mardi 14 septembre 2010

Réouverture d'une bibliothèque

Depuis surtout la Renaissance, un certain nombre d’administrations possédaient des bibliothèques plus ou moins spécialisées: ainsi, en France aujourd'hui, des bibliothèques des différents ministères, de la Présidence de la République, des Assemblées (le Sénat et l’Assemblée nationale), d'organismes comme le Conseil d’État, etc., mais aussi de quelques grandes villes. Rappelons d'ailleurs que, par définition, la Bibliothèque nationale américaine est la Bibliothèque du Congrès.
Ces bibliothèques avaient d’abord une fonction utilitaire –fournir la documentation nécessaire aux élus ou aux fonctionnaires travaillant dans l’institution concernée. Il va de soi que, avec l’évolution des conditions d’information les plus générales, cette fonction a tendu à perdre de son importance: de sorte que l’objet même des bibliothèques "administratives" doit souvent être redéfini, et qu'elles tendent à devenir des bibliothèques de recherche et de conservation.
 Parmi ces établissements, les Parisiens connaissaient leur Bibliothèque administrative, l’une des deux bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris (avec la Bibliothèque historique, rue Pavée). La Bibliothèque administrative est installée à l’Hôtel de Ville et, si son usage est théoriquement réservé aux membres du Conseil municipal et aux agents de l’administration, elle n’en est pas moins le plus largement ouverte aux chercheurs. C’est là une chose heureuse car, malgré des pertes massives, dont la plus marquante est due à l’incendie du bâtiment pendant la Commune, la Bibliothèque est aujourd’hui l’un des établissements les plus remarquables de Paris pour les fonds qu’elle conserve, tant manuscrits qu’imprimés.
Les catalogues publiés depuis plus d’une vingtaine d’années mettent cette richesse bien en évidence, s’agissant notamment des rarissimes fonds étrangers ou encore de certaines collections spécifiques, parmi lesquelles la bibliothèque de l'économiste Michel Chevalier.
La Bibliothèque administrative a été fermée plusieurs années durant, notamment pour mise aux normes de sécurité. Toujours installée dans son somptueux local historique sous les toitures de l’Hôtel de Ville, elle sera à nouveau accessible au public à compter de la semaine prochaine. À cette occasion, son appellation officielle change, pour devenir celle de Bibliothèque de l’Hôtel de Ville, une désignation déjà usuelle parmi ses utilisateurs.
La réouverture sera marquée par l’organisation d’une rencontre-débat, le jeudi 16 septembre 2010 à 15h., sur le thème
La bibliothèque de demain: où en est-on? Regards croisés sur la lecture publique en France et aux États-Unis.
Animée par Michel Melot, la séance réunira Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque publique d’information; Anne-Marie Bertrand, directrice de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques; Pierre Casselle, directeur de la Bibliothèque de l’Hôtel de Ville; Keith Fiels, président de l’American Library Association; Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France.
L'accès est libre, mais il est demandé de bien vouloir réserver par téléphone (01 42 76 48 87) ou par Internet (bhdv@paris.fr). L’entrée se fait par la façade arrière de l’Hôtel de Ville (5 rue Lobau, 75004 Paris).

Une vidéo sur la Bibliothèque et sur les aménagements récents dont elle a fait l'objet:
Le nouveau visage de la bibliothèque de l'Hôtel de Ville
envoyé par mairiedeparis. - L'info video en direct.

samedi 11 septembre 2010

Le 11 septembre et l'histoire du livre?

En ce 11 septembre 2010, il ne saurait naturellement pas être question de tomber dans le ridicule de ce pasteur américain appelant à brûler deux cents exemplaires du Coran prétendument en expiation des attentats du 11 septembre. Laissons de côté les arguments relevant  de la théologie (pouvons-nous penser qu’un Dieu tout puissant serait intéressé par ce genre de contrat absurde, comme d’une manière générale par tout genre de contrat humain, du type je fais ceci, tu fais cela ?). L’opération nous interpelle à plusieurs titres en tant qu’historiens du livre.
D’abord, il s’agit de l’image: les livres sont faits pour être lus, mais ils semblent en définitive aussi avoir été faits pour être brûlés. L’histoire de l’Occident fait une trop large place à ces actions spectaculaires pour qu’il soit possible de n’y voir qu’une manière d’autodafé. L’image de la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie reste omniprésente dans la conscience universelle, destruction à la suite de laquelle la plus grande partie de la culture écrite de l’Antiquité a disparu. Ce vide est aujourd’hui suffisamment «efficace» pour que le projet d’une nouvelle «Bibliothèque d’Alexandrie» soit pris en charge par les instances internationales les plus officielles –et cela, oserions-nous ajouter, indépendamment des besoins objectifs des populations considérées.
De même, sous la Révolution française, les livres «inutiles» peuvent-ils et doivent-ils être détruits, puisque, comme l'expliquait le grand libraire-imprimeur Mame, ils sont le témoignage de l’«imbécillité de nos bons aïeux». Le terme est à prendre au sens étymologique, comme décrivant la situation de celui qui ne saurait marcher seul et qui a besoin d'un bâton, mais aussi aussi au sens métaphorique: l'homme peut marcher seul grâce à sa raison, et il n'a pas besoin de substituts comme, notamment, la religion. Le grand risque encouru par les livres réside dans une forme de négligence et d’ignorance, mais aussi dans le jugement porté à l’encontre de leurs contenus en fonction de catégories qui ne sont pas adaptées.
Bien sûr, la destruction des livres et des bibliothèques répond aussi à d’autres objectifs. À Sarajevo, il s’agissait d’anéantir brutalement une certaine culture «nationale» dont on ne voulait plus entendre parler. À Villiers-le-Bel au contraire, il s’agissait, même inconsciemment, de détruire le vecteur d’une forme de participation collective dont certains se percevaient eux-mêmes comme exclus. Dans cette hypothèses, ce sont les mêmes qui «caillassent» les bus transportant des gens allant à leur travail, alors qu’ils n’ont quant à eux pas de travail, et assez peu d’espoir de jamais en avoir un quelconque permettant un minimum de valorisation. Le livre et la bibliothèque deviennent cet objet symbolique auquel il est aisé de s’attaquer et dont la destruction manifestera haut et fort le «mal-être» que l’on veut objectiver.
Laissons de côté la problématique du contrôle des lectures. L’autodafé annoncé pour aujourd’hui aux États-Unis confirme la charge symbolique écrasante qui est celle du livre et de la collection de livres, non seulement comme vecteur d’une certaine culture, mais aussi comme môle d’identification d’une certaine collectivité. Dans le même temps, il met en évidence l’importance de la médiatisation, ou de la publicité dans tous les sens de ce dernier terme: tel ou tel fait absurde (détruire des livres) acquiert une résonance mondiale, parce que la symbolique mise en branle réfracte précisément les attentes les plus démagogiques d’un certain public à un moment donné.
Il est toujours plus simple de fonctionner par antithèses: le bien / le mal, le connu / l’inconnu, l’identité / l’autre (l’émigré…). Mais la résonance ne  fait pas le raisonnement. Le propre de l’histoire du livre est de revenir à chaque fois sur la nécessité de la complexité (les choses sont plus compliquées qu’on ne croit), tout comme le propre de l‘histoire des idées et de la pensée humaine est d’insister sur le caractère relatif des catégories et des croyances qui encadrent nécessairement la vie quotidienne de chacun d’entre nous.

Cliché: le destruction de la Bibliothèque d’Alexandrie, xylographie des Chroniques de Nuremberg (Liber chronicarum), Nuremberg, 1493.

vendredi 10 septembre 2010

Newsletter en histoire du livre

La Fabbrica del libro (sous-titrée: Bolletino di storia dell’editoria in Italia) est un bulletin donnant deux fois par an des informations sur l’histoire du livre et de l’édition en Italie. La publication en est à sa seizième année, et le numéro 2010/1 propose en 48 pages des articles sur les archives éditoriales (par Gabriele Turi), sur différentes recherches en cours (un libraire autrichien à Venise de 1817 à 1868, un éditeur d’art milanais de l’après-guerre, etc.) et sur la collection des «Libri bianchi» publiée par Einaudi de 1957 à 1966 (par Irene Mordiglia). Le lecteur y trouvera aussi un article nécrologique (à la suite du décès de Roberto Bonchio) et un certain nombre d’autres contributions. Parmi celles-ci, arrêtons-nous un instant sur le «témoignage» (sous la rubrique Testimonianze) de Giorgio Lucini sur la maison milanaise des Lucini fondée en 1924.
Cette note de quelques pages attire en effet l’attention sur une source apparemment trop négligée des historiens du livre, tout au moins en France (au contraire, par exemple, de la pratique au Québec, et d’une manière générale au Canada): il s’agit des archives orales. À l’heure où la «troisième révolution du livre» déploie ses effets de manière de plus en plus sensible et où les «nouveaux médias» semblent sans cesse monter en puissance, à l’heure aussi où l’attention du public est mobilisée en faveur de savoir-faire et de connaissances qui seraient en voie de disparition, il paraît d’autant plus intéressant de recueillir les témoignages de professionnels qui ont été témoins d’un certain nombre d’évolutions ayant marqué la seconde moitié du XXe siècle et qui, pour la plupart, sont aujourd’hui relativement âgés. Nous pensons aussi bien à d’anciens «typos» et ouvriers du livre qu’à des acteurs du monde de l’édition, de la diffusion, de la presse périodique, voire des bibliothèques, etc.
Les Newsletters privilégient aujourd’hui la forme numérique (à l’image des Nouvelles du livre ancien en France): il est d’autant plus réconfortant de rencontrer une expérience durable qui utilise encore le support du papier. Le calcul est probablement fondé: nous recevons tous quotidiennement une information écrasante par Internet, de sorte que l’hypothèse n’est pas toujours vérifiée, qui voudrait que l’accessibilité totale de tel ou tel bulletin ou autre soit garante de sa consultation effective. Au contraire, l’information sur papier s’appuie sur la durabilité, et elle peut être consultée partout et à tête reposée, de sorte que sa «rentabilité» est très probablement bien plus élevée que si elle était donnée sur Internet. Il faut rendre hommage aux responsables de la publication de La Fabbrica del libro pour leur ténacité en définitive couronnée de succès.
L’index des années 1995-2000 de La Fabbrica del libro est accessible à l’adresse Internet suivante: http://fondazionemondadori.it. Le directeur de la publication est notre collègue Gabriele Turi (auteur par ailleurs d’une Storia dell’editoria nell’Italia contemporanea, Florence, 1997), et le bulletin est adressé gratuitement à quiconque en fait la demande motivée (gobbo.fdl@libero.it).
Signalons d'autre part que Madame Florence Descamps organise un séminaire hebdomadaire consacré à «Histoire des organisations et archives orales», dans le cadre de l’École pratique des hautes études, IVe Section (Paris). Puisse l’exemple de nos collègues italiens susciter des vocations de ce côté-ci des Alpes, surtout s'agissant d'histoire du livre!

mardi 7 septembre 2010

Annonce de colloque sur l'histoire du livre: la mondialisation culturelle, entre France, Portugal et Brésil

Le commerce transatlantique de librairie,
un des fondements de la mondialisation culturelle
(France- Portugal- Brésil, XVIIIe-XXs siècle)

Colloque organisé par l'université de Versailles- St-Quentin-en-Yvelines du 9 au 11 septembre 2010 (bâtiment Vauban, amhithéâtre IV).
Jeudi 9 septembre, 9h30
Ouverture du colloque, par Sylvie Faucheux, présidente de l'université, Christian Delporte, directeur du CHCSC, et Jean-Yves Mollier, professeur.
"Libraires et éditeurs des deux mondes": conférences de Marcia Abreu, Annibal Bragança, Marisa Midori et Nelson Schapochnik.
14h30
"Libraires et éditeurs des deux mondes" (suite); "La presse et les revues": conférences de Giselle Martins Venancio, Gustavo Sora, Eliana de Freitas Dutra, Katia Aily Franco de Camargo et Mateus Henrique de Feria Pereira.
Vendredi 10 septembre, 9h30
"La presse et les revues" (suite); "Dialogues interculturels": conférences de Maria Eulalia Ramicelli, Valéria Guimaraes, André Caparelli, Jerusa Pires Ferreira et Sandra Guardini Teixeira Vasconselos.
14h30
"Dialogues interculturels" (2): conférences de Lucia Granja, Andrés Borges Leao, Gabriela Pellegrino Soares, José Cardoso Ferrao Neto et Luis carlos Villalta.
Samedi 11 septembre, 10h
"Perspectives": conférences de Plinio Martins Filho, Marcia Abreu et Diana Cooper-Richet.

Le programme détaillé de cette manifestation est consultable (avec dépliant PDF à télécharger) en cliquant sur: Histoire du livre, Brésil-France

Cliché ci-dessus: Michel Melot découvre un bel assortiment de libri de cordel sur un marché de Rio en 2009 (ou: Les dialogues interculturels favorisés par la tenue même de colloques internationaux) (cliché F. Barbier).

dimanche 5 septembre 2010

Sur la côte normande

Parmi les classiques de la rentrée parisienne figure la traditionnelle petite «virée» à la mer, autrement dit l’excursion que l’on fait à Trouville, à Deauville ou dans quelque autre station, début septembre, si le temps s’y prête (ce qui était le cas hier).
La proximité de Rouen et surtout de Paris explique que la côte normande soit célèbre pour les grandes figures de peintres, d’artistes et d’écrivains, mais aussi du «monde», qui en ont fréquenté les hauts lieux. La ligne Paris-Rouen est l’une des premières grandes radiales ferroviaires construites en France (1843). Le Havre et Dieppe sont atteintes respectivement quatre et cinq ans plus tard, tandis que la gare de Deauville-Trouville est inaugurée en 1863. À Paris, l’«embarcadère» d’où l’on part pour la côte, l’actuelle gare Saint-Lazare, est au cœur du quartier des affaires et, à un certain nombre d’égards, les grandes stations sont un prolongement des arrondissements les plus aisés de la capitale et des villégiatures de la banlieue ouest, entre Paris, Versailles et Saint-Germain.
Ce sont les stations du nord de la Seine qui sont d’abord privilégiées: Fromental Halévy achète une maison au Tréport en 1855, et Madeleine Lemaire s’installe à Dieppe, où on trouve aussi La Case du comte de Greffulhe. Cousin de la comtesse de Greffulhe, Robert de Montesquiou y séjourne régulièrement. Le peintre Jacques-Émile Blanche vient lui aussi à Dieppe, Villa du Bas-Fort, avant de choisir une ancienne ferme à Offranville. Les Alexandre Dumas ont une villa à Puys, un village à la sortie nord de Dieppe, où se retrouvent aussi Turquet, le directeur des Beaux Arts, Alphonse Karr et les Carvalho. Plus tard, les Pozzi s’installent à leur tour à Dieppe, dans la Villa Landron (1893). Non loin, Étretat accueille Offenbach dans sa villa d’Orphée, où Ludovic Halévy est bloqué pendant la Guerre de 1870, l’année même où la ville ouvre son casino… Et Maupassant y fera construire sa maison de la Guillette.
Mais les principales stations se regroupent bientôt au Sud de la Seine, entre Cabourg et Honfleur. Trouville compte quelque six mille habitants au début du XXe siècle, où tous les représentants du «monde» s’installent pour la saison, soit à l’hôtel des Roches noires (construit en 1868, reconstruit en 1910), soit dans une villa en location. À partir de 1876, la princesse de Sagan habite la «Maison persane», quand les Porto-Riche sont à Villerville, les Gallimard dans leur villa de Bénerville et le baron Fould dans sa Hutte de Deauville. C'est encore à Deauville que les Rothschild font construire en 1905 une résidence qui semble plutôt un château. Le Balbec de Marcel Proust est tout proche, alias Cabourg, ses «jeunes filles en fleur»... et son Grand Hôtel.
Les grandes «villas» se multiplient sur les hauteurs de Trouville: la Cour brûlée, bâtie en 1864, appartient à Lydie Aubernon de Neville, laquelle aurait inspiré à Proust le personnage de Madame Verdurin. Les Frémonts sont élevées en 1869 pour le banquier Arthur Baignières, puis la propriété passera à un autre banquier, issu d'une famille de Budapest, Hugo Finaly. Proust y séjourne à plusieurs reprises.
À Paris comme en villégiature, une figure majeure du «monde» est celle de Geneviève Straus, la veuve de Bizet et l’hégérie de Proust. Après avoir loué la Cour brûlée, les Straus font constuire à partir de 1893 par l’architecte A. Le Ramey une villa de style normand, Le Clos des mûriers: trois étages dont l’un en mansarde, une large terrasse en surplomb, et un magnifique jardin aménagé par Charles Tanton, lequel était recommandé par la princesse de Sagan. La société parisienne, dont la jeune Colette, prend bientôt ses habitudes aux Mûriers, et le nom revient constamment dans la correspondance de Proust, comme en 1918: «J’ai vu naître, grandir, devenir de plus en plus belle votre demeure d’aujourd’hui. Je vous revois encore dans la précédente, le manoir de la Cour-brûlée (…), de cette pauvre Madame Aubernon».
Écrivains, journalistes, critiques, éditeurs: une promenade sur la côte normande nous fait toucher une certaine géographie du monde des livres et des périodiques, mais aussi des spectacles, en France entre 1870 et la Première Guerre mondiale. L‘aménagement récent du Clos des mûriers comme support d’une opération immobilière d’importance fait disparaître l'essentiel du jardin, mais a au moins pour mérite de permettre la conservation de l’immeuble d’origine...

(Clichés ci-dessus: 1 et 4: vues de Trouville, 2010; 2: Les Vacances à Trouville, 1888; 3: le Clos des mûriers en 2008).

vendredi 3 septembre 2010

Histoire du livre: politiques et pratiques de la culture

Philippe Poirrier est professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Bourgogne et responsable du pôle "patrimoine" de la Maison des Sciences humaines de Dijon. Spécialiste de l'histoire des politiques publiques de la culture, de l'histoire du patrimoine et de l'historiographie "culturelle" récente, il a notamment publié Les Enjeux de l'histoire culturelle (Paris, Seuil, 2004, coll. "Points") et tout récemment une précieuse Introduction à l'historiographie (Paris, Librairie Belin, 2009). Il va de soi que la problématique de l'histoire du livre et de l'imprimé croise les intérêts de Philippe Poirrier, et qu'elle apparaît très souvent dans ses travaux.
C'est encore le cas dans le dernier ouvrage qu'il a dirigé, sur un thème aujourd'hui souvent à l'ordre du jour (pour ce qui nous intéresse plus particulièrement: le patrimoine, la culture et les bibliothèque!). Le volume vient tout juste de sortir à La Documentation française:
Politiques et pratiques de la culture, Paris, La Documentation française, 2010, 304 p. (Coll. "Les Notices").
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/catalogue/9782110081452/index.shtml

Introduction (Philippe Poirrier, Univ. de Bourgogne)
Les politiques culturelles : de nombreux acteurs
1- La construction historique de l’État culturel (Philippe Poirrier)
Focus : La démocratisation culturelle : une évaluation à construire (Jean Caune, Université de Grenoble III)
2- Le ministère de la Culture au fourneau des réformes (Claude Patriat, Univ. de Bourgogne)
Focus : Les échanges culturels extérieurs, réseaux et acteurs (Alain Lombard)
3- L’effort public pour la culture (Jean-François Chougnet)
Focus : Culture et management (Xavier Dupuis, Univ. de Paris I)
4- Mécènes et pouvoirs publics : des relations ambivalentes (Sabine Rozier, Univ. de Picardie)
5- Les collectivités territoriales et la culture : des beaux-arts à l’économie créative (Philippe Poirrier)
Focus : Les enjeux des intercommunalités (Emmanuel Négrier, CNRS)
Les domaines des politiques culturelles
6- Le patrimoine (Pierre Moulinier, CHMC)
7- Les archives (Vincent Duclert, EHESS)
8- Les musées (Frédéric Poulard, Univ. de Lille I)
Focus : Les centres d’interprétation du patrimoine (Serge Chaumier, Univ. de Bourgogne)
9- Le théâtre et les spectacles (Emmanuel Wallon, Univ. de Paris Ouest La Défense)
Focus : Les chiffres du spectacle vivant (Emmanuel Wallon)
10- Des politiques et des musiques (Anne Veitl)
Focus : La danse (Marianne Filloux-Vigreux)
11- Les politiques de soutien au marché de l’art (Alain Quemin, Univ. de Marne-la-Vallée)
12- Les bibliothèques (Anne-Marie Bertrand, ENSSIB)
13- Les politiques publiques en direction des industries culturelles et leurs enjeux (Philippe Bouquillion, Univ. de Paris VIII)
Focus : L’audiovisuel public et la culture (François Jost, Univ. de Paris Sorbonne-Nouvelle)
Enjeux économiques et sociaux
14- Sociologie des pratiques culturelles (Olivier Donnat, Ministère de la Culture)
Focus : Les publics des festivals (Emmanuel Négrier, Aurélien Djakouane)
15- Industries culturelles, mondialisation et marchés nationaux (Françoise Benhamou, Univ. de Paris XIII)
Focus : Les biens culturels, une exception économique ? (Françoise Benhamou)
16- Les médias et la vie culturelle (Hervé Glevarec, CNRS)
Focus : Les enjeux de la révolution numérique (Emmanuel Hoog, INA)
17- Emploi artistique et culturel et formations (Jean-Pierre Saez, Observatoire des politiques culturelles) 18- Les professions culturelles  : un système incomplet de relations sociales (Pierre-Michel Menger, EHESS)
Un modèle en question
19- Politiques culturelles : les enjeux de la diversité culturelle (Serge Regourd, Univ. de Toulouse I)
20- L’éducation artistique (Emmanuel Wallon)
21- Les politiques culturelles en Europe : modèles et évolutions (Pierre-Michel Menger)
22- Pour une politique culturelle européenne ? (Anne-Marie Autissier, Univ. de Paris VIII)
23- Quelle politique culturelle pour une société créative ? (Xavier Greffe, Univ. de Paris I)

(sur une information communiquée par Philippe Poirrier)

mercredi 1 septembre 2010

Une critique de l'érudition?

Le petit livre de Nathalie Piégay-Gros sur L'Erudition imaginaire (Genève, Droz, 2009, coll. "Titre courant") intéresse le chartiste jeune ou moins jeune, mais aussi l'historien du livre. De fait, l'enseignement reçu à l'École des chartes concerne d'abord ce qu'il est convenu d'appeler les sciences auxiliaires de l'histoire, la paléographie, la diplomatique, la codicologie, la bibliographie, etc. La tradition de l'Ecole se fonde sur l'érudition bénédictine des XVIIe et XVIIIe siècles (à l'ombre de cette figure tutélaire que représente Mabillon), tradition renouvelée et actualisée sous l'influence de la méthode historique et philologique allemande du XIXe et du début du XXe siècle.
Mais le propos de notre collègue (Nathalie Piégay-Gros enseigne la littérature française à l'université de Paris VII) se place dans une perspective moins historienne: il s'agit de préciser le statut de l'"érudition" dans la littérature (au premier chef la littérature française) depuis l'époque des Lumières. Alors même que la méthode de l'érudition s'impose à la base de la construction de l'histoire comme science, Nathalie Piégay-Gros montre que son statut est généralement dévalorisé dans un certain nombre de textes proprement littéraires. L'érudition est "discréditée" parce qu'elle est assimilée à un négation de la vie et de l'expérience personnelle, parce qu'elle fonctionne en elle-même et pour elle-même, parce qu'elle n'apprend rien, parce qu'elle est conduite par des personnages qui sont souvent présentés comme des maniaques, des rats d'étude, des papivores, quand ce n'est pas comme des inadaptés ou tout simplement comme des fous. Les paragraphes consacrés par Nathalie Piégay-Gros à la lecture chez Proust, qui illustrent le schéma inverse, sont particulièrement suggestifs (p. 32).
Bien entendu, le matériau privilégié de l'érudition, c'est le papier et le livre. Ce n'est pas ici le lieu de proposer une analyse en forme du travail de Nathalie Piégay-Gros, mais l'amateur d'histoire du livre y rencontrera une pléthore d'observations suggestives, ainsi que de citations et de références trop méconnues relatives au livre et aux pratiques qui l'entourent. Du côté des auteurs critiques, une mention spéciale à L'Âne de Victor Hugo: Hommes, vous êtes fiers quand vous considérez // Vos bouquins reliés, catalogués, vitrés (...) // Et, j'en conviens, on a le vertige en voyant // Ce sombre alignement de livres, effrayant, // Inouï... [etc.]
Les chapitres sur l'érudition dans la fiction et sur "les figures de l'érudit" sont particulièrement jubilatoires, avec de nombreuses références à Queneau, à Nabokov et à Pérec. Ce dernier est notamment représenté par son célèbre pastiche d'un article scientifique censément traduit de l'anglais et concernant la "Mise en évidence expérimentale d'une organisation tomatotopique chez la soprano (Cantatrix sopranica). Les conditions de l'expérience donnent le ton:
L'expérimentation a porté sur 107 sopranos de sexe féminin, en bonne santé, pesant entre 94 et 124kg (moyenne: 101kg), qui nous ont été fournies par le Conservatoire national de musique (...). Les tomates ont été lancées par un lanceur de tomates automatique (Wait and See 1972) commandé par un ordinateur de laboratoire polyvalent (...). Les jets répétitifs ont permis d'atteindre 9 projections par seconde...
Rappelons en effet que l'expérience consiste à lancer des tomates sur des cantatrices pour enregistrer et analyser la réaction de celles-ci (le texte complet de Pérec est disponible sur le site de l'université de Paris Orsay (cliquer ici: Histoire du livre: Georges Pérec), et il a été réédité récemment dans la collection "Points"). 
Il y aurait bien des choses à dire sur le statut scientifique de l'histoire de la bibliographie et du livre, et sur le déplacement progressif qui, de science(s) auxiliaire(s), en a fait un des domaines les plus porteurs de la recherche historique contemporaine. Nous nous bornerons à observer que l'érudition n'est pas contradictoire, bien au contraire, avec le canular: nous connaissons de même plusieurs superbes notices introduites dans le très savant Catalogue des incunables de la Bibliothèque nationale, qui ne sont rien d'autre que des canulars, autrement dit qui décrivent des exemplaires n'ayant jamais existé d'éditions elles-mêmes imaginaires. Et terminons en nous autorisant à recommander la lecture du livre de Madame Piégay-Gros, mais aussi la relecture des auteurs qu'elle utilise comme excellent dérivatif pour passer le cap de la rentrée!

Cliché: le bibliothécaire comme variante de l'érudit. "Pour lire des poètes, on a seulement besoin de temps. Mais pour les cataloguer... Là, il faut du génie!"