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mercredi 7 mai 2014

Ecrire rapidement

Un très joli colloque doit se tenir à Rovereto (Italie), du 22 au 24 main prochain, consacré au sujet de l’«écriture rapide», alias la tachygraphie:
Rovereto, 22-24 maggio 2014
Accademia Roveretana degli Agiati e Biblioteca Civica G. Tartarotti
con la collaborazione del Centro di Ricerca Europeo Libro Editoria Biblioteca (CRELEB)

L’articulation de l’oral et de l’écrit est fondamentale dans les développements de la pensée occidentale depuis les premiers siècles avant l’ère chrétienne.
Laissons ici de côté deux problèmes. D’abord, celui de la logique de l’écriture : le système alphabétique, fondée sur une analyse abstraite du rapport entre le son et sa transcription, est tout naturellement plus gourmand en graphèmes –et, peut-être, en temps –que des systèmes fondés sur les idéogrammes. Du coup, l'abréviation y sera le cas échéant plus utile. La seconde remarque porte sur la typologie de la graphie: les modes d’abréviation ne sont bien évidemment pas les mêmes (et les abréviations ne rempliront pas les mêmes fonctions), entre l’écriture cursive et les formes d’écriture «à main levée». Nous ne disons rien ici de l’épigraphie, et de son emploi obligé de l’abréviation.
Dès lors que nous sommes dans le monde de l’écriture alphabétique, la copie du texte demande beaucoup plus de temps que sa simple énonciation orale, et la tradition veut que les célèbres notes tironiennes, qui constituent un premier exemple de sténographie, aient été inventées par l’esclave secrétaire de Cicéron, Marcus Tullius Tiro, chargé de prendre à la volée les discours de son maître.
Mais, avec la disparition définitive de la Romania, au milieu du Ve siècle, nous voici dans un monde qui, dans son immense majorité, est devenu analphabète, et au sein duquel la démonstration de l’engagement et de la preuve est d’abord d’ordre oral: ce sont les «témoins» qui, par leur présence physique (attestée par leur seing), authentifient telle ou telle disposition prise, acte de fondation ou autre. La série des marques personnelles en bas de l’acte (les «souscriptions») authentifie celui-ci, et en engage la valeur.
L’émergence d’une pratique de plus en plus large de l’abréviation se manifeste surtout à partir du moment où l’écrit lui-même se répand davantage, entendons, à partir du tournant de l’an mille, et d’abord dans les villes de négoce et dans les villes universitaires. Là où l’écriture est de plus en plus intimement liée à l’activité professionnelle, il convient d’aller vite, et les minutes notariales, les notes de cours ou encore les documents administratifs de toutes sortes utilisent des systèmes d’abréviation parfois très sophistiqués.Une conséquence moins attendue de cette tendance concernera le retour à un statut ancien: dès lors en effet que l’écriture s’abrège et se mue en technique, elle perd en lisibilité pour le commun des mortels (même s'ils sont alphabétisés), et sa maîtrise se fait l’exclusivité d’une caste, analogue à la caste des scribes de l’Antiquité.
Terminons sur trois points, que nous ne faisons que brièvement évoquer.
1) D’abord, l’abréviation est affaire de spécialistes, c’est-à-dire de clercs qui, ispso facto, sont des latinistes. L’élargissement des pratiques de lecture et la diffusion croissante de textes dans les différentes langues vernaculaires, s’accompagne d’une quasi-disparition des abréviations, qui rendraient précisément lesdits textes inintelligibles à ces nouveaux lecteurs.
2) Ensuite, et nous l’avons déjà dit, on aurait grand tort de croire que l’irruption de la typographie s’accompagne de la disparition des abréviations (et des autres signes relevant de la pratique de l’écriture cursive, comme au premier chef ces lettres liées si chères, encore aujourd’hui, à la collection de La Pléiade. Bien au contraire, l'articulation entre les médias reste longtemps favorable à l’écrit par rapport à l’imprimé, et la pratique de la signature autographe des exemplaires imprimés rend d'ailleurs compte de ce que nous avons appelé l’«esthétique de la trace».
3) Enfin, ne croyons pas que ces problématiques soient seulement des objets d’histoire. Le rapport de l’oral à l’écrit est bien d’actualité, aujourd’hui plus qu’hier, comme le prouvent la fonction «Mémo vocal» de nos portables ou encore la possibilité d’intégrer dans un texte Word des séquences enregistrées sur l’ordinateur même sur lequel nous travaillons. Et concluons avec Alphonse Allais, lequel préfigure même la langue actuelle des SMS. Il explique qu'il est à la recherche de procédés pour économiser le papier:
« Je me garde bien de mettre : « Hélène a eu des bébés ». Combien plus court, grâce à mon procédé : L.N.A.U.D.B.B.» (Ancor la réform de l’ortograf, Le Journal, 20 sept. 1900).
Bref, un colloque novateur, qui plus est dans une superbe ville historique, Rovereto –pour ne rien dire de la région, au débouché du val de Trente, aux portes de Vérone et à proximité immédiate du lac de Garde... au printemps.

vendredi 17 janvier 2014

Nietzsche et l'Art nouveau (Ecce homo,1908)

Dernier ouvrage de Nietzsche, Ecce homo sort en 1908: il s’agit d’une édition posthume, puisque l'auteur a sombré dans la folie en 1888 et est décédé huit ans plus tard. La publication en est notamment organisée par sa sœur, Elisabeth Forster-Nietzsche. Ecce homo est un texte particulièrement frappant parce qu’il donne la mesure du désespoir du philosophe, passionné par la vérité mais qui éprouve le silence de plomb dans lequel toutes ses œuvres les plus chères sont tombées.
Stefan Zweig décrit avec une grande justesse la situation de celui qui, au terme de son parcours, a atteint à la «septième solitude»:
Il y a dans ses dernières œuvres comme de sourds gémissements de souffrance contenue, et des cris de colère démesurément ironiques (…). Lui, qui était indifférent, se met, dans son orgueil «exaspéré», à provoquer son temps, pour qu’enfin il réagisse (…). Et, pour le défier encore davantage, il raconte sa vie dans Ecce homo, avec un cynisme qui entrera dans l’histoire (…). Il a détruit tous les dieux, (…) il a détruit tous les autels; c’est pourquoi il se bâtit à lui-même son autel: l’Ecce homo, afin de se célébrer, afin de se fêter, lui que personne ne fête. Il entasse les pierres les plus colossales de la langue (…), il entonne avec enthousiasme son chant funèbre de l'ivresse et de l’exaltation (…). C’est tout d’abord une sorte de crépuscule (…); puis l’on entend vibrer un rire violent, méchant, fou, une gaîté de desperado qui vous brise l’âme: c’est le chant de l’Ecce homo (…). Puis, soudain, commence la danse, cette danse au-dessus de l’abîme –l’abîme de son propre anéantissement.
Paradoxe des paradoxes, c’est précisément alors même que Nietzsche disparaît au monde, que sa célébrité s’impose. Grâce à quelques intermédiaires, au premier rang desquels Brandès à Copenhague, mais aussi Strindberg et un certain nombre d’autres (dont Daniel Halévy en France), sa pensée devient mieux connue, et son œuvre éditée et diffusée de plus en plus largement. En tant que penseur de la modernité et en tant que, ironie suprême, auteur devenu à la mode, Nietzsche va notamment intéresser une maison moderne par excellence, les Edition de l’île, Inselverlag, à Leipzig.
L’Inselverlag, dont la genèse nous est aussi rapportée par Zweig dans ses Souvenirs d’un Européen, a été fondée à partir de 1899 par un groupe d’amateurs et d’esthètes fortunés qui voulaient échapper à la logique de la médiocrité, voire du mauvais goût, d’une production éditoriale de masse –la métaphore de l’ «île» est bien sûr directement signifiante:
On accueillerait les choses les plus subtiles et les moins accessibles. Ne publier que des œuvres où s'attestait la plus pure volonté d'art sous une forme impeccable, telle était la devise de cette maison d'édition très exclusive (…).Tout, même les détails infimes, avait l'ambition d'être exemplaire.
Nous sommes bien aux antipodes du primat donné à la demande... Le catalogue édité pour la foire de Pâques 1910 recense un fonds de 317 titres présentés par ordre alphabétique –dont Zarathustra et Ecce homo (Die Veröffentlichungen des Inselverlages, 1899-1909, Leipzig, Inselverlag, 1910). La plupart des titres sont proposés à 4 Marks, 5 Marks avec une demi-reliure de parchemin (Halbpergament). Les titres sont souvent imprimés par Breitkopf u. Härtel, mais aussi par Richter, tous deux dans la capitale allemande du livre, Leipzig.
Surtout, l’Insel fait appel, pour ses publications, aux stars de l’art contemporain (le Jugendstil, alias l'Art nouveau). La marque typographique est dessinée par l'architecte Peter Behrens, et représente un navire voguant toutes voiles dehors, comme un symbole de liberté. Pour Ecce homo, la couverture et la double page de titre sont réalisées d’après une maquette de Van de Velde (au colophon: Titel, Einband und Ornamente zeichnete Henry van de Velde): une demi-reliure de parchemin, les plats de papier gris, le motif du titre doré en tête du plat supérieur. Le dos est lisse, et porte le motif du titre doré en tête, tandis que la tranche de tête est également dorée.
La double page de titre, marron et ivoire, est imposante par son décor d’entrelacs symétriques, labyrinthiens, que relie un motif charnière. Les lettres ont un tracé discontinu et anguleux contrastant avec les caractères arrondis et liés du titre sur la reliure... (Bruxelles, 1993, p. 69).
Les trois éditions de Nietzsche réalisées par l’Inselvelag, Also sprach Zarathustra, Ecce homo (les deux titres en 1908) et Dionysos Dithyramben (1914), décorées par Henry van de Velde, appartiennent aujourd’hui au petit groupe des premières éditions de l'Île parmi les plus recherchées (Sarkowski, p. 131).
D’une certaine manière, l’Inselverlag industrialise pourtant la bibliophilie, même s'il s'agit d'une bibliophilie moderne de très haute tenue: le tirage de Ecce homo est de 1250 exemplaires numérotés, dont 150 sur japon. De sorte que, malgré la qualité esthétique de l’ensemble, un bibliophile de vieille souche pourra se plaindre:
Löwenberg était un véritable bibliophile comme on en faisait autrefois. Il n'aurait trouvé aucun plaisir aux impressions récentes, et aux fac-similés de manuscrits. Il aurait détesté les éditions numérotées de 1200 exemplaires… (Deutscher Bibliophilen Kalender für das Jahr 1913, p. 38-39).

Maison de Nietzsche à Sils Maria.
Nietzsche Friedrich, Ecce homo, 1ère éd., Leipzig, [Friedrich Richter, pour] Insel Verlag, [1908], 154 p., 4°. 1ère édition. Contient le texte de Ecce homo, suivi d'une postface de l’éditeur scientifique (Nachwort des Herausgebers), Raoul Richter, p. 131-154.
Stefan Zweig, Le Combat avec le démon, trad. fr., Paris, Belfond, 1983, p. 270-271 (titre original alld Der Kampf mit dem Dämon).

mardi 12 juin 2012

Nouvelle publication: la maison Mame

La maison Mame a déjà été mentionnée sur ce blog, (y compris d'agissant d'Hernani), et elle est l'une des maisons d'imprimerie, de librairie et d'édition les plus célèbres de France entre la seconde moitié du XVIIIe siècle et les années 2000. Malgré des travaux isolés, une monographie de grande ampleur faisait à ce jour défaut. Ce manque est comblé par la publication remarquable dont nous présentons ci-dessous le sommaire.
La ligne de recherche concernant la production imprimée «pour tous», dont Mame s'était fait une spécialité et sur laquelle il avait bâti un développement industriel particulièrement efficace, intéresse des genres et des titres très différents -du livre d'église à celui de piété (l'Imitation de Jésus-Christ!), aux textes de récréation, à la production scolaire, sans oublier le traité politique, etc.
Le prochain symposium d'histoire du livre, organisé en septembre à Mamaia (Roumanie), traitera précisément du thème, mais dans une perspective comparatiste et transnationale, qu'il s'agisse des professionnels (dont les auteurs), des textes, des livres ou des publics. Nulle doute que la maison Mame y soit évoquée, avec certaines des entreprises emblématiques de la période, en France comme dans d'autres pays. Un dossier y sera notamment présenté sur le chanoine Christoph Schmid (Schmidt), l'un des auteurs les plus prolifiques du second XVIIIe siècle, et dont bon nombre de titres se sont inscrits, pendant plus d'un siècle, parmi les best-sellers les plus étonnants de l'époque. Cette littérature moralisatrice, négligée par l'histoire littéraire, n'en constitue pas moins, comme le montre le «dossier Mame», un phénomène éditorial de toute première importance, et dont il importe de poursuivre l'étude.


Mame. Deux siècle d’édition pour la jeunesse, sous la direction de Cécile Boulaire. Préface de Jean-Yves Mollier,
Rennes, Presses universitaires de Rennes ; Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2012, 560 p., ill.
(«Histoire»; «Perspectives historiques»)
ISBN 78-2-7535-1858-2

SOMMAIRE
Préface, par Jean-Yves Mollier
Introduction générale, par Cécile Boulaire

Première partie- Les fondateurs
Introduction: Un voyage dans les archives, par Michel Manson
Charles Pierre Mame à Angers: un fondateur, par Cécile Boulaire
La maison Mame à Angers (1807-1828), par Tangi Villerbu
Les Mame à Paris (1807-1837): l’échec d’une stratégie familiale de diversification, par Michel Manson
La bifurcation américaine de Charles Mathieu Mame (1815-1818), par Tangi Villerbu

Deuxième partie- L’installation dynastique
Installation d’Amand Mame à Tours: le contexte tourangeau, par Michel Manson
Amand Mame (1776-1848), par Chantal Dauchez
Alfred Mame (1811-1893), par Chantal Dauchez
Ernest Mame (1805-1883); Gustave Mame (1830-1893), par Chantal Dauchez
Paul Mame et ses fils, par Chantal Dauchez
La «Maison Alfred Mame et fils», Société Anonyme, par Michèle Piquard

Troisième partie- L’entreprise Mame et la question sociale
Introduction: L’entreprise Mame et la question sociale, par Tangi Villerbu
Les livres d’histoire de la maison Mame, supports de la doctrine du catholicisme social, de 1830 à 1880?, par Christian Amalvi
Cité ouvrière et institutions sociales, par Chantal Dauchez
Alfred Mame et la Commission d’enquête parlementaire sur les conditions du travail en France en 1873, par Martin Dumont
Mame et l’école publique (1870-1890): l’annonce d’une fracture éditoriale, par Marie-Françoise Boyer-Vidal

Quatrième partie- Mame propagateur de la foi
Introduction: Mame propagateur de la foi, par Tangi Villerbu
Des Bons Livres aux livres pour enfants: la création de la «Bibliothèque de la jeunesse chrétienne», par Michel Manson
La maison Mame et les Frères des écoles chrétiennes: une tumultueuse union, par Tangi Villerbu
Mame au Québec: importation et usages d’une littérature catholique française (1840-1960), par Tangi Villerbu
Les romans historiques chez Mame (1834-1914): faire revivre le passé à la lumière de la foi, par Michel Manson

Cinquième partie- Les collections
Introduction: L’ordre des collections, par Cécile Boulaire
La ligne éditoriale: auctorialité et sérialité éditoriale, par Matthieu Letourneux
Une logique de collections: de la «Bibliothèque de la jeunesse chrétienne» à la «Bibliothèque des petits enfants», par Cécile Boulaire
Raymond Pornin et le «Gymnase moral d’éducation»: être éditeur de livres pour enfants à Tours sous Alfred Mame, par Cécile Boulaire
Les séries Mame au XXe siècle siècle: organisation et auteurs, par Stéphane Tassi
Mutation des logiques de collections (1885-1940), par Marie-Pierre Litaudon
La Revue Mame (1894-1909), une publication académique, par Francis Marcoin

Sixième partie- Les genres
Introduction: Les genres, par Matthieu Letourneux
La «littérature» selon Mame?, par Cécile Boulaire
Mame, entre esthétique et éthique, par Matthieu Letourneux
De L’Ami des enfans à la «Bibliothèque des petits enfants»: rupture ou continuité?, par Annette Baudron
Mame à l’ère des pédagogues républicains, ou le poids d’un héritage éditorial (1870-1890), par Marie-Françoise Boyer-Vidal
Les romans d’aventures sont-ils très catholiques? Mame face au genre, entre contraintes sérielles et reformulations éditoriales, par Matthieu Letourneux
Un siècle de fictions coloniales pour la jeunesse (1830-1940), par Mathilde Lévêque

Septième partie- Écrire pour Mame
Introduction: Écrire pour Mame, par Mathilde Lévêque
Traduire pour Mame, par Mathilde Lévêque
À éditeur célèbre, écrivains obscurs?, par Cécile Boulaire et Mathilde Lévêque
Just-Jean-Étienne Roy, un polygraphe voué à Mame, par Cécile Boulaire
Hippolyte de Chavannes de La Giraudière: un auteur Mame, Clémence Lefay
Classicisme, naturalisme et passéisme: l’évolution du style Mame à travers quelques-uns de ses auteurs, par Stéphane Tassi

Huitième partie- Reliure, illustration, bibliophilie
Introduction: La forme visuelle des livres Mame, par François Fièvre
La reliure chez Mame: techniques de fabrication et esthétique (1840-1880), par Élisabeth Verdure
Amand Mame & Cie, un éditeur romantique pour enfants (1830-1850), par Olivia Voisin
John Arthur Quartley et les graveurs sur bois des éditions Mame à Tours, par Rémi Blachon
Les pratiques typographiques et bibliophiliques de la maison Mame au XIXe siècle, par François Fièvre
Illustration religieuse et ouvrages de prestige: Hallez, Doré, Tissot…, par Isabelle Saint-Martin
Brochages, cartonnages et percalines: les couvertures Mame de 1870 à 1940, par Stéphane Tassi

Neuvième partie- Mame au XXe siècle
Introduction: Mame au XXe siècle, par Cécile Boulaire
Les albums Mame dans l’entre-deux-guerres, par Marie-Pierre Litaudon
D’une usine l’autre: 1940-1953, destruction et reconstruction de l’usine Mame, par Caroline Gaume
L’imprimerie Mame à Tours, une usine moderne en bordure de Loire (1950-1953), par Christine Desmoulins
La maison Mame après la Seconde Guerre mondiale, par Michèle Piquard
Un Petit Prince devait paraître chez Mame…, par Marie-Pierre Litaudon

Conclusion: Fin de projet, ouverture de chantiers, par Tangi Villerbu et Matthieu Letourneux

dimanche 18 mars 2012

Histoire du livre et histoire des bibliothèques cardinalices

Après le concile de Trente (1543-1563), la papauté s’efforce de mettre en place les conditions de la reconquête intellectuelle face à la Réforme. Pour ce qui intéresse l'écrit et le livre, cette reconquête se fera en s’appuyant sur des structures d’enseignement (avec l’édification du Palais de la Sapienza à Rome, mais aussi avec l’essor des jésuites, autour du Collegium Romanum), sur un travail très important d’édition de textes (à commencer par celui de la Vulgate) et de réflexion scientifique, sur la fondation d’une imprimerie spécialisée (la Typographie Vaticane, en 1587) et sur la constitution de fonds de livres qui seront mis à la disposition des clercs et des savants. Une génération plus tard, ce sera la bulle Inscrutabili divinae de Grégoire XV (1622), et la création de la Congrégation De Propaganda Fide, établie dans le palais de la place d’Espagne, et où «gémissent» bientôt les presses de la célèbre Typographie polyglotte (cf. cliché).
Le Palazzo "De Propaganda Fide", place d'Espagne
D’autres axes seraient aussi à prendre en considération, par ex. le travail de rationalisation de la gouvernance dans l’État pontifical (surtout sous Sixte Quint, 1585-1590, créateur du système des Congrégations), ou encore la mise en œuvre d’une nouvelle esthétique et d’un nouveau vocabulaire stylistique dans le domaine notamment de l’architecture et de la peinture. Nous ne nous y arrêterons pas, même si l’art de la Contre Réforme trouve bien évidemment un riche champ d’application dans la décoration des bibliothèques.
Une caractéristique significative s’agissant des bibliothèques réside dans le fait que nombre de réalisations novatrices sont prises en charge certes par le pape, mais surtout par des représentants des grandes familles cardinalices. La capitale de la chrétienté occupe, bien évidemment, une position privilégiée, et les bibliothèques créées dans les palais romains sont célèbres, à commencer par celle des Barberini: Maffeo Barberini, ancien élève des jésuites, est élu pape (Urbain VIII) en 1623, et deux ans plus tard, le nouveau palais proche des Quatre fontaines (d’où son nom) commence à être construit. Il accueillera la bibliothèque de son neveu le cardinal Francesco Barberini. Passionné d’arts et de culture, celui-ci constituait des collections très riches, réunissait autour de lui un cercle d’artistes et de savants, et fondait la première académie romaine. Le P. Jacob explique, en 1644:
Après les bibliothèques papales, je n’en treuve point à Rome de plus célèbre que celle du cardinal François Barberin, neveu de nostre S.P. le pape Urbain VIII. Car si l’on considère la multitude des manuscrits grecs, latins & autres idiomes, elle ne cédera à aucune [bibliothèque] particulière de l’Europe. Le curieux lecteur pourra voir la description plus ample de cette bibliothèque dans celle du palais dudit cardinal faiye nouvellement en latin par le comte Hiérôme Teti. Je me contenteray seulement de dire que les sieurs Luc Holstein d’Hambourg en Allemagne, qui a en son particulier une assez bonne bibliothèque des autheurs classiques, et Charles Moroni, ont la charge de cette bibliothèque.
Le cardinal Anthoine Barberini, frère du cardinal François (…) en a aussi une très belle en son particulier, de laquelle le sieur Gabriel Naudé a été autrefois bibliothécaire… (p. 93-94).
Et le bibliographe de dévider sa théorie des cardinaux bibliophiles, de Jules Mazarin avec la bibliothèque du palais romain du Quirinal, aux Carpi, aux Colonna ou encore aux Farnèse, pour nous limiter toujours à Rome.
Entrée principale du Palazzo Barberini.
Notre courte citation met au passage en évidence un élément significatif qui intervient dans le statut d’une bibliothèque remarquable: la richesse de la collection, certes (les manuscrits grecs et latins!), la somptuosité du décor, oui, mais désormais aussi la qualité du bibliothécaire, lequel sera reconnu comme un savant, et dont le travail valorise, pour reprendre le terme si apprécié de nos actuels décideurs, le fonds qu’il a à administrer.
Mais l’historiographie actuelle des bibliothèques met volontiers l’accent sur le fait que ces collections sont considérées comme ouvertes, et qu’elles préfigureraient par conséquent la «bibliothèque publique moderne» (Denis Pallier). Il s’agit, à notre sens, d’un anachronisme: la volonté des cardinaux est bien plutôt celle d’illustrer une famille (gens) dont un ou plusieurs membres a souvent déjà accédé au trône de saint Pierre, et le mécénat, la collection d’art, la constitution d’une bibliothèque jouent un rôle essentiel. Il s’y ajoute, surtout à Rome, la gloire de l'Église, et la référence classique à l’évergétisme des grandes familles de la Rome antique ayant elles-mêmes fondé des bibliothèques présentées comme «publiques». Le P. Jacob précise d’ailleurs à propos de
Dominique Capranica, cardinal et grand pœnitencier de l’Église romaine, [qu’il] prit un soin nompareil pour perfectionner sa bibliothèque: laquelle est conservée dans le collège que ce cardinal a fondé, pour une éternelle mémoire de l’affection qu’il avoit pour les bonnes lettres (p. 96).
L'exemple de l'Ambrosienne, effectivement ouverte au public à Milan en 1609 par le cardinal Borromée, apparaît comme un cas particulier. D'une manière générale, la référence au «public» n’est pas à entendre strictement dans l’acception actuelle du terme: la bibliothèque «publique» s’oppose bien plutôt à la bibliothèque «privée», c’est-à-dire à la bibliothèque plus ou moins inaccessible, et comme telle déjà critiquée par les Anciens.
Le public véritable de ces collections est en réalité un public «distingué» (au sens bourdieusien du terme) sur le plan social et, de plus en plus, sur le plan culturel: c’est le public des familiers du prince, qui sont peu ou prou ses obligés (et le Père Jacob cite encore, parmi les «domestique[s] du cardinal Barberin», le nom du «docte Léo Allatius, Grec de Nation, et [qui] possède une bibliothèque très-insigne pour les autheurs de sa nation» (p. 110). À ce petit groupe se joignent ceux que leur qualité même autorise à y être introduits, notamment parmi les voyageurs étrangers de passage dans la Ville.
De sorte que, s’agissant des bibliothèques cardinalices dont le modèle sera transporté en France par Gabriel Naudé et par Mazarin, la dénomination de «bibliothèque publique» s’analyse d’abord, de manière en apparence paradoxale, comme un élément de la distinction, donc d’une forme de renfermement, avant de devenir, par un jeu de glissement, un élément majeur de la gloire du souverain et de sa capitale.

mardi 14 février 2012

Histoire des classifications

Nous avons mis en ligne ce jour une note d'une dizaine de pages sur l'histoire des cadres de classement, tant sur le plan de l'épistémologie que sur celui de la bibliothéconomie (ci-contre, rubrique "pages", sous l'intitulé Esthétique de la taxinomie). Le lecteur trouvera ci-dessous quelques clichés susceptibles de servir d'illustrations. Rappelons que l'utilisation des textes présentés sur ce blog est libre, mais qu'elle suppose que l'on en indique la provenance. Rappelons aussi que nous recevons toujours avec reconnaissance les remarques, compléments, suggestions et autres qui nous sont faites. 
1- Supplément à la Bibliographie instructive de Debure (exemplaire de la Bibliothèque de Valenciennes).
2- À la cathédrale du Puy: la fresque de la Rhétorique.

3- Catalogue de vente de Peter Schoeffer (Bayerische Staatsbibliothek, Munich)
4- Incipit du catalogue.
5- Note manuscrite: le voyageur de Schoeffer loge à l'auberge de l'Homme sauvage, où l'on est prié de se rendre.
6- La Bibliotheca universalis de Gesner (page de titre).
7- Dans la Bibliotheca de Gesner, la table par noms d'auteurs.
8- Avertissement de la table.





lundi 28 mars 2011

Le patrimoine des bibliothèques

Au-delà des catégories définies par l’administration (pour laquelle le patrimoine des bibliothèques se limite à leur « patrimoine livresque », lequel sera défini notamment en fonction de son ancienneté), le patrimoine des bibliothèques désignera pour le chercheur une typologie d’objets, de pratiques et de représentations qui ne se limite pas aux seuls livres, voire aux seuls «objets» relevant de l’écrit (pièces d’archives, manuscrits, livres, périodiques, plaquettes, pièces de toutes sortes comme affiches, tracts, estampes, etc.).
D’abord, la bibliothèque ne désigne pas toujours, historiquement, un ensemble de livres. La tradition du Musée d’Alexandrie combine la gloire du prince, qui se présente comme un « prince des muses », et le service rendu dans toutes sortes de domaines aux intellectuels, aux savants, etc., en ce qui concerne l’information et la documentation. Le Musée, qui comprend une bibliothèque, constitue un véritable centre de documentation faisant appel non seulement aux livres, mais aussi aux objets d’art, instruments scientifiques, collections d’histoire naturelle, etc. Dans une perspective encyclopédique, le Musée donne comme un catalogue du monde « naturel » et des créations de l’homme.
Le modèle sera est reproduit au fil des siècles, y compris dans le domaine privé, comme le montre l’exemple de Peiresc. Lorsqu’une partie du cabinet de Peiresc est reprise par les chanoines de Ste-Geneviève de Paris, elle constitue dans cet établissement le noyau du célèbre « Cabinet » de leur bibliothèque. Le chanoine du Molinet, auteur d’une Histoire du cabinet de la bibliothèque de Sainte-Geneviève, en est le premier grand gestionnaire : le Cabinet comprend une section réservée aux antiquités et aux pièces historiques (notamment numismatique), mais aussi une partie d’instruments scientifiques (horloges, lunettes d’approche, etc.) et d’objets relevant plus de l’ethnologie (costumes et armes) et de l’histoire naturelle (échantillons). La Réserve de la Bibliothèque Sainte-Geneviève conserve toujours une partie importante de ce Cabinet, mais on pourrait aussi penser au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France...
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La plupart des bibliothèques anciennes possèdent jusqu’à aujourd’hui des objets ou des ensembles plus ou moins précieux qui ne relèvent en rien du domaine du livre : on en aura une idée en consultant la série (publiée à partir de 1925) des Trésors des bibliothèques de France. Cette collection n’est pas remplacée par celle du Patrimoine des bibliothèques de France : un guide des régions (Paris, Payot, 1995, 10 vol., 1 vol.) d’index. Beaucoup de monographies existent par ailleurs, comme : Fernard Lebert, La Bibliothèque de la ville de Meaux et les bibliothécaires (Meaux, Sté litt. et hist. de la Brie, 1903).
Ce modèle du Musée perdure longtemps, y compris sur le plan administratif : le British Museum est fondé à Londres par le médecin sir Hans Sloane en 1753, et ouvert au public six ans plus tard. La British Library lui est intégrée jusqu’en 1973 (P. R. Harris, A History of the British Museum Library, 1753-1973, London, The British Library, 1998). L’exemple anglais essaime sur le continent, notamment avec les « Musées » d’Europe centrale, à Prague et à Budapest, dont les Bibliothèques nationales ne s’émanciperont que peu à peu.
Pourtant, un certain rééquilibrage est sensible, surtout à compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle : il est possible qu’il reflète la montée en puissance d’une production imprimée de plus en plus riche et de plus en plus stratégique sur le plan de la marche des idées. Rappelons la polémique qui se développe entre Debure et Mercier (de Saint-Léger) à l’occasion de la sortie de la Bibliothèque instructive publiée par le premier, et l’opposition désormais plus sensible, entre le « cabinet rare » et la « bibliothèque choisie ». Dans les bibliothèques modernes, dont un grand nombre est reconstruit ou réaménagé au XVIIIe siècle, les objets d’art apparaissent non plus comme fondamentaux, mais plutôt comme relevant d’une certain esthétique de la distinction : ce sont les peintures et les fresques (par ex. à Valenciennes), ou encore les bustes décorant le haut des travées de livres. Dans la salle de lecture de la Bibliothèque Mazarine, il s’agit d’un ensemble de bustes antiques ayant notamment appartenu à la collection même du cardinal.

Le décor de la bibliothèque nous a introduits à la tradition même de celle-ci : l’architecture du bâtiment peut en faire partie. Les exemples de bibliothèques anciennes antérieures à la Révolution sont rares en France (Valenciennes, Dijon, Reims, Troyes, etc.). À Versailles, la Bibliothèque est installée dans l’ancien hôtel des Affaires étrangères, élevé suc ordre du duc de Choiseul-Stainville et que ses conditions de sécurité ont fait un modèle en son temps : le bâtiment est « construit à l’épreuve du feu, l’emploi du bois y est proscrit. Les sols sont recouverts de tommettes et les plafonds voûtés sont constitués de briques liées par du plâtre ».
Un exemple très remarquable est donné par la ville de Besançon, qui décide en 1803 de construire un bâtiment spécifiquement destiné à abriter sa bibliothèque, lequel sera en définitive terminé en 1817. La Bibliothèque d’Amiens est à peu de choses près contemporaine. Mais les constructions les plus célèbres sont naturellement celles de Labrouste à Sainte-Geneviève et à la Bibliothèque de la rue de Richelieu (d’où les problèmes posés par leur reconversion éventuelle), mais on pourrait aussi songer à la nouvelle Bibliothèque universitaire de Strasbourg construite par les autorités allemandes après 1870. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la reconstruction de la bibliothèque Carnegie, à Reims, marque aussi une date dans l’introduction en France des nouveaux concepts bibliothéconomiques. Enfin, si la plupart des instituions construisant aujourd’hui des bibliothèques nouvelles ne manifestent en général guère de soucis d’esthétique architecturale, les exemples inverses se rencontrent pourtant, qu’il s’agisse de la BnF (site Tolbiac) ou de constructions plus récentes : la nouvelle Médiathèque du Piémont oloronais a reçu la distinction de l’Équerre d’argent en 2011.
Mais d’autres éléments sont souvent négligés, alors qu’ils se révèlent particulièrement riches sur le plan de l’histoire du travail intellectuel et des pratiques de lecture, comme sur ceux de l’archéologie administrative et de l’évolution des représentations intellectuelles. Pensons au mobilier professionnel (fichiers, échelles, fournitures diverses, etc.), aux archives de l’établissement (dont les registres de prêts) ou encore aux documents iconographiques relatifs à l’histoire du bâtiment, de l’institution et de ceux qui s’y sont rencontrés (par ex., la galerie des portraits des directeurs). Trop de bibliothèques négligent leurs propres fonds archivistiques, voire souvent une grande partie de ces objets qui paraissent à la fois quelconques et reflétant souvent une image que l’on ne souhaite pas conserver. Des exemples contraires sont pourtant donnés, entre autres par la Bibliothèque nationale Széchényi à Budapest.
C’est peu de dire, en définitive, que l’histoire des bibliothèques et de leur patrimoine reste, malgré des publications scientifiques de grande valeur, un champ ouvert pour les investigations historiennes.

Clichés:  1) Hall de la Bibliothèque de Reims; 2) Dans les magasins de la Bibliothèque du château de Chantilly.

mercredi 16 mars 2011

Histoire de la Maison Mame


Cartonnage de Mame (coll. part.)
La maison Mame à Tours (1796-1975) :
deux siècles d'édition pour la jeunesse
Colloque, 17 et 18 mars 2011

Hôtel de Ville de Tours,
Salle des mariages



Colloque organisé par l'équipe de recherches INTRU
(« Interactions, Tranferts, Ruptures artistiques et culturels », JE 2527)
de l'Université François-Rabelais,
dans le cadre d'un appel à projets financé par l'Agence nationale de la recherche.
Responsable : Cécile Boulaire
9h30 Frédéric BARBIER (CNRS / EPHE), Ouverture
9h45 Cécile BOULAIRE, Le Projet Mame, une aventure de trois ans.

Heurs et malheurs d'une dynastie
10h Michel MANSON (Université Paris 13) : Les frères Mame à Paris (1807-1837) : l'échec d'une stratégie familiale de diversification
10h40 Tangi VILLERBU (Université de La Rochelle) : Charles Mame libraire new-yorkais, 1815-1817
11h20 Chantal DAUCHEZ (Université de Tours) : Alfred Mame et la papeterie de La Haye-Descartes
12h Françoise TAUTY (Université de Tours) : La politique philanthropique des Mame
12h40 pause déjeuner

Mame et la littérature pour la jeunesse – stratégies éditoriales
14h30 Annette BAUDRON (Docteur de l'université de Tours) : De l'Ami des enfants à la Bibliothèque des petits enfants: rupture ou continuité?
15h10 Cécile BOULAIRE (Université de Tours) : Qu'est-ce que la littérature pour enfants selon Mame ?
15h50 Matthieu LETOURNEUX (Université Paris Ouest) : Mame, entre esthétique et éthique
16h30 Francis MARCOIN (Centre Robinson, U.A. "Textes & Cultures", Université d'Artois) : La Revue Mame, une publication académique

Vendredi 18 mars
Mame et la littérature pour la jeunesse – marques idéologiques
9h Christian AMALVI (Université Montpellier III) : Les ouvrages d'histoire de Mame, support privilégié d'un catholicisme social en action (1830-1880) ?
9h40 Marie-Françoise BOYER-VIDAL (Musée national de l'éducation, Rouen) : Mame et l'école publique (1870-1890). L'annonce d'une fracture éditoriale
10h20 Mathilde LEVEQUE (Université Paris 13) : Un siècle de littérature coloniale chez Mame (1830-1940)
11h pause
L'écrit et l'image
11h10 François FIEVRE (Université de Tours) : Mame, typographie et bibliophilie.
11h50 Stéphane TASSI (Association des amis des livres, Tours) : Convergences des styles écrits et visuels chez Mame
12h30 pause déjeuner

14h Marie-Pierre LITAUDON (Docteur de l'université Rennes 2) : Les albums Mame de l'entre-deux guerres
L'entreprise Mame au XXe siècle
14h40 Michèle PIQUARD (CNRS) : La société Mame
15h20 Caroline GAUME (Tours) : D'une usine l'autre. 1940-1953, destruction et reconstruction de l'usine Mame
16h Christine DESMOULINS (Critique d'architecture, auteur d'une thèse sur Bernard Zehrfuss), : L'imprimerie Mame, une architecture industrielle moderne en bord de Loire
16h40 Matthieu LETOURNEUX, Tangi VILLERBU : Fin de projet, ouverture de chantiers
17h Clôture du colloque par Jean-Michel FOURNIER, doyen de l'UFR Lettres & Langue
18h30 à l'invitation de la Bibliothèque municipale de Tours, inauguration de l'exposition La maison Mame, deux siècles d'édition à Tours, au Château de Tours.

Url de référence : http://mameetfils.hypotheses.org/
Université François-Rabelais 3, rue des Tanneurs, 37041 Tours Cedex 01

samedi 28 août 2010

Une civilisation de stèles?

Une des caractéristiques de la civilisation de l’écriture et du livre en Chine tient dans la place qu’y occupent certains systèmes très particuliers de reproduction. Il y a quelques années, à l’occasion d’un colloque à Pékin (dont les Actes ont été publiés en près de 200 pages dans Histoire et civilisation du livre, 2007, III), nous avons pu visiter la bibliothèque de la Cité interdite (voir cliché ci-dessus). Pour l’Occidental, l’étonnement vient de ce que la bibliothèque ne conserve pas des livres au sens habituel du terme, mais bien des plaques xylographiées, autrement dit des bois gravés. Il est possible, à partir de ceux-ci, de réaliser par impression ou par simple frottis une reproduction du texte (et éventuellement des illustrations) pour son usage personnel: une manière de préfiguration, en quelque sorte, de la procédure parfois utilisée aujourd’hui, et qui consiste à faire imprimer exemplaire par exemplaire au fur et à mesure de la demande.
Mais, pour le visiteur non sinologue et donc nécessairement quelque peu étranger, la Chine apparaît aussi comme le pays des stèles. Le Temple de Confucius a été fondé à Pékin au tout début du XIVe siècle, et il jouxte le Collège impérial (Giozijian), où sont recrutés par concours, puis formés les hauts fonctionnaires (mandarins) de l’Empire. Les stèles gravées (voir cliché ci-dessous) sont d’abord destinées à la commémoration des hauts faits de l’Empereur, et à la biographie des candidats reçus. D’autre part, le Temple possédait à l’origine 189 stèles portant le texte des treize classiques confucéens. Outre la fonction première des stèles, on peut aussi penser qu’elles rendent de réaliser, par simple frottis, une reproduction à usage privé du texte qu’elles proposent.
Un certain nombre de ces stèles sont portées par des effigies de tortues, l’animal cosmique par excellence (parce qu’il associe la figure ronde du ciel, avec sa carapace, et la figure carrée de la terre, avec son corps proprement dit (voir cliché).
Ajoutons une dernière remarque, qui concerne certaines spécificités de l’écriture par idéogrammes. L’alphabet constitue un système de codes caractérisé par son abstraction plus poussée, alors que le lien est en principe plus immédiat, entre le dessin des idéogrammes et le signifié qu’ils représentent. Un des effets de cette opposition réside peut-être dans le statut de l’inscription, qui ne signifie pas simplement quelque chose, mais qui l’invoque et qui le fait surgir, et cela d’autant plus que l’esthétique de la calligraphie tient une place importante dans la civilisation chinoise. Au Temple du Ciel (Tiantan) comme dans d'autres sanctuaires de Pékin, on est surpris de voir, sur les sortes d’autels alignés, de simples plaquettes portant le nom de la divinité et qui sont substituées aux représentations iconographiques, sculptures, triptyques, etc., auxquels nous sommes habitués en Occident (voir cliché ci-dessous). D’une certaine manière, cette monumentalité idéographique a une fonction d’épiphanie au sens étymologique du terme (=manifestation de qq ch, action de le rendre visible).

Clichés: 1) Toitures de la Bibliothèque, Cité interdite; 2) Une forêt de stèles; 3) Tête d'une tortue portant une stèle; 4) Exemple d'autels portant des tablettes votives.