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mardi 29 mars 2016

Histoire du livre: le dossier Nicolas de Cues

Nous ne connaissons que très peu de bibliothèques privées des XVe et XVIe siècles qui soient pratiquement conservées en l’état aujourd’hui. À côté de celle de Beatus Rhenanus, aujourd’hui à la Bibliothèque humaniste de Sélestat (mais le bâtiment a disparu), la plus célèbre est la bibliothèque du cardinal Nicolas de Cues, dans sa petite ville natale de Kues (auj. Bernkastel-Kues), sur la Moselle en aval de Trèves.
Né en 1401, Nicolas est le fils d’un négociant et propriétaire de vignobles, Henne (Johann) Kribs, et de sa femme, née Catharina Römer. Ses parents jouissent d'une aisance certaine et sont visiblement attentifs à ce qu’il reçoive une instruction susceptible de l’aider à faire carrière, puisque, après qu’il ait probablement fréquenté l’école latine locale, nous le retrouvons à Deventer, chez les Frères de la Vie Commune, puis à l’université de Heidelberg, où il suit la formation des Arts libéraux, propédeutique aux études supérieures.
Pierre tombale de Clara Kribs, sœur de Nicolas de Cues, † 1473, à Kues (détail)
Une carrière dans l’Église ou dans la haute administration suppose d’être formé en droit, et le jeune homme décide pour ce faire de venir à l’université de Padoue. La découverte de l’Italie est décisive, puisque non seulement il soutient le doctorat en décret (droit canon) (1423), mais il se forme aussi en mathématiques et en astronomie. Il achèvera sa formation par la théologie et la philosophie, à Cologne. Il en profite chaque fois pour écumer les bibliothèques, et sera l’inventeur, à Cologne, du Codex Carolinus du IXe siècle.
À son retour sur la Moselle, il n’a aucune peine à trouver un poste dans l’administration de l’archevêque-électeur de Trèves. Animé par une profonde piété, il souhaite rester dans ce cadre, et refuse à deux reprises l’appel de l’université de Louvain à prendre dans ses murs un poste de professeur.
La carrière de celui que l’on désigne désormais par son lieu de naissance, Nicolas de Cues, est infléchie de manière décisive lorsqu’il est envoyé pour participer au concile de Bâle à partir de 1432, puis qu'il suit le concile à Ferrare en 1437. Cet homme encore relativement jeune, très brillant et d’une profonde piété, est un partisan de la réforme de l’Église, et à ce titre de la supériorité conciliaire (mais en accord avec le pape). Devenu un proche du pape, il poursuivra dès lors une carrière épuisante de prélat et de diplomate voyageant dans une grande partie de l’Europe occidentale, et jusqu’à Constantinople. Fait cardinal au titre de Saint-Pierre aux Liens (1448), puis nommé évêque de Brixen / Bressanone, au Tyrol (Tyrol du sud) (1450), il s’efforce très activement de réformer son diocèse, mais ne pourra en définitive pas se maintenir face à son chapitre, et face l’archiduc Sigismond de Habsbourg. Il décède en 1464 à Todi.
Hôpital Saint-Nicolas à Kues, sur la Moselle
On sait que le cardinal s’est intéressé à l’art nouveau de la typographie, auquel il a très probablement fait appel pour la commande d’une lettre d’indulgences destinée à son diocèse (1452). Mais surtout, sa vie durant, ce prélat sans grande fortune personnelle consacrera une partie importante de ses revenus à des achats d’instruments scientifiques, souvent commandés à des artisans de Nuremberg, et à des achats de livres. Son projet de cœur est celui d’instituer dans sa ville natale une fondation, aussi richement dotée qu'il le pourra, pour accueillir un certain nombre de vieillards nécessiteux: l’acte de fondation de l’Hôpital Saint-Laurent date de 1458 et, à la mort du cardinal, ses instruments et sa bibliothèque lui sont légués et disposés dans une salle près de la chapelle. Lui-même n’a pas donné d’indications sur l’utilisation possible de sa bibliothèque: Suos autem libros omnes dedit et legavit dicto ejus hospitali volens illas [sic] ibidem adduci et reponi.
Les quelque 270 volumes de Nicolas de Cues représentent une collection remarquable par son importance, mais ce sont essentiellement des manuscrits, réalisés souvent sur une commande du cardinal, achetés par lui, ou à lui donnés (il achète 16 manuscrits à Nuremberg en 1444, à l’occasion d’une mission auprès du Reichstag). Le Pontificale Romanum lui a probablement été offert par le pape Nicolas V, tandis que les Œuvres de saint Ambroise portent ses armoiries. La collection possède aussi des textes de philosophie, d’astronomie, etc., outre bien évidemment les œuvres du cardinal lui-même, celles-ci parfois recopiées dans des volumes d’une forme très soignée (par ex. le De Docta ignorantia).
Nous n’y trouvons apparemment qu’un seul titre imprimé, le Catholicon peut-être imprimé par Gutenberg lui-même en 1460, dans un exemplaire sur parchemin: le Catholicon de Balbus est l’une des éditions les plus étudiées par les bibliographes, dans la mesure où il pourrait avoir été réalisé non pas par la typographie en caractères mobiles, mais par un procédé apparenté à la linotypie (en l’occurrence, l’impression par blocs de deux lignes). La plupart des exemplaires ont cependant été tirés sur papier, contre un petit nombre sur parchemin.
La Bibliotheca Cusana
Deux notes, pour conclure sur ce dossier: la carrière de Nicolas de Cues illustre parfaitement les possibilités d’ascension sociale qui sont désormais ouvertes aux jeunes gens ayant reçu une formation universitaire suffisamment poussée. Ce roturier devenu docteur en décret n’aurait pas même pu, faute de naissance, accéder au chapitre cathédral de Trèves, quand sa position de cardinal lui donne de fait le rang de prince. Pour autant, Nicolas de Cues est un esprit d’une très profonde piété: il ne fait carrière ni pour lui, ni pour sa famille, mais léguera tous ses biens à sa fondation de l’Hôpital –le souci du Jugement dernier et de la vie éternelle marque très profondément les esprits du Moyen Âge finissant, et explique en partie l'attente d'une réforme de l'Église, voire d'une réforme de la société (le frère du cardinal, Johann, est d'ailleurs lui-même curé de Saint-Michel à Bernkastel, sur l'autre rive de la Moselle). Enfin, pour cet intellectuel, sa bibliothèque compte parmi ses biens les plus précieux, et il n’hésite pas à engager des dépenses non négligeables non seulement pour l’enrichir, mais aussi, ce qui peut surprendre, pour faire le choix d’exemplaires particulièrement soignés, qui sont d’abord des manuscrits.
Les Œuvres de Nicolas de Cues sont données une première fois à Strasbourg en 1488, puis à Paris, par Lefèvre d’Étaples, en 1514 –ce qui ne saurait être un hasard. Enfin, l’Hôpital Saint-Nicolas continue toujours aujourd’hui à fonctionner dans l’esprit du fondateur, et se finance  en partie par le revenu des vignobles qui lui ont été légués. Il conserve toujours la Bibliotheca Cusana, celle-ci enrichie par les dons qu’elle a reçus au cours des siècles: Nicolas de Cues ne possédait apparemment qu'un incunable, quand la bibliothèque fondée par lui en compte aujourd'hui 132.

Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg, Paris, Belin, 2006.
Jakob Marx, Verzeichnis der Handschriften Sammlung des Hospital zu Cues bei Bernkastel a./Mosel, Trier, Sebstverlag des Hospital, 1905 (catalogue aussi les incunables).

samedi 26 mars 2016

Géographie historique et transferts culturels au Bas-Empire

La perspective historique permet de mieux comprendre la géographie qui est la nôtre aujourd’hui, et qui se trouve d’abord structurée par la mise en place des frontières. Des espaces qui avaient une unité ancienne se sont souvent trouvés dissociés –on pense par exemple aux «anciens Pays-Bas»–, d’autres ont été soumis à une conjoncture que l’instauration de nouvelles frontières a parfois très profondément infléchie. C’est peu de dire que l’histoire culturelle et l’histoire du livre en ont aussi subi les contrecoups. L’exemple de la vallée de la Moselle en donne une démonstration remarquable. Après l'échec de Varrus, Rome se préoccupe au premier chef de sa frontière à l’encontre de la Germanie, laquelle correspond de fait à une ligne de défense (le limes), suivant les deux vallées du Rhin et du Danube. La fondation de Trèves, à la fin du Ier siècle avant notre ère, répond à cette problématique: nous sommes en pays celte (les Trevires) un petit peu en retrait du limes, donc relativement à l’abri, et au croisement des deux routes essentielles de Reims au coude du Rhin (Bingen / Bingium et surtout Mayence / Mogontiacum), et de Lyon (donc de Méditerranée) à Cologne (Colonia Agrippina). 
Ces axes majeurs de la romanisation correspondent bien sûr à des axes commerciaux, auxquels sont aussi liés des processus comme la pénétration de l’écriture et de l’alphabétisation. La «stèle du cirque», au Musée archéologique de Trèves (vers 215 ap. J.-C.), illustre un thème largement repris dans les arts figuratifs jusqu’à l’époque moderne: il s’agit du lien entre le développement des affaires de finance et de négoce, et la maîtrise de technique d’écriture et de comptabilité. Un des petits côtés de la stèle présente en effet une scène fascinante, où nous voyons les employés apporter au patron ou à son intendant les rentrées d’argent résultant des activités conduites par celui-ci. Les sacs de pièces de monnaie sont déposés sur la table et le patron, registre en mains note le résultat des opérations.
On remarquera qu’il tient un codex, lequel est probablement constitué d’une série de tablettes de cire (ou de bois) réunies par un double lien et servant à prendre des notes avec un stylet. Détail intéressant, un deuxième personnage, debout, tient dans les mains un second codex: il peut s’agir d’un document sur lequel on a noté des opérations intermédiaires, ou d’une pièce tirée des archives comptables et à laquelle on souhaite se reporter. On sait que ces tablettes (caudex) existent à Rome au moins depuis la fin du Ier siècle, mais elles sont utilisés comme supports de documents n’ayant pas de valeur durable, des notes, des comptes, etc. La forme canonique du livre antique reste bien entendu, jusqu’au IVe siècle, celle du volumen, du rouleau, comme un très grand nombre de vestiges archéologiques en fait foi.
Les axes de pénétration sont donc aussi des axes de pénétration de l’écriture, de l’alphabétisation et des transferts culturels de toutes sortes. Le précédent billet présentait la stèle d’un ancien monument funéraire trouvé à Neumagen / Noviomagus, et mettant en scène des élèves avec leur maître (vers 180 ap. J.-C.). Nous sommes dans un milieu très fortuné, dans lequel un précepteur privé a été engagé pour former les trois fils de la maison. Or, on remarquera que le maître porte une barbe, ce qui laisse à penser qu’il s’agit d’un Grec que l’on a fait venir dans la capitale de l’Empire d’Occident. Sur un autre plan, ces voyageurs de Méditerranée orientale permettent aussi à une nouvelle religion de s’implanter plus rapidement, à savoir le christianisme. 
La Table de Peutinger donne le schéma des principaux axes de communication au Bas-Empire (cf supra). Vers le Rhin, la première étape est précisément Neumagen, dont nous avons dit la richesse des vestiges archéologiques. Vers le nord, la route de Trèves à Cologne ne suit pas les grands axes fluviaux –on pourrait imaginer de descendre la Moselle jusqu’à Coblence / Confluentes, et de poursuivre par le Rhin –, mais elle pique à travers une région longtemps laissée à l’écart et oubliée, celle de l’ancien massif volcanique de l’Eifel, par les villes actuelles de Bitburg, Marmagen / Marcomagus et Zülpich (fr. Tolbiac).
L’Eifel est alors profondément romanisé, et sert de grenier à blé non seulement pour les plus grandes villes, Trèves au premier chef (nous avons dit que la population de la ville romaine a peut-être culminé à 50 000 habitants), mais aussi pour les garnisons du limes. Ce sont des activités très variées (on pense par ex. à la construction du gigantesque aqueduc destiné à alimenter Cologne), des voies de communication, des postes de surveillance (Bitburg / Beda) et des relais de courrier, des bourgs actifs, de nombreuses exploitations rurales et des domaines (villae) parfois absolument somptueux (comme à Welschbillig et à Ahrweiler: cf cliché, un domaine rural du Bas-Empire). Un monde où les échanges sont constants, où l’alphabétisation n’est pas rare, et où l’on rencontrera aussi des temples et des églises, des écoles, des livres et des bibliothèques.
Bien évidemment, l’avantage qui était celui d’une position en retrait du limes devient un élément de plus en plus négatif au fur et à mesure que la frontière craque et que le pays est soumis aux vagues successives et aux destructions: les fortifications élevées au IVe siècle témoignent du danger. Après l’écroulement, les Celtes romanisés sont submergés par les Germains, qui ne connaissent pas l’écriture et qui ne sont pas christianisés. À titre d’exemple, la situation favorable d'une petite ville comme Zülpich devient un élément négatif, quand sa position sur de grandes voies de passage en fait un lieu de confrontation: c’est à Zülpich que Clovis écrase les Alamans à la fin du Ve siècle (496), dans une bataille à l’occasion de laquelle il se serait converti au christianisme. La conjoncture ne redeviendra meilleure, dans la région, qu’aux VIIIe-Xe siècles, avec le développement des missions d’évangélisation, avec la fondation de grandes maisons religieuses, et avec la mise en place de l’Empire carolingien autour d’Aix-la-Chapelle.

Billet suivant sur Trèves et sa région

Le voyageur historien remercie grandement les musées qui, comme le superbe Rheinisches Museum de Trèves, autorisent avec la plus grande libéralité de faire des clichés (tous les clichés ci-dessus, sauf celui relatif à la Table de Peutinger, ont été pris au Musée de Trèves).
Bibliographie très générale sur l'histoire du livre: Frédéric Barbier, Histoire du livre en Occident (3e édition rev., corr. et augm. de l'Histoire du livre), Paris, Armand Colin, 2012 (p. 31 et suiv.).

jeudi 14 janvier 2016

L'économie des Indulgences

Les Indulgences… Le terme est très généralement connu, mais que désigne-t-il exactement, et dans quelle mesure les Indulgences intéressent-elles l’historien du livre, notamment aux XVe et XVIe siècles?
Les Indulgences relèvent à la fois du droit canon (le statut et le rôle de l’Église) et de l’opération financière: il s’agit d’obtenir, grâce à l’action de l’Église dispensatrice de la rédemption, une rémission des peines dues pour les péchés dont on se repend. Elles se présentent sous la forme de documents écrits ou imprimés émanant des autorités ecclésiastiques dispensatrices, documents que l’on vendra aux fidèles moyennant un certain prix. Le schéma le plus courant est celui dans lequel une Église cherche à attirer les fidèles, mieux encore, les pèlerins, en obtenant l’autorisation de distribuer des Indulgences attachées à la visite de son sanctuaire (où l’on conserve, par exemple, des reliques particulièrement précieuses, etc.).
Les Indulgences s’obtiennent à Rome: les prélats intercéderont auprès de la Curie pour obtenir l’autorisation d’émettre les Indulgences qu’ils souhaitent pouvoir distribuer. Si leur demande est favorablement accueillie, ils peuvent, ensuite, faire procéder à la copie ou à l’impression des documents en question. Un autre modèle est celui des Indulgences pontificales faisant l’objet de véritables «campagnes» dans des provinces ecclésiastiques déterminées –c’est le cas des Indulgences contre lesquelles Luther s’élèvera dans les célébrissimes 95 Thèses dont la tradition veut qu'elles aient été placardées le 31 octobre 1517 à Wittenberg. Dans ce cas, le prélat concerné, en l’occurrence l’archevêque de Mayence (lequel cumule le siège archiépiscopal de Magdebourg et agit aussi comme administrateur de l’évêché de Halberstadt…), nomme un commissaire général et des sous-commissaires qui parcourent le pays en prêchant les Indulgences.
Bien évidemment, les manipulations financières se déploient à tous les niveaux du dispositif: l’obtention d’une autorisation à Rome ne va pas sans quelques présents, les Indulgences sont elles-mêmes vendues aux fidèles, et le montant en retour, qui peut réellement atteindre des sommes très considérables, est réparti entre différents bénéficiaires sur place et à Rome –sans oublier les financiers qui assurent le transfert des fonds. Le tarif change selon le type d’Indulgences, l’Indulgence plénière étant celle qui libère totalement de la peine temporelle due pour le péché.
Formulaire imprimé d'Indulgences, 1480. Exemplaire identifié à la Bibliothèque de Valenciennes, d'une édition par ailleurs inconnue des bibliographies. Le lecteur curieux pourra lire ici une note relative à la publication du catalogue (attendu!) des incunables du Nord de la France.
À plusieurs niveaux, l’économie des Indulgences joue un rôle décisif dans le processus d’invention de la typographie en caractères mobiles. Le document se présente sous la forme d’un placard anapistographique (imprimé d’un seul côté): il s’agit donc de quelque chose de facile et de rapide à réaliser en nombre, qui ne demande pas d’investissements trop importants, et qui correspond à une commande assurée de la part d’un prélat. C’est le modèle même de ces «travaux de ville», dont on sait le rôle décisif pour l’équilibre financier d’un certain nombre d’ateliers d’imprimerie à partir du XVe siècle (par ex. à Montserrat) et jusqu'à l'époque contemporaine.
Par ailleurs, la fabrication des premières Indulgences a sans doute aidé Gutenberg à progresser dans la mise au point de sa technique nouvelle: elles permettaient de «rôder» l’invention sur des documents simples dont, en outre, le montant de la commande apportait une partie de la «cavalerie» financière indispensable à la poursuites des recherches –comme nous l’avons montré dans L’Europe de Gutenberg, nous sommes devant un processus classique de recherche-développement.
Cf légende infra
Les premières Indulgences imprimées conservées sont des Indulgences contre les Turcs, émises à la demande du roi de Chypre Jean II de Lusignan et datées de 1454, mais il n’est pas exclu que d’autres aient été réalisées antérieurement, comme le suggère Karl-Michael Sprenger dans un article de 1999. L’ampleur du phénomène est évidente si l’on considère que la simple requête «Indulgentia» comme mot du titre donne instantanément 528 références dans l’ISTC, alors même qu’il s’agit de documents à la fois mal conservés et qui n’ont parfois même pas été identifiés (cf cliché supra). Avec l’hypothèse d’un tirage moyen de 2000, nous voici d’emblée devant une masse qui a dépassé le million d’exemplaires. Le lancement d’une «campagne» aussi ambitieuse que celle de 1516-1517 est l’occasion, pour les ateliers typographiques bénéficiaires, de produire non seulement des stocks de formulaires en masse, mais aussi tous les documents normatifs précisant les détails d'une opération très complexe.
Le dernier point, non le moindre, par lequel l’économie des Indulgences s’articule avec celle du livre et des médias, intervient avec la Réforme. De longue date, on a critiqué, voire publiquement brûlé les Indulgences, comme c’est le cas avec Jean Huss à Prague en 1411 –Huss sera condamné et exécuté à Constance en 1415. Un petit peu plus d’un siècle plus tard, le sentiment général et l’action du média nouveau donnent au geste de Luther un retentissement tout autre. Le titre d’une petite plaquette produite à Augsbourg en 1520 illustre le thème: dans une église d’architecture gothique, un franciscain est en chaire et lit le texte de l’Indulgence qu’il tient entre les mains et qui est munie de cinq sceaux. Au centre de l’image, au pied de la croix (surmontée d’une couronne d’épines...), le grand coffre dans lequel un fidèle fait son versement, sous l’œil approbateur d’un moine. À l’avant-plan, le bureau où l’on remplit les formulaires: il est couvert de pièces de monnaie. En arrière, les armes pontificales (le pape, et les Médicis) dominent l’ensemble...
Voir aussi ici un billet sur la production de travaux de ville et le processus de mondialisation à partir du XVe siècle.

Karl-Michael Sprenger, «Volumus tamen, quod expressio fiat ante finem mensis Maii presentis. Sollte Gutenberg 1452 im Auftrag Niikolaus von Kues’ Ablassbriefe drucken?», dans Gut. Jb., 1999, p. 42-57. Frédéric Barbier, L'Europe de Gutenberg. Le livre et l'invention de la société moderne occidentale (XIIIIe-XVIe siècle), Paris, Librairie Belin, 2006.
On Aplas von Rom kan man wol selig werden durch anzeigung der götlichen hailigen geschryfft, [Augsburg, Melchior Raminger, 1520] (VD16, 0 527). Exemplaire de la SuStBAugsbg, 4° Th. H. 1700n N° 1a.

jeudi 1 octobre 2015

Un article sur la diffusion des incunables en Italie

La Bibliofilia. Rivista di storia del libro e di bibliografia,
Firenze, Leo S. Olschki, 2014 (n° 1-3),
« Incunabula. Printing. Trading. Collecting. Cataloguing. Atti del convegno internazionale, Milano 10-12 settembre 2013 », éd. Alessandro Ledda.

Nous avions, en son temps, signalé la tenue de ce colloque novateur sur les incunables. Les Actes en viennent de paraître dans la revue La Bibliofilia, sous la forme de perfection exigée par celle-ci, et garantie par le nom de l’éditeur commercial, la maison Olschki, de Florence. Le sommaire du numéro donne une idée de la richesse du contenu et de son intérêt pour les historiens du livre.
Edoardo Barbieri, directeur de La Bibliofilia, précise, dans l’introduction (Introduzione), un certain nombre de points concernant l’environnement scientifique dans lequel le colloque s’est tenu: il s’agissait du programme national de recherche lancé en 2009 sur les incunables de Lombardie. D'autres travaux collectifs ont par ailleurs été conduits sur l’économie des incunables, qui ont donné lieu à des publications, tant à Munich qu’à Tours (CESR), etc., travaux dont l’organisateur rappelle les références.
Mais arrêtons-nous, pour aujourd’hui, sur la première contribution, dans laquelle Piero Scapecchi envisage l’étude des exemplaires imprimés circulant en Italie avant l’apparition de l’imprimerie à proprement parler («Esemplari stampati a caratteri mobili presenti in Italia prima dell’introduzione della stampa», p. 9-15). Nous sommes très heureux de voir en l’occurrence mise en œuvre, même brièvement, une direction de recherche sur laquelle nous avons à plusieurs reprises attiré l’attention: l’histoire de la librairie, autrement dit l’histoire de la diffusion et de la circulation des imprimés, constitue peut-être l'élément clé de l’histoire générale du livre. Nous connaissons d'ailleurs un certain nombre de régions qui n'accueillent l’imprimerie qu’avec un certain retard (par exemple, le Nord de la France actuelle, Flandre, Artois et Picardie), mais où les imprimés circulent pourtant très tôt et en nombre (témoin la Bible à 42 lignes achetée par l’abbaye Saint-Bertin de Saint-Omer).
Les marchés sont en effet rapidement intégrés sur le plan géographique, et les imprimeurs de Mayence et des autres premiers centres typographiques diffusent par le biais des réseaux négociants préexistant, bientôt aussi par des «voyageurs», tandis que les «publicités» imprimées apparaissent aussi. Ursula Rautenberg a récemment repris, pour les pays germanophones, le dossier de ces premiers diffuseurs («Verbreitender Buchhandel im deutschen Strachraum von circa 1480 bis zum Ende des 16. Jts»). En Italie, où l’imprimerie est implantée en 1465, Piero Scapecchi repère notamment, avant cette date, plusieurs exemplaires du Rationale de Guillaume Durand (Mayence, Fust et Schoeffer, 1459: voir ici l’exemplaire de la Bayerische Staatsbibliothek): le fait que certain de ces exemplaires italiens soient aujourd'hui conservés à Paris souligne à nouveau l’intérêt, pour l'historien, de disposer de catalogues précisant leurs particularités.
Le Rationale de 1459: exemplaire de la Bayerische Staatsbibliothek
Guillaume Durand (vers 1230-1296) a un temps été administrateur à la curie de Rome, avant d’occuper le siège épiscopal de Mende. C’est à Mende que le savant prélat rédige la plus grande partie de ses œuvres, dont, dans les années 1286-1291, son Rationale divinorum officiorum, qui est une manière d’encyclopédie et de manuel présentant et expliquant l’ensemble de la liturgie. Nous connaissons quelque 140 manuscrits du texte, qui sera imprimé à de nombreuses reprises à compter de 1459 (45 éditions incunables signalées par l’ISTC): le Rationale est un succès remarquable (même si moindre que le Manipulus curatorum de Guy de Montrocher), surtout à une époque comme celle de la seconde moitié du XVe siècle, alors que l’Église s’efforce de résoudre un certain nombre de problèmes liés à la médiocrité d’un clergé trop souvent mal formé. Rien de surprenant s'il figure parmi les premiers titres imprimés à Mayence par Fust et Schoeffer, et s’il circule aussitôt dans les milieux ecclésiastiques: nous sommes en effet pleinement dans le monde des clercs lorsque Piero Scapecchi signale les exemplaires de Santa Giustina de Padoue et de Saint-Sauveur de Bologne, mais aussi de Sant’Agostino et de Sainte-Marie-des-Fleurs à Florence. Jacopo Zeno, élu au siège épiscopal de Padoue en 1460, en possédait aussi un exemplaire.
La précocité de ces acquisitions témoigne de la vigueur d’une demande que l’économie des manuscrits ne suffisait plus à couvrir. La politique de Fust et Schoeffer est d'abord de fournir en «usuels», dans le prolongement de la Bible de Gutenberg, les grandes bibliothèques ecclésiastiques et celles appartenant à un certain nombre de prélats. La forme matérielle du Rationale témoigne de ce qu'il s'agit d'un texte auquel on accorde une grande importance: un in-folio à deux colonnes densément imprimées, dans une typographie nouvelle ayant supposé des investissements lourds, sans oublier que nombre d’exemplaires en sont donnés sur parchemin (par ex. celui de la bibliothèque de la cathédrale de Cologne, les deux de Nuremberg signalés par l’INKA, mais aussi celui de Santa Giustina de Padoue, etc.), et qu'ils sont parfois enluminés.
Piero Scapecchi poursuit son enquête avec des exemplaires italiens de deux autres titres mayençais, les Constitutiones de Clément V (1460) et la Bible à 48 lignes de 1462, avant de revenir sur la mention du prix d’achat du Rationale de Santa Giustina: 18 ducats, ce qui constitue une somme rien moins que négligeable (l’auteur indique, à titre de comparaison, que Bartolomeo Platina reçoit un salaire mensuel de 10 ducats). Il termine son étude en signalant la présence précoce en Italie de revendeurs de livres, dont des imprimés, dès avant 1465: Albertus Liebkint est un Strasbourgeois installé à Florence, et il est peut-être lié à Fust et Schoeffer et à Mentelin; et Sweynheym et Pannartz eux-mêmes distribuaient très probablement dans la péninsule les productions de Mayence.

Sur le prix des incunables: Paolo Cherubini [et al.], «Il costo del libro», dans Scrittura, biblioteche e stampa a Roma nel Quattrocento…, éd. Massimo Miglio, Città del Vaticano, Scuola Vaticana di Paleografia, Diplomatica e Archivistica, 1983, p. 323-553.