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lundi 17 août 2015

Une excursion à Ségovie

Ségovie, ville moyenne de l’Espagne contemporaine, a pourtant joué un rôle majeur du point de vue de l’histoire du livre. Au pied de la Sierra de Guadarrama, un éperon rocheux très étroit se dresse au confluent de l’Eresma et du Clamores, et une fortification est établie déjà par les Celtibères sur ce site facilement défendable et disposant de ressources en eau. Cette position du futur Alcázar, à l’extrémité de la vieille ville, est particulièrement spectaculaire (cliché 1). La première cathédrale avait été élevée face à lui, avant qu’elle ne soit abandonnée à la suite des troubles du début du XVIe siècle. L’emplacement est aujourd’hui occupé par un jardin public.
Les Romains, qui se sont emparés de la péninsule Ibérique à la suite des guerres puniques, font de Ségovie une des villes importantes de la province d’Espagne citérieure. Le célèbre aqueduc donne une idée des travaux colossaux entrepris par eux non seulement pour des nécessités pratiques, mais aussi pour mettre en scène le nouvel ordre politique. Un fragment de près de 800m en subsiste, remarquablement conservé, à l’entrée même de la vieille ville, et l’aqueduc se continue sous terre sur toute la longueur de celle-ci.
Aux Romains succèdent les Wisigoths, puis les Arabes, mais Ségovie ne conserve que peu de vestiges visibles de ces époques. Le site est reconquis par Alphonse VI «le Brave» à la fin du XIe siècle. La cour de Castille reste longtemps ambulante, mais à côté de Valladolid, Ségovie s’impose dès lors peu à peu comme une des résidences favorites des rois. Jean II († 1454) fera profondément transformer l’Alcázar, sur le modèle d’une résidence royale. Les difficultés dynastiques s’accumulent pourtant sur la tête de son successeur, Henri IV, de plus en plus contesté: sa demi-sœur, la future Isabelle de Castille, a épousé à Valladolid son cousin, Ferdinand d’Aragon (1469), et le nouveau pape, Sixte IV, donne son approbation au mariage. Après la mort du roi (1474), c’est à l’Alcázar de Ségovie qu’Isabelle sera proclamée reine de Castille.
Ancien étudiant en droit à Salamanque, Juan Arias Dávila est d’abord l’administrateur du studium generale de Ségovie, avant d’être nommé évêque de la ville en 1466. Ce juriste et théologien est un aussi un humaniste, qui souhaite engager un processus de profondes réformes dans son diocèse. Nous le retrouvons, en 1470, à Rome, en même temps que le doyen du chapitre cathédral de Ségovie, Juan López. Pour ce dernier, il s’agit d’obtenir des indulgences plénières en vue du financement de la nouvelle cathédrale, mais il a aussi pu être en charge d’une autre mission, peut-être à la demande du prieur du monastère dominicain de Sainte-Croix de Ségovie (la première maison dominicaine dans la péninsule), Tomás de Torquemada lui-même: s’informer sur l’art nouveau de la typographie, avec l’objectif éventuel de l’établir dans la péninsule ibérique.
On sait en effet que les premiers typographes, tous venus d’Allemagne, sont installés en Italie au plus tard depuis 1464, d’abord à Subiaco (dont le cardinal Juan de Torquemada, l’oncle de Tomás, était précisément abbé), puis à Rome. Le cardinal est une personnalité très intéressé par l’art nouveau de la typographie, et le premier auteur contemporain à voir imprimer ses propres écrits (Meditationes vitae Christi, 1467). Or, du 1er au 10 juin 1472, un synode diocésain se tient dans l’église Ste-Marie d’Aguilafuente, une bourgade à une quarantaine de kilomètres au nord de Ségovie. Pour Dávila, il s’agit de mettre en œuvre un ensemble de réformes concernant aussi bien le clergé que les laïcs, et une grande attention est donnée à la publicité des décisions prises. Le premier livre imprimé en Espagne que nous conservions est précisément constitué par le Synodal d’Aguilafuente, qui donne le détail de celles-ci (cliché 2: fac-similé)
Ce travail de commande a été effectué par un technicien allemand, Juan (Johann) Párix, qui indique lui-même dans ses colophons être originaire de Heidelberg. Párix a peut-être appris l’imprimerie à Mayence, voire à Strasbourg ou encore à Bâle, mais il vient certainement de Rome lorsqu’il arrive à Ségovie –comme le suggèrent un certain nombre de caractéristiques formelles du Synodal. Il aurait travaillé dans l’un des premiers ateliers typographiques romains, et il est possible qu’il se soit établi, à Ségovie, dans la maison que la tradition désigne comme la «maison de l’imprimeur», à l’entrée de l’actuelle rue Velarde, face à l’Acázar et à la cathédrale (cliché 3).
Pourquoi Ségovie, et non pas une des grandes villes de la côte méditerranéenne, comme Valence ou Barcelone? D’une part, il s’agit pour l’imprimeur de répondre à une commande, et, d’autre part, Ségovie est alors une ville riche, un centre politique majeur et le siège d’un studium generale important assurant la propédeutique aux études supérieures. Párix réalise au moins huit, peut-être neuf, éditions à Ségovie (d’après l’ISTC), avant d’abandonner la ville en 1474-1475. Nous le retrouvons bientôt comme le prototypographe de Toulouse, où il continuera à travailler, publiant notamment des titres en espagnol ou d’auteurs espagnols. Il décède à Toulouse en 1502. Il est possible qu'il ait dû quitter la péninsule après avoir imprimé le De confessione de Pedro de Osma, titre condamné par l’Inquisition à Saragosse en 1478, et à nouveau condamné en 1479.
La richissime bibliothèque de la cathédrale de Ségovie conserve toujours, aujourd’hui, un certain nombre de livres légués par l’évêque Dávila, outre le seul exemplaire connu du célébrissime Synodal, le manuscrit du Codex canonum ayant apparemment servi pour le travail d’impression, et cinq autres exemplaires des éditions anciennes du prototypographe. Pratiquement tous les exemplaires incunables attribués à l’atelier de Párix à Ségovie et aujourd’hui conservés se trouvent dans les bibliothèques espagnoles, celle de la cathédrale de Ségovie au premier chef. 
Voici en définitive une excursion qui nous aura fait retrouver presque à l’improviste un certain nombre de thèmes majeurs: celui des transferts, d'abord, avec cet exemple qui nous conduit d’Allemagne en Italie, puis d’Italie en Espagne, et finalement en France –nous avons présenté ailleurs le rôle de la mer Tyrrhénienne dans les premiers développements de l’imprimerie. Les thèmes aussi des réseaux, par lesquels s’opèrent précisément les transferts, et de l’innovation. Nous ne croyons en revanche pas une seconde, s'agissant de cet exemple, à la pertinence de la problématique opposant centre et périphérie: Ségovie est certes une ville périphérique par rapport à la vallée du Rhin, et elle est une ville d’importance secondaire par rapport à d'autres grandes villes européennes ; elle n’en est pas moins la première ville d’Espagne où l’on ait imprimé, précisément parce que, à ce niveau, ce sont certains facteurs spécifiques qui jouent le rôle principal –ceux que nous avons essayé de présenter dans le billet d’aujourd’hui. Enfin, au passage, le dossier Párix permet de souligner un point souvent négligé, et qui concerne le rôle essentiel de Rome dans la première diffusion de l'art nouveau de la typographie.

Aimé Lambert, « Jean Parix. Imprimeur en Espagne (1472?-1478?), puis à Toulouse », dans Annales du Midi, t. 43, n° 172, 1931, p. 377-391.
Fermín De Los Reyes Gómez, « Segovia y los orígenes de la imprenta española », dans Revista General de Información y Documentación, vol. XV, n° 1, 2005, p. 123-148 (et les autres travaux de cet auteur).
À Toulouse, Parix a aussi travaillé sur un autre dossier emblématique des transferts, dossier que nous avons déjà évoqué, à savoir celui de la Mélusine traduite de français en castillan: voir à ce sujet Laura Baquedano, « Le pouvoir du livre : stratégies des imprimeurs dans les seuils de l'Historia de la linda Melosina (1489) », dans Cahiers d’études hispaniques médiévales, 2012, n° 35, p. 233-242.

dimanche 8 juillet 2012

... Toujours les émigrés

Les premières décennies suivant l’apparition de la typographie en caractères mobiles constituent un moment très propice pour l’étude des migrations professionnelles «internationales» qui ont alors marqué le «petit monde du livre». En deux générations en effet, l’art nouveau apparu dans les années 1450 sur le Rhin «conquiert le monde» (H.-J. Martin), même si le réseau des villes européennes abritant des ateliers se rétracte au tournant du XVe au XVIe siècle. Si les typographes allemands occupent bien évidemment une place clé dans cette diffusion, et cela à travers toute l’Europe, les logiques de l’émigration suivent pourtant une conjoncture plus complexe, articulée en trois temps.
1- Le premier modèle est celui du secret: la mise au point de la technique typographique nécessite du temps et des investissements très lourds, de sorte que capitalistes et inventeurs sont attentifs à préserver le secret d’un procédé dont ils s’emploient à conserver l’exclusivité.
Mais la contestation autour du siège archiépiscopal de Mayence débouche sur le siège et sur la prise et le sac de la ville par les troupes d’Adolphe de Nassau (28 octobre 1462), à la suite de quoi les compagnons ayant jusque- là travaillé pour Gutenberg et ses anciens associés prennent la route pour progressivement s’établir dans d’autres centres –au premier chef les villes de la région rhénane (Cologne), d’Allemagne méridionale (Bamberg, et surtout Augsbourg et Nuremberg), et Bâle. À Venise, nous retrouvons alors Johann et Wendelin von Speier (de Spire), et il est possible qu’un jeune tourangeau, en la personne de Nicolas Jenson, ait lui aussi fréquenté l’atelier de Gutenberg, avant de s’établir moins de dix ans plus tard comme l’un des premiers typographes de la Sérénissime, en association avec des Allemands.
2- Dans un second temps, les ateliers créés dans un certain nombre de villes dans la décennie 1460 attirent à leur tour des compagnons imprimeurs, lesquels poursuivent le cas échéant leur route pour s’installer à l’étranger. Pour la première fois, des presses sont établies hors d’Allemagne, en Italie en 1465-1467, et ce sont des techniciens allemands qui les font «gémir».
La ville de Bâle, où les presses apparaissent vers 1468, fonctionne comme un pôle de redistribution non seulement des hommes et des savoirs techniques, mais aussi des modèles iconographiques et typographiques, et des capitaux: Bernhard Rihel (Richel) vient d’Ehrenweiler, il est un probable ancien compagnon de Gutenberg, et son atelier s’impose comme un point de passage pour nombre de pérégrins. En 1470, les typographes qui montent la première presse parisienne, dans l’enclos de la Sorbonne, ont été recrutés à Bâle, et Bâle occupe toujours une position clé dans les développements de l’imprimerie à Lyon, troisième ville de production de livres en Europe à la fin du XVe siècle.
3- Mais la dernière décennie du XVe et le début du XVIe siècle voit la branche de la «librairie» intégrer progressivement une conjoncture nouvelle, marquée par la rationalisation: après la crise de surproduction de la décennie 1470 et l’«invention du livre imprimé», la branche est soumise à un processus accentué de concentration, avec la domination d’un certain nombre de pôles majeurs de production, la montée en puissance d’ateliers plus importants et, parallèlement, la disparition de nombreux centres secondaires. Dans l’équilibre interne de la branche, ce sont désormais les grands entrepreneurs et les capitalistes qui occupent l’avant-scène –certains ne sont même plus imprimeurs.
On connaît les démêlés de Gutenberg avec la famille Fust qui le finance, mais nombre d’ateliers n’ont pu s’établir et fonctionner que grâce aux investissements de familles de négociants-banquiers comme celle des Buyer à Lyon. À la fin du siècle, on devine le rôle de puissants groupements d’intérêts, organisés en réseaux et soutenant le développement de la branche. C’est le cas à Venise comme à Bâle, où la famille Amerbach, à la tête d’une des principales entreprises, contrôle un réseau qui s’étend à Paris et à Lyon, et qui finance les premières presses de Dole et de Dijon.
La statistique de la production lyonnaise permet de prendre la mesure du phénomène: les émigrés d’origine allemande donnent 44% des titres publiés dans ville jusqu’en 1501 (soit 638 titres), mais le déséquilibre interne s’accroît. Les deux premiers ateliers, ceux de Johann Syber (de Nördlingen) et de Matthias Husz (de Bottwar), assurent 43% de la production «allemande» de Lyon, quand les huit ateliers les moins importants n’en regroupent plus que quelque 12%.
Il est particulièrement intéressant d’observer que ces émigrés jouent aussi le rôle d’initiateurs dans le cadre de leurs cultures d’accueil: on sait que Neumeister, originaire de Treysa, donne à Foligno la première édition de la Divine comédie en italien (1472: cf. deux clichés. Voir notamment le colophon du cliché 2), tandis que Steinschaber, qui vient de Schweinfurth, est le premier à publier un ancien «roman» en langue française, en l’espèce du Mélusine de 1474. Il continuera dans cette voie, qui démontre, s'il en était besoin, combien transfert et appropriation sont, en définitive, des concepts proches l'un de l'autre.

Philippe Niéto, «Géographie des impressions européennes du XVe siècle», dans Le Berceau du livre: autour des incunables. Mélanges offerts au Professeur Pierre Aquilon par ses collègues, ses élèves et ses amis, dir. Frédéric Barbier, Bordeaux, Sté des Bibliophiles de Guyenne; Genève, Droz, 2004, p. 125-174, notamment la carte n° 10. On pourra consulter, dans le même ouvrage, l’article de Lotte Hellinga, «Nicolas Jenson et les débuts de l’imprimerie à Mayence», p. 25-53.
Jeanne Veyrin-Forrer, «Les premiers ateliers typographiques parisiens: quelques aspects techniques», dans Villes d’imprimerie et moulins à papier du XIVe au XVIe siècle…, Bruxelles, Crédit communal de Belgique, 1976, p. 317-335 (repris dans Jeanne Veyrin-Forrer, La Lettre et le texte, Paris, École normale supérieure de jeunes filles, 1987, p. 213-236).
Frédéric Barbier, «Aux XIIIe-XVe siècles: l’invention du marché du livre», dans Revista portuguesa de história do livro, 2006, n° 20 (Lisboa, 2007), p. 69-95.

jeudi 5 juillet 2012

Encore les émigrés...

Jean-Yves Mollier, Bruno Dubot,
Histoire de la librairie Larousse (1852-2010),
Paris, Fayard, 2012, 736 p., ill.
ISBN 978 2 213 64407 3

Table des matières
Première partie
Aux temps de Pierre Larousse et d’Augustin Boyer
Deuxième partie
La librairie Larousse au temps de l’apogée du capitalisme familial (1895-1951)
Troisième partie
De la Librairie Larousse à l’intégration dans un groupe à vocation mondiale (1952-2010) Sources, bibliographie, index nominum

Deux thèmes évoqués par de récents billets semblent être d'actualité: il s'agit, d'une part, des monographies d'entreprise (la maison Mame, sur laquelle une véritable somme vient d'être publiée); et, d'autre part, du rôle des migrants dans l'économie du livre depuis le XVe siècle. Les deux thèmes se retrouvent dans une étude récemment parue: c’est en effet à Pierre Larousse et à sa maison que Jean-Yves Mollier et Bruno Dubot ont consacré un travail probablement définitif, et leur livre éclaire non seulement une page de l’histoire de l’édition française à la période contemporaine, mais aussi certaines caractéristiques qui sont propres à Paris à la même époque.
Bornons-nous à de dernier point. Paris est une ville qui vit de l’émigration (mais nos deux auteurs ont sans doute le tort de considérer implicitement que le phénomène ne daterait que de la fin du XVIIIe siècle, et qu’il se limiterait aux migrants intérieurs):
«Trois ensembles géographiques devaient en profiter [de l’ouverture des métiers du livre à l’époque de la Révolution]: la Normandie des frères Garnier, à cause du colportage ancien; la Champagne, des Ardennes de Louis Hachette au plateau de Langres de Diderot et d’Ernest Flammarion; et la Bourgogne de Pierre Larousse, d’Eugène Renduel et d’Armand Colin. Nourrissant la capitale des richesses de la province, (…) ces remues d’hommes et de femmes n’ont cessé de faire de Paris une ville où l’on s’installe plutôt que l’on y vient au monde, dans laquelle on transporte ses espoirs et à qui on lance des défis. Chez Pierre Larousse, que ses camarade surnommeront affectueusement «le bibliothécaire», il y aura de cela dans les années 1840…» (p. 22).
Rien ne prédisposait en effet, dans son bourg natal de Toucy, le jeune Pierre Larousse à une carrière dans la «librairie», mais son itinéraire illustre, au tout début de la monarchie de Juillet, le modèle de la réussite méritocratique à la française. Soutenu par l’instituteur en poste à l’école primaire de la localité, Larousse passe en effet le concours de l’École normale d’instituteurs de Versailles, où il décroche une des quatre bourses créées par le département de l’Yonne et où il entre à dix-sept ans, en 1834. Le voici nommé à Toucy, quatre ans plus tard.
Il n’y restera que peu de temps: le cadre d’action de l’instituteur d’une grosse bourgade comme la sienne est trop étroit à ses yeux, et Larousse est bientôt de retour à Paris, où il est auditeur régulier de nombre de cours et conférences, lecteur assidu des principales bibliothèques publiques et, pour finir, répétiteur dans une institution du quartier du Marais, sur la rive droite.
C’est dans les années qui suivront qu’il commence à rédiger des manuels scolaires, avant de se lancer, en 1852, dans l’édition proprement dite, en grande partie pour ne pas céder à un éditeur extérieur les droits sur ses livres. La maison est d’abord établie boulevard Beaumarchais (1851), mais la clientèle visée est celle des enseignants de sorte que, bientôt, la librairie se déplace dans le quartier Latin, rue Pierre Sarrazin, où elle voisine… avec la Librairie Hachette. La célèbre marque de Larousse, avec sa figure féminine, symbolise avec bonheur cette conception du média imprimé comme servant avant tout à diffuser des connaissances elles-mêmes articulées avec une véritable morale, voire avec un choix politique (celui du système républicain).
Nous ne pouvons qu'engager les lecteurs à découvrir la saga de la maison fondée par Pierre Larousse, dont Jean-Yves Mollier et Bruno Dubot font en même temps un exemple idéaltypique du changement de conjoncture, du capitalisme familial aux groupes protéiformes et aux conglomérats financiers dominant l'édition française contemporaine.

dimanche 1 juillet 2012

Pour une anthropologie des migrations professionnelles

Les développements de la recherche historique récente mettent l’accent sur la transdisciplinarité, et sur l’articulation étroite construite avec l’anthropologie, par le biais d’études portant sur les réseaux de parentés, sur les solidarités sociales, sur les pratiques et sur les représentations des différents groupes et, bien sûr, sur les identités collectives. L’histoire du livre n’échappe pas à la règle, et la perspective d’anthropologie apparaît par exemple dans un certain nombre d’articles du récent Dictionnaire encyclopédique du livre (sur les ouvriers typographes, sur leur argot, sur le rôle des femmes, etc.).
Cette même perspective constitue l’un des thèmes majeurs des travaux consacrés par Laurence Fontaine au colportage et aux réseaux de solidarités sous-tendant la réussite étonnante de certains de ses acteurs. L’anthropologie figure encore, même si implicitement, à l’arrière-plan de nombreuses monographies d’entreprises, qui recouvrent largement des monographies familiales. Plus rares sont les études envisageant par exemple le fonctionnement même de la «maison», imprimerie, librairie ou maison d’édition, au quotidien: un livre comme celui consacré par Thomas Keiderling aux fêtes organisées par l’éditeur Friedrich Arnold Brockhaus pour ses employés et autres, à Leipzig au XIXe siècle, reste à cet égard un cas exceptionnel.
Un domaine particulièrement important pour l’histoire du livre dans le long terme concerne les mouvements migratoires. Des compagnons de Gutenberg aux réfugiés huguenots de Francfort et surtout de Genève, puis des Pays-Bas, d’Angleterre et du Brandebourg, aux colporteurs et aux libraires des Lumières, aux inventeurs de la Révolution industrielle (rappelons que König et Bauer mettent au point la première presse mécanique à imprimer en Angleterre, et qu’Hippolyte Marinoni descend d’une famille italienne) et aux grands libraires internationaux du XIXe siècle, c’est peu de dire que cette problématique intéresse l’historien du livre. Il est d’autant plus paradoxal de constater combien, malgré la publication de monumentaux répertoires des imprimeurs et des libraires depuis le XVe siècle, le thème a pu se trouver et se trouve toujours négligé, y compris aujourd’hui, alors même que tout un courant d’études se porte sur les «transferts culturels».
On peut envisager ces migrations d’abord dans le cadre des différentes géographies politiques, et l’on sait la place tenue, en France, dans l’économie du livre par les jeunes gens «montés» de leur province à Paris durant toute l’époque moderne. Le phénomène est suffisamment fréquent pour passer au rang de cliché littéraire –il n’est que de rappeler les noms de Restif de la Bretonne, ou encore de Balzac dans ses Illusions perdues.
«Montés» de Lyon en 1691, les Anisson compteront, à Paris, parmi les principaux notables de la corporation –avec Étienne Alexandre Anisson-Duperron, guillotiné en 1794, et dernier directeur de l’Imprimerie royale sous l’Ancien Régime. Nous pourrions encore citer les Debure, qui viennent de Guise, en Thiérache, mais l’exemple le plus exceptionnel est sans doute donné, pour le XVIIIe siècle, par le Lillois Charles-Joseph Panckoucke (1736-1798). Panckoucke commence sa carrière dans sa ville natale, avant de venir à Paris en 1762 et de s’y imposer comme le libraire des «philosophes» et comme un éditeur de haut vol, qu’il s’agisse des périodiques (Gazette de France, Journal de Genève, Mercure, Moniteur…) ou des collections monumentales (réédition de l’Encyclopédie et de l’Histoire naturelle de Buffon, lancement de l’Encyclopédie méthodique, des Œuvres de Voltaire, etc.).
Le phénomène migratoire semble s’accentuer au lendemain de la Révolution et au XIXe siècle : Hector Bossange, Louis Hachette, Calmann et Michel Lévy, Auguste et Hippolyte Garnier, tous viennent de province et tous comptent parmi les principaux éditeurs industriels. Flammarion et son commis Albin Michel, lui-même futur éditeur, sont originaires de Haute-Marne, tandis qu’Armand Colin est le fils d’un libraire de Tonnerre et que Pierre Larousse, autre bourguignon, est né à Toucy (Yonne) en 1817… Même s’il croisera la route d’autres émigrés et d’autres traditions professionnelles et savantes, Honoré Champion (1846-1913) s’inscrit dans cette même logique, lui qui descend d’une famille venue de Bourgogne et qui n’a pratiquement aucune fortune, mais qui réussira dans un des secteurs d’activité les plus difficiles, celui de la librairie savante (cf. ci-joint: le monument funéraire d'Honoré Champion au cimetière du Montparnasse à Paris. Cliché FB).
Pourtant, Honoré Champion s’y montre aussi le dépositaire attitré des pratiques de travail importées en France par d’autres émigrés, ceux-là d’origines alsaciennes ou allemandes: Treuttel et Würtz, leur élève et successeur le Nurembergeois Friedrich Klincksieck, ou encore Techener, sans oublier Frankh et Vieweg. Le rôle des migrants étrangers fera l’objet d’un prochain billet.
L’anthropologie culturelle est donc au cœur d’une étude de fond, toujours attendue, sur les groupes de migrants dans le secteur de la «librairie» à l’époque moderne et contemporaine. L’enquête systématique nous éclairerait non seulement sur les pratiques professionnelles, sur le devenir des entreprises, et sur la sociologie familiale, mais aussi sur des phénomènes plus profonds, et qui concernent notamment les sensibilités religieuses et les préférences politiques. Elle s’inscrit parfaitement dans les problématiques des études transnationales si fort à la mode aujourd’hui.

Laurence Fontaine, Histoire du colportage en Europe, XVe-XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1993 («L’Évolution de l’humanité»).
Thomas Keiderling, Betriebsfeiern bei F. A. Brockhaus. Wirtschaftliche festkultur im 19. und frühen 20. Jahrhundert, Beucha, Sax-Verlag, 2001.
Renato Pasta, «Hommes du livre et diffusion du livre français à Florence au XVIIIe siècle», dans L'Europe et le livre. Réseaux et pratiques du négoce de librairie, XVIe-XIXe siècle(s), dir. Frédéric Barbier [et al.], Paris, Klincksieck, 1996, p. 99-135.
Éric Le Ray, Marinoni, le fondateur de la presse moderne (1823-1904), Paris, L’Harmattan, 2009 («Graveurs de mémoire»).
Frédéric Barbier, «Pour une anthropologie culturelle des libraires: note sur la librairie savante à Paris au XIXe siècle», dans Histoire et civilisation du livre, 2009, 5, p. 101-120. Id., «Émigrations et transferts culturels: les typographes allemands en France au XVe siècle», à paraître dans les Comptes rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles lettres.

mercredi 23 mars 2011

Émigration et transferts culturels

C'est peu de dire qu'aujourd'hui, la problématique de l'immigration est à l'ordre du jour dans la discussion politique. Pourtant, elle n'est évidemment pas récente, et elle joue un grand rôle, par exemple, dans le domaine de l'histoire du livre.
Les contemporains de Gutenberg ont très tôt été frappés par le rôle joué, dans le processus d’innovation, par les techniciens et autres praticiens des pays allemands, à commencer par Gutenberg lui-même: l’exemple des typographes d’origine allemande ayant travaillé en France au XVe et au début du XVIe siècle est à cet égard très révélateur. Même si Henri-Jean Martin intitule « L’heure de l’Allemagne » le chapitre de son classique
Histoire et pouvoirs de l’écrit (Paris, Perrin, 1988) dans lequel il présente les débuts de l’imprimerie, le sujet des « imprimeurs allemands », que l’on aurait pu croire largement traité étant donnée l’ampleur de la bibliographie sur l’histoire des origines et des premiers temps de l’imprimerie, de L’Apparition du livre (1958) à la récente étude sur L’Europe de Gutenberg (2006), a en réalité été négligé, sinon oublié, par la recherche. Nouvel épisode vérifiant l'adage paradoxal selon lequel ce qui est trop célèbre n'est pas connu.
La question de l'émigration allemande, qui s'intègre pleinement dans la recherche actuelle concernant les "transferts culturels" (ce dernier terme étant bien entendu à prendre au sens large), se déploie dans le cadre d’une problématique triple :
1) Il s’agit d’abord de l’histoire des techniques et de l’innovation, un secteur toujours marqué par un certain déficit dans l’historiographie française : malgré les recherches de Bertrand Gille et de François Caron (pour la période contemporaine), on ne peut que regretter l’absence de travaux récents sur l’histoire technique de la typographie, le titre récent le plus important étant probablement constitué par le catalogue de l’exposition du CNAM et par les Actes du colloque de Lyon (cf. infra bibliographie).
2) Le second thème concerne la typologie et le développement des transferts  entre les pôles initiateurs, en l’occurrence la vallée du Rhin moyen, et les pôles de diffusion, en Allemagne d’abord, puis en Italie, en France et progressivement dans la plus grande partie de l’Europe: nous assistons à la mise en place d'une structure complexe en réseau, avec des points initiaux et des nœuds secondaires de relais et de redistribution.
3) Enfin, c’est toute  la problématique des migrations qui doit être prise en compte : l’imprimerie est une invention allemande, les premiers typographes à travers toute l’Europe sont des Allemands, mais le phénomène de ces migrations spécialisées n’a à ce jour pas été envisagé en tant que tel par la recherche, notamment d'un point de vue anthropologique, sinon à l'aune de travaux relativement anciens. La typologie de l'émigration amène bien évidemment à distinguer les ouvriers typographes, les maîtres imprimeurs et, de plus en plus, les libraires et les investisseurs qui agissent en arrière-plan - et le glissement de l'un à l'autre recouvre pour partie l'évolution de la conjoncture.
Le mouvement d'ouverture qui caractérisait la première époque (en 1470, les premiers typographes parisiens sont des allemands) s'inverse pourtant avec la montée des luttes religieuses, la date de 1534 (avec l'affaire des Placards) marquant un moment fort d'infléchissement. Sébastien Gryphe, auquel un livre vient d'être récemment consacré, est peut-être l'un des derniers exemples de l'émigration "réussie" vers le royaume. Bientôt, ce ne sont plus les émigrés qui viennent s'établir et exercer à Paris, à Lyon et dans d'autres villes, mais les professionnels français les plus en vue qui cherchent un abri dans les nouveaux "refuges" de Bâle et, surtout, de Genève.
Tels sont les thématique principales qui seront envisagées dans la conférence de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le 25 mars prochain.
Bibliogr.: Les 3 [trois] révolutions du livre [catalogue de l’exposition du CNAM], Paris, Imprimerie nationale, Musée des arts et métiers, 2002 (Comité scientif. présidé par Frédéric Barbier). Les Trois révolutions du livre : actes du colloque international de Lyon/Villeurbanne (1998), dir. Frédéric Barbier, Genève, Droz, 2001, 343 p. (RFHL, 106-109, 2000). 
Sur l'émigration allemande, voir notamment les travaux de J. Mathorez, « La pénétration des Allemands en France sous l’Ancien Régime », dans Revue des études historiques, 1916, référence, et, du même auteur, Les Étrangers en France sous l’Ancien Régime. Histoire de la formation de la population française, Paris, Champion, 1919-1921, 2 vol.

Illustr.:
Explicit du premier livre imprimé en France par les typographes allemands du Cloître Saint-Benoît: Gasparinus Barzizius. Epistolæ, Éd. Johannes Heynlin, de Lapide, Paris, Ulrich Gering, Martin Crantz et Michæl Friburger [été ou automne 1470].
Ut sol lumen sic doctrinam fundis in orbem / Musarum nutrix, regia Parisius/
Nunc prope divinam tu quam Germania novit /Artem scribendi suscipe pro merita./ Primos ecce libros quos haec industria finxit / Francorum in terris, aedibusque tuis !/ Michael, Udalricus Martinusque magistri /Hos impresserunt ac facient alios.
Traduction par Anatole Claudin : « De même que le soleil répand partout la lumière, ainsi Paris, capitale du royaume et nourricière des Muses, tu verses la science sur le monde. Reçois donc en récompense cet art d’écrire presque divin qu’inventa l’Allemagne. Voici les premiers livres produits par cette industrie sur la terre de France et dans tes propres murs. Les maîtres Michel, Ulrich et Martin les ont imprimés et ils en feront d’autres ».

dimanche 20 mars 2011

À Genève et à Paris, deux conférences d'histoire du livre

Université de Genève, Unité d'histoire moderne
lundi 21 mars 2011
Conférence de M. Frédéric BARBIER, 
directeur de recherche au CNRS
directeur d'études à l'École pratique des hautes études

La prochaine réunion du Groupe d'Études aura lieu le lundi 21 mars 2011 à 20h00 à la salle B112, Uni Bastions. À cette occasion, M. Frédéric BARBIER (Directeur de recherche CNRS (IHMC/ENS Ulm) donnera une conférence intitulée

Le voyage pittoresque de la Grèce du comte de Choiseul-Gouffier

La séance est ouverte à tous ceux que le sujet intéresse.



Institut de France
Séances publiques en Grande salle des séances

vendredi 25 mars 2011
au cours de la séance publique,
communication de M. Frédéric BARBIER,
sous le patronage de M. Yves-Marie BERCÉ,
sur 
Les typographes allemands et les débuts de l’imprimerie
en France au XVe siècle

Institut de France - 23, Quai de Conti - Paris 6e

samedi 26 février 2011

Conférence d'histoire du livre

Ecole pratique des Hautes Etudes
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 28 février 2011
16h-18h
À propos des transferts culturels:
les typographes allemands et les débuts de l’imprimerie
en France au XVe siècle

par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 123).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2010-2011.

Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur ce blog).
Consultez aussi l'index matières du blog.