mercredi 21 septembre 2011

Une institution exemplaire des Lumières

Au-delà des frontières traditionnelles du Saint-Empire, l’Europe centrale et orientale est longtemps caractérisée, du point de vue du livre, par une conjoncture difficile: ce sont des régions relativement éloignées des centres de la librairie occidentale, Francfort/Main, Leipzig, Venise, plus encore Paris, les Provinces-Unies ou Londres. D’autre part, une grande partie des territoires est occupée par les Ottomans et, jusque dans les dernières décennies du XVIIe siècle, Vienne reste, à une cinquantaine de kilomètres à peine de la frontière, constamment sous la menace d’une invasion.
La situation commence à changer autour de 1700, avec le premier grand recul ottoman et avec la progressive intégration de cette Europe danubienne dans les circuits occidentaux du livre. Pourtant, dans une géographie du rattrapage, le rôle d’un certain nombre d’intermédiaires reste essentiel: les grands prélats, et les nobles, qui reçoivent une formation universitaire, qui voyagent, qui rapportent ou font venir des livres, qui commencent à collectionner et qui réunissent des bibliothèques parfois remarquables.
Progressivement, ce sont ces mêmes personnalités qui assument le rôle de passeurs culturels, soutenant les processus de modernisation et la progressive élaboration des différentes identités collectives structurées autour de chaque langue.
Le comte Sámuel Teleki (1739-1822) voyage et étudie à Bâle, Leyde, Utrecht et Paris, il entre en relations avec les principaux représentants des Lumières. Devenu chancelier de Transylvanie, il séjourne le plus souvent à Vienne, et élabore alors le projet d’une institution originale.
Il s’agit de fonder, à Tîrgu Mureṣ (Marosvásárhely), petite ville de quelque 7000 habitants au centre des domaines des Teleki, une bibliothèque universelle et moderne, et de mettre celle-ci à la disposition du public –ce qui est le cas dès 1802 (Bibliotheca Telekiana).
De manière extraordinaire, l’ensemble du dispositif est aujourd’hui conservé (bâtiment, mobilier et l’essentiel des collections). Teleki fait en effet construire un bâtiment spécifique pour sa bibliothèque, dans une aile nouvelle du Palais Teleki, face au Collège Réformé. La grande salle de magasin se déploie sur deux niveaux, avec une mezzanine, tandis qu’une salle plus petite, chauffée par un beau poêle de faïence, accueille les lecteurs, et qu’un appartement est réservé pour le bibliothécaire.
La collection initialement réunie par le comte compte quelque 40000 volumes, parmi lesquels la plupart des titres des Lumières, mais aussi des imprimés relatifs à la Révolution française, etc. Le comte est aussi un amateur averti, qui a acquis, outre des manuscrits et 52 incunables, des exemplaires d’éditions rarissimes ou précieuses (par ex. les grands typographes, d’Alde Manuce à Bodoni). La bibliothèque de sa femme, décédée en 1797 (environ 2000 titres), est également intégrée.
Teleki s’efforce de faire connaître son entreprise, et le catalogue de la bibliothèque en quatre volumes est imprimé à Vienne de 1796 à 1819. Il n’est pas question de présenter ici de manière trop rapide le devenir de la bibliothèque. Bornons-nous à dire que la Telekiana s’est encore enrichie après la mort de son fondateur, et qu’elle est en ce moment l’objet d’une restauration très profonde, financée principalement par le département de Mures. Les travaux doivent s’achever à relativement court terme, les livres pourront regagner leurs rayonnages, et les chercheurs à nouveau travailler, dans des conditions bien meilleures, sur ce qui reste un des exemples les plus représentatifs des institutions «culturelles» de l’Europe des Lumières.

Clichés (septembre 2011) : 1) Façade du Palais sur la rue. La bibliothèque occupe la partie à droite de la porte cochère. 2) À l’intérieur de la bibliothèque, en travaux de restructuration. La mobilier en place est d’origine. 3) Un fer aux armoiries du comte.

samedi 17 septembre 2011

Conférence d'histoire du livre

Dans le cadre du séminaire « Langues, livres, lecteurs » organisé par Frédéric Barbier et Sabine Juratic à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS)

Mardi 27 septembre 2011
de 14h à 16h

Mme Marisa MIDORI DEAECTO,
professeur à l’université de SÃO PAULO,

présentera une intervention sur le thème

La réception des livres et périodiques français
au Brésil au XIXe siècle

École normale supérieure,
45 rue d’Ulm,
75005 Paris,
salle de réunion de l’IHMC (esc. D. 3e étage)
Entrée libre dans la limite des places disposnibles
Pr. Dr. Marisa Midori Deaecto

vendredi 16 septembre 2011

L'identité visuelle des bibliothèques

Le dossier proposé par le premier numéro de la Revue de la BNU (printemps 2010) traite d’un sujet qui nous tient à cœur, à savoir «Bibliothèques et identité visuelle»: l'ensemble est dirigé par Christophe Didier, directeur du développement et des collections de la Bibliothèque.
Le premier article envisage le «Message de pierre de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg» (la BNU) : le titre est paradoxal, s’agissant précisément du message impérial allemand, à l’époque non pas de la BNU, mais de la «Bibliothèque impériale, universitaire et régionale». La localisation en ville de la nouvelle bibliothèque est très signifiante, puisque nous sommes au «cœur symbolique du (...) quartier élevé par les autorités allemandes». L’article revient surtout sur la décoration extérieure (statuaires et médaillons) du bâtiment, lequel a pour vocation d’être «parlant»: d’où des représentations des arts, des sciences et des techniques (celles-ci liées à la fabrication du livre), et surtout un programme iconographique associant de manière subtilement hiérarchisée les gloires universelles (Dante, Shakespeare…) et les illustrations allemandes (Lessing, Goethe, Schiller…), une place à part étant faite aux figures du nouveau Reichsland (Jean Sturm, Martin Schongauer, etc.).
Nous sommes devant un dispositif qui exalte d'autant plus la nationalité allemande qu'il lui donne une dimension humaniste et universelle. On pense naturellement au célèbre «catalogue de pierre» qui déroule ses volumina sur la façade de la bibliothèque parisienne de Sainte-Geneviève (on peut d’ailleurs à ce propos contester la chronologie proposée p. 7 du dossier, et qui fait du souci de l’identité visuelle un phénomène relevant surtout du XXe siècle, sinon même des années 2000).
La conférence d’histoire et civilisation du livre de l’Ecole pratique des Hautes Etudes a organisé en 2008 sa traditionnelle séance foraine à la Bibliothèque Carnegie de Reims, à laquelle est consacrée le deuxième article du dossier (par Matthieu Gerbaud). L’ancienne bibliothèque de Reims était abritée dans l’hôtel de ville, et a été détruite par un bombardement allemand en 1917: la bibliothèque nouvelle avait été à l’origine financée par un don de la Fondation Carnegie. Nous avions en effet été très frappé à la fois par l’originalité du programme architectural, et par la qualité de la réalisation d’une «bibliothèque art-déco» jusque dans le détail de la décoration et du mobilier. L’article présente le dossier avec précision, et il est agrémenté de superbes photographies.
Avouons notre stupéfaction à la lecture du troisième article, consacré à «Une certaine forme d’effacement» et au réaménagement intérieur de la BNU après 1945. La bibliothèque était une vitrine de l’Empire, elle n’est plus qu’une manière de bibliothèque universitaire à statut dérogatoire après la Première Guerre mondiale. Mais après la Seconde Guerre mondiale, l’administration ouvre les crédits pour une réfection complète du bâtiment, laquelle se traduit par «l’effacement (…) de toute la décoration allemande» (fresques et autres éléments décoratifs). L’auteur (Christophe Didier) souligne avec raison que nous sommes à l’époque du fonctionnalisme, mais aussi que les autorités centrales ne savent pas quel statut donner à cette «seconde BN». Sur place, le sentiment dominant va jusqu’à envisager «de démolir toutes les horreurs architecturales du temps allemand» en Alsace (cf. note 3, p. 33).
Nous sommes enchantés par l’article de Vera Trost sur la Bibliothèque actuelle du Bade-Wurtemberg à Stuttgart et sur sa décoration intérieure (bibliothèque avait elle aussi détruite en 1944…). Ce présent blog insistait sur l'évolution de la catégorie de «médiathèque» dans la langue française: nous passons d’une problématique du rattrapage (à l’époque de la troisième révolution du livre, les bibliothèques ne doivent pas apparaître comme des institutions du passé), à une problématique de la formation, du lien social et de l’espace public. L’article sur Stuttgart ne dit pas autre chose (cf. surtout p. 36), et en tire toutes les conséquences quant à l’inscription de la bibliothèque dans la ville.
Enfin, il y aurait beaucoup à dire sur l’«écriture dans l’espace public» –les tags et autres inscriptions «sauvages», les panneaux officiels, la publicité, sans parler des murs peints, etc. La Médiathèque (sic!) André Malraux de Strasbourg se signale pourtant par la présence en façade de «phrases tronquées [et] pourfendues (…) interpellant le visiteur» (brefs articles d’Agathe Bischoff-Morales et de Thibault Fourrier). Le dossier se referme par un passionnant entretien avec Nicolas Michelin (agence d’architecture et d’urbanisme Nicolas Michelin, chargée de la restructuration du bâtiment principal de la BNU): les commentaires de Nicolas Michelin sur la nécessaire qualité du programme (ce qui n'est pas toujours le cas...) et sur sa non moins nécessaire adéquation à la fonction du bâtiment (ce qui n'est pas non plus toujours le cas...), ne peuvent que nous faire attendre avec quelque impatience l’ouverture de la nouvelle BNU prévue en 2014.

Clichés: 1- La BNU en travaux, septembre 2011. 2- Qualité de la construction de la Bibliothèque Carnegie de Reims (clichés FB).

mardi 13 septembre 2011

Lire la bibliothèque

Nous connaissions Gryphe, la revue des Bibliothèques de Lyon, mais nous regrettons de n’avoir pas signalé plus tôt La Revue de la BNU, alias de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (information).
La Revue a été lancée au printemps 2010, et elle paraît deux fois par an sous forme d’un élégant in-quarto (environ 20 x 28 cm) illustré en couleurs. Chaque livraison (nous attendons la quatrième) comprend des rubriques régulières: «Le dossier» (un dossier thématique), «L’objet» (présentation détaillée d’un «objet» partie du patrimoine de la Bibliothèque, «L’inédit» (publication d’un texte inédit), «Portfolio» (cahier photographique), et des rubriques plus brèves («Actualités», «Acquisitions patrimoniales» et «Varia»). Un contenu éclectique, donc, et surtout d’une grande qualité.
Nous nous réjouissons de cette publication pour deux raisons en particulier.
Passons plus brièvement sur le premier point: nos bibliothèques sont trop isolées, aujourd’hui, des organismes de recherche, notamment universitaires, alors qu’elles constituent de fait de véritables laboratoires (surtout pour les sciences humaines), et qu’elles disposent d’un personnel hautement spécialisé dans des domaines rares et souvent absents de l’université. Elles sont considérées comme des prestataires de services, et les richesses et plus encore les compétences qu’elles renferment restent comme sous le boisseau. Toute initiative pour faire connaître ce capital irremplaçable, pour rapprocher la bibliothèque de son public, et surtout pour faire de l’institution un véritable acteur de la recherche ne peut qu’être saluée et encouragée, surtout s’il s’agit d’une initiative de qualité comme l’est la Revue de la BNU.
Le deuxième point est connu, mais la Revue de la BNU donne l’occasion d'y revenir. Les bibliothèques, au premier chef les bibliothèques de recherche et les bibliothèques patrimoniales, sont à la tête de richesses immenses, mais trop souvent mal mises en valeur, donc mal étudiées.
On pensera évidemment à tout ce qui relève du livre et de l’écrit, mais même à ce niveau la diversité est infinie: seul un petit nombre de spécialistes connaissent, par exemple, le fonds d’égyptologie de la BNU, avec ses ostraca et ses papyrus. Mais ce sont aussi des documents d’archives, des pièces d’archéologie, d’anciens «cabinets de curiosités» (comme à Sainte-Geneviève à Paris) ou encore des objets d’art ayant décoré ou décorant toujours les différentes salles de l'institution.
Le bâtiment de la bibliothèque est lui aussi hautement signifiant, pour les historiens en général et pour les historiens du livre en particulier: son architecture extérieure, bien sûr (signifiante, au pire, …de l’insignifiance et de la médiocrité, ce qui n’est évidemment pas le cas à Strasbourg). Mais aussi son dispositif intérieur: c'est la répartition des collections, ce sont les espaces ouverts ou non au public, spécialisés ou non, c'est la hiérarchie des services, ce sont le mobilier, les éléments décoratifs, etc. Autant d’indicateurs à interroger et à décoder, et qui informent celui qui sait les lire.
Sans oublier la localisation dans la ville, avec les questions de la visibilité et de l’accessibilité: à la BNU, nous voici dans le nouveau quartier «wilhelminien», élevé après 1870 tangentiellement au centre historique et conçu comme une proclamation de la réussite impériale sur les marches de l’Allemagne. Il y a, comme nous l’écrivions ailleurs, une «écologie» du livre et de la bibliothèque dans leur environnement.
Enfin, l’histoire de la bibliothèque est une composante du patrimoine immatériel de l’institution, et des personnalités ou des collectivités (souverain, collectionneur, ville, province, nation) auxquelles elle a appartenu (nous avions évoqué Colmar, Valenciennes, etc.). La bibliothèque est le produit d’une histoire, mais cette histoire constitue en retour l’arrière-plan qui permet de la comprendre, et d'en comprendre les composantes (jusqu'au niveau de l'exemplaire de tel ou tel texte).
La BNU n’échappe pas à la règle, en même temps qu’elle trace comme le miroir de relations franco-allemandes dont on sait la complexité et le caractère longtemps tragique. La richissime bibliothèque de Strasbourg a été détruite une première fois pendant le siège de 1870, puis ses fonds reconstitués à partir d’envois faits par les autres grandes bibliothèques allemandes. C’est donc à Strasbourg que l’on trouvera paradoxalement l’essentiel des fonds de Königsberg (40 000 titres), dont la bibliothèque a été détruite pendant la Seconde Guerre mondiale –Guerre mondiale au cours de laquelle une partie, heureusement moindre, des fonds strasbourgeois a à nouveau disparu.
L'épisode pousse au passage à interroger le concept de patrimoine: la BNU est aujourd’hui une composante très importante du patrimoine alsacien et strasbourgeois, mais ses collections patrimoniales ont en réalité fait l’objet d’une sorte de substitution massive.
Le statut et la désignation sont pareillement révélateurs: la bibliothèque de Strasbourg portait jusqu’en 1918 le titre de Bibliothèque impériale, universitaire et régionale (Kaiserliche Universitäts-und Landes Bibliothek), elle symbolisait comme le triomphe de l’Allemagne nouvelle et le terme même de Land était dans cette perspective chargé de sens (l’Alsace et la Lorraine du nord comme Reichsland) dont sa traduction française courante («régional») ne saurait donner la mesure. Quant à la désignation et au statut actuels de la BNU, ils sont, comme produits d’une histoire spécifique, un cas aujourd’hui unique dans le paysage des bibliothèques françaises.
Bref, la bibliothèque se donne à lire en tant que bibliothèque formant un tout dans le temps, et La Revue de la BNU nous propose pour ce faire un certain nombre de clés. Alors même que la BNU fait l’objet d’un programme massif de restauration et de restructuration, nous ne pouvons que nous réjouir de la prise de conscience des phénomènes auxquels le présent billet fait trop brièvement allusion. Nous reviendrons, dans notre prochain billet, sur la problématique du «Dossier» du premier numéro de la Revue, «Bibliothèques et identité visuelle», pour dire tout le bien que nous en pensons.

dimanche 11 septembre 2011

Les bibliothèques: modernité du XVIIe siècle

La bibliothèque moderne, c'est-à-dire la bibliothèque encyclopédique et accessible au public, se profile d’abord en Italie autour de 1600, avec la fondation par certains grands prélats de bibliothèques disposées dans une salle faisant office tout à la fois de salle de lecture et de magasin à livres (les rayonnages sont disposés le long des murs). La Bibliotheca Ambrosiana, fondée à Milan par le cardinal Federico Borromeo, fonctionne à partir de 1609 et sert de prototype à un plusieurs réalisations semblables en Europe.
Nous sommes dans la perspective post-tridentine: l'Ambrosiana est une bibliothèque savante, conçue comme devant fournir aux théologiens et aux chercheurs les outils nécessaires pour pouvoir répondre à l’érudition des savants réformés. Le modèle milanais sera importé en France par Gabriel Naudé, qui théorise la bibliothéconomie moderne dans son Advis pour dresser une bibliothèque publié pour la première édition en 1627.
Dans le royaume précisément, c'est le temps du libertinage érudit et de la constitution de la culture française moderne. Naudé dédie son Advis à Henri II de Mesmes, président à mortier du parlement de Paris et célèbre amateur de livres dans son hôtel parisien de la rue Saint-Avoye. On sait que, plus tard, Naudé passera au service du cardinal ministre, Mazarin.
Le titre IX de l'Advis justifie la création et l'entretien de bibliothèques par leur ouverture au public, mais la référence reste faite à Rome, avec laquelle les modernes doivent entrer en compétition:
[C’était] une des principales maximes des plus somptueux d’entre les Romains ou de ceux qui affectionnoient plus le bien du public, que de faire dresser beaucoup de ces librairies pour puis après les vouer & destiner à l’usage de tous les hommes de lettres; (...) suivant le calcul (…) de Palladius, [il y en avoit] trente-sept [à Rome], qui estoient des marques (…) certaines de la grandeur, magnificence & somptuosité des Romains (…). Il n’y a maintenant, au moins suivant ce que j’en ay peu sçavoir, que celles du chevalier Bodleui à Oxfort, du cardinal Borromée à Milan & de la Maison des Augustins à Rome, où l’on puisse entrer librement & sans difficultés, toutes les autres (…), qui sont toutes belles & admirables, n’estant si communes, ouvertes à un chacun & de facile entrée comme sont les trois précédentes.
C’est sur les conseils de Naudé que Mazarin ouvrira sa propre collection, chaque semaine le jeudi, à partir de 1643: cette bibliothèque, après bien des vicissitudes, est reconstituée en 1689 au Collège des Quatre Nations, tandis que la Bibliothèque du roi, installée dans l’ancien Palais de Mazarin, sera elle aussi rendue accessible en 1720-1721.
Plus peut-être que le XVIIIe, le XVIIe siècle est ainsi, en France, le temps d'innovation majeur dans le domaine des bibliothèques. Le jésuite Claude Clément (1596-1642) publie alors un célèbre traité de bibliothéconomie, tandis que sort le Traité des plus belles bibliothèques du Père Louis-Jacob de Saint-Charles (1644), lui-même un ami de Naudé. La bibliothèque parisienne de Saint-Victor est ouverte aux savantes, et le modèle se répand en province: ainsi chez les Cordeliers de Troyes (1651) comme, plus tard, avec le don de ses livres fait par l’abbé Boisot aux Bénédictins de Besançon (1694).
Pour autant, si les lecteurs dépassent peu à peu le cercle le plus étroit, il ne s’agit encore que d’un public de savants, d’amateurs et de personnes de qualité, au-delà duquel l’ouverture reste très limitée.
Avec cette première ouverture, nous sommes donc devant un mouvement d’abord impulsé par l’Église, et dont la référence ultime est celle de l’Antiquité. Cette référence reste présente tout au long du XVIIIe siècle, mais, avec Louis XIV, elle débouche se prolonge avec la problématique de la translatio studii: l'imitation des anciens permet de les dépasser (pensons à la célèbre Querelle) et, désormais, la richesse des bibliothèques, à commencer par celle du roi, fait de la capitale du royaume l'héritière indiscutable d'Alexandrie et de son Musée. À l’époque moderne (XVIIe et XVIIIe siècles), la géographie savante par excellence est celle de l'Europe occidentale, et la concurrence se développe bientôt entre les principaux centres, Paris et Londres en tête, mais aussi certaines villes de résidence ou d'université.

dimanche 4 septembre 2011

Histoire de l'histoire du livre

L’histoire du livre «à la française», champ disciplinaire que l’on présente volontiers comme aujourd’hui en vogue, remonte en fait à la décennie 1950.
En 1953 en effet, Lucien Febvre entre en contacts avec un jeune bibliothécaire de la Nationale, Henri-Jean Martin, avec lequel il projette de publier enfin, en quelques sorte à quatre mains", le volume de la collection «L’Évolution de l’humanité» consacré à l’invention de l’imprimerie et programmé de très longue date.
La sortie de L’Apparition du livre, co-signée par les deux auteurs en 1958, met pour la première fois en application le programme d’une «histoire du livre» conçue non plus comme purement érudite et factuelle, mais comme composante de la nouvelle «histoire sociale à la française» et intégrée à la problématique de l’École des Annales. L’histoire du livre désignera dès lors l’histoire du principal média du monde occidental aux époques moderne et contemporaine (jusqu’au XXe siècle). Précisons que nous entendons ici par « média » toute composante des « moyens sociaux de communication », selon la formule d’Henri-Jean Martin: autrement dit, les médias ne désignent pas seulement les «médias de masse», et l’imprimé en fait tout naturellement partie.
Les développements de l’histoire du livre intéressent directement l’économie, comme le rappelait la formule célèbre de Febvre et Martin selon laquelle le livre est d’abord une «marchandise», et même une marchandise spécifique de par la dimension précocement capitaliste que sa fabrication et sa diffusion supposaient. La problématique d’histoire des techniques, souvent négligée dans l’historiographie française, est en l'occurrence elle aussi au premier plan.
Mais, bien entendu, l’histoire du livre touche aussi au domaine de l’histoire sociale au sens le plus large du terme, et surtout à celui de l’histoire intellectuelle: la perspective des années 1970 s’attachait moins à l’histoire des idées (dans l’acception allemande de Begriffsgeschichte) qu’à celle des modes d’appropriation des textes (histoire de la lecture), de leurs formes matérielles et des procédures de construction de leur sens.
La période 1950-1980 est donc celle où s’est réellement construite l’histoire du livre «à la française»: elle s’ouvrirait, par convention, avec la première rencontre de Febvre et de Martin, en 1953, et pourrait se refermer avec la publication du tome I de l’Histoire de l’édition française, codirigée par Roger Chartier et Henri-Jean Martin, en 1983. Si l’histoire du livre restait surtout envisagée dans le cadre d’une histoire nationale (le titre même d’Histoire de l’édition française en porte témoignage), il convient d’ajouter que cette période a aussi été celle d’une première ouverture vers l’extérieur et vers le comparatisme: la conférence d’Henri-Jean Martin à l’École pratique des Hautes Études (E.P.H.E., IVe Section) accueillait ponctuellement des savants et spécialistes étrangers, notamment anglo-saxons.
Enfin, la recherche et la réflexion sur l’historiographie de l’histoire du livre et sur la constitution de notre discipline en tant que discipline scientifique à part entière marque depuis quelques années l’un des axes de travail dans la branche.

Note bibliographique
• Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, collab. Anne Basanoff, Henri Bernard-Maître, Moché Catane, Marie-Robert Guignard et Marcel Thomas, Paris, Albin Michel, 1958 (« L’Évolution de l’humanité », 49), XXIX [III], 557-[3] p., 22 pl. photographiques [11 feuillets r°-v°], 1 dépliant (deux cartes) (imprimerie Bussière à Saint-Amand (Cher). Achevé d’imprimer daté du 31 décembre 1957.
• Frédéric Barbier, «Écrire L’Apparition du livre», postface à Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, troisième éd., Paris, Albin Michel, 1999, p. 535-588.
• Sur la genèse de l'histoire du livre comme discipline, voir les Actes du colloque de Budapest en 2008 : 1958-2008 : cinquante ans d'histoire du livre. De L'Apparition du livre (1958) à 2008: bilan et projets, éd. par / hg. von Frédéric Barbier, István Monok, Budapest, Orzságos Széchényi Könyvtár, 2009, 270 p. («L'Europe en réseaux /Vernetztes Europa», 5).
Histoire de l’édition française, dir. Roger Chartier, Henri-Jean Martin, 1ère édition, Paris, Promodis, 1983-1986, 4 vol.
• Frédéric Barbier, «Apprendre le métier d'historien: correspondance inédite adressée par Lucien Febvre à Henri-Jean Martin, 1952-1956», dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2010, t. VI, p. 17-31.

jeudi 1 septembre 2011

Nouvelle publication: le Gutenberg Jahrbuch 2011

La livraison 2011 du très respectable Gutenberg Jahrbuch est sortie comme de coutume à Mayence au cours de l’été. Rappelons que la publication est dirigée par Stephan Füssel, titulaire de la chaire Gutenberg à l'université de Mayence:
Gutenberg Jahrbuch. Im Auftag der Gutenberg-Gesellschaft herausgegeben von Stephan Füssel, 86e année, 2011, Mainz [Mayence], 375 p., ill.
La jaquette (par Rosemarie Schöningh) est particulièrement réussie cette année (cf. cliché). Plusieurs articles apportent du nouveau, par exemple sur la première édition du Narrenschiff, et on se félicitera aussi de voir un périodique à la fois important et spécialisé effectivement multilingue.
Sommaire
«Grußwort zum Gutenberg Jahrbuch 2011» (Stephan Füssel)
«My journey into Type Design and Typography» (Mahendra Patel, lauréat du Gutenberg Preis 2010)
«Laudation» (Bruno Pfäffli)

[XVe siècle]
«Iconografia de las ilustraciones del Fasciculus temporum, de Werner Rolewinck», p. 27-55 (Francisco J. Cornejo)
«The Fifteenth Century Proof Shets with Manuscript Corrections from Nuremberg Presses», p. 56-76 (Randall Herz)
«Edizioni quattrocentine delle Facezie di Poggio in volgare (ed un apostilla su Leonardo lettore)», p. 77-80 (Adolfo Tura)
«Neue Fragmente mit der Postilla des Nikolaus von Lyra aus dem Duigsburger Stadtarchiv», p. 81-84 (Anette Löffler)
«Hier hefft an das Landrecht aver Ditmarschen: neue Fragmente des gedruckten Dithmarschen Landrechts (Lübeck : Steffen Arndes, 1487/88», p. 85-100 (Hans-Walter Stork)

[XVIe siècle]
«Zwei Auflagen von Michael Furters Psalterium im Jahr 1503», p. 102-109 (Siegfried Risse)
«Tridenti: per Mapheum de Fraçacinis, M.CCCCXI», p. 110-126 (Federica Fabbri)
«Ein wieder aufgefundener Erfurter Lutherdruck von 1523 mit einem Bildnis des Reformators», p. 127-130 (Gisela Möcke)
«A Manuscript Aldine Catalogue from the Mid-Sixteenth Centuty», p. 131-174 (H. George Fletcher)
«Willibald Pirckheimer and his Greek codices from Buda», p. 175-198 (András Németh)
«Universalis Cosmographiæ descriptio», p. 199-235 (Hermann Baumeister)
«Alexius Bresnicer – Humanist, Dramatiker, Theologe und Reformator. Eine Bibliothek gibt Auskunft über ein Leben», p. 216-245 (Anneliese Schmitt)

[XVIIe et XVIIIe siècles]
«Madame d’Aulnoy en Angleterre: la réception des Contes des fées», p. 247-260 (Daphné M. Hoogenboezem)
«Bibliotheca Windhagiana. Part II», p. 261-263 (Dennis E. Rhodes)
«Survey of pre-1801 Low Countries Imprints in Scottish Resaerch Librairies», p. 264-268 (William A. Kelly)
«On the Identity of the First Printers in Slavuta», p. 269-281 (Marvin J. Heller)
«The Social and Geographical Repositioning of a Minor Printer in Eighteenth Century Antwerp», p. 282-288 (Steven van Impe)

[XXIe siècle]
«Als die Bücher laufen lernten. Buchtrailer als Marketinginstrument in der Verlagsbranche», p. 290-298 (Katharina Ebenau)
«Kinder und Jugenliteratur», p. 299-305 (Christoph Kochhan)
«Digitale Edition und Forschungsbibliothek», p. 306-310 (Elmar Mittler, Christina Schmitz)

[Zur Diskussion gestellt = Débats]
«Albrecht Dürer, Sebastian Brant und Holzschnitte des Narrenschiff-Erstdrucks (Basel, 1494), p. 312-329 (Annika Rockenberger)
«Überlegungen zu einer Klassifikation der Aufzeichnungs-, Speicher-, Kopier- und Vervielfältigungssysteme aus fertigungstechnischer Sicht», p. 330-340 (Frieder Schmidt)

[Nachruf = Nécrologie]
«Der Bucharchivar: Nachruf auf Ludwig Delp (1921-2010)», p. 342-346 (Wolfgang Schmitz)