samedi 31 décembre 2011
mardi 27 décembre 2011
Histoire du livre et histoire de l'art
La présentation du Miracle du livre dans le cadre de l’exposition sur Fra Angelico (vers 1400-1455) organisée par le Musée Jacquemart-André permet de revenir sur un thème auquel un important article avait été consacré il y a quelques années (cf. infra bibliogr.): quel est le rôle de l’écrit et du livre «dans les pratiques religieuses de communication avec les instances (…) du surnaturel»?
Bien sûr, l’écrit et le livre sont partout présents dans les expressions artistiques relatives à la religion chrétienne, qu'il s'agisse de la statuaire des églises ou encore de l’iconographie (enluminure, peinture). Mais rappelons le cadre historique de l’épisode rapporté par Jordanus de Quedlinburg (Jourdain de Saxe), et qui inspira Fra Angelico (cliché 1) Nous sommes au début du XIIIe siècle, à l’époque de la lutte contre les Cathares. Saint Dominique, né dans les environs de Burgos vers 1170, entre dans l’Église et effectue plusieurs voyages avant de s’établir en Languedoc, où il prêche contre l’hérésie, participant notamment au colloque contradictoire de Pamiers (1207). Après la destruction des Cathares en 1215, c’est la fondation de l’ordre des Frères prêcheurs, alias les Dominicains, en 1216.
Le Miracle du livre fait référence à cette période. La scène se déroule à Fanjeaux, dans l’ancien hôtel de la famille de Durfort, où une «dispute» est organisée entre catholiques et hérétiques:
«Après avoir échoué à se convaincre l’une l’autre, les deux parties couchèrent par écrit leurs positions (…) et convinrent de procéder immédiatement à une ordalie; alors que la doctrine des hérétiques fut immédiatement consumée, le livre de saint Dominique non seulement échappa aux flammes (où on le jeta à plusieurs reprises), mais il apparut (…) planant au-dessus du brasier, proclamant la juste foi de son auteur» (art. cité, p. 960).
Fra Angelico, dont il faut rappeler qu'il était lui-même dominicain, reprend l'épisode: sur la gauche, le saint se présente pour l’épreuve; sur la droite, nous sommes à l’intérieur du bâtiment, et le livre semble flotter au-dessus du foyer. La scène fait très tôt partie du canon dominicain, et figure parmi les scènes décorant le tombeau du saint à Bologne dans les années 1264 (cliché 2: cliché FB). Sur le tableau, le livre tenu par saint Dominique possède une somptueuse reliure, qui souligne son caractère particulier. Avec la peinture, nous restons d’ailleurs dans le registre de la vie du saint, puisque le Miracle du livre s’insère dans une prédelle représentant plusieurs épisodes successifs de son parcours. Outre le Polyptyque de Cortone, on retrouve la même représentation à la prédelle du Couronnement de la Vierge, aujourd'hui au Louvre (cliché 3).
On sait que les Dominicains jouent un très grand rôle dans l’essor de l’enseignement supérieur et dans la diffusion de l’écrit: chacun de leurs couvents possède une école (studium), et chaque province a une école supérieure (studium generale), tandis qu’ils occupent les principales chaires dans les plus grandes universités du temps. L’ordre est au cœur de la première renaissance des XIIe et XIIIe siècles, qui voit l’essor de l’alphabétisation et de l’enseignement, et au cours de laquelle le livre devient aussi un instrument de travail –avec entre autres le travail sur la Bible, et la diffusion des nouvelles Bibles dominicaines copiées chez les Dominicains de la rue Saint-Jacques (les Jacobins).
Mais la rupture n’est nullement absolue: le livre conserve aussi la dimension sacrée, voire miraculeuse, qui était traditionnellement la sienne. La lettre (la forme) est privilégiée par rapport au contenu (le sens), comme le regrettait déjà saint Jean Chrysostome (sur ce thème, voir notre billet: verba volant, scripta manent). La charge magique associée au livre se manifeste d'ailleurs aussi par les destructions par le feu des écrits hérétiques, destructions qui se multiplient au XIIIe siècle.
L’articulation originale entre la raison et la foi est pourtant bien rendue par l’épisode de Fanjeaux: la discussion (disputatio) est d’abord conduite à son terme, sur le mode universitaire, et on ne se réfère à l’intervention divine que dans un second temps, faute de pouvoir emporter la décision par la seule raison humaine. De même, la mise en scène adoptée par le peintre associe-t-elle le nouvel espace pictural rationalisé par la mise en œuvre d'une savante perspective, et la manifestation surnaturelle de la puissance de Dieu. Comme les études de théologie couronnent l’enseignement délivré par les universités, les manifestations de la Parole révélée l’emportent toujours sur une raison humaine qui reste essentiellement bornée.
(Sur le Polyptyque de saint Dominique de Cortone).
Bibliogr. : Gábor Klaniczay, Ildikó Kristóf, «Écritures saintes et pactes diaboliques. Les usages religieux de l'écrit (Moyen Âge et Temps modernes)», trad. Marie-Pierre Gaviano, dans Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2001, n° 4 et 5, p. 947-980 (également disponible par le site persée : http://www.persee.fr/web/revues).
Bien sûr, l’écrit et le livre sont partout présents dans les expressions artistiques relatives à la religion chrétienne, qu'il s'agisse de la statuaire des églises ou encore de l’iconographie (enluminure, peinture). Mais rappelons le cadre historique de l’épisode rapporté par Jordanus de Quedlinburg (Jourdain de Saxe), et qui inspira Fra Angelico (cliché 1) Nous sommes au début du XIIIe siècle, à l’époque de la lutte contre les Cathares. Saint Dominique, né dans les environs de Burgos vers 1170, entre dans l’Église et effectue plusieurs voyages avant de s’établir en Languedoc, où il prêche contre l’hérésie, participant notamment au colloque contradictoire de Pamiers (1207). Après la destruction des Cathares en 1215, c’est la fondation de l’ordre des Frères prêcheurs, alias les Dominicains, en 1216.Le Miracle du livre fait référence à cette période. La scène se déroule à Fanjeaux, dans l’ancien hôtel de la famille de Durfort, où une «dispute» est organisée entre catholiques et hérétiques:
«Après avoir échoué à se convaincre l’une l’autre, les deux parties couchèrent par écrit leurs positions (…) et convinrent de procéder immédiatement à une ordalie; alors que la doctrine des hérétiques fut immédiatement consumée, le livre de saint Dominique non seulement échappa aux flammes (où on le jeta à plusieurs reprises), mais il apparut (…) planant au-dessus du brasier, proclamant la juste foi de son auteur» (art. cité, p. 960).
Fra Angelico, dont il faut rappeler qu'il était lui-même dominicain, reprend l'épisode: sur la gauche, le saint se présente pour l’épreuve; sur la droite, nous sommes à l’intérieur du bâtiment, et le livre semble flotter au-dessus du foyer. La scène fait très tôt partie du canon dominicain, et figure parmi les scènes décorant le tombeau du saint à Bologne dans les années 1264 (cliché 2: cliché FB). Sur le tableau, le livre tenu par saint Dominique possède une somptueuse reliure, qui souligne son caractère particulier. Avec la peinture, nous restons d’ailleurs dans le registre de la vie du saint, puisque le Miracle du livre s’insère dans une prédelle représentant plusieurs épisodes successifs de son parcours. Outre le Polyptyque de Cortone, on retrouve la même représentation à la prédelle du Couronnement de la Vierge, aujourd'hui au Louvre (cliché 3).
Mais la rupture n’est nullement absolue: le livre conserve aussi la dimension sacrée, voire miraculeuse, qui était traditionnellement la sienne. La lettre (la forme) est privilégiée par rapport au contenu (le sens), comme le regrettait déjà saint Jean Chrysostome (sur ce thème, voir notre billet: verba volant, scripta manent). La charge magique associée au livre se manifeste d'ailleurs aussi par les destructions par le feu des écrits hérétiques, destructions qui se multiplient au XIIIe siècle.L’articulation originale entre la raison et la foi est pourtant bien rendue par l’épisode de Fanjeaux: la discussion (disputatio) est d’abord conduite à son terme, sur le mode universitaire, et on ne se réfère à l’intervention divine que dans un second temps, faute de pouvoir emporter la décision par la seule raison humaine. De même, la mise en scène adoptée par le peintre associe-t-elle le nouvel espace pictural rationalisé par la mise en œuvre d'une savante perspective, et la manifestation surnaturelle de la puissance de Dieu. Comme les études de théologie couronnent l’enseignement délivré par les universités, les manifestations de la Parole révélée l’emportent toujours sur une raison humaine qui reste essentiellement bornée.
(Sur le Polyptyque de saint Dominique de Cortone).
Bibliogr. : Gábor Klaniczay, Ildikó Kristóf, «Écritures saintes et pactes diaboliques. Les usages religieux de l'écrit (Moyen Âge et Temps modernes)», trad. Marie-Pierre Gaviano, dans Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2001, n° 4 et 5, p. 947-980 (également disponible par le site persée : http://www.persee.fr/web/revues).
Libellés :
Dominicains,
Iconologie,
lecture
samedi 24 décembre 2011
Vœux de fin d'année
jeudi 22 décembre 2011
La "Nef des fous", un livre de notre temps
Qui ne connaît le passage de Jean Paul, dans la Vie de Fixlein, où ce dernier se rit des «massorètes allemands». Les massorètes croient découvrir des significations cachées dans la statistique des textes, et ils comptent les lettres composant les livres sacrés. Ces opérations vaines sont susceptibles de développements infinis, et tout aussi vains, s'agissant de listes et d'états de toutes sortes:
[Fixlein] prit place parmi les massorètes allemands. Il soulignait tout à fait justement dans sa préface que les Juifs pouvaient être fiers de leur masora, qui leur disait avec quelle fréquence chaque lettre se présentait dans leur Bible, par exemple l’aleph 42377 fois, combien il s’y trouve de versets où se rencontrent toutes les consonnes (il y en a 26) ou seulement 24 (il y en a 3), combien l’on avait de versets dans lesquels apparaissent jusqu’à 42 mots et 160 consonnes (il n’y en a qu’un, Jérém. XXI, 7), quelle est la lettre du milieu dans chacun des livres (dans le Pentateuque, IIIe livre, Moïse, XI, 42, c’est le noble «V») ou même dans toute la Bible. Mais nous autres Chrétiens, où pouvons-nous montrer un massorète semblable pour la Bible de Luther? A-t-on examiné avec précision quel est le mot du milieu ou quelle est la lettre du milieu, quelle en est la voyelle la plus rare ou la plus fréquente?
Mille amis de la Bible quittent ce monde sans savoir que le «A» allemand se rencontre 323015 fois dans leur Bible (soit sept fois de plus que dans la Bible hébraïque). Je souhaiterais que des érudits bibliques parmi mes critiques indiquassent publiquement s’ils trouvent ce nombre inexact après avoir vérifié de plus près [Note: On a accédé à cette demande à Erlangen. L’«Institut biblique» de cette ville trouva, au lieu des 116301 «A» que Fixlein prétendait avoir trouvé avec une telle certitude dans la Bible le chiffre susmentionné de 323015, ce qui (chose étrange) est la somme de toutes les lettres du Koran].
Non, la manie du classement et des statistiques ne concerne pas que l'économie (dont on nous démontre tous les jours depuis des années combien elle est une science exacte) et les célèbres agences de notation. Partout, on mesure, on trie, et surtout on classe, dans tous les domaines, y compris les domaines les plus éloignés et les plus inattendus.
il faut le revendiquer ici: il n'y a pas de raison pour que l'histoire du livre reste seule en retrait sur la route du progrès. En ce premier jour de l'hiver, nous pouvons nous aussi nous livrer à cette activité si fort à la mode dans les bureaux chargés de la «bonne gouvernance», notamment s'agissant de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique: la bibliométrie.
Car beaucoup d'entre nous se livrent déjà, et avec le plaisir que l'on devine, à la bibliométrie, qui remplissent périodiquement des formulaires leur demandant tous les six mois de préciser combien ils ont écrit de livres depuis trente ou quarante ans, publié d'articles, dans quelle langue, dans des revues de quel type (on classe aussi les revues, bien sûr), etc., sans oublier d'indiquer combien de fois ils sont cités par tel ou tel moteur de recherches dont les procédures sont aussi lumineuses que les résultats. La logique est celle du théorème de Mathieu: on ne prête qu'aux riches, si un livre est un best-seller, c'est qu'il est meilleur que les autres (chacun le sait), ou, sur Internet, si un site est plus fréquenté, c'est qu'il est plus intéressant (admettons), et surtout plus riche et plus fiable.
On le devine, il s'agit de fonder les jugements sur des données objectives et prétendument signifiantes: à quoi reconnaît-on un bon chercheur, ou un bon enseignant du supérieur dans le domaine des sciences humaines? Certes pas à l'objet de sa recherche, ni au contenu de ce qu'il écrit, ni même à son retentissement, mais à des indicateurs extérieurs créés à cet effet: une comptabilité médiocre, et dont les fondements mêmes ne sont rien moins que «scientifiques». Accessoirement (mais est-ce si accessoire?), la bibliométrie permet de trier sans connaître; et sans lire.
Les outils disponibles sur le blog permettent de se livrer sans risques à cette activité grisante, et, par exemple, d'établir en quelques «clics» une liste des billets qui ont été les plus lus au cours de l'automne passé. Nous publions ci-dessous les douze premiers titres qui ressortent, par ordre décroissant du nombre des visites (du plus élevé au moins élevé).
1- EPHE: programme des conférences
2- Qu’est-ce qu’une bibliothèque?
3- Histoire de l’histoire du livre
4- Histoire du livre scolaire
5- Histoire du livre et virtualité
6- Les bibliothèques: modernité du XVIIe siècle
7- Une thèse sur l’histoire de la reliure et des bibliothèques
8- L’identité visuelle des bibliothèques
9- Actes du symposium de Bucarest
10- Les origines de la seconde révolution du livre
11- Histoire du livre et pratiques de lecture: les lunettes
12- Condorcet et les idéologues
Il ne s'agit pas de nier l'apport réel de semblables outils: par exemple, dans notre cas, on ne peut qu'être frappé par le fait qu'un certain nombre des billets ainsi sélectionnés concerne les bibliothèques, pour lesquelles s'observe un vrai courant d'intérêt. De manière plus évidente, il y a une certaine corrélation entre la date de mise en ligne et le chiffre des visites. En principe, les billets les plus anciens sont les plus visités, mais ce n'est pas toujours le cas: un des derniers billets mis en ligne, en l'occurrence sur les lunettes, figure déjà dans la liste après quelques jours à peine.
Mais nous pourrions affiner la recherche: sans revenir à la masora, nous pourrions préciser combien de fois chaque billet a été consulté quel jour, à quelle heure du jour et de la nuit, dans quel pays, dans quelle ville (il y a aussi une corrélation entre la localisation et l'heure de consultation: on observe par exemple que les Américains visitent le site pendant que les Européens dorment, ce qui, au passage, semble confirmer le phénomène de rotation de la terre, et par suite le caractère scientifique de la méthode), etc.
Nous aurions pourtant scrupule à lasser le lecteur: concluons en rappelant simplement que l'on peut aussi lire les autres textes, et les autres livres, ceux qui ont moins de succès mais qui n'en sont pas nécessairement plus ou moins intéressants -et, parmi ceux-ci, la Vie de Fixlein figure en bonne place.
Quant à la Nef des fous, encore une fois elle n'a pas vraiment perdu de son actualité.
[Fixlein] prit place parmi les massorètes allemands. Il soulignait tout à fait justement dans sa préface que les Juifs pouvaient être fiers de leur masora, qui leur disait avec quelle fréquence chaque lettre se présentait dans leur Bible, par exemple l’aleph 42377 fois, combien il s’y trouve de versets où se rencontrent toutes les consonnes (il y en a 26) ou seulement 24 (il y en a 3), combien l’on avait de versets dans lesquels apparaissent jusqu’à 42 mots et 160 consonnes (il n’y en a qu’un, Jérém. XXI, 7), quelle est la lettre du milieu dans chacun des livres (dans le Pentateuque, IIIe livre, Moïse, XI, 42, c’est le noble «V») ou même dans toute la Bible. Mais nous autres Chrétiens, où pouvons-nous montrer un massorète semblable pour la Bible de Luther? A-t-on examiné avec précision quel est le mot du milieu ou quelle est la lettre du milieu, quelle en est la voyelle la plus rare ou la plus fréquente?
Mille amis de la Bible quittent ce monde sans savoir que le «A» allemand se rencontre 323015 fois dans leur Bible (soit sept fois de plus que dans la Bible hébraïque). Je souhaiterais que des érudits bibliques parmi mes critiques indiquassent publiquement s’ils trouvent ce nombre inexact après avoir vérifié de plus près [Note: On a accédé à cette demande à Erlangen. L’«Institut biblique» de cette ville trouva, au lieu des 116301 «A» que Fixlein prétendait avoir trouvé avec une telle certitude dans la Bible le chiffre susmentionné de 323015, ce qui (chose étrange) est la somme de toutes les lettres du Koran].
Non, la manie du classement et des statistiques ne concerne pas que l'économie (dont on nous démontre tous les jours depuis des années combien elle est une science exacte) et les célèbres agences de notation. Partout, on mesure, on trie, et surtout on classe, dans tous les domaines, y compris les domaines les plus éloignés et les plus inattendus.
il faut le revendiquer ici: il n'y a pas de raison pour que l'histoire du livre reste seule en retrait sur la route du progrès. En ce premier jour de l'hiver, nous pouvons nous aussi nous livrer à cette activité si fort à la mode dans les bureaux chargés de la «bonne gouvernance», notamment s'agissant de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique: la bibliométrie.
Car beaucoup d'entre nous se livrent déjà, et avec le plaisir que l'on devine, à la bibliométrie, qui remplissent périodiquement des formulaires leur demandant tous les six mois de préciser combien ils ont écrit de livres depuis trente ou quarante ans, publié d'articles, dans quelle langue, dans des revues de quel type (on classe aussi les revues, bien sûr), etc., sans oublier d'indiquer combien de fois ils sont cités par tel ou tel moteur de recherches dont les procédures sont aussi lumineuses que les résultats. La logique est celle du théorème de Mathieu: on ne prête qu'aux riches, si un livre est un best-seller, c'est qu'il est meilleur que les autres (chacun le sait), ou, sur Internet, si un site est plus fréquenté, c'est qu'il est plus intéressant (admettons), et surtout plus riche et plus fiable.
On le devine, il s'agit de fonder les jugements sur des données objectives et prétendument signifiantes: à quoi reconnaît-on un bon chercheur, ou un bon enseignant du supérieur dans le domaine des sciences humaines? Certes pas à l'objet de sa recherche, ni au contenu de ce qu'il écrit, ni même à son retentissement, mais à des indicateurs extérieurs créés à cet effet: une comptabilité médiocre, et dont les fondements mêmes ne sont rien moins que «scientifiques». Accessoirement (mais est-ce si accessoire?), la bibliométrie permet de trier sans connaître; et sans lire.
Les outils disponibles sur le blog permettent de se livrer sans risques à cette activité grisante, et, par exemple, d'établir en quelques «clics» une liste des billets qui ont été les plus lus au cours de l'automne passé. Nous publions ci-dessous les douze premiers titres qui ressortent, par ordre décroissant du nombre des visites (du plus élevé au moins élevé).
1- EPHE: programme des conférences
2- Qu’est-ce qu’une bibliothèque?
3- Histoire de l’histoire du livre
4- Histoire du livre scolaire
5- Histoire du livre et virtualité
6- Les bibliothèques: modernité du XVIIe siècle
7- Une thèse sur l’histoire de la reliure et des bibliothèques
8- L’identité visuelle des bibliothèques
9- Actes du symposium de Bucarest
10- Les origines de la seconde révolution du livre
11- Histoire du livre et pratiques de lecture: les lunettes
12- Condorcet et les idéologues
Il ne s'agit pas de nier l'apport réel de semblables outils: par exemple, dans notre cas, on ne peut qu'être frappé par le fait qu'un certain nombre des billets ainsi sélectionnés concerne les bibliothèques, pour lesquelles s'observe un vrai courant d'intérêt. De manière plus évidente, il y a une certaine corrélation entre la date de mise en ligne et le chiffre des visites. En principe, les billets les plus anciens sont les plus visités, mais ce n'est pas toujours le cas: un des derniers billets mis en ligne, en l'occurrence sur les lunettes, figure déjà dans la liste après quelques jours à peine.
Mais nous pourrions affiner la recherche: sans revenir à la masora, nous pourrions préciser combien de fois chaque billet a été consulté quel jour, à quelle heure du jour et de la nuit, dans quel pays, dans quelle ville (il y a aussi une corrélation entre la localisation et l'heure de consultation: on observe par exemple que les Américains visitent le site pendant que les Européens dorment, ce qui, au passage, semble confirmer le phénomène de rotation de la terre, et par suite le caractère scientifique de la méthode), etc.
Nous aurions pourtant scrupule à lasser le lecteur: concluons en rappelant simplement que l'on peut aussi lire les autres textes, et les autres livres, ceux qui ont moins de succès mais qui n'en sont pas nécessairement plus ou moins intéressants -et, parmi ceux-ci, la Vie de Fixlein figure en bonne place.
Quant à la Nef des fous, encore une fois elle n'a pas vraiment perdu de son actualité.
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Ephéméride,
Narrenschiff
samedi 17 décembre 2011
Histoire du livre et pratiques de lecture: les lunettes
Voici un objet devenu banal, mais particulièrement intéressant et significatif pour l'historien, voire pour l'ethnologue: il s'agit des lunettes.
En effet, des siècles durant, la lecture se fait longtemps dans des conditions matérielles difficiles, notamment par suite de la médiocrité de l’éclairage -c'est d'ailleurs une des raisons qui expliquent le petit nombre d'heures durant lesquelles les bibliothèques dites publiques sont effectivement ouvertes au XVIIIe et pendant une partie du XIXe siècle. Cette insuffisance de l'éclairage, éventuellement aussi la diffusion d'écritures de plus petit module à partir des Bibles parisiennes du XIIIe siècle, expliquent que les lecteurs qui en ont les moyens utilisent le cas échéant des verres correcteurs.
La fabrication et la diffusion de ces verres sont évidemment liées aux progrès techniques: lorsque les verres correcteurs sont introduits en Europe, dans la seconde moitié du XIIIe s., ils emploient du verre taillé dans du cristal de roche, et leur taille en limite l’utilisation aux presbytes. Mais au XVe siècle, les progrès de la verrerie (avec les procédés donnant désormais du verre blanc) et de la taille permettent de fabriquer des instruments plus précis et mieux adaptés, et de corriger pour partie aussi la myopie.
Jusqu’au XVIe siècle, la forme usuelle est celle du pince-nez, lequel laissera peu à peu la place aux lunettes proprement dites (avec des branches). Ces développements ouvrent aussi la voie au progrès des lentilles, donc des longues-vues et, à terme, aux modifications de la représentation de l’univers (d’ap. Jean Delumeau, La Civilisation de la Renaissance, p. 198).
Bien entendu, les verres correcteurs sont réservés à une clientèle fortunée, puisqu'il s’agit d’un objet toujours onéreux. Le Jérémie du Puits de Moïse (chartreuse de Champmol, à Brou) a été sculpté par Claus Sluter. La sculpture était peinte, et Jérémie portait des lorgnons en cuivre doré qu’avait fabriqués l’orfèvre du duc de Bourgogne, Hennequin de Hachet. On sait que celui-ci avait également fabriqué les lorgnons d’argent doré permettant à Philippe le Hardi de lire malgré sa myopie. Le roi Charles V utilisait lui aussi des lorgnons.
Progressivement, lorgnons et besicles ne sont plus réservés à la société la plus fortunée (et alphabétisée...), mais deviennent comme un signe extérieur de l’intellectuel, c'est-à-dire de celui qui travaille avec des livres, voire comme un signe extérieur de l'auteur ou de l'écrivain. Le saint Jérôme de Ghirlandaio conservé au Musée des Offices de Florence constitue un exemple extraordinaire de cette représentation (cliché 1). Au premier plan sont accrochés au pupitre les objets faisant partie de l'attirail de l'écrivain, dont une règle, des ciseaux, deux cornes pour l'encre, et des lorgnons.
La diffusion de l’objet est sensible à travers sa présence plus fréquente dans des scènes de la vie quotidienne. Van Eyck peint à Bruges en 1436 la magnifique Vierge et le chanoine Joris van der Paele: on apprécie la figure très personnalisée du chanoine, myope, et qui tient ses lorgnons à la main (cliché 2). Le manuscrit, probablement un bréviaire de petit format, porte une reliure à recouvrement qui permet de le garder à l'abri avec soi tout au long de la journée. L’attention donnée par l’artiste à la perspective fait que la figure du donateur est à la même échelle que celle de la Vierge.
La figure d'autres lecteurs, par exemple au Musée de Spire (cliché 3) et au Musée Städel de Francfort, témoigne de la banalisation des lorgnons, du moins dans certains milieux, et pratiquement toujours dans un contexte lié à la lecture. La Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg conserve d'ailleurs un extraordinaire bréviaire cistercien, datant de la seconde moitié du XVe siècle, copié en petit module et dont le plat supérieur de reliure a été évidé pour ranger une paire de lorgnons (ms. L 64). Le manuscrit était protégé par un étui de cuir, également conservé aujourd'hui (cliché 4).
Bientôt, lorgnons et lunettes pourront désigner le savant un petit peu ridicule: on sait que, dans certaines éditions du Narrenschiff, la figure du docteur ouvrant la revue de l'équipage des fous est précisément affublée de lorgnons. Aujourd'hui enfin, dans Le Petit Nicolas, les lunettes sont l'apanage d'Agnan, le premier de la classe, mais qui reste peu apprécié par ses camarades. Au-delà de l'utilité pratique, la banalité des lunettes les rend désormais de plus en plus ambivalentes dans leur signification: on les considère comme peu esthétiques, et on leur préfère les lentilles de contact, pratiquement invisibles; ou, au contraire, on les transforme en objet de mode aux multiples variations, et au prix en conséquence.
Note bibliographique: différents travaux de Jean-Claude Margolin, notamment dans Les Lunettes, Paris, Hachette / Massin, 1980 (nelle éd. augmentée, Lunettes et lorgnettes, 1988).
En effet, des siècles durant, la lecture se fait longtemps dans des conditions matérielles difficiles, notamment par suite de la médiocrité de l’éclairage -c'est d'ailleurs une des raisons qui expliquent le petit nombre d'heures durant lesquelles les bibliothèques dites publiques sont effectivement ouvertes au XVIIIe et pendant une partie du XIXe siècle. Cette insuffisance de l'éclairage, éventuellement aussi la diffusion d'écritures de plus petit module à partir des Bibles parisiennes du XIIIe siècle, expliquent que les lecteurs qui en ont les moyens utilisent le cas échéant des verres correcteurs.
La fabrication et la diffusion de ces verres sont évidemment liées aux progrès techniques: lorsque les verres correcteurs sont introduits en Europe, dans la seconde moitié du XIIIe s., ils emploient du verre taillé dans du cristal de roche, et leur taille en limite l’utilisation aux presbytes. Mais au XVe siècle, les progrès de la verrerie (avec les procédés donnant désormais du verre blanc) et de la taille permettent de fabriquer des instruments plus précis et mieux adaptés, et de corriger pour partie aussi la myopie.
Jusqu’au XVIe siècle, la forme usuelle est celle du pince-nez, lequel laissera peu à peu la place aux lunettes proprement dites (avec des branches). Ces développements ouvrent aussi la voie au progrès des lentilles, donc des longues-vues et, à terme, aux modifications de la représentation de l’univers (d’ap. Jean Delumeau, La Civilisation de la Renaissance, p. 198).
Bien entendu, les verres correcteurs sont réservés à une clientèle fortunée, puisqu'il s’agit d’un objet toujours onéreux. Le Jérémie du Puits de Moïse (chartreuse de Champmol, à Brou) a été sculpté par Claus Sluter. La sculpture était peinte, et Jérémie portait des lorgnons en cuivre doré qu’avait fabriqués l’orfèvre du duc de Bourgogne, Hennequin de Hachet. On sait que celui-ci avait également fabriqué les lorgnons d’argent doré permettant à Philippe le Hardi de lire malgré sa myopie. Le roi Charles V utilisait lui aussi des lorgnons.
Progressivement, lorgnons et besicles ne sont plus réservés à la société la plus fortunée (et alphabétisée...), mais deviennent comme un signe extérieur de l’intellectuel, c'est-à-dire de celui qui travaille avec des livres, voire comme un signe extérieur de l'auteur ou de l'écrivain. Le saint Jérôme de Ghirlandaio conservé au Musée des Offices de Florence constitue un exemple extraordinaire de cette représentation (cliché 1). Au premier plan sont accrochés au pupitre les objets faisant partie de l'attirail de l'écrivain, dont une règle, des ciseaux, deux cornes pour l'encre, et des lorgnons.
La diffusion de l’objet est sensible à travers sa présence plus fréquente dans des scènes de la vie quotidienne. Van Eyck peint à Bruges en 1436 la magnifique Vierge et le chanoine Joris van der Paele: on apprécie la figure très personnalisée du chanoine, myope, et qui tient ses lorgnons à la main (cliché 2). Le manuscrit, probablement un bréviaire de petit format, porte une reliure à recouvrement qui permet de le garder à l'abri avec soi tout au long de la journée. L’attention donnée par l’artiste à la perspective fait que la figure du donateur est à la même échelle que celle de la Vierge.
La figure d'autres lecteurs, par exemple au Musée de Spire (cliché 3) et au Musée Städel de Francfort, témoigne de la banalisation des lorgnons, du moins dans certains milieux, et pratiquement toujours dans un contexte lié à la lecture. La Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg conserve d'ailleurs un extraordinaire bréviaire cistercien, datant de la seconde moitié du XVe siècle, copié en petit module et dont le plat supérieur de reliure a été évidé pour ranger une paire de lorgnons (ms. L 64). Le manuscrit était protégé par un étui de cuir, également conservé aujourd'hui (cliché 4).
Bientôt, lorgnons et lunettes pourront désigner le savant un petit peu ridicule: on sait que, dans certaines éditions du Narrenschiff, la figure du docteur ouvrant la revue de l'équipage des fous est précisément affublée de lorgnons. Aujourd'hui enfin, dans Le Petit Nicolas, les lunettes sont l'apanage d'Agnan, le premier de la classe, mais qui reste peu apprécié par ses camarades. Au-delà de l'utilité pratique, la banalité des lunettes les rend désormais de plus en plus ambivalentes dans leur signification: on les considère comme peu esthétiques, et on leur préfère les lentilles de contact, pratiquement invisibles; ou, au contraire, on les transforme en objet de mode aux multiples variations, et au prix en conséquence.
Note bibliographique: différents travaux de Jean-Claude Margolin, notamment dans Les Lunettes, Paris, Hachette / Massin, 1980 (nelle éd. augmentée, Lunettes et lorgnettes, 1988).
mercredi 14 décembre 2011
Histoire du livre et problématique de la traduction
La conférence tenue hier (13 décembre 2011) après-midi à l’IHMC, par Marie-Françoise Cachin, sur la problématique de la traduction, suggérait quelques observations, lesquelles dépassaient le seul cadre des échanges entre l’anglais et le français.
La traduction est de l’ordre de la «transposition culturelle»: elle est établie en fonction, naturellement, de l’original à traduire, mais aussi et surtout de la «structure culturelle» de la population d’accueil, cette expression étant à prendre dans le sens le plus large. L’abbé Prévost évoque avec élégance ces «petites réparations» indispensables pour que le texte traduit puisse se faire «naturaliser». La transposition est d’ordre géographique (d’une collectivité à l’autre), mais elle peut aussi être d’ordre temporel (d’une époque à l’autre): pour Jean-François Hersent, elle s'assimile à une négociation, et cette négociation peut se révéler nécessaire même à l'intérieur d'un espace linguistique que l'on aurait pu croire unifié, par ex. entre l'anglais et l'américain.
La typologie des problèmes posés par l’original (problèmes d’ordre linguistique, mais qui peuvent aussi relever de l’intertextualité, de l’emploi des métaphores, etc.) s’articule avec la typologie des solutions éventuelles permettant d’y répondre.
Marie-Françoise Cachin a aussi insisté sur le rôle des préfaces insérées par les traducteurs eux-mêmes: il s’agit de «pré-textes», auxquels de manières significative est souvent donné le titre d’«avertissement». La préface, qui relève du paratexte, vise à favoriser l’accueil du texte traduit, et, souvent en s’appuyant sur l’éloignement culturel, à en suggérer le mode d’emploi. D’autres éléments paratextuels peuvent jouer, notamment les notes infrapaginales, voire les glossaires. Pour finir, Marie-Françoise Cachin est revenue sur le rôle du libraire de fonds, ou de l’éditeur. C’est très souvent lui qui choisit le titre choisit la traduction, mais il intervient aussi parfois plus en profondeur, par exemple pour ce qui regarde la transposition éventuelle du nom du héros, etc. Son rôle est encore plus sensible, à l’époque récente, lorsqu’il s’agit de la couverture, de l’insertion dans telle ou telle collection, etc.
Nous retrouvons les mêmes thématiques dans les échanges entre l’allemand et le français à partir des dernières décennies du XVIIIe siècle. Le jeune Johann Wolfgang Goethe publie en 1774 un roman épistolaire promis à un succès exceptionnel: il s’agit de Die Leiden des jungen Werthers (Les Souffrances du jeune Werther), donné à Leipzig par Weigand en 1774, et réédité dès l’année suivante. Nous n’avons pas à nous arrêter ici sur le Werther original, mais à dire que les professionnels voient bientôt tout l’intérêt qu’il y a à jouer sur la vogue du roman: en 1776, Walther publie, à Erlangen, la traduction française établie par Seckendorf, tandis que, la même année, Dufour et Roux sortent à Maestricht une édition en deux volumes de la traduction de Deveyrdun, avec des illustrations de Chodowiecki.
La seconde traduction française d’un texte de Goethe n’est donnée que plusieurs dizaines d’années plus tard, puisqu’il s’agit de Herman et Dorothée en IX chants, que publie Treuttel et Würtz à Strasbourg et à Paris en l’an IX (1800): un petit volume très soigné, présentant successivement l’avant-titre, le frontispice, le titre, puis la «Préface du traducteur» et enfin le texte en prose. Le volume est élégamment imprimé par Didot le jeune.
L’édition s’inscrit évidemment dans le mouvement nouveau de curiosités qui se développe à cette époque en France au sujet des pays et de la littérature d’outre-Rhin –et on sait que les strasbourgeois Treuttel et Würtz sont particulièrement attentifs à exploiter ce domaine (cf infra bibliographie). L’attention pour la forme matérielle montre que l’on s’adresse à un public qui pourrait être celui des «nouveaux notables» désireux de se constituer des bibliothèques élégantes, modernes, mais à un coût qui reste limité (cf l’indication des qualités du papier dans la notice des éditions de Bitaubé).
Ce qui nous reteindra dans l’immédiat, c’est le statut et le rôle du traducteur. Herman et Dorothée est en effet traduit par une personnalité hors du commun, et qui semble presque par nature destinée au rôle du «passeur»: né à Königsberg, où son père exerçait la médecine, Paul Jérémie Bitaubé (1732-1808) descend d’une famille de huguenots émigrés après la révocation de l’Édit de Nantes. Son goût personnel le pousse vers la littérature, mais il publiera exclusivement en français –membre de l’Académie royale de Prusse, il s’installe pourtant définitivement à Paris en 1785. Connu pour ses traductions d’Homère (différentes versions de l’Iliade, d’abord à Berlin chez Samuel Pitra dès 1762, puis à Paris chez Prault en 1764, etc.) et pour son poème de Joseph (1767), il est élu comme associé étranger par l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1786.
Hermann et Dorothée paraît en original en 1797, de sorte que la traduction française n’enregistre qu’un décalage de trois ans par rapport à cette date. Le rôle du traducteur, qui semble probablement à l’initiative de la publication, est souligné par la mise en livre: le verso de l’avant-titre indique les titres des ouvrages de Bitaubé sortis des presses de Didot et disponibles chez Treuttel et Würtz (la troisième édition d’Homère (1787), Joseph et Les Bataves, tous deux de 1797). Puis la page de titre mentionne le nom de Goethe et implicitement la langue du texte original («poëme allemand»), mais elle précise surtout l’identité du traducteur et ses titres.
La Préface occupe les pages VI à XIX, et constitue un commentaire critique de l’œuvre originale: il s’agit «d’une épopée d’un genre nouveau», où l’auteur n’a ni eu recours au merveilleux, ni pris ses héros dans les classes élevées de la société. Bitaubé argumente sur les parallèles entre Goethe et Homère ou d’autres poètes grecs: «on prendrait cet ouvrage pour un des monuments d’une antiquité reculée». Le nom de Goethe est mentionné explicitement p. XII, où il est indiqué: «on sait qu’il a la plus grande célébrité en Allemagne». Mais on soupçonne l’intervention du libraire dans les lignes qui suivent et qui rappellent le succès du Werther en France: une note infrapaginale précise en effet que «la dernière édition [traduction en] a été imprimée en 1797 (an 6) dans les mêmes formes et caractères que le présent ouvrage»…
Puis le traducteur en vient à son travail: il avait pris la résolution, après son Homère, de ne plus se «livrer à ce genre de travaux», mais il a cédé à la lecture de Hermann et Dorothée. Pourtant, la traduction était rendue très difficile par «l’extrême différence du génie des deux langues», par la simplicité du style de l'auteur et par «la peinture de mœurs très simples et souvent locales» (nous retrouvons le problème de la «transposition culturelle»). La comparaison du travail de traduction avec la science de l’astronomie permet de conclure qu’il suffira de s’approcher d’une approximation dans le rendu de l’original.
Le texte s’achève par une allusion aux événements survenus en Allemagne à la suite des récentes invasions françaises. Une note ferme la préface, qui signale deux critiques de Humboldt et de Schweighäuser relative au texte de Goethe. Nous rejoignons avec cet exemple le champ des Translation Studies abordée dans la conférence de Marie-Françoise Cachin, mais dans une perspective mettant peut-être davantage l’accent sur la contextualisation historique des phénomènes liés à la traduction.
Note bibliographique: Frédéric Barbier, « Une Librairie internationale au XIXe siècle : Treuttel et Würtz », dans Revue d'Alsace, 1985, p. 111 et suiv.
Clichés: différents feuillets de Herman et Dorothée (Coll. Quelleriana).
La traduction est de l’ordre de la «transposition culturelle»: elle est établie en fonction, naturellement, de l’original à traduire, mais aussi et surtout de la «structure culturelle» de la population d’accueil, cette expression étant à prendre dans le sens le plus large. L’abbé Prévost évoque avec élégance ces «petites réparations» indispensables pour que le texte traduit puisse se faire «naturaliser». La transposition est d’ordre géographique (d’une collectivité à l’autre), mais elle peut aussi être d’ordre temporel (d’une époque à l’autre): pour Jean-François Hersent, elle s'assimile à une négociation, et cette négociation peut se révéler nécessaire même à l'intérieur d'un espace linguistique que l'on aurait pu croire unifié, par ex. entre l'anglais et l'américain.
La typologie des problèmes posés par l’original (problèmes d’ordre linguistique, mais qui peuvent aussi relever de l’intertextualité, de l’emploi des métaphores, etc.) s’articule avec la typologie des solutions éventuelles permettant d’y répondre.
Marie-Françoise Cachin a aussi insisté sur le rôle des préfaces insérées par les traducteurs eux-mêmes: il s’agit de «pré-textes», auxquels de manières significative est souvent donné le titre d’«avertissement». La préface, qui relève du paratexte, vise à favoriser l’accueil du texte traduit, et, souvent en s’appuyant sur l’éloignement culturel, à en suggérer le mode d’emploi. D’autres éléments paratextuels peuvent jouer, notamment les notes infrapaginales, voire les glossaires. Pour finir, Marie-Françoise Cachin est revenue sur le rôle du libraire de fonds, ou de l’éditeur. C’est très souvent lui qui choisit le titre choisit la traduction, mais il intervient aussi parfois plus en profondeur, par exemple pour ce qui regarde la transposition éventuelle du nom du héros, etc. Son rôle est encore plus sensible, à l’époque récente, lorsqu’il s’agit de la couverture, de l’insertion dans telle ou telle collection, etc.
Nous retrouvons les mêmes thématiques dans les échanges entre l’allemand et le français à partir des dernières décennies du XVIIIe siècle. Le jeune Johann Wolfgang Goethe publie en 1774 un roman épistolaire promis à un succès exceptionnel: il s’agit de Die Leiden des jungen Werthers (Les Souffrances du jeune Werther), donné à Leipzig par Weigand en 1774, et réédité dès l’année suivante. Nous n’avons pas à nous arrêter ici sur le Werther original, mais à dire que les professionnels voient bientôt tout l’intérêt qu’il y a à jouer sur la vogue du roman: en 1776, Walther publie, à Erlangen, la traduction française établie par Seckendorf, tandis que, la même année, Dufour et Roux sortent à Maestricht une édition en deux volumes de la traduction de Deveyrdun, avec des illustrations de Chodowiecki.
La seconde traduction française d’un texte de Goethe n’est donnée que plusieurs dizaines d’années plus tard, puisqu’il s’agit de Herman et Dorothée en IX chants, que publie Treuttel et Würtz à Strasbourg et à Paris en l’an IX (1800): un petit volume très soigné, présentant successivement l’avant-titre, le frontispice, le titre, puis la «Préface du traducteur» et enfin le texte en prose. Le volume est élégamment imprimé par Didot le jeune.
L’édition s’inscrit évidemment dans le mouvement nouveau de curiosités qui se développe à cette époque en France au sujet des pays et de la littérature d’outre-Rhin –et on sait que les strasbourgeois Treuttel et Würtz sont particulièrement attentifs à exploiter ce domaine (cf infra bibliographie). L’attention pour la forme matérielle montre que l’on s’adresse à un public qui pourrait être celui des «nouveaux notables» désireux de se constituer des bibliothèques élégantes, modernes, mais à un coût qui reste limité (cf l’indication des qualités du papier dans la notice des éditions de Bitaubé).
Ce qui nous reteindra dans l’immédiat, c’est le statut et le rôle du traducteur. Herman et Dorothée est en effet traduit par une personnalité hors du commun, et qui semble presque par nature destinée au rôle du «passeur»: né à Königsberg, où son père exerçait la médecine, Paul Jérémie Bitaubé (1732-1808) descend d’une famille de huguenots émigrés après la révocation de l’Édit de Nantes. Son goût personnel le pousse vers la littérature, mais il publiera exclusivement en français –membre de l’Académie royale de Prusse, il s’installe pourtant définitivement à Paris en 1785. Connu pour ses traductions d’Homère (différentes versions de l’Iliade, d’abord à Berlin chez Samuel Pitra dès 1762, puis à Paris chez Prault en 1764, etc.) et pour son poème de Joseph (1767), il est élu comme associé étranger par l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1786.
Hermann et Dorothée paraît en original en 1797, de sorte que la traduction française n’enregistre qu’un décalage de trois ans par rapport à cette date. Le rôle du traducteur, qui semble probablement à l’initiative de la publication, est souligné par la mise en livre: le verso de l’avant-titre indique les titres des ouvrages de Bitaubé sortis des presses de Didot et disponibles chez Treuttel et Würtz (la troisième édition d’Homère (1787), Joseph et Les Bataves, tous deux de 1797). Puis la page de titre mentionne le nom de Goethe et implicitement la langue du texte original («poëme allemand»), mais elle précise surtout l’identité du traducteur et ses titres.
La Préface occupe les pages VI à XIX, et constitue un commentaire critique de l’œuvre originale: il s’agit «d’une épopée d’un genre nouveau», où l’auteur n’a ni eu recours au merveilleux, ni pris ses héros dans les classes élevées de la société. Bitaubé argumente sur les parallèles entre Goethe et Homère ou d’autres poètes grecs: «on prendrait cet ouvrage pour un des monuments d’une antiquité reculée». Le nom de Goethe est mentionné explicitement p. XII, où il est indiqué: «on sait qu’il a la plus grande célébrité en Allemagne». Mais on soupçonne l’intervention du libraire dans les lignes qui suivent et qui rappellent le succès du Werther en France: une note infrapaginale précise en effet que «la dernière édition [traduction en] a été imprimée en 1797 (an 6) dans les mêmes formes et caractères que le présent ouvrage»…
Puis le traducteur en vient à son travail: il avait pris la résolution, après son Homère, de ne plus se «livrer à ce genre de travaux», mais il a cédé à la lecture de Hermann et Dorothée. Pourtant, la traduction était rendue très difficile par «l’extrême différence du génie des deux langues», par la simplicité du style de l'auteur et par «la peinture de mœurs très simples et souvent locales» (nous retrouvons le problème de la «transposition culturelle»). La comparaison du travail de traduction avec la science de l’astronomie permet de conclure qu’il suffira de s’approcher d’une approximation dans le rendu de l’original.
Le texte s’achève par une allusion aux événements survenus en Allemagne à la suite des récentes invasions françaises. Une note ferme la préface, qui signale deux critiques de Humboldt et de Schweighäuser relative au texte de Goethe. Nous rejoignons avec cet exemple le champ des Translation Studies abordée dans la conférence de Marie-Françoise Cachin, mais dans une perspective mettant peut-être davantage l’accent sur la contextualisation historique des phénomènes liés à la traduction.
Note bibliographique: Frédéric Barbier, « Une Librairie internationale au XIXe siècle : Treuttel et Würtz », dans Revue d'Alsace, 1985, p. 111 et suiv.
Clichés: différents feuillets de Herman et Dorothée (Coll. Quelleriana).
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Transferts
samedi 10 décembre 2011
Conférence d'histoire du livre
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre
Lundi 12 décembre 2011
M. Frédéric Barbier,
directeur d’études
Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h.
Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 115 à 14h et salle 123 à 16h).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.
Transports en commun: Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare ((250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).
Calendrier complet des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).
(Cliché: à La Rochefoucauld, été 2011).
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