samedi 29 janvier 2011

Sébastien Brant et la Stasi

Plus de vingt ans après la chute du Mur de Berlin, et alors que d'autres troubles se propagent dans d'autres pays (la Tunisie, l'Égypte...) à la recherche de plus de démocratie, nous avons beaucoup appris sur l'ancien régime de la République (dite) démocratique allemande, qu'il s'agisse par exemple du véritable élevage auquel étaient soumis les sportifs de haut niveau ou d'une Sécurité d'État omniprésente, la tristement célèbre Stasi (Staatssicherheit).
Face à une répression institutionnalisée, l'expression du mécontentement prend des formes subtiles. On connaît le thème du Narrenschiff (la Nef des fous) de Sébastien Brant: le bruit se répand partout dans le pays qu'un navire va être armé pour gagner le fabuleux pays de Cocagne, la Narragonie. Tous les habitants s'embarquent, et la nef surchargée prend le large. La page de titre de l'édition originale allemande (1494) illustre la scène, reprise à partir de 1497 au titre des éditions latines successives et qui s'imposera rapidement comme un véritable topos.
En République démocratique, le professeur Manfred Lemmer était un des meilleurs spécialistes et éditeurs modernes de Brant, auquel il a notamment consacré une étude sur l'iconographie (Leipzig, 1979). Dans les années 1981-1983, lui-même ou un proche surcharge au crayon une photocopie de la gravure de la nef, de façon à représenter parmi les fous les principales figures politiques du pays. Une seule photocopie du dessin est aujourd'hui connue, dans les archives de l'université de Halle / Wittenberg: le document a servi à Lemmer de support pour une lettre à son collègue Thomas Wilhelmi, alors en Suisse, et il a réussi à passer à travers la censure. Il est probable que d'autres photocopies avaient été réalisées.
Les détails de l'image originale sont significatifs: la nef va au hasard, sans ancre ni voiles, tandis qu'un phylactère proclame le but de l'expédition, "Ad Narragoniam" (alld. der Narre = le fou. La Narragonie désigne donc le pays des fous). La gravure est attribuée au "Maître de Hainz Narr".
Mais, sur notre variante, l'étendard brandi au centre de la composition porte le symbole de la RDA (les différents motifs des travailleurs: un compas, un marteau et une gerbe de blé); un fou avec un chapeau et un brassard marqué "mfs" se tient debout au centre: il s'agit d'Erich Mielke, responsable du ministère de la Sécurité d'État (Ministerium für Staatssicherheit). Mielke s'adresse au fou devant lui, également représenté à moitié nu et qui personnifie la justice soumise à la police.
Sur la gauche, la figure du fou tombant à l'eau est reprise de Brant, mais celui qui le pousse est désormais un membre de la police populaire (la VOPO, Volkspolizei) qui brandit une matraque. En arrière, l'homme au crâne chauve et aux lunettes est Erich Honecker lui-même. Il serre le sein d'une femme qu'il empêche dans le même temps de parler. Un ouvrier, le casque sur la tête, est à la proue du navire, mais, comme tous ses compagnons, il regarde en arrière.
Manfred Lemmer a expliqué s'être consacré à Brant et à son Narrenschiff pour mieux supporter le système politique auquel il était quotidiennement confronté. On imagine le danger très réel que pouvait représenter, dans un pays totalitaire, une semblable critique "antipatriotique". Mais le détournement iconographique de la Nef démontre aussi l'actualité constante de la thèse de Brant: sous une forme plus ou moins visible et plus ou moins odieuse, la folie humaine est de toutes les époques.
(Communication de Thomas Wilhelmi, et d'après une étude de Nikolaus Henkel).

jeudi 27 janvier 2011

Histoire du livre: un support pédagogique...

Nous avons déjà mis en ligne deux petites vidéos humoristiques, la première sur le passage du volumen au codex au (autrement dit, sur les joies du changement de support), la seconde sur le caractère novateur de ce dernier ("révolution dans les médias: le dernier cri?"). En considérant que ce blog a pris depuis un moment une forme très, voire trop sérieuse, nous pensons qu'il peut être temps de mettre en ligne une nouvelle création, découverte un petit peu par hasard sur Internet: une vidéo grâce à laquelle on peut, encore une fois, faire des progrès en linguistique (aujourd'hui, non plus en norvégien ou en portugais, mais plus banalement en anglais), tout en révisant un certain nombre de données, malgré tout assez primaires, sur le personnage de Gutenberg et sur son rôle, sans oublier de s'initier aux nouvelles techniques pédagogiques venues, comme il se doit, du monde anglo-saxon. On appréciera au passage la qualité graphique du montage: Oh Johannes! Yeah Gutenberg! Une manière de commencer la journée avec entrain!

mercredi 26 janvier 2011

Conférence d'histoire du livre

Lundi 24 janvier 2011
16h-18h
L'apprentissage dans les métiers du livre
sous l'Ancien Régime
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot,
conservateur en chef à la Bibliothèque nationale de France

La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 123).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2010-2011.

Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur ce blog).
Voir le billet sur l'iconographie et les ateliers typographiques d'Ancien Régime.

dimanche 23 janvier 2011

Histoire du livre et histoire de la langue: de retour d'un séminaire

Le séminaire qui vient de se tenir à Munich (dans le cadre d’un programme Eurolab Lille/Munich) envisageait une problématique très originale: il s’agissait de voir dans quelle mesure le changement de média, en l’occurrence le passage du manuscrit à l’imprimé aux XVe et XVIe siècles, a pu jouer un rôle sur la plan de la fixation de la langue écrite, et pour la promotion des langues vernaculaires. Par ailleurs, la perspective comparatiste, surtout franco-allemande, dominait les débats. Si la thématique de la «langue imprimée» a été prise en compte par un certain nombre de contributions, c’est donc la philologie qui, à Munich, était à la base du travail.
S’agissant de fixation et de normalisation, les constatations sont tangibles: le discours imprimé est effectivement peu à peu normalisé quelques générations après l’apparition de l’imprimerie. Nous savons le très grand nombre de textes et de publications qui, par exemple en France dans les premières décennies du XVIe siècle, abordent la question de la fixation de la langue vernaculaire, réfléchissent sur son enrichissement et sur son statut, traitent de son orthographe et de sa «mise en texte», etc. Mais il reste, à notre sens, à développer réellement l'approche comparatiste, ainsi qu'à construire le lien qui serait susceptible, par hypothèse, d’articuler le basculement d’un média à l’autre (du manuscrit à l’imprimé) avec le changement de rapport à la langue écrite –et désormais imprimée.
Comme au colloque du Mans, l’attention a été portée de manière privilégiée sur l’atelier d’imprimerie et sur son fonctionnement. Laissons de côté la question, abordée à plusieurs reprises, de la distinction fonctionnelle entre l'imprimeur, le libraire de fonds et éventuellement le capitaliste négociant. Le cas de Bâle, tout comme ceux de Strasbourg et de Lyon, illustre plus particulièrement des exemples de villes dans lesquelles certaines officines publient en plusieurs langues, latin, allemand, français, voire dans d’autres langues «modernes», notamment italien et espagnol. La production de dictionnaires et de vocabulaires vient parfois enrichir l’éventail des titres.
Plusieurs observations ont été soulevées au fil du séminaire, explicitement ou implicitement. D'abord, nous venons d'y faire allusion, le comparatisme est un exercice complexe, et il est difficile de prendre systématiquement en considération le statut différent qui peut être celui de la langue vernaculaire à l’époque de la Renaissance selon que l’on est en France, dans les pays germaniques ou encore en Italie, voire en Espagne. S’agissant du français, le rôle précoce du roi (Jean le Bon, et surtout Charles V) et de la cour, à Paris au XIVe siècle, paraît absolument décisif pour les évolutions futures. La langue vernaculaire est la langue de la cour et des élites, quand les langues régionales ont pu conserver, pour le plus grand nombre, un effet de fragmentation (sans parler de l'accès à l'écrit, le français de la cour est-il compris dans le royaume?).
Par rapport à des problématiques historiques aussi ambitieuses que peut celle des langues vernaculaires à la Renaissance, l’approche à partir des contenus des textes repousse davantage en arrière-plan ce qui relève de la réception de ces mêmes textes, et parfois de l’économie du livre -le terme d'économie étant à prendre au sens le plus large. Le statut du discours surtout semble rester ambigu: que les imprimeurs et surtout les libraires éditeurs célèbrent la langue moderne est une chose, que cette célébration dépasse le cadre de la seule mise en scène ou du seul discours est une autre chose. L'attention donnée au contenu textuel peut avoir pour effet d'occulter la problématique dominante, qui est à nos yeux celle de la "marchandise".
Face à la situation de la Renaissance, on a le sentiment de se trouver devant une logique à plusieurs niveaux. L'innovation apportée par la typographie en caractères mobiles et par ses prolongements porte sur la constitution d'un marché du livre et de l'écrit qui n'existait nullement dans les mêmes termes à l'époque de l'exclusivité du manuscrit. Or, sur le plan quantitatif, le rôle du marché est décisif dans l’économie du livre et des textes imprimées: la langue vernaculaire intéressera logiquement un public plus vaste que celui de la langue traditionnelle de culture, à savoir le latin. Et c’est la nécessité de promouvoir l’innovation de produit qui pousse certains imprimeurs libraires, en Allemagne comme en France, à publier ce qui n’existait pas antérieurement dans les mêmes conditions, à savoir des textes en langue vulgaire et des textes d'auteurs contemporains. La recherche de débouchés nouveaux poussera plus tard à lancer d'autres produits eux-mêmes nouveaux, qu'il s'agisse de la "mise en livre" ou du contenu textuel.
Pourtant, l’avantage commercial ne résume évidemment pas les seuls gains possibles, comme l'ont montré certaines interventions: ceux-ci peuvent aussi relever du capital social (un Vérard à la cour de France) ou du capital culturel (le fait de publier en plusieurs langues fonctionne aussi comme une démonstration de la "distinction" d’une officine). À cet égard, le choix de privilégier un cadre chronologique large se révèle très pertinent, car il est le seul à permettre la mise en évidence des évolutions possibles -même si la démonstration reste à produire. Enfin, il semble parfois difficile de faire le départ entre ce qui tient à une volonté de normaliser la langue et ce qui relève des pratiques quotidiennes de l’atelier typographique (notamment les protes et les correcteurs, voire les compositeurs).
Nous reviendrons sur la question de la traduction, également abordée par le séminaire, mais nous voulons souligner dès à présent l’originalité des thèmes envisagés par le projet en même temps que leur ambition, et la richesse des discussions qui ont pu se dérouler à Munich.

Cliché: la Bibliothèque de l’État de Bavière (Bayerische Staatsbibliothek), cliché F. Barbier.

mercredi 19 janvier 2011

Lundi 24 janvier 2011
14h-16h
Histoire des bibliothèques à la période moderne (2).
Les bibliothèques dans la ville (2) : les institutions scientifiques
par
Madame Emmanuelle Chapron,
maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille
chargée de conférences à l’EPHE
16h-18h
De l’étude à la tribune, les bibliothécaires à la période moderne: l'exemple de l'abbaye Sainte-Geneviève (fin)
par
Monsieur Frédéric Barbier, directeur d'études

Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 123).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2010-2011.

Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur ce blog).

Cliché: immeuble du 190 ave de France, intérieur du bâtiment (cliché FB).

lundi 17 janvier 2011

HIstoire du livre en Angleterre

Marie-Françoise Cachin,
Une nation de lecteurs? La lecture en Angleterre (1815-1945),
Villeurbanne, Presses de l'Enssib, 2010,
268 p., ill. (coll. "Papiers").
ISBN 978-2-910227-79-1

"Il n'existait pas, jusqu'ici, de synthèse en français sur la place et l'importance de la lecture en Angleterre, et cet ouvrage se propose de combler ce manque. J'ai délibérément choisi une période assez longue pour faire apparaître les évolutions de la lecture au regard des contextes politiques, sociaux et culturels successifs" (Avant-propos, p. 7).
"Sont ici analysées, grâce à une présentation chronologique, les modalités de l'alphabétisation de la population, l'émergence de nouveaux lectorats, le rôle des cabinets de lecture, la création de bibliothèques publiques, les pratiques et les modes de lecture spécifiques de ce pays [l'Angleterre]" (4e de couverture).

Sommaire

Avant-propos
Introduction
Première partie. 1815-1850: la propagation de la lecture
1) Progrès de l'alphabétisation dans la première moitié du XIXe siècle. 2) Accès au livre et pratiques de lecture. 3) Le recours aux bibliothèques privées.
Deuxième partie. 1850-1880: lecture utile, lecture futile.
1) La naissance des bibliothèques publiques. 2) Poursuite de l'alphabétisation. 3) Presse, romans et feuilletons.
Troisième partie. 1880-1914: la lecture sous surveillance
1) L'Angleterre alphabétisée. 2) Essor des bibliothèques publiques, survie des cabinets de lecture. 3) le contrôle des livres.
4) Quatrième partie. 1914-1945: la lecture consolatrice
1) La lecture pendant la Première Guerre mondiale. 2) L'entre-deux-guerre: évolution des pratiques de lecture. 3) La lecture pendant la Seconde Guerre mondiale.
Conclusion
Bibliographie sélective
Traduction des citations

vendredi 14 janvier 2011

Conférence d'histoire du livre / Lecture in the history of the book


Lundi 17 janvier 2011

16h-18h
De l’étude à la tribune : les bibliothécaires à la période moderne (suite)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études, directeur de recherche au CNRS


Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h.
Pendant la période intermédiaire où la Sorbonne est fermée, la conférence sera désormais abritée dans l'immeuble "Le France", 190 avenue de France, 75013 Paris (salle 123).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2010-2011.

Métro: ligne 6, station Quai de la Gare; ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Voir RATP Métro.
Bus 62 (arrêt: Bibliothèque François Mitterand Avenue de France), 64 (Bibliothèque François Mitterand) et 89 (arrêt: Émile Durkheim).Voir RATP Bus.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur ce blog).
Cliché: une galerie de la Bibliothèque de l'abbaye Sainte-Geneviève au XVIIIe siècle.