jeudi 30 septembre 2010

Histoire du livre: conférence sur Cazin

Conférence, le 30 septembre 2010 à Bouillon (B), Hôtel de la Poste, 20h.

Cazin, sa vie et ses éditions

Le 250e anniversaire de l’impression à Bouillon du Journal Encyclopédique de Pierre Rousseau est l’occasion de faire le point des connaissances sur Hubert-Martin Cazin (1724-1795), libraire éditeur à Reims et à Paris, qui fut en relation d’affaires avec Pierre Rousseau dès son installation à Bouillon en 1760 et qui fit appel aux presses de la Société Typographique de Bouillon en 1785
Connu notamment sur le marché du livre prohibé, mais pas uniquement, Cazin développa, bien qu’il n’en ait pas été le créateur, un format d’édition particulier, précurseur de notre livre de poche, le in-18. La conférence aborde cette caractéristique d’édition fascinante, et explique, à l’aide de nombreux exemples dont quelques inédits, la difficulté d’établir avec certitude l’attribution d’un ouvrage à une maison d’édition au XVIIIe siècle - celle de Cazin en particulier -, contrariée en cela par le règne de la contrefaçon.
Conférencier : Dr Jean-Paul Fontaine
Docteur en médecine, historien du livre, éditeur. Fondateur de la revue Le Bibliophile Rémois (1985-2004), actuellement rédacteur auprès de plusieurs revues littéraires, auteur du Livre des Livres (Hatier, 1994) et autres travaux sur l’histoire de l’imprimerie, co-éditeur de La Nouvelle Revue des livres anciens (depuis 2009). A paraître en 2011 un ouvrage sur Cazin et ses éditions authentiques.

(Communiqué par Jean-Paul Fontaine)

mercredi 29 septembre 2010

Société de cour et exemplarité typographique: Giambattista Bodoni

Nous étions, à Marburg, dans le petit monde des cours d’Ancien Régime lorsque nous parlions notamment des almanachs de la cour ou du prince (dont celui qui leur sert sans doute de prototype, l’Almanach royal de d’Houry et de ses successeurs), nous ne le quittons en découvrant le superbe volume consacré par Andrea de Pasquale, directeur de la Bibliotheca Palatina de Parme, aux collections de la fonderie Bodoni conservées par cet établissement.
Parme n’est pas une capitale ancienne de l’imprimerie ni de la librairie. Mais lorsque le duché de Parme et de Plaisance, jusque-là aux Farnèse, passe en 1731 aux Bourbons d’Espagne (Bourbon-Parme), ceux-ci vont le transformer en un État très prospère gouverné selon les principes du despotisme éclairé. Il s’agit de faire parallèlement du prince un prince des arts et des lettres: sur le modèle français, la résidence de Parme s’enrichit en quelques années d’une pléiade d’institutions et de fondations voulues par le duc Charles de Bourbon, que seconde le ministre Léon Guillaume du Tillot. Le livre et les arts du livre occupent une place clé dans ce dispositif.
On crée donc à Parme une Académie des Beaux-Arts, on réorganise l’université, on lance une gazette (la Gazzetta di Parma), on développe le théâtre et l’opéra, on entreprend des fouilles archéologiques… Surtout, en 1761, c’est la fondation de la nouvelle Bibliotheca Palatina, confiée au Théatin Paolo Maria Paciaudi et installée dans une aile du palais de la Pilotta. La Bibliothèque sera inaugurée par le duc, en présence de Joseph II, en mai 1769. Le palais abritera aussi l’imprimerie ducale, confiée quant à elle en 1768 à une personnalité d’exception, le Piémontais Giambattista Bodoni, né en 1740 et qui a fait ses classes comme typographe à l’imprimerie polyglotte de la Congrégation De Propaganda Fide à Rome.
Comme à Paris, l’Imprimerie du souverain s’insère dans un programme articulant la gloire du prince, la construction de l’État éclairé et la rationalité politique: elle sera à la fois imprimerie administrative, mais aussi imprimerie savante et surtout imprimerie de prestige, en mesure de donner de spectaculaires travaux de représentation. Après avoir commandé ses premières fontes typographiques chez Fournier à Paris, Bodoni inaugure une extraordinaire carrière de dessinateur, graveur et fondeur de caractères. À partir de 1771, les livres publiés à Parme avec les nouveaux caractères de Bodoni font par leur perfection la gloire de l’atelier et sont très vite recherchés des principaux amateurs, notamment en Angleterre.
L’esthétique typographique de Bodoni se distingue par son extrême dépouillement néo-classique: verticalité, présence d’empattements très fins et parfaitement horizontaux, largeur constante des hastes, perfection des proportions et contraste marqué entre les pleins et les déliés. Cette dernière caractéristique suppose une excellente qualité d’impression: Bodoni fabrique aussi son encre d’imprimerie, il attache une grande attention au choix des papiers et il apporte des améliorations ponctuelles à la presse typographique. Dans la mise en page, la lisibilité prime: le premier rôle est donné aux blancs, avec de grandes marges, des espaces interlinéaires plus larges et des blancs marqués pour séparer les mots. L’esthétique est celle du blanc et noir, fondée sur le seul équilibre typographique (le dessin du caractère et l’équilibre du texte). Le caractère Bodoni est progressivement développé jusqu’en 1798, et il connaît un très grand succès, tant en Italie qu’à travers toute l’Europe. Devenu, à côté du Didot, le caractère moderne par excellence et inscrit dans une chronologie bien spécifique de l’histoire de la typographie et de l’histoire politique, le Bodoni est, dans le même temps marqué par son intemporalité : il est le reflet d’une époque pour laquelle le monde est clôturé par une raison qui se définit avant tout comme une raison graphique – autrement dit, construite et appuyée sur la typographie et sur les produits de la typographie, les livres.
Mais revenons à Parme. Nous savions que le Palais de la Pilotta abritait un Musée Bodoni, présentant dans une disposition quelque peu surannée une remarquable collection d’imprimés, ainsi que des caractères et du matériel provenant de l’ancienne Stamperia reale. Nous ne savions pas que pratiquement tout le matériel de Bodoni avait été conservé à Parme – non seulement les différentes fontes créées par lui, mais aussi le matériel servant à leur fabrication et à leur emploi. Andrea de Pasquale a exhumé cet ensemble unique, il en a systématiquement identifié les différentes pièces (en les rapprochant de celles figurant sur les planches de l’Encyclopédie), et il en a établi un catalogue-inventaire. La Biblioteca Palatina conserve aussi l’essentiel des archives de Bodoni, dont, par exemple, un extraordinaire ensemble de jeux d’épreuves corrigées par lui-même.
Le somptueux volume qui vient de sortir (Andrea de Pasquale, La Fucina dei caratteri di Giambattista Bodoni, Parma, MUP, 2010, 124 p. ("Mirabilia Palatina", 3)) donne une idée précise des richesses ainsi exhumées, et qui imposent d’ores et déjà Parme comme l’un des passages obligés parmi les plus grands musées européens consacrés à l’histoire du livre, à côté du Musée Plantin à Anvers, du Gutenberg Museum à Mayence, et du Musée de l’imprimerie à Lyon.
Table des matières de l'ouvrage:
- Le collezioni bodoniane della Biblioteca palatina di Parma
- Il disegno dei caratteri: studi e modelli
- I punzioni: fabbricazione e rifinitura
- Le matrici: fabbricazione e rifinitura
- I caratteri: fabbricazione e rifinitura
- Caratteri di legno: fabbricazione e utilizzo
- Campioni di caratteri
- Fonti e bibliografia.
Voir aussi, parmi une bibliographie considérable:
Notizie e documenti per una storia della Biblioteca Palatibna di Parma..., Parma, Biblioteca Palatina, 1962.
Parma, città d'Europa. Le memorie del padre Paolo Maria Paciaudi sulla Biblioteca Parmense, Parma, Museo Bodoniano, 2008.
Frédéric Barbier, "Bodoni, Parme et le néo-classique", dans Antike als Konzept. Lesarten in Kunst, Literatur und Politik, dir. Gernot Kamecke, Bruno Klein, Jürgen Müller, Berlin, Lukas Verlag, 2009, p. 224-238.
Andrea de Pasquale, «La Formazione della Regia Biblioteca di Parma», dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2009, 5, 297-316.

Clichés: 1) Couverture du volume; 2) Le Palais de la Pilotta; 3) Galerie du Musée Bodoni; 4) Pour le plaisir: l’admirable coupole du Baptistère de la cathédrale de Parme (clichés F. Barbier).

lundi 27 septembre 2010

HIstoire des almanachs et transferts culturels à l'époque des Lumières

L'université de Marburg organise une rencontre interdisciplinaire consacrée à "La culture des almanachs en français dans l'espace germanophone (1700-1815)". Les responsables du programme d'étude sont les Pr. York-Gothart Mix (Marburg) et Hans-Jürgen Lüsebrink (Sarrebruck).

En effet, le XVIIIe siècle a vu la parution d'un nombre non négligeable de publications périodiques en français réalisées à l'étranger, notamment dans les pays allemands. Leur typologie est très complexe, qui juxtapose par exemple le Nouvelliste politique d'Allemagne et l'Almanach de la Cour de S.A.S.E. de Cologne (publié à partir de 1719), ou encore les différents titres académiques publiés en Hesse (Cassel), en Hanovre (Göttingen) et en Saxe (Gotha), voire un genre comme celui de l'Almanach des dames avec ses multiples variantes tant en français qu'en allemand. L'Almanach de Gotha est directement publié en français, et constitue comme le répertoire biographique des cercles du pouvoir dans les différents États. Son succès est européen.
On voit combien le terme même d'almanach (dont la traduction classique allemande est donnée par Calender) peut être ambivalent, puisqu'il oppose notamment un modèle de cour dont le prototype est peut-être à rechercher dans l'Almanach royal à Paris et à Versailles, et progressivement un modèle moins "distingué", que l'on a longtemps et faussement défini comme "populaire" mais qui fonctionne en réalité comme un véritable paradigme aux multiples déclinaisons. Cette polysémie perdure au XIXe siècle, sinon plus tard.
L'étude de l'almanach de cour met en évidence l'importance de la fonction de représentation, dans une perspective inspirée à la fois de Jürgen Habermas et de Pierre Bourdieu. Pourtant, la représentation n'est pas tout, et l'almanach s'impose aussi comme cet usuel qui détaille les rouages de l'administration et qui constitue avant la lettre comme le Who's who de toutes les personnalités "qui comptent", par exemple dans le royaume de France. En réalité, il doit aussi être analysé comme un exceptionnel outil au service de la rationalité et de la modernité de l'administration. L'exemple de l'électorat de Palatinat constitue presqu'un cas d'école, puisqu'il fait paraître parallèlement deux almanachs officiels, le premier en allemand, le second en français (ce dernier sous le titre d'Almanach électoral palatin).Sans parler de l'Almanach de la loterie électorale...
Aborder les almanachs dans une perspective comparatiste permet de faire à nouveau ressortir le rôle central des intermédiaires culturels que sont les éditeurs et libraires de fonds, mais aussi leurs commanditaires (par exemple dans les milieux de cour), les rédacteurs, les auteurs, éventuellement les traducteurs, etc.
D'une manière générale, la conjoncture spécifique qui est celle des pays germanophones au XVIIIe siècle détermine puissamment le genre: l'almanach pourra paraître chose de la cour et de certaines élites, surtout s'il est en français, à une époque où les intérêts d'une grande partie des lecteurs allemands se tournent de plus en plus vers la problématique de la langue et de la littérature nationales.
La situation qui s'imposera avec la Révolution de 1789 donnera bientôt à certains l'opportunité de faire passer des messages au contenu politique plus marqué -et le rôle des femmes aussi change alors profondément, comme le montre la juxtaposition des titres l'Almanach des dames et de l'Almanach de la citoyenne. Le rôle de la noblesse est lui aussi déplacé à partir de cette époque: la Révolution française ne détruit pas la noblesse, mais elle fait passer celle-ci du statut d'ensemble des seigneurs à celui de groupe de grands notables et de notables susceptibles de s'agréger des personnalités aux origines les plus variées.
Bien d'autres questions reste posées, qui concernent par exemple les almanachs non pas produits en Allemagne, mais éventuellement importés de France ou des autres régions francophones. Nous croyions la problématique relative aux almanachs relativement bien connue: le colloque de Marburg vient à point pour nous rappeler qu'il n'en est rien, mais aussi pour enrichir nos connaissances sur un sujet qui reste toujours actuel. L'almanach, surtout dans la configuration ici évoquée, d'une publication en français produite ou circulant en Allemagne, fonctionne comme un média qui informe puissamment l'historien sur son environnement et sur les représentations qu'il supporte et qu'il véhicule.
Informations sur le colloque (et bibliographie en allemand): Histoire du livre: les almanachs
Quelques clichés sur Marburg et sur les participants du colloque: Histoire du livre à Marburg

samedi 25 septembre 2010

Histoire du livre à Bucarest

Le IIIe symposium «Le livre, la Roumanie, l’Europe» (Cartea, România, Europa), qui s’est tenu cette semaine à Bucarest, était organisé en quatre grandes sections, dont la première portait sur l’histoire du livre. Après la séance inaugurale, nous avons pu entendre trente-cinq communications rassemblées autour de la problématique de la langue, et notamment de la production, de la diffusion et de l’usage du livre en français en Europe au cours des périodes moderne et contemporaine. Ces quelques notes (nécessairement incomplètes) permettront de se faire une idée de la richesse des travaux présentés. Elles ne suivent pas l'ordre des communications.
D'abord, deux remarquables interventions ont rappelé l’ancienneté de la mise par écrit du français, dont le premier texte «littéraire» connu date des années 880 (Marie-Pierre Dion-Turkovics) et qui s’impose comme langue écrite et langue de culture à la cour royale de Jean II (le Bon) et de Charles V, le fondateur de la Bibliothèque royale (Marie-Hélène Tesnière). Il y a là un modèle relativement spécifique en Europe, qui fait de la langue de la cour royale la langue écrite du royaume, puis la langue orale progressivement adoptée par les bourgeoisies des villes principales de celui-ci.
La Renaissance a été envisagée à travers une étude novatrice de la «langue des devises» au XVIe siècle (Monica Breazu), mais aussi à travers la problématique de la stratégie éditoriale des éditeurs vénitiens et lyonnais (Raphaële Mouren). Pourtant, le moment clé de la diffusion du livre français ou en français date bien sûr du XVIIIe siècle, et il s’étendra à bien des égards jusqu’à la première moitié du XXe. Otto Lankhorst et Sabine Juratic évoquaient tous deux la question de la «francophonie» aux Pays-Bas et plus généralement en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles. Claire Madl étudiait avec précision les catalogues «français» du libraire pragois Gerle, dont les connexions avec Neuchâtel sont les principales, tandis que Luisa López-Vidriero envisageait le rôle de la «francophonie» dans le cas des bibliothèques de cour en Espagne, au premier chef la Bibliothèque royale.
Les exposés sur l’Europe centrale et orientale ont tout naturellement, et heureusement, tenu une place centrale dans le colloque. Maria Danilov a évoqué les origines de l’imprimerie en pays roumains, tandis que les Battyány illustraient de manière idéaltypique le thème de la francophonie (Doina Biro/ István Monok). Le cas de la Bucovine est excellemment traité par Olimpia Mitri, et Popi Polemi donne trop brièvement (mais c'est la loi du genre) les résultats des comptages réalisés à partir de la remarquable bibliographie hellénique des XVIIIe et XIXe siècles. Nadia Danova, dans une conférence suggestive, souligne le rôle de la censure dans les Balkans aux XVIIIe et XIXe siècles, et Vera Tchetsova éclaire, à propos des éditions du patriarche d’Antioche Athanase IV, un moment clé d’une histoire culturelle et de l'histoire du livre trop étroitement soumise aux considérations de l’histoire polico-diplomatique. Enfin, le travail de Virgil Teodorescu sur un livre exceptionnel de la période contemporaine (Podul Mogosoaiei) est à tous égards exemplaire. On souhaite à Monsieur Teodorecu de terminer bientôt sa recherche pour pouvoir publier l'édition critique de l'œuvre.
D’autres exemples ont aussi été envisagés, qui éclairent la problématique de l’histoire comparée, et la charge symbolique des écritures (voire le rôle plus complexe qu’on ne croit a priori dévolu à la «mise en livre»), et qui soulignent l’importance d’une contextualisation la plus précise possible: ainsi de l’écriture de Krk/Veglia, en Dalmatie (Daniel Baric). Marisa Midori Deaecto traitait des «liaisons transatlantiques» de la librairie française du XIXe siècle. Enfin, Andrea De Pasquale, le très actif directeur de la Bibliotheca Palatina de Parme, apportait l’exemple exceptionnel des éditions de Bodoni dans des caractères non latins (exoticis linguis). La problématique des "trois révolutions du livre" réapparaissaient avec la conférence consacrée par Catherine Lavenir au problème de la langue face aux nouveaux médias du début du XXIe siècle, et notamment à Internet.
Pour conclure un billet déjà trop long, revenons sur le cas presque idéaltypique des 1001 nuits et de leur traduction roumaine (Carmen Cocea). Peu d’exemples en effet illustrent de manière aussi pertinente la problématique des transferts culturels que celui du recueil de contes arabes, d’abord traduits en français, puis à Venise en italien et en néo-grec, et enfin en roumain -Venise, porte de la Méditerranée orientale s’agissant de la diffusion comme de l’élaboration des textes et des livres jusqu’au début du XXe siècle. Il nous reste à attendre l'édition aussi rapide que possible des Actes du symposium, édition qui contribuera à confirmer Bucarest comme l'un des pôles de la recherche actuelle en histoire du livre, mais qui donnera aussi, plus immédiatement, l'opportunité à chacun de prendre la mesure de la richesse du symposium de 2010.

Clichés: 1) séance d'ouverture; 2) la Faculté de droit, où s'est tenue la séance inaugurale; 3) au fil des séances (Monsieur Andrea De Pasquale, président de séance, présente Madame Lopez Vidriero).

Quelques photos prises au fil du symposium: Histoire du livre à Bucarest

samedi 18 septembre 2010

Exposition sur la Renaissance

Il y a quelques mois à peine, la Cité épiscopale d’Albi était inscrite au patrimoine mondial de l’humanité. Chacun connaît, au moins en reproduction, la cathédrale Sainte-Cécile, et la silhouette de la ville abritée dans un coude du Tarn.
Mais voici une autre excellente raison de venir visiter Albi, au cours de cet automne 2010. En effet, la Bibliothèque municipale organise, du 15 septembre au 31 décembre, une magnifique exposition consacrée au «Goût de la Renaissance italienne». Le titre est trompeur, mais le sous-titre parfaitement explicite: "les manuscrits enluminés de Jean Jouffroy, cardinal d'Albi (1412-1473)».
Il s’agit en effet d’un rassemblement exceptionnel d’œuvres réunies autour de la personne de Jean Jouffroy, prélat de l’Église, diplomate sans cesse en action entre la papauté, la Bourgogne et la France, et collectionneur précoce d’antiques et de livres manuscrits.
C’est bien une figure spectaculaire, et pour le moins ambiguë, que celle de ce personnage trop négligé par l'historiographie, qui fait carrière dans l'Église, mais qui ne dédaigne pas, bien au contraire, les jeux de la politique, et auquel on a notamment reproché une avidité un petit peu trop voyante et un certain manque de scrupules.
Longtemps installé à Rome, Jouffroy réunit une bibliothèque exceptionnelle, dont un certain nombre de pièces vient de l'atelier florentin de Vespasiano da Bisticci. Il n'hésitera pas à enrichir ses collections en détournant des manuscrits de Saint-Denis, abbaye à la tête de laquelle il est un temps nommé. Cet ancien évêque d'Arras est en définitive nommé à Albi, et la chapelle de la Sainte-Croix, dans la cathédrale, est conçue, avec sa magnifique décoration peinte, comme devant accueillir sa sépulture.
L'exposition présente essentiellement des manuscrits et documents d'archives conservés à Albi ou empruntés à Rome (Bibliothèque Vaticane) et à Paris (Bibliothèque nationale de France): mentionnons un Thucydide dédié à Nicolas V, mais surtout un Ptolémée et un Strabon destinés au roi René d'Anjou. Le manuscrit de saint Jean Chrysostome (voir cliché) a été, grâce à l'exposition) nouvellement repéré comme ayant fait partie de la bibliothèque du cardinal.
Dirigé par Matthieu Desachy et par Gennaro Rosacno, le catalogue de l'exposition (160 pages) se recommande par sa qualité à la fois scientifique et formelle. Il enrichit un admirable ensemble de publications récentes relatives à l'histoire de la Bibliothèque d'Albi et de ses fonds, ou à l'histoire du livre à Albi et dans sa région: Le Scriptorium d'Albi. Les manuscrits de la cathédrale Sainte-Cécile (VIIe-XIIe siècles), et Incunables albigeois: les ateliers d'imprimerie de l'Aeneas Sylvius (...) et de Jean Neumeister.... Ces catalogues sont devenus de précieux instruments de référence, auxquels vient s'ajouter le catalogue sur Jean Jouffroy... ce qui n'exclut pas le voyage à Albi, bien au contraire.

Cliché: admirable reliure Renaissance d'un manuscrit de saint Jean Chrysostome exécuté par Vespasiano da Bisticcci à Florence (Albi, ms 17. Catalogue, n° 11).
Sur la Médiathèque Pierre Amalric: http://www.mediatheque-albi.fr/

jeudi 16 septembre 2010

Histoire du livre: le symposium annuel de Bucarest

Le troisième symposium international «Le livre, la Roumanie, l’Europe» se tiendra à Bucarest du 20 au 23 septembre 2010. Il est organisé par la Bibliothèque métropolitaine de Bucarest, grâce à l’initiative et à l’inlassable activité du directeur général de cet établissement, Monsieur Florin Rotaru.
Comme chaque année, le symposium comporte une section d’Histoire du livre, mais une autre section sera aussi consacrée aux Sciences de l’information et à l’Histoire des bibliothèques. La commémoration du 300e anniversaire de l’intronisation de Demetrius (Dimitri) Cantemir a d'autre part fourni l’occasion d’organiser une section plus particulièrement consacrée à «Cantemir et son époque». Nous en profitons pour rappeler la publication récente de l’ouvrage de notre collègue Stefan Lemny, conservateur à la Bibliothèque nationale de France, sur Les Cantemir. L’aventure européenne d’une famille princière au XVIIIe siècle (Paris, Éditions Complexe, 2009). Stefan Lemny participera comme de juste au symposium de Bucarest.
La partie d’Histoire du livre porte, en 2010, sur le problème des langues d’édition et sur leur rôle dans les processus de diffusion des connaissances, de construction des identités et de développements des transferts culturels aux époques moderne et contemporaine. L'espace de l'Europe centrale et orientale, y compris les Balkans, présente à cet égard des caractères tout à fait spécifiques: la rencontre de multiples groupes ethniques (Grecs, différents peuples slaves, Hongrois, Roumains, Turcs, pour n'en citer quelques-uns) y fait de la langue, donc de l'écriture, de la littérature et du livre un élément de culture et d'identité dont on ne peut surestimer l'importance.
Parallèlement, le symposium fera un sort privilégié au cas du français -on sait les liens historiques tissés entre la Roumanie et la France, et on rappellera la désignation de Bucarest comme le "Petit Paris" de l'Europe orientale. Les conférences traiteront  du rôle du français comme langue de communication internationale sous l’Ancien Régime et au XIXe siècle, avec une mention particulière pour l’Europe centrale et orientale et pour les Balkans. Mais on envisagera aussi la spécificité propre du français, en tant que langue  portée par écrit dès le IXe siècle (la Cantilène de sainte Eulalie), et en tant que langue de culture imposée de manière précoce par la cour à l’ensemble du royaume (le rôle de Charles V).
Enfin, la problématique des langues d’édition sera abordée de manière plus générale pour l’ensemble de la période allant de l’humanisme à l’époque actuelle, avec une attention spécifique pour les phases de changement plus marqué : la Renaissance et l’humanisme, le temps des nationalités et de l’industrialisation, la révolution actuelle des «nouveaux médias». D’autres espaces et d’autres dimensions de cette problématique seront plus ponctuellement évoqués, qui autoriseront d’utiles comparaisons: l’édition dans des langues plus rares, le marché du livre espagnol, le cas des contrefaçons belges ou encore celui du commerce transatlantique, en particulier avec le Brésil.
Le symposium annuel est un exceptionnel moment de rencontre. Pour la seule section d'Histoire du livre, sont attendus la semaine prochaine à Bucarest des spécialistes venant de Belgique, du Brésil, de Bulgarie, d’Espagne, de France, de Grande-Bretagne, de Grèce, de Hongrie, d’Italie, de Moldavie, des Pays-Bas, de la République tchèque, de Russie et, bien entendu, de Roumanie. Cette simple énumération dit toute la richesse du programme.
Les séances de travail bénéficient d'une traduction simultanée, et les actes des différents symposiums sont régulièrement et rapidement publiés.

Le programme détaillé est disponible à l’adresse suivante:
Symposium de Bucarest 2010
et pour les différentes sections:
Symposium de Bucarest 2010: HIstoire du livre

Cliché: Monsieur Rotaru, directeur général de la Bibliothèque métropolitaine de Bucarest. Le cliché a été pris à l'occasion d'une émission radiophonique. Monsieur Rotaru, spécialiste de l'histoire du livre et des bibliothèques en Roumanie, a publié dans le Bulletin des bibliothèques de France un très précieux article présentant rapidement au lecteur francophone l'histoire des bibliothèques de la capitale roumaine. Le texte en est disponible à l'adresse suivante:
Histoire du livre en Roumanie

mardi 14 septembre 2010

Réouverture d'une bibliothèque

Depuis surtout la Renaissance, un certain nombre d’administrations possédaient des bibliothèques plus ou moins spécialisées: ainsi, en France aujourd'hui, des bibliothèques des différents ministères, de la Présidence de la République, des Assemblées (le Sénat et l’Assemblée nationale), d'organismes comme le Conseil d’État, etc., mais aussi de quelques grandes villes. Rappelons d'ailleurs que, par définition, la Bibliothèque nationale américaine est la Bibliothèque du Congrès.
Ces bibliothèques avaient d’abord une fonction utilitaire –fournir la documentation nécessaire aux élus ou aux fonctionnaires travaillant dans l’institution concernée. Il va de soi que, avec l’évolution des conditions d’information les plus générales, cette fonction a tendu à perdre de son importance: de sorte que l’objet même des bibliothèques "administratives" doit souvent être redéfini, et qu'elles tendent à devenir des bibliothèques de recherche et de conservation.
 Parmi ces établissements, les Parisiens connaissaient leur Bibliothèque administrative, l’une des deux bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris (avec la Bibliothèque historique, rue Pavée). La Bibliothèque administrative est installée à l’Hôtel de Ville et, si son usage est théoriquement réservé aux membres du Conseil municipal et aux agents de l’administration, elle n’en est pas moins le plus largement ouverte aux chercheurs. C’est là une chose heureuse car, malgré des pertes massives, dont la plus marquante est due à l’incendie du bâtiment pendant la Commune, la Bibliothèque est aujourd’hui l’un des établissements les plus remarquables de Paris pour les fonds qu’elle conserve, tant manuscrits qu’imprimés.
Les catalogues publiés depuis plus d’une vingtaine d’années mettent cette richesse bien en évidence, s’agissant notamment des rarissimes fonds étrangers ou encore de certaines collections spécifiques, parmi lesquelles la bibliothèque de l'économiste Michel Chevalier.
La Bibliothèque administrative a été fermée plusieurs années durant, notamment pour mise aux normes de sécurité. Toujours installée dans son somptueux local historique sous les toitures de l’Hôtel de Ville, elle sera à nouveau accessible au public à compter de la semaine prochaine. À cette occasion, son appellation officielle change, pour devenir celle de Bibliothèque de l’Hôtel de Ville, une désignation déjà usuelle parmi ses utilisateurs.
La réouverture sera marquée par l’organisation d’une rencontre-débat, le jeudi 16 septembre 2010 à 15h., sur le thème
La bibliothèque de demain: où en est-on? Regards croisés sur la lecture publique en France et aux États-Unis.
Animée par Michel Melot, la séance réunira Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque publique d’information; Anne-Marie Bertrand, directrice de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques; Pierre Casselle, directeur de la Bibliothèque de l’Hôtel de Ville; Keith Fiels, président de l’American Library Association; Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France.
L'accès est libre, mais il est demandé de bien vouloir réserver par téléphone (01 42 76 48 87) ou par Internet (bhdv@paris.fr). L’entrée se fait par la façade arrière de l’Hôtel de Ville (5 rue Lobau, 75004 Paris).

Une vidéo sur la Bibliothèque et sur les aménagements récents dont elle a fait l'objet:
Le nouveau visage de la bibliothèque de l'Hôtel de Ville
envoyé par mairiedeparis. - L'info video en direct.