro Galdiano, 2015,
142 p. ISBN: 978-84-94-4471-05.
Catalogue de la très belle exposition présentée par la bibliothèque de la Fondation Lázaro Galdiano  à Madrid en 2015: une trentaine de pièces à peine, mais toutes exceptionnelles, et chacune accompagnée d’une longue notice de présentation par les meilleurs spécialistes. Plusieurs de ces exemplaires sont disponibles en ligne sous forme numérisée (par ex. le numéro 2, manuscrit du De Proprietatibus rerum de Barthélemy l’Anglais, datant du début du XVe siècle: http://www.bibliotecalazarogaldiano.es/mss/i15554m.html).

Los Paratextos y la edición en el libro medieval y moderno, éd. Helena Caravajal-González,
Zaragoza, Prenses de la Universidad de Zaragoza, 2016,
143 p. ISBN: 978-84-16515-73-8.
Actes d’une journée d’études organisée à Madrid en 2015. Plusieurs contributions traitent de l’illustration des manuscrits, par ex. avec l’article consacré par Helena Carvajal-González à «L’image de l’auteur dans le De laudibus sanctae crucis de Raban Maur» (pour mémoire, la conférence d’Histoire et civilisation du livre de l’EPHE avait pu en 2010 suivre la présentation par Monsieur Jean Vezin de l’exemplaire de l’œuvre de Raban Maur conservé à Amiens).

Bibliotecas y clase social en la España de Carlos V (1516-1556),
éd. José María Díez Borque, Isabel Díez Ménguez,
Somonte-Cenero, Ediciones Trea, 2016,
134 p. («Biblioteconomía y administración cultural»). ISBN: 978-84-9704-947-4.
L’ouvrage exploite les résultats de l’enquête «De la bibliothèque particulière au canon littéraire à l’époque du Siècle d’or», tout particulièrement avec l’exploitation d’une série de 103 inventaires de bibliothèques anciennes. Les détails sont donnés en ligne sur le site de l'éditeur. Nous en profitons aussi pour rappeler ici la publication toute récente (2015) de Culturas del escrito en el mundo occidental, del Renacimiento a la contemporaneidad, éd. Antonio Castilli Gómez, Madrid, Casa de Velázquez, 2015(«Collection de la Casa de Velázquez», 147).

lundi 19 septembre 2016

De Bâle à Lyon, à Paris et à Burgos: les transferts culturels à l'œuvre

Nous restons encore, pour ce présent billet, en Espagne, et dans l’environnement de la devotio moderna, de la morale, et de la rénovation de la foi caractéristique des années 1500.
Le thème du Narrenschiff (La Nef des fous) constitue en effet un véritable cas d’école pour illustrer la problématique des transferts culturels à l’époque de la révolution gutenbergienne. On se souvient que la première édition du texte de Brant est donnée à Bâle par Johann Bergmann en 1494. L’étude des éditions et adaptations successives permet de reconstruire une partie des réseaux d’affaires et d’influences par lesquels circulent la marchandise –le livre– et son contenu –les textes proposés et leurs illustrations.
Outre les éditions du texte de Brant lui-même, un autre personnage intervient dans ce complexe, en l’espèce de Josse Bade. Né très probablement à Gand en 1462, celui-ci fait ses premières études chez les Frères de la Vie commune établis dans cette ville, avant de venir à Louvain, puis à Ferrare et à Mantoue: c’est là notamment qu’il s’initie au grec. Sur la route du retour, remontant la vallée du Rhône, il exerce d’abord comme enseignant à Valence, puis à Lyon (1492). Il entre bientôt comme éditeur scientifique et «directeur littéraire» chez le grand imprimeur libraire Johann Trechsel, dont Claudin pense qu’il était lui-même originaire de Bâle (t. IV, p. 51 et suiv., notamment p. 65). Il épousera sa fille, Thalie.
Mais, un an après la mort de son beau-père (mai 1498), nous retrouvons Bade à Paris (été 1499), travaillant d’abord pour le plus important libraire-éditeur de la rue Saint-Jacques, Jean Petit. Quatre ans plus tard, il est installé de manière indépendante. Ne poursuivons pas sur la carrière de Bade, lequel mourra en 1535, après avoir publié plusieurs centaines de titres, mais arrêtons-nous sur son travail comme adaptateur et continuateur de Brant, à travers son petit traité des Naves stultiferae.
C’est à Lyon, où lui-même vient d’arriver, qu’il a découvert le texte de Brant, auquel il s’adresse en vers – on rappellera que les échanges sont particulièrement denses entre Lyon, Genève et Bâle:
Ecce Ararim praeceps Rhodani qua concipit unda 
Là où le flot précipité du Rhône rejoint la Saône
Nota est ingenii splendida vena tui.
Le talent splendide de ton esprit est connu.
Mais c’est à Paris que se fera le premier transfert: de passage dans la ville dès 1497, Bade entre en contact avec les frères de Marnef, alors même que ceux-ci travaillent à leurs éditions de Brant en français et en latin. Josse Bade
dut en voir les épreuves [de la traduction française] et discuter avec eux de la portée philosophique de l’œuvre; l’idée vient d’y ajouter un petit supplément à l’usage des femmes; [Bade] se chargea du travail, et promit de se mettre à l’ouvrage dès son retour à Lyon. Le 10 septembre 1498, il leur en adressait le manuscrit, rappelant dans sa préface que l’idée venait d’Angilbert de Marnef (Renouard, I, p. 13. Voir aussi p. 158 et suiv., et II, p. 73 et suiv.).
Marque typographique de Fadrique de Basilea à Burgos: le modèle est
évidemment celui de Johann Bergmann à Bâle (d'ap. Vindel, 1951, n° 70).
Les Naves stultiferae sont traduites en français (pour être plus facilement accessibles à un lectorat féminin…) par Jean Drouyn et publiées à Paris peu après, le texte latin ne sortant, quant à lui, qu’au tout début de 1500 (v. st.).
Il est très remarquable que la première reprise de cette édition latine soit donnée dans une tout autre géographie, à savoir celle de l’Espagne du Nord –alors que Brant ne sortira quant à lui jamais dans la péninsule. C’est en effet un imprimeur libraire d’origine suisse, Fadrique Biel, qui publie les Stultiferae naves à Burgos, probablement au tout début du XVIe siècle :
Jodocus Badius Ascensius, Stultiferae naves, [Burgos], Fadrique de Basilea (Friedrich Biel), [post 18 févr. 1500], 4°. a-b (8)-c(4). Goff B5; C 795; Haebler 39; BMC X 64; GW III, col. 264a; Renouard, II, p. 80, n° 3.
Et nous voici à nouveau devant les connexions bâloises. De fait, Fadrique Biel est identifié avec Friedrich Biel, imprimeur à Bâle dans les années 1472, notamment en association avec Michael Wenssler, avant de passer en Espagne. Plus tard, Wenssler lui aussi quittera Bâle pour exercer successivement à Cluny et à Mâcon (1493), puis à Lyon, sous le nom de Michael de Basilea (1494). La connexion bâloise apparaît renforcée par le fait que l’imprimeur de Burgos conclut son petit opuscule en insérant une marque typographique calquée sur le modèle bâlois de Johann Bergmann, le premier éditeur du Narrenschiff de Brant: autour du lion portant l’écu (avec un chiffre «4»), le phylactère indique la devise et la date «Nihil sine causa 1499» au dessus du nom «F[redericus]. A[lemanus]. de Basilea». Biel, prototypographe de Burgos, est alors une personnalité connue: son premier titre conservé date de 1485, mais il travaille dans cette ville sans doute depuis quelques années déjà, à la demande du chapitre cathédral –son atelier est d’ailleurs tout proche de la cathédrale. Jusqu’à son décès dans les années 1519, il s’imposera comme le principal imprimeur de la ville. L’atelier passe alors à son gendre, Alonso de Melgar († 1526), puis à Juan de Junta (Giunta). Cette dernière famille, on le sait, illustre le renouvellement de la connexion lyonnaise: le Florentin Jacques Giunta qui s’installe à Lyon dans les années 1520, avant que les affaires familiales ne tissent un vaste réseau entre l’Italie du nord (Venise), Lyon et l’Espagne.
La carte comparative des réseaux des imprimeurs-libraires lyonnais et parisiens au XVe siècle est très éclairante. Pour autant, la méthode employée se fonde sur les déplacements des imprimeurs eux-mêmes. Si, pour Lyon, la route de Bâle est  plus importante que celle d'Italie, le rôle de la ville comme tête de réseau en direction de la péninsule ibérique n'apparaît pourtant pas ici: il faudrait pouvoir creuser les logiques de réseaux, et prendre en considération les données relatives au cursus de chacun, à sa famille, à ses associés, etc., de manière à éclairer davantage des systèmes qui sont par nature multipolaires (Philippe Niéto, «Géographie européenne des incunables lyonnais: deux approches cartographiques», dans Histoire et civilisation du livre, II (2006), ici p. 44).
Très peu d’exemplaires sont conservés de l’édition espagnole des Stultiferae naves: l’ISTC ne donne, en Europe, que les localisations de Londres (BL), de l’Escurial, de la Bibliothèque nationale d’Espagne et de l’ancienne bibliothèque de l’université Complutense (deux autres exemplaires sont aussi signalés à New York). C’est l’exemplaire de la Complutense que nous avons pu examiner, grâce à l’obligeance de nos collègues madrilènes: le petit opuscule figure dans un recueil, sous une reliure de parchemin du XVIe siècle, et avec un ex libris manuscrit du Colegio Mayor d’Alcalá. Il est malheureusement incomplet du dernier cahier (exemplaire numérisé).
Voici donc un livre rarissime, qui vient illustrer un système de transferts triangulaires articulant Bâle (et le modèle du Narrenschiff allemand), Lyon et Paris (avec la reprise par les Français), pour finir à Burgos. Dans le même temps, notre dossier nous fait revenir sur le paradigme de l’innovation en matière d’édition: celle-ci est élaborée, certes, dans les grands ateliers –on pense tout particulièrement à Koberger–, mais elle est aussi portée par les petits, ces typographes itinérants, souvent d’origine allemande, qui sont partis chercher fortune au loin et dont certains finissent dans la misère (un Johann Neumeister) tandis que d’autres, comme Friedrich Biel, réussissent en définitive à s’imposer.

Bibliogr. : Josefina Cantó Bellod, Aurora Huarte Salves, Catálogo de incunables de la Biblioteca de la Universidad Complutense, Madrid, Editorial Complutense, 1998.
Philippe Renouard, Bibliographie des impressions et des œuvres de Josse Badius Ascensius, imprimeur et humaniste, 1462-1535, Paris, É. Paul et fils et Guillemin, 1908, 3 vol.

dimanche 11 septembre 2016

À Saragosse, une extraordinaire bibliothèque ancienne

Saragosse, port fluvial dès l’époque romaine (Zaragoza dérive étymologiquement de Caesaraugusta), correspond à un site remarquable sur le plan des voies de communications, à mi-chemin entre les côtes atlantique et méditerranéenne, et tenant par ailleurs un des grands itinéraires entre les Pyrénées et la Castille. La ville est occupée par les Wisigoths, puis par les Arabes de 714 à 1118, avant d’être reprise par le roi d’Aragon. Capitale du royaume, elle devient également siège d’une province ecclésiastique en 1317. Mais la mise en place par Philippe d’une monarchie centralisée autour de Madrid (1561) inaugure une période dont la conjoncture est moins favorable à l’autonomie et aux «libertés» des anciennes capitales...
Bibliothèque du Séminaire royal San Carlos.
Dès 1547, les Jésuites sont appelés à Saragosse, où ils disposent d’abord d’une maison avec chapelle: l’implantation est progressivement étendue à partir de 1558, avec l’achat d’un immeuble élevé sur le site de l’ancienne Grande synagogue. Après nombre de difficultés (le moins que l’on puisse dire est que les Jésuites n’ont pas que des partisans dans le clergé de Saragosse!), l’ensemble monumental comprend à la fin du XVIe siècle la nouvelle église (construite à partir de 1574) et le collège, ce dernier organisé autour d’un cloître. En 1585, l’église est placée sous le vocable de l’Immaculée Conception, et la place devant le bâtiment prend  le nom de Plaza de la Compañia. Bien évidemment, le collège comprend bientôt une bibliothèque de travail.
Mais les jésuites sont chassés d'Espagne en 1767, et l’ensemble des bâtiments se trouve alors transformé en séminaire royal, sous le nom de saint Charles Borromée (en l’honneur du roi Charles III)
La bibliothèque monumentale est conservée en l’état, et on la découvre toujours aujourd’hui avec stupéfaction, «reclose» au cœur du complexe immobilier: une longue galerie de quelque 40m sur 7m, avec le sol carrelé et le plafond à poutres (l’ensemble a été renforcé d’éléments métalliques).
Les armoires anciennes sont courent tout le long des murs. Elles portent des tablettes mobiles, et sont protégées par des portes grillagées à serrure. Selon l’usage, le classement systématique correspond à la topographie des volumes: ceux-ci sont identifiés par une cote indiquant le numéro de la travée (les étiquettes figurent toujours en haut), celui du rayonnage et celui du volume lui-même. L’ensemble est peint dans une élégante couleur vert d’eau, et rehaussé de filets d’or.

Le mobilier comprend en outre le bureau du bibliothécaire, dans l’axe de la salle, quelques grandes tables de travail et un ensemble de fauteuils anciens. Nous avons surtout été frappés par la présence d’un petit meuble, que nous identifierions volontiers avec un brasero, de manière à réchauffer un temps soit peu l’atmosphère à la mauvaise saison (on imagine cette salle à la saison froide…). Une chose remarquable réside aussi dans l’absence de tout élément de décoration, en dehors du mobilier lui-même.
La bibliothèque ancienne, très riche, a été cataloguée par Luis Latre Jorro en 1943 (Manuscritos e incunables de la Biblioteca del Real Seminario sacerdotal de san Carlos de Zaragoza, Zaragoza, Artes gráficas E. Berdejo Casañal, 1943). Outre le fonds provenant des Jésuites, elle comprend aussi la superbe bibliothèque du marquis Manuel de Roda (1708-1782). Né à Saragosse et ancien étudiant de l’université, Roda est une personnalité centrale des Lumières espagnoles. Il comptera parmi les fondateurs de l’Académie royale d’histoire, mais ne se lancera dans une carrière politique qu’assez tard, d’abord comme ministre plénipotentiaire à Rome (1758). À son retour à Madrid, en 1765, il s’impose comme le principal ministre de Charles III, et sera de fait à l’initiative de l’expulsion des Jésuites. Dans le même temps, il s’efforce de travailler à une réforme de l’université, sans pouvoir cependant aboutir pleinement.
Détail des aménagements. Le petit meuble, au centre, est-il bien un brasero?
À Madrid, Roda était un bibliophile passionné. Il lègue sa magnifique bibliothèque au Séminaire de Saragosse, où elle est transportée après sa mort, avec certaines pièces du mobilier. Le legs a nécessité un privilège spécial permettant d’intégrer à la bibliothèque un certain nombre de titres interdits par l’Inquisition...
Il serait bien évidemment à souhaiter que cette extraordinaire richesse patrimoniale puisse être conservée sur place, et dans les meilleures conditions, mais qu'elle puisse aussi être ouverte et exploitée le plus largement par les historiens –et les historiens du livre. Nous remercions le directeur de la bibliothèque, D. Carlos Tartaj, de nous avoir autorisé à y travailler... sur les deux exemplaires du Narrenschiff conservés parmi les 84 incunables de la bibliothèque du Séminaire royal de Saragosse.

Bibliogr.: Antonio Gaspar-Galán, J. Fidel Corcuera-Manso, «Le fonds de la bibliothèque du marquis de Roda (Real Seminario de San Carlos de Zaragoza) sur la langue française», dans Cédilles. Revista de estudios franceses, n° 9 (avril 2013), p. 275-293.

dimanche 13 décembre 2015

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 14 décembre 2015
14h-16h
Petites écoles et livres de classe au 18e siècle (2)
par
Madame Emmanuelle Chapron,
chargée de conférences à l’EPHE,
maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille,
membre de l’Institut universitaire de France (junior)
16h-18h
Au-delà de la "légende noire":
l'Espagne et le livre, XIVe-XVIe siècle (2)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
Biblia poliglotta complutense (© BNE)
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 114). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.
 
Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

jeudi 10 décembre 2015

Au XVe siècle: l'Espagne de la "légende noire"?

Envisager l’histoire de l’Espagne moderne et contemporaine comme relevant d'une «légende noire» constitue trop souvent un lieu commun, et se révèle à nombre d'égards très éloigné de la réalité historique. Pour nous limiter aux débuts de la typographie en caractères mobiles: on imprime en Espagne depuis 1472 (à Ségovie), et la production imprimée espagnole s’élève à quelque 1070 éditions, soit la quatrième du continent à l'époque incunable (après l’Allemagne, l’Italie et la France). La technique nouvelle est introduite par une cohorte de spécialistes, généralement venus d’Allemagne mais dont bon nombre transitent aussi par l’Italie. Leur rôle comme intermédiaires culturels et comme innovateurs est bien évidemment décisif.
Voici un exemple emblématique, celui du classique de Gilles de Rome (1247-1316): cet intellectuel de haut vol, docteur en théologie de l’université de Paris, est le précepteur du dauphin de France (futur Philippe le Bel), pour lequel il rédige son De Regimine principum («Du gouvernement des princes»). Le texte s’impose comme l’un des premiers classiques de l’action politique (nous en conserverions quelque 350 manuscrits, en latin comme dans les différentes langues vernaculaires). Par ailleurs, nous connaissons six éditions incunables de l’ouvrage, dont trois en latin et trois en espagnol (castillan ou catalan). De toute évidence, le marché espagnol est suffisamment dynamique, à la fin du XVe siècle, pour faire de la péninsule un cas unique en Europe (50% des éditions en vernaculaire, en l'occurrence exclusivement pour l'Espagne).
Gilles de Rome en castillan (Bib. de Catalogne)
Reprenons, avec Gilles de Rome, la chronologie de l’innovation dans la péninsule. Dans un premier temps, c’est le cycle des cours royales et princières qui domine. Notre texte a en effet d’abord été traduit par Juan García de Castrojeriz, un franciscain, mais surtout le confesseur de la reine Marie de Portugal. Le commanditaire de l’opération est Bernabé, évêque d’Osma, lui-même médecin ordinaire de la reine et en charge de l’éducation de l’infant don Pedro (futur Pïerre Ier de Castille, 1334-1369): nous sommes pleinement dans l'orbite de la cour. On remarquera que le jeune prince et sa mère sont alors retirés à Séville, où précisément sera donnée l’édition de l’ouvrage, en 1498 (1).
Mais le De regimine a aussi été traduit en catalan, par Arnau Stranyol (Estanyol), un carme qui a travaillé à la fin du XIVe siècle et dont le texte est profondément repris, un siècle plus tard, par «maître Aleix de Barcelona», «régent des écoles»: on devine que nous avons alors changé de configuration. C’est ce texte qui est publié à deux reprises dans le grand port méditerranéen, en 1480 et 1498. Après le cycle des cours, voici en effet celui de nouveaux «passeurs», enseignants et clercs, sans oublier les typographes et les libraires, ces derniers souvent des émigrés. Ce sont eux qui ont produit les trois éditions imprimées de Gilles de Rome, ou qui ont engagé les capitaux indispensables pour ce faire: Nicolaus Spindeler (Barcelone, 1480), Meinard Ungut, Stanislas Polonus, et Conrad Alemanus (Séville, 1498), enfin, Johann Luschner et Frank Ferber (Barcelone, 1498). Deux commerçants ibériques seulement semblent intervenir à ce niveau, en la personne du libraire Joan Ça Coma à Barcelone en 1480, et de Melchior Gorricio dans cette même ville en 1498.
Internet met aujourd'hui à notre disposition des éléments d’information particulièrement intéressants à exploiter. L’ISTC nous apprend ainsi que les exemplaires connus des deux éditions barcelonaises du traité sont d’abord localisés dans l’est de la péninsule. Pour 1480, ce sont 9 exemplaires, conservés à Barcelone, Huesca, Palma, Tarragone et Villanova y Geltrú. Deux autres sont à la Bibliothèque nationale de Madrid. Pour 1498, ce sont 5 exemplaires, à Barcelone, Orihuela, Palma de Majorque et Valence, outre deux autres à nouveau à Madrid. Il ne semble pas anodin d’observer que deux  exemplaires de cette deuxième édition sont en outre repérés en Italie, à Cagliari et à Palerme, soit dans des îles appartenant au XVe siècle à la couronne d’Aragon.
Chez les Augustins de Sta María de la Vid
La géographie de diffusion de l'édition sévillane  de 1498 est très différente puisque, pour 26 exemplaires, nous sommes, sauf dans deux cas (Barcelone et Saragosse) dans l'orbite de la couronne de Castille: Bilbao, Cuenca, L’Escurial, Palencia, Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Tolède, Valladolid et Vitoria, outre les treize exemplaires des différentes institutions madrilènes. Il nous semble pareillement significatif que deux exemplaires soient encore signalés au Portugal, en l’occurrence à Evora et à Lisbonne.
Bien évidemment, la diffusion du traité de Gilles de Rome ne se limite pas aux seules éditions en vernaculaire, mais elle concerne aussi, s'agissant de la péninsule ibérique, deux éditions en latin, toutes deux italiennes (Rome, 1482, et Venise, 1498). La première est connue en Espagne en cinq exemplaires (2), tandis que seize exemplaires sont conservés de la seconde (3). On remarquera au passage que ces éditions latines sont beaucoup mieux diffusées au Portugal que celles en vernaculaire: l’ISTC ne répertorie aucun exemplaire de Gilles de Rome en catalan au Portugal, et deux de l’édition sévillane en castillan (à Evora et à Lisbonne), mais bien neuf de nos deux éditions italiennes en latin. Quant à la première édition latine du texte,  donnée à Augsbourg en 1473, elle ne semble être jamais parvenue dans la péninsule ibérique, mais a été largement diffusée à travers toute l’Europe germanophone, le long du Danube... et jusqu’en Transylvanie (Telekiana et Batthyaneum). 
Il y aurait encore beaucoup de remarques à faire sur les résultats de notre rapide enquête, mais leur ampleur dépasserait par trop la taille normale d'un simple billet de blog. Que l’Espagne du XVe siècle représente, pour les imprimeurs, libraires et autres ouvriers du livre un marché remarquablement dynamique, nombre d’indices nous le confirment abondamment; que l’enquête pourrait, ou devrait, être prolongée dans les bibliothèques de l’Amérique hispanophone, c’est une évidence; mais aussi, disposer de catalogues scientifiques qui donnent toutes les informations relatives aux particularités d’exemplaires, de manière à pouvoir éventuellement en retracer l’odyssée, constitue un impératif de plus en plus évident pour la recherche actuelle en histoire du livre.

Notes
(1) Cependant, l’édition imprimée ne concerne pas la traduction du texte lui-même, mais bien son commentaire en castillan.
(2) La Vid (Augustins de Burgos), Madrid, Orihuela, Saragosse et Valence.
(3) Cordoue, La Vid, Las Palmas, Madrid (7 exemplaires), Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Samos, Séville et Valladolid.

jeudi 5 novembre 2015

Le livre de voyage, ou l’invention d’un modèle éditorial à Mayence au XVe siècle

Que les récits de voyage constituent une branche importante de l’économie de la «librairie», nous le savons. Que cette importance remonte pratiquement aux origines de la typographie en caractères mobiles, et qu’un idéaltype publié en 1486 donne les principales caractéristiques des livres de voyage dans le plus long terme, reste relativement plus méconnu.
Il faut d’abord rappeler que le voyage ne débouchera qu’exceptionnellement sur un récit, et encore plus exceptionnellement sur un récit publié. Sans parler de ceux qui migrent pour se mettre à l’abri ou pour chercher de meilleurs conditions de vie, la grande majorité des voyageurs occidentaux se déplace pour son travail (des négociants, des étudiants, des diplomates et autres envoyés), ou pour des raisons religieuses (effectuer un pèlerinage). Certains adressent le cas échéant une relation en forme de correspondance à ceux qui les ont mandatés (c’est le cas, par ex., des ambassadeurs vénitiens du XVe siècle), mais le plus grand nombre ne ressent tout simplement pas l’envie de consigner son expérience par écrit.
Issu d’une famille de nobles hessois, Bernhard von Breydenbach (vers 1440-1497) passe le doctorat en droit à Erfurt, avant de s’engager dans une brillante carrière d’homme d’Église: chanoine métropolitain de Mayence, il est en outre titulaire d’un certain nombre d’autres bénéfices et charges, y compris comme principal administrateur de l’électorat archiépiscopal. En 1483, il accompagne le comte Johann zu Solms pour effectuer le voyage de Terre Sainte. Parmi les autres compagnons du périple, on soulignera la présence du peintre et dessinateur Erhard Reuwich. Le petit groupe s’embarque à Venise.
De retour en Allemagne, Breydenbach publie son récit de la Peregrinatio in Terram Sanctam en 1486, récit tiré sur les presses de Peter Schoeffer à Mayence, mais à la suite d’une commande d’Ehrard Reuwich. Celui-ci, originaire d’Utrecht, a illustré le texte, et peut-être avancé les fonds pour la publication :
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram Sanctam, Mainz, Ehrhard Reuwich, 11 II 1486, 2° (HC 3956*, GW 5075).
L’illustration de l’ouvrage est exceptionnelle, avec en particulier plusieurs planches xylographiées présentées en dépliant, et dont la plus grande reproduit une magnifique vue de Venise. Par suite, cette édition constitue un témoignage clé sur l’évolution du statut de l’artiste au tournant du XVe siècle: l’adresse éditoriale est en effet celle de Reuwich, de même que, quelques années plus tard, Albrecht Dürer publiera sous son nom propre un certain nombre de ses œuvres, au premier rang desquelles la célébrissime Apocalypse.
Breydenbach et Reuwich ont certainement conçu dès avant leur départ, peut-être à Mayence même, le projet de publier, ce pour quoi le premier tient un journal tandis que le second prend des croquis qui seront gravés après leur retour: ils seront aidés, pour l’édition proprement dite, par Martin Rad, dominicain à Pforzheim. Pour les auteurs, il faut «donner à voir» non seulement les monuments, mais aussi les scènes et les paysages devant lesquels ils se trouvent, sans parler des échantillons d’histoire naturelle: il y a, dans le récit une dimension religieuse certaine, mais aussi une perspective encyclopédiste qui fonde, bien évidemment, la volonté de publier. Les deux caractéristiques que nous soulignons, l’initiative prise par le ou les auteurs sur le plan éditorial, et la présence d’illustrations en nombre, restent fréquemment présentes dans les livres de voyage produits par la «librairie d’Ancien Régime».
Le deuxième enseignement de notre titre concerne expressément la problématique des transferts culturels. De fait, le texte de Breydenbach est d’abord donné en latin, ce qui est la règle à l’époque, mais, à peine quatre mois plus tard, il sort en langue vernaculaire allemande, toujours à l’adresse de Mayence. Peter Schöffer dispose de capacités de production suffisantes pour publier deux titres matériellement importants dans un délai remarquablement bref:
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram Sanctam [allemand], Mainz, Ehrhard Reuwich, 21 VI 1486, 2° (H 3959*, GW 5077).
Même si nous ne savons rien des chiffres de tirage, l’opération éditoriale se révèle très vite un succès, et des contrefaçons sont bientôt repérées, à Augsbourg chez Anton Sorg en 1488 (texte allemand: HC 3960*), et à Spire par Peter Drach en 1490 (texte latin: HC 3957*). Très vite, l’ouvrage est traduit en flamand, peut-être par Reuwich lui-même, et publié toujours à l’adresse de Mayence (1488) (HCR 3963). La traduction française, par Nicolas Le Huen, est imprimée à Lyon chez Topié et Heremberck cette même année 1488 –Le Huen avait, lui aussi, fait le pèlerinage de Jérusalem:
Bernhard von Breydenbach, Des saintes pérégrinationes de Jérusalem, trad. Nicolas Le Huen, Lyon, Michel Topié et Jacques Heremberck, 1488 (C 1338 = 3538, GW 5080). Cette édition constituerait le premier titre où apparaissent en France des gravures non plus sur bois (comme l’original mayençais), mais en taille-douce. Une seconde édition sort, toujours à Lyon, mais chez Gaspard Ortuin, en 1489: les seize gravures en sont cette fois imprimées avec les bois de la première édition mayençaise, bois apparemment cédés par Schoeffer à son collègue. On y trouve le premier alphabet arabe imprimé, ainsi que cinq autres alphabets orientaux plus ou moins déformés (chaldéen, hébreu, turc et grec):
Bernhard von Breydenbach, Saint voiage et pelerinage de la cité saincte de Hierusalem, trad. Jean de Hersin, Lyon, Gaspard Ortuin, 1489 (HC 3961, GW 05079).
Arrêtons-nous un instant sur ces figures lyonnaises, qui illustrent une nouvelle fois le rôle des petits groupes de «passeurs culturels» ayant fait en partie la fortune de la «librairie» de la ville au XVe siècle. La communauté des immigrés allemands tient alors une place centrale dans le petit monde des imprimeurs lyonnais, où les liens sont très étroits entre Lyon, Genève, Bâle et les villes d’Allemagne du sud et de la vallée du Rhin. Mais, à leurs côtés, voici les clercs, comme précisément un Jean de Hersin, docteur en théologie de l’Université de Paris et prieur des Ermites de Saint-Augustin à Lyon –on pourrait aussi penser aux médecins actifs dans la ville. Ce milieu d’intermédiaires culturels se réunit autour des ateliers d’imprimerie, et son rôle est d’autant plus grand que Lyon n’est pas une ville universitaire, et que les participants impulsent un certain nombre de projets et d’innovations.
On connaît encore deux autres traductions de Breydenbach en vernaculaire. La première est donnée en tchèque par Mikulás Bakalár à Pilsen, la capitale de la Bohème occidentale, en 1498:
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram sanctam [tchèque], Pilsen, Mikulás Bakalár, 1498 (GW 0508210N). Deux exemplaires seulement de cette édition sont aujourd’hui connus, tous deux conservés à Prague.
La dernière traduction du récit de Breydenbach au XVe siècle est celle préparée par Martin Martinez de Ampies en espagnol, et imprimée par Paul Hurus dans la capitale du royaume d'Aragon, Saragosse, cette même année 1498 (H 3965, GW 5082). Signalons que Hurus est un autre émigré allemand, et qu’il serait peut-être lié aux imprimeurs et libraires Huss de Lyon… Pour finir, les gravures de certaines éditions de Breydenbach sont réemployées dans des titres largement postérieurs: une traduction allemande du Commentaire de Giovio sur les affaires turques, traduction réimprimée à Augsbourg en 1538, présente, par exemple, quelques illustrations reprises de l’édition incunable de Breydenbach publiée à Spire (Edoardo Barbieri).
Comme pour le Narrenschiff (la Nef des fous) de Sébastien Brant (1494), la succession des éditions, contrefaçons et traductions de Breydenbach témoigne du mouvement complexe articulant désormais, entendons à la fin du XVe siècle, déconstruction de la «scripturalité universelle latine», montée en puissance des publications en langue vernaculaire et construction progressive de «marchés» du livre qui tendront de plus en plus à s’organiser selon la géographie des langues. Le livre de voyage intéresse, d’emblée, un public transnational, qu’il convient de mobiliser par la mise en œuvre de procédures éditoriales bien spécifiques, procédures dont le récit de Breydenbach donne le modèle.

H. W. Davies, Bernhard von Breydenbach and his journey to the holy land, 1483-1484, London, 1911.

lundi 14 septembre 2015

Les cultures de l'écriture

Culturas del escrito en el mundo occidental, del Renacimiento a la contemoporaneidad,
éd. Antonio Castillo Gómez,
Madrid, Casa de Velázquez, 2015,
330 p., ill., bibliographie p. 270-330
(« Collection de la Casa de Velázquez »). 


La bibliographie espagnole relative à l’histoire du livre et de l’écrit, déjà impressionnante, vient de s’enrichir d’un nouvel ouvrage d’une grande originalité. Il s’agit en effet d’envisager, soit par des tableaux d’ensemble, soit par des études de cas, les transformations de la «culture de l’écrit» dans le monde occidental (en fait, surtout l’Espagne, la France et l’Italie du nord) aux époques moderne et contemporaine –par conséquent, dans une perspective relevant en principe de l’histoire comparée. L’éditeur, Antonio Castillo Gómez, présente en introduction les enjeux de l’entreprise («¿Qué escritura para qué historia?»): reprendre, dans un domaine spécifique, la problématique développée pour l’histoire de la lecture, c’est-à-dire élaborer une histoire des gestes, des pratiques et des représentations, qui serait notamment attentive à la dimension à la fois sociale et anthropologique de l'écriture.
Le volume s’organise en quatre parties, dont la première est consacrée aux «Murs écrits et murs lus». Nous sommes en l’occurrence dans l’espace public, ou l’écriture des slogans et autres graffitis (mais quid des tags?) semble souvent occultée par l’omniprésence de la communication institutionnelle (les documents épigraphiques parfois monumentaux, voire plus récemment les panneaux de toutes sortes) et, surtout, publicitaire (les affiches et autres). Les contributions concernent le modèle de la majuscule épigraphique (Francisco M. Gimeno Blay), les «murs écrits» de Lyon à l’époque moderne (Anne Béroujon) et le Chili de la fin du XXe siècle (Pedro Araya). En parcourant les rues de Paris et d’un certain nombre d’autres villes, nous avons pareillement réuni, depuis quelques années, une série de clichés évocateurs d’un certain nombre de phénomènes dont la simple typologie commentée serait probablement instructive. Les outils eux-mêmes ne sont pas les mêmes (de la craie au simple graffiti, à la
«bombe» à peinture, à l'utilisation du pochoir, etc.).
Tag dans le RER, station Le Vésinet-Le Pecq, 2004
La seconde partie, sous le titre «Desde la ausencia», envisage au premier chef la culture épistolaire, avec notamment les contributions de Carmen Sarrenao-Sánchez («Espejos del alma: la evocación del ausente en la escritura espistolar aurea») et de Verónica Sierra Blas («Cartas per todos: discursos, prácticas y representaciones de la escritura espistolar en la época contemporánea»). Rita Marquilhas trace le cadre d’une «analyse sociopragmatique» d’un corpus de près de 1600 lettres écrites par des Portugais du milieu du XVIe siècle jusqu'aux années 1970: l’analyse des formes de la mise en page (à travers la gestion des marges), mais aussi des contenus textuels (le vocabulaire), ouvre un certain nombre de perspectives originales, par exemple sur le rapport avec le discours oral. Même si, de manière surprenante, la perspective chronologique fait quelque peu défaut à cette enquête, sa méthodologie statistique semble très suggestive.
Antonio Castillo Gómez aborde quant à lui une problématique paradoxale, celle du passage de la typographie au manuscrit, en traitant des «cultures épistolaires» en Espagne au XVIIIe siècle. Enfin, l’exploitation des fonds du Musée de l’écriture populaire de Terque attire l’attention sur une institution originale: il y aurait, à l’heure où les transferts culturels s’imposent comme une problématique omniprésente, beaucoup à recueillir et à exploiter dans le domaine de l’«écriture populaire», au-delà des discours convenus.
La troisième partie est consacrée aux «livres de mémoire», soit une perspective qui est celle de l’enregistrement personnel ou destiné à un cercle privé. Il s’agira, certes, des «livres de raison», mais aussi des chroniques manuscrites, sans oublier les livres et autres documents comptables. Nous sommes très sensibles à la problématique de l’archéologie du document mise en œuvre à travers l’étude des livres de comptes des XVIIIe et XIXe siècles (Carmen Rubalcaya Pérez: il serait peut-être intéressant de comparer ces pratiques avec celles ayant cours au nord des Pyrénées). Mais pourquoi ouvrir un article consacré aux «livres de raisons français des XVe-XIXe siècles» (Sylvie Mouyset) par la présentation du tableau attribué à Michiel Nouts, «Portrait d’une famille», et daté des années 1655? 

Coll. National Gallery, Londres
De fait, nous sommes loin de la France: si la scène est bien représentative de la distribution traditionnelle des rôles, elle l’est aussi du modèle culturel à l’œuvre dans l’environnement réformé qui est celui des Provinces Unies du Siècle d’or. À gauche, le père de famille et son fils de six ou sept ans symbolisent les relations avec l’extérieur: le père écrit dans un grand registre (livre de raison, livre de comptes?) et, à son côté, son jeune fils tient en main un petit volume imprimé dans lequel il semble apprendre une leçon. À droite, c’est le cercle intérieur, d’où l’écrit est absent: la jeune mère avec ses trois filles, dont l’une joue à la poupée. En tout état de cause, les pratiques et les contenus du livre de raison diffèrent très sensiblement d’un environnement catholique à un environnement réformé. Sur ce même thème des «livres de mémoire», avouons que rappels historiographiques et pétitions de principe, encore plus au second degré (Antoine Odier, «Pour une étude comparée des discours scientifiques concernant les égo-documents de l’Europe d’Ancien Régime»), nous semblent rester relativement inopérants, surtout à ce niveau de généralités.
Enfin, la quatrième partie («Entre letrados y analfabetos») propose une typologie des pratiques articulée avec les niveaux de culture –un petit peu dans la lignée du grand article publié par Henri-Jean Martin dans le Journal des savants en 1975. Nous y retrouvons des contributions relatives à l’histoire de l’imprimé (qu’il s’agisse de la bibliothèque du marquis del Carpio (Felipe Vidales del Castillo) ou des notes relatives à l’achat de livres à Parme à la fin du XVIIIe siècle (Alberta Pettoello)). La littérature «de cordel», qui correspond à un domaine spécifique de la production et de la diffusion de l’imprimé dans le monde hispanique, est envisagée par Juan Gomis Coloma, tandis que Jean-François Botrel propose un tableau d’ensemble de la situation des analphabètes dans l’Espagne du XIXe siècle («Los analfabetos y la cultura escrita»): l’auteur insiste sur le fait que l’Espagne compterait encore douze millions d’analphabètes au début du XXe siècle...
En résumé, un volume novateur, qui propose des perspectives originales, même si le champ n’est évidemment pas épuisé: on pourrait par exemple penser aux agendas, listes (des choses à faire...) et autres mémorandums; ou encore à une analyse différenciée des pratiques d’écriture selon les géographies et selon les professions (pour ne pas revenir sur les confessions); ou encore, à une étude qui articulerait plus précisément les observations ainsi faites avec les transformations plus générales de l’économie du livre depuis le XVe siècle. Nous sommes très reconnaissants à l’éditeur de nous donner ainsi une manière d’état des lieux et des problèmes, s’agissant d’un domaine qui reste largement à explorer. Ajoutons que l’ouvrage se veut instrument de travail, et qu’il est complété par un précieux état des sources et par une riche bibliographie.

samedi 29 août 2015

À Montserrat au XVe siècle

Nous retrouvons l’histoire du livre (et l’histoire de la Renaissance) à Montserrat, monastère bénédictin dont l’origine remonte à l’époque carolingienne mais qui ne devient autonome qu’en 1409. Son influence est considérable pendant pratiquement trois siècles, de la fin du XVe siècle jusqu’à l’époque des guerres napoléoniennes. Montserrat possède anciennement des manuscrits, et son scriptorium est très actif aux XIVe et XVe siècles. La bibliothèque aussi est très riche, mais elle est en grande partie détruite en 1811. Les fonds aujourd’hui conservés proviennent donc pour l’essentiel de la reconstitution faite au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle (sous le règne de l’abbé Antoni M. Macet), ainsi que dans la période la plus récente. Il s’agit d’un ensemble exceptionnel: quelque 1500 manuscrits, près de 400 incunables (dont certains rarissimes) et 3700 titres du XVIe siècle. Le site Internet (et le catalogue) de la bibliothèque est particulièrement intéressant. 
(Cliché Monastère de Montserrat)
Montserrat est aussi remarquable, parce qu’il illustre une nouvelle fois un ensemble de phénomènes que nous avons observés ailleurs, notamment à Ségovie. Les historiens du livre connaissent évidemment le cardinal de Cisneros (Francisco Jimenez de Cisneros, 1436-1517). Le futur cardinal, qui a fait son droit à Salamanque, s’intéresse aussi puissamment à l’exégèse biblique, se formant au grec et à l’hébreu, et rassemblant une riche bibliothèque privée. Cisneros est aussi connu comme le fondateur de l’université de Alacalá de Henares (qui fonctionne de manière régulière à compter de 1509) et comme le promoteur de la célébrissime Bible polyglotte d’Alcalá (dite Complutense). François Ier visita l’université au cours de sa captivité espagnole, ce qui lui inspirera peut-être certains aspects du programme du futur Collège royal à créer à Paris.
Or, le cardinal avait un frère sensiblement plus jeune, García Jiménez de Cisneros, né lui aussi à Cisneros en 1455 ou 1456 et décédé à Monserrat en 1510. García entre chez les Bénédictins de Valladolid en 1475, mais l’essentiel de sa carrière se passera à Montserrat, où il est prieur en 1493, et qu’il gouvernera ensuite comme abbé jusqu’à sa mort. Il est l’organisateur et le réformateur de la maison, ce qui suppose de disposer de moyens financiers considérables: une source importante de revenus réside dans les Indulgences obtenues en faveur de Monserrat, pour l’impression et la diffusion desquelles l’abbé s’adresse d’abord à des ateliers de Barcelone, surtout celui de Johann Rosenbach, avant de faire venir un imprimeur au monastère.

Enfoncée au cœur de montagnes ruiniformes, l'abbaye de Montserrat: ill. tirée de Bonaventura, s., De Triplici via, Montserrat, Johann Luschner, 27 mai 1499 (Bib. Bodléienne, Oxford). Le commentaire du cliché indique que le portrait serait celui de Parsifal, mais nous ne voyons pas la raison de cette identification: la figure couronnée est évidemment celle de la Vierge (la Vierge de Montserrat), tandis que le jeune garçon dans ses bras semble tenir une scie, ce qui est peut-être une allusion à la profession de charpentier qui est celle de Joseph, le "père" du Christ?
Cet imprimeur est, une nouvelle fois, un émigré venu d’Allemagne, puisqu’il s’agit de Johann Luschner, originaire de Saxe, et dont nous savons qu’il travaille à Montserrat au moins à compter de la fin de l’année 1498 –nous conservons en effet alors un remarquable formulaire d’Indulgences en catalan (ISTC, ix 00020400: cf cliché, et le site de la Bibliothèque royale de Madrid). Suivront notamment des traités de saint Bonaventure ou du pseudo-Bonaventure (De triplici via et Opus contemplationis, 27 mai 1499), une Règle de saint Benoît, les traités rédigés par l’abbé lui-même pour la réforme du monastère (Directorium horarum canonicarum et Exercitatorium vitae spiritualis, ce dernier en latin et en espagnol), un Bréviaire bénédictin, etc., outre un certain nombre de lettres d’Indulgences en latin. Luschner rentrera plus tard à Barcelone, et il décède probablement au début de 1512. 
Coll. Bib. Catal., Barcelone
Aux thèmes déjà signalés celui des transferts et celui de la diffusion de l’innovation vient, une nouvelle fois se joindre, comme à Ségovie et dans une conjoncture finalement assez proche, la problématique de la commande. Dans l’un comme dans l’autre cas, l’initiative est prise par un prince de l’Église, ici un évêque et là un abbé, qui souhaite s’appuyer sur l’imprimerie pour introduire un certain nombre de réformes, et, s'agissant de Cisneros, pour les financer. Luschner, avec lequel il était déjà en relations à Barcelone, abandonne donc pour un temps la clientèle et le marché du grand port catalan, pour venir à une quarantaine de kilomètres, en pleine montagne, répondre aux désidérata de l’abbé.
Nous savons le rôle des lettres d’Indulgences pour permettre à Gutenberg à la fois de définitivement mettre au point sa technique, mais aussi de se financer: ces petites pièces (un simple placard) peuvent être réalisées très rapidement, elles ne demandent pas (hors la fourniture du parchemin ou du papier) un investissement très lourd, elles sont produites en nombre et leur débit est assuré, puisqu’il s’agit de commandes de tel ou tel prélat.

À ce propos, les chiffres cités par Elisabeth Eisenstein au sujet de Montserrat ne peuvent qu’étonner par leur importance: en 1499-1500, Luschner imprimerait à Montserrat plus de 140 000 exemplaires de ce type (l’ISTC signale six éditions d’Indulgences produites au monastère avant le 1er janvier 1501). Des chiffres étonnants, qui donnent une idée de l’ampleur des opérations à conduire (on imagine les problèmes liés à la fourniture du papier, dans une maison isolée et très difficile d’accès); des chiffres qui permettent aussi de prendre la mesure d’un phénomène que Luther, une quinzaine d’années plus tard, assimilera à un véritable trafic… 
Aujourd’hui, il reste peu de choses des anciens bâtiments de Montserrat, et l’affluence sur le site ne donne pas vraiment l’idée d’être retiré du monde… Mais le cadre de la montagne est réellement exceptionnel, et une brève excursion jusqu’à l’un des multiples petits ermitages qui la parsèment permet de renouer avec le sentiment des anciens anachorètes à la recherche d’un «désert» qui les rapprocherait de Dieu.

mardi 25 août 2015

Barcelone, terre de frontière

En visitant Barcelone, nous pensons aux lignes de fracture chères aux géomorphologues: ces lignes le plus souvent invisibles, mais qui sont celles où les plaques tectoniques se rencontrent, et dans la proximité desquelles se produisent, encore aujourd’hui, les phénomènes volcaniques et les tremblements de terre dont certaines régions sont coutumières. Le concept est-il transposable en histoire, dès lors que nous explorons la succession des siècles? Nous aurions tendance à répondre «oui», mais en ajoutant immédiatement un codicille selon lequel, si lignes de fracture il y a, elles doivent être contextualisées: autrement dit une ligne de fracture pourra être observée dans un certain contexte et à une certaine époque, qui aura disparu quand les conditions d’observation auront elles-mêmes changées. À l’intérieur du royaume de France, et de la France contemporaine, combien de frontières, matérialisées par la présence de fortifications parfois impressionnantes (comme dans notre paisible Touraine, sur les frontières du duché d'Anjou), ou dont le souvenir perdure à travers la géographie institutionnelle (notamment la géographie ecclésiastique), et qui sont aujourd'hui bien éloignées d’une quelconque frontière au sens géographique usuel du terme?
À Barcelone, nous sommes pourtant sur une double frontière, dont la visite du remarquable Musée d’histoire de la ville (MUHBA) permet de se faire une idée: frontière de l'acculturation (la ville fonctionne selon des modalités économiques, sociales, culturelles et autres très différentes de son plat pays), et frontière à proprement parler politique. Nous ajouterons qu’il est d’autant plus intéressant de suivre ces phénomènes, qu’ils s’accompagnent de changements parallèles dans les modalités et dans les pratiques de l’écriture.

Le site de Barcelone a d’abord été occupé par les Ibères, un peuple alphabétisé dont l’écriture combine signes syllabiques et signes alphabétiques (Ve s. av. J.-C.): cette  écriture serait dérivée d'un alphabet de la Méditerranée orientale, soit le phénicien, soit le grec. Apparue au Ve siècle, elle cède la place à l'écriture latine au Ier siècle avant notre ère.
Graffiti ibère, sur un fragment de vase du IIe siècle av. J-C. (on distingue un nom propre: UATINAR). (Coll. MUHBA)
Les Romains, qui succèdent aux Ibères au IIIe siècle avant notre ère, importent toutes sortes de pratiques d’écriture et de lecture, que nous reconstituons en partie par l’archéologie. Plus que par les témoignages nombreux relatifs à la vie quotidiennes, nous sommes frappés par le regard à la fois triste et détaché de ce Barcelonais du Bas-Empire qui semble nous dévisager par delà le silence des siècles (même impression que devant certains portraits du Fayoum).
Scène de chasse, IVe s. (détail. Coll MUHBA)
Le christianisme s’implante à Barcino (Barcelone) au début du IVe siècle de notre ère, et son souvenir perdure à travers la présence de saint Cucufat, martyr originaire d’Afrique du Nord exécuté en 304. Une dizaine d’années plus tard, et le christianisme devient religion d’État (313): une tombe chrétienne du Ve siècle nous fait sentir la tristesse, en même temps que la confiance, de parents frappés par la disparition de leur fils âgé seulement de trois ans mais dont ils recommandent l'âme à Dieu…
Hic requiescit Magnus puer fidelis in pace qui vixit anni III (coll. MUHBA)
Peu à peu, alors que la domination de Rome se fait plus incertaine, le pouvoir de l’évêque tend à s’imposer dans la ville. Le prélat est établi dans son palais, à proximité de la cathédrale et du baptistère, dont une inscription du VIe siècle témoigne de l’implantation des formules chrétiennes. 
O IUBET RENUNCIARE [IN]IMCUM DOMINI (inscription du VIe s., baptistère de Barcelone. Coll. MUHBA)
Après la chute de l’Empire romain, Barcelone passe sous la domination des Wisigoths, mais ceux-ci  ne représentent jamais qu’une minorité romanisée de la population. Au VIIIe siècle, ce sont les Arabes qui entrent en scène, mais ils ne restent qu’un siècle à peine sur le site de Barcelone: avec la reconquête carolingienne, le fleuve Llobregat marque pour plusieurs siècles la frontière entre deux mondes, et le comté de Barcelone est réellement un territoire de marche frontalière.
Inscription arabe (coll. MUHBA)
La marche d’Espagne est organisée par Charlemagne au début du IXe siècle, avec les deux acteurs-cléfs de l’administration carolingienne, celui du comte (comes), représentant l’empereur, et celui de l’évêque, pasteur de la communauté chrétienne. On connaît la suite: avec l’affaissement du pouvoir impérial, les comtes de Barcelone se constituent en dynastie de souverains autonomes, tandis que leur alliance avec la dynastie royale d’Aragon prélude paradoxalement à un certain effacement du comté sur le plan politique (sous Raymond Bérenger IV, 1131-1162).
Mais, dans l’intervalle, un nouveau pouvoir émerge et s’impose: celui des grandes dynasties bourgeoises, dont la fortune est liée à l’activité du port et au grand négoce, et qui obtiennent en 1284 le privilège de pouvoir pratiquement gérer leur ville de manière autonome. La fortune de Barcelone se jouera désormais du côté de la mer… jusqu’à la rencontre de Christophe Colomb et des rois catholiques, précisément à Barcelone, en 1493. L’avenir se tourne désormais, pour un temps, du côté de l’Atlantique, tandis que l’union de la Castille et de l’Aragon repousse la Catalogne et sa capitale de Barcelone à un rôle politique plus secondaire. Pour autant, la frontière perdure toujours, et les prochaines élections législatives espagnoles auront aussi, en Catalogne, la valeur d’un test sur le choix éventuel de l’indépendance….

La catégorie de la frontière est bien évidemment l'une de celles qui s'articulent le plus étroitement avec la catégorie des transferts.