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jeudi 21 juillet 2011

Vrai / faux, original / copie

Les technologies de communication liées à l’informatique attirent aujourd’hui l’attention sur les catégories d’original, de vrai et de faux, ainsi que sur celles relatives au droit juridique. La problématique de l’original est familière à l’historien du livre, qui sait de longue date combien les catégories d’auteur, d’édition, voire de texte, demandent à être contextualisées –et il en va de même avec le vrai et avec le faux. Quant au problème des droits de propriété sur les œuvres de l’esprit et sur leur reproduction, il se pose avec une acuité particulière à chaque période de mutation importante des médias –à chaque «révolution» du livre–, et les difficultés nées de la généralisation d’Internet nous y rendent aujourd’hui tout particulièrement sensibles.
À l’époque moderne, les uns et les autres sont intéressés à ces choix: les artistes et les auteurs tiennent à affirmer leur statut de créateurs par rapport à leur œuvre; les libraires (s’agissant d’œuvres littéraires) veulent défendre des textes, mais aussi protéger leurs investissements financiers.
Le représentant parfait du texte serait, en principe, le manuscrit autographe, de sorte que l’on a proposé l’hypothèse selon laquelle il existerait une «esthétique de la trace» –entendons, une prime donnée à l’original parfait, à la «trace» manuscrite de l’auteur par rapport à sa reproduction sous une forme ou sous une autre. Une semblable esthétique pourrait aussi jouer dans la création de caractères typographiques comme l’italique de Griffo chez Alde Manuce en 1501: le choix de reproduire les ligatures, comme le fait Griffo, entre en effet en contradiction absolue avec l’intérêt financier qui consisterait à limiter le nombre des types. Si le modèle reste le manuscrit, la reproduction mécanique de l’original (l’écriture reproduite sous forme imprimée) constituerait dans cette hypothèse un facteur de distinction auquel une certaine clientèle serait sensible. Peut-être en va-t-il d’ailleurs de même avec le caractère de civilité, même si les ligatures y sont moins présentes.
Cette volonté de garantir l’originalité du texte que l’on a en mains prendra le cas échéant une forme spécifique: nous avons fait allusion dans notre dernier billet au choix particulièrement signifiant qui est celui de Victor Hugo lorsqu’il signe «Hierro» les exemplaires de la première édition d’Hernani.
La pratique du paraphe est pourtant beaucoup plus ancienne. Jean de Cirey (1434-1503), commence sa carrière comme proviseur du collège parisien des Bernardins, avant d’être élu à Cîteaux en 1476. Il réforme l’abbaye, mais joue parallèlement un rôle politique majeur, participant notamment aux États Généraux de Tours. Jean de Cirey obtiendra du pape un certain nombre de privilèges ou de confirmations de privilèges pour Cîteaux.
Rien que de logique à ce que le puissant abbé fasse compiler et imprimer à Dijon un recueil très soigné des privilèges de son ordre. Il s’adresse pour ce faire à un imprimeur itinérant, Peter Metlinger, né à Augsbourg, ancien étudiant de Bâle et de Fribourg, puis employé chez Amerbach à Bâle et à Paris. Metlinger est à Besançon en 1487, où il imprime plusieurs titres avec du matériel d’Amerbach, avant de donner à Dole les Coutumes générales (…) de Bourgogne (1490). Enfin, c’est à Dijon en 1491 qu’il publie les Privilèges de l’ordre des cisterciens (Privilegia ordinis cisterciensis), superbe édition qui s’ouvre par une gravure représentant la Vierge en protectrice de Cîteaux, et par une scène de dédicace (des religieux cisterciens présentent leur maison au pape, lequel leur remet une bulle).
Mais l’abbé est tout particulièrement attentif à garantir, y compris sur le plan juridique, la véracité et donc la validité des textes qu’il ordonne de publier, et il fait parapher chaque exemplaire de l’édition imprimée par son secrétaire, Conrad Leonberger (lequel signe aussi une courte épître versifiée au lecteur, à la suite du colophon). Le commentaire explicite la garantie apportée par la griffe manuscrite: «nous proclamons qu’il ne faut accorder aucune confiance, si ce n’est aux volumes signés par frère Conrad Leonberger (…) ou par quelque autre que nous aurions désigné [pour ce faire]» (voir cliché: exemplaire de la Bibliothèque de Dole).
On admirera le somptueux paraphe de Leonberger, dont le «g» se développe en une superposition de cœurs formant une sorte de quadrilobe: la dignité du texte imprimé est comme affirmée par le soin porté à son authentification, selon un modèle pratiquement repris de celui d’une charte manuscrite. Cette pratique du paraphe manifeste ainsi, à la fin du XVe siècle, la prégnance du souci de garantir l'exemplaire que l'on a en mains comme véridique et comme faisant foi, alors même que la problématique de la reproduction mécanique des textes déplace le plus profondément les catégories anciennement reçues de l’original et de la copie. Elle traduit dans les faits les problèmes très spécifiques posés par le passage d’un système des médias à un autre –du manuscrit à l’imprimé.

Jean de Cirey, Privilegia ordinis cisterciensis, Divione [Dijon], Peter Metlinger, 4 VII 1491.

Sur l’esthétique de la trace, voir: Frédéric Barbier, «Les codes, le texte et le lecteur», dans La Codification. Perspectives transdisciplinaires, diff. Genève, Droz, 2007, p. 43-71.

mercredi 10 juin 2015

Le Cor enchanté

Les dernières décennies de l’Ancien Régime et le tournant du XVIIIe au XIXe siècle sont marqués, du point de vue de l’esthétique typographique et de la «mise en livre», par la montée en puissance du néo-classique, que symbolisent en Europe des figures comme celles de Bodoni, et surtout de Didot. Pourtant, une autre esthétique émerge dans le même temps, elle-même articulée avec la double problématique, du patrimoine et de l’identité.
À Leipzig, Göschen fait le choix du néo-classique pour son édition de Wieland en trente-six volumes in-quarto (1794-1802), mais il le regrette in fine. C'est que l’économie éditoriale change: le temps n’est plus, des mécènes, de la société de cour et de l’absolutisme, et il faut s’adresser à un public nouveau, qui sera intéressé par les productions qu’on lui propose, mais qui n’a pas les moyens de se procurer des ouvrages trop chers.
Bodoni et Didot ont infiniment apporté à la typographie, mais ils sont chers (…). Mon projet est par conséquent de donner non pas des éditions de luxe, mais des éditions élégantes (…), dans l’esprit des anciens, avec simplicité, beauté et correction. On doit y trouver la patience et le soin allemands, mais pas de luxe. De la simplicité, de la netteté, de belles couleurs, de bons caractères, une impression noire et puissante sur du beau papier, voilà ce à quoi je pense…
Parallèlement, les libraires éditeurs sont engagés dans la construction d’une littérature «nationale» que théorisera Friedrich Christoph Perthes en 1816. À Heidelberg, un groupe d'intellectuels et d'artistes travaille, dans une perspective pré-anthropologique, à recueillir les éléments constitutifs d’une culture «populaire» qu’il convient de réactualiser et surtout de placer au cœur de la nouvelle «culture nationale» construite en opposition à la «civilisation internationale» des Lumières françaises.
Creuzer est rejoint par ses amis Clemens Brentano et Achim von Arnim, et tous trois rassemblent sous le titre «L'enfant au cor merveilleux» [=Des Knaben Wunderhorn] une collection de chants qu'ils ont recueillis en partie de la bouche du peuple, en partie de feuilles volantes et de vieux bouquins (Heinrich Heine, De l'Allemagne, trad. fr., nouv. éd., Paris, L.G.F., 1981, p. 234).
..Les frères Grimm, rénovateurs et codificateurs de la langue et de la littérature populaire allemandes, sont associés à l'entreprise, et le premier volume, dédié à Goethe, sort en 1806. La forme matérielle du livre devra elle-même rendre compte du processus de construction de l'identité, avec l'emploi du caractère gothique, et surtout la rupture radicale avec les modèles esthétiques des Lumières ou du néo-classique. La page de titre du deuxième volume (1808), gravée sur cuivre, suit les modèles allemands des années 1500: l'encadrement de pampres rappelle la décoration des manuscrits du bas Moyen Âge, tandis que, en arrière-plan, la scène ouvre sur une vue de la vallée du Neckar –une forteresse médiévale surplombe la cité blottie au bord du fleuve. L'ensemble de l'image est dominé par la présence du gigantesque «cor enchanté», qui évoque aussi une coupe à boire et est décoré à la manière des façades des anciens hôtels de ville.
La référence au passé n'exclut pas l'innovation dans la disposition scénique, laquelle tend à échapper à l'objectivité universelle du cube scénographique hérité de la Renaissance pour opposer un premier plan d’encadrement (treille et muret d'appui) à la vue élargie en arrière. Tout se passe comme si le spectateur était directement impliqué dans la représentation même: c'est lui qui est présent sur cette manière de belvédère au-dessus du fleuve, d'où il découvre un paysage évidemment romantique. Goethe rapportera dans ses Annales de 1806:
Mon attention, sans se porter sur un grand nombre d’œuvres poétiques étrangères, se fixa du moins avec intérêt sur quelques-unes. Le Cor merveilleux, antique et fantastique, fut apprécié comme il le méritait, et j’en rendis compte avec un réel plaisir…

 (Des Knaben Wunderhorn. Alte deutsche Lieder, éd. L. Achim von Arnim, Clemens Brentano, Heidelberg, Mohr u. Zimmer, 1806-1808, 3 vol. Le t. I est seul publié à la double adresse de Heidelberg et Francfort).
Voir aussi le site de l'Université de Heidelberg.

vendredi 6 décembre 2013

Le baroque et l'histoire du livre

Le chercheur doit être d’autant plus attentif, dans le domaine des sciences humaines, aux problèmes du lexique, que celui-ci fonctionne pour chacun comme une évidence. Or, un terme reçu dans une acception donnée par une certaine communauté scientifique ne le sera pas dans les mêmes conditions par une autre: au sein même d’une certaine collectivité linguistique, les historiens de l’art prendront tel ou tel terme dans une autre acception que ne le feront, par ex., les historiens de la littérature.
Parmi ces termes dont l’acception change, celui de baroque occupe une place spécifique. Son utilisation se limite pratiquement, en français, au domaine de l’histoire de l’art: le baroque se distingue aussi bien de l’art «Renaissance» que de l’art «classique» (dont Louis XIV représente l’idéaltype), du «rocaille» ou du néo-classique (s’agissant aussi d’esthétique typographique, d’architecture et de décor des bibliothèques). La tradition allemande, qui inspire aussi Victor L. Tapié (Baroque et classicisme, 1ère éd., Paris, 1958), dépasse ce schéma: d’ordre d’abord politique, l’«âge baroque» (das barocke Zeitalter) couvre peu ou prou la période de la seconde moitié du XVIe, puis des XVIIe et XVIIIe siècles. Le renversement de l’esthétique au politique permet une analyse globale de processus a priori disjoints, sans pour autant négliger, bien au contraire, le domaine artistique. 
Coupole de la bibliothèque du monastère des Servites, Prague
L’ouverture du règne personnel de Louis XIV est ainsi marquée par un carrousel d’inspiration baroque, dans lequel, autour du roi-soleil, les princes du sang conduisent les représentants imaginaires des différents peuples exotiques (1662). Deux ans plus tard, la fête des Plaisirs de l’île enchantée, à Versailles, dure trois jours et reprend les épisodes de l’Orlando furioso. L’inversion du rapport art /politique, déjà suggéré par Tapié, permet de comprendre comment le château de Versailles, parangon du classicisme, peut être reçu comme une manifestation du système baroque. Plus d’un siècle plus tard, le rôle d’un personnage comme Bodoni, théoricien du néo-classique, peut s’analyser dans cette perspective, mais son action se déploie alors même que la conjoncture générale change très profondément, et que le temps du baroque s’efface derrière une configuration radicalement nouvelle.
Comment caractériser ce «temps du baroque», qui se superpose en grande partie à la modernité? Dans le long terme, l’histoire de l’Europe est scandée par un certain nombre d'événements majeurs, eux-mêmes générateurs de nouveautés et de tensions qui ne sont que progressivement découvertes et réduites. La seconde moitié du XVe siècle a de longue date été reconnue comme l’un de ces moments, avec la disparition définitive de l’Empire romain d’Orient (1453) et avec la découverte du Nouveau monde (1492) –sans oublier l’invention de l’imprimerie (1452). 
Une conséquence de ces phénomènes semble paradoxale: le Habsbourg, seul empereur d’Europe depuis la chute de Constantinople, a une position privilégiée; mais, à moyen terme, le déclenchement de la Réforme entraîne l’abandon du rêve de societas christiana unifiée, et met en cause le statut de chef séculier de la chrétienté. De plus, si l’Europe s’est dilatée vers l’est et si la civilisation européenne va bientôt se propager à travers le monde, c’est aussi, à la fin du XVe et au XVIe siècle, le temps de l’apogée de l’empire ottoman (1526!): pour plus d’un siècle, l’Europe est une Europe assiégée. 
Les changements sont particulièrement sensibles dans le cadre géo-politique du Saint-Empire. Si le statut de l’empereur sera conservé jusqu’au début du XIXe siècle, la dislocation de la hiérarchie féodale fait que son rôle correspond à une forme de plus en plus creuse et vidée de sa signification. Partout, les liens féodaux de personne à personne s’affaissent, au profit d’un pouvoir désormais assis sur la domination d’un certain territoire et conduit par une recherche de l’efficacité raisonnable. Autant de phénomènes qui intéressent au premier chef l’histoire –et l’historien– du livre.
Le prince de Condé en "empereurs des Turcs" (Bibliothèque de Versailles)
L’écrit et l’imprimé tiennent en effet un rôle stratégique, et d’abord s’agissant de publicistique: le prince, qui est aussi le prince des lettres et des arts, est le dépositaire légitime de la parole publique. En France, l’Affaire des Placards (1534), l’institution du dépôt légal par l’ordonnance de Montpellier (1537), ou encore la réglementation de la branche d’activité de la «librairie» (ordonnance de Moulins, 1566) s’inscrivent dans cette problématique. Mais il s’agira aussi de surveillance et de censure, ou encore de la gestion et du traitement de l’information en tant que prélude à la prise de décision (ce que théorisera et pratiquera Gabriel Naudé, au milieu du XVIIe siècle, dans la bibliothèques de Mazarin). 
Les transformations induites par la dislocation des anciens modèles et solidarités ne vont pas sans crises très graves, qui touchent l’ensemble de l’Europe et s’étendent sur plusieurs générations –sur le plan de la politique intérieure, on pense aux guerres de religion, à la guerre de Trente ans ou encore, dans un registre plus politique, aux crises qui se produisent en France à chaque minorité royale jusqu’à la Fronde, voire plus tard. La réduction des tensions se fait progressivement, par l’élaboration d’un autre paradigme politique, celui de l’absolutisme, et sous des formes très différentes d’une géographie ou d’un Etat à l’autre: ce modèle politique moderne, qui émerge et qui est progressivement théorisé, est défini comme celui du «baroque», et il s’appuie en grande partie sur l’écrit et sur l’imprimé. 

Courses de testes et de bagues faittes par le Roy et par les princes et seigneurs de sa cour en l’année 1662, Paris, Imprimerie royale, 1670. Cf , Paris, capitale des livresdir. Frédéric Barbier, Paris, Paris-Bibliothèques, PUF, 2007, n° 76. Frédéric Barbier, « 1452 : une date pour l’Europe », dans 500 de ani de la prima carte tiparita pe teritoriul României. Lucrarile simpozionului international Cartea, România, Europa. Editia I, 20-23 Septembrie 2008, Bucuresti, Editura Biblioteca Bucurestilor, 2009, p. 57-75.

jeudi 13 septembre 2012

Une exposition d'histoire du livre

Voici une «Histoire du livre» qui ne veut pas dire son nom, et un catalogue d’exposition qui ne veut pas non plus dire son nom. Pourtant, le très bel ouvrage de Pascal Fulacher sorti cette semaine, Six siècles d’art du livre. De l’incunable au livre d’artiste (Paris, Citadelle et Mazenod, MLM, 2012), est bien l’un et l’autre.
Le volume est en effet publié à l’occasion de l’exposition présentée sous le même titre par le Musée des Lettres et Manuscrits, jusqu’au 20 janvier 2013. La qualité des quelque cent vingt pièces proposées permet de retracer, à travers leur théorie, une histoire du livre mettant l’accent sur la rareté des exemplaires, sur leur esthétique (qu’il s’agisse de la typographie, des illustrations, des reliures, etc.), et souvent sur leur caractère spectaculaire. Nous citerons plus particulièrement:
D'abord, une impressionnante suite de somptueux manuscrits: un Tristan du Maître de Wavrin, un Ovide en français ayant appartenu à Anne de Bretagne, de superbes Heures peut-être illustrées par Simon Marmion, un Quinte-Curce avec dix-sept peintures en grisaille, les Heures aux armes de la famille Petau, ou encore un élégant portulan du milieu du XVIIe siècle.
Parmi les premiers imprimés, voici des exemplaires du Parsifal de Wolfram von Eschenbach (Strasbourg, 1477), de Dante (Florence, 1481) et du Decameron (Venise, 1492), ou encore  un De Imitatione Christi en français (Paris, 1493) avec l’ex libris de Baluze –sans oublier les Chroniques de 1493.
L’exposition se poursuit en évoquant, entre autres, les figures de Machiavel, de Ronsard, de Montaigne et de Molière. Puis ce sont Les Plaisirs de l’isle enchantée et un superbe ensemble de reliures (on admire tout particulièrement une reliure dans le style de Grolier, ou, à une tout autre époque, une autre reliure de Marius Michel).
Nous insisterons en effet sur l’intérêt des pièces relatives à la période postérieure aux années médianes du XIXe siècle: les innovations dans l'esthétique typographique, l’Art Nouveau, les éditions illustrées (Cocteau, Matisse, Braque…), La Fin du monde de Blaise Cendras, autant de livres spectaculaires, qui constituent une véritable galerie du livre d’art et du livre d’artiste de l’époque contemporaine.
Le catalogue lui-même est particulièrement soigné: Pascal Fulacher, directeur du Musée, y donne une suite de textes retraçant l’histoire du livre depuis le Moyen Âge, mais en s’appuyant tout particulièrement sur les pièces exposées (lesquelles font l’objet de notices détaillées). La mise en pages réserve des encadrés permettant de rappeler certains éléments importants (par ex. sur «Le mode de fabrication du papier» sous l’Ancien Régime), le tout magnifiquement illustré (les fonds noirs sont réellement spectaculaires...).
Voici donc une réalisation bifrons, exposition et catalogue, qui fait honneur aussi bien au Musée qu’à l’éditeur.
Musée des Lettres et Manuscrits, 222 boulevard Saint-Germain, Paris.

Pascal Fulacher, Six siècles d’art du livre. De l’incunable au livre d’artiste, préf. Frédéric Barbier, Paris, Citadelle et Mazenod, MLM, 2012, 318 p., ill. (ISBN 978-2-85088-543-3).

mardi 8 mars 2011

Avis de soutenance de thèse

Le 11 mars 2011 à 14h.,
Madame Florence Alibert
soutiendra sa thèse de doctorat en philosophie sur

La question du livre en Europe autour de 1900.
William Morris et son cercle : une esthétique hétérodoxe

La thèse a été préparée sous la direction de Madame Anne Moeglin,
professeur à l’université de Paris I (Panthéon-Sorbonne).

Lieu :
En Sorbonne, salle Jean-Baptiste Duroselle
(galerie J.-B Dumas), 1 rue Victor Cousin,
75231 Paris Cedex 05
La soutenance est publique

Cliché: la question du lien entre le fond (le texte) et la forme (l'objet livre), entre l'usage et l'esthétique, relève autour de 1900 d'une problématique européenne, particulièrement évidente en Grande-Bretagne, mais aussi en France, et surtout en Belgique et en Allemagne. Les périodiques sont privilégiés  en tant que média permettant à la fois l'expérimentation et la diffusion des modèles. Parmi les titres nouveaux, la Jugend (jeunesse) de Georg Hirth est à l'origine du terme de Jugendstil. À une époque où l'on discute de la théorie de la décadence, Hirth déclare: «Notre temps n'est ni vieux, ni fatigué! Nous ne vivons pas les derniers soupirs d'une époque moribonde, nous sommes à la porte d'une époque pleine de santé, c'est une joie que de la vivre!»

samedi 18 décembre 2010

HIstoire du livre et innovation de produit (1)

Il y a quelques semaines, nous avons publié sur ce blog trois billets successifs consacrés à la logique de l'innovation: 1, 2, 3). L'ambition de cette théorie est de proposer une grille de lecture applicables (en l'adaptant éventuellement) aux révolutions successives de la "librairie" et du livre jusqu'à aujourd'hui (voir la note bibliogr. infra). Nous voudrions aujourd'hui le volet traitant de l'innovation de produit au XVe siècle, et cela à travers trois exemples.
Le premier exemple sera donné par la magnifique édition de la Cité de Dieu de saint Augustin (Aurelius Augsutinus) publiée à Mayence par Peter Schoeffer en 1473 (HC 2057*). Le caractère est le caractère Fraktur typique de Mayence, dans lequel l'influence latine est restée très présente. Mais surtout, on remarquera le soin que l'imprimeur a pris pour pour donner à la mise en livre une forme qui reproduise celle d'un manuscrit.
L'incipit traditionnel- lement rubriqué (autrement dit copié en rouge par le rubricateur) est ici imprimé en rouge, ce qui complique et renchérit le travail d'impression. Mais la superbe lettre filligranée et peinte est  réalisée après coup à la main, très certainement par des spécialistes présents dans l'atelier même de l'imprimeur.
Comme le cliché est pris en gros plan, on distingue en outre parfaitement, dans le corps du texte, la présence des lettres abrégées (par ex. le a et le u tildés, à l'avant dernière ligne, pour qua[m] et pour nu[n]c).
Plus intéressante encore sont les lettres liées, dont la logique de la typographie supposerait qu'on les abandonne mais qui ont été conservées pour des raisons esthétiques (ce que j'ai appelé ailleurs "l'esthétique de la trace": cf bibliogr.): le scripteur du manuscrit ne lève toujours pas la plume entre deux lettres, surtout s'il écrit de manière cursive. Par suite, des caractères spécifiques de lettres doubles ont parfois été gravés fondus pour reproduire ce modèle: par ex., à la première ligne, la liaison du s long et du t dans Augustini, et le double pp qui suit; à la ligne suivante, le de, etc.
Même si la rationalisation typographique a abouti à la disparition généralisée de ces signes spécifiques, certains ont été conservés dans l'orthographe française d'aujourd'hui: l'accent circonflexe n'est rien d'autre qu'un ancien tilde (forest transcrit par forêt); de même, nous connaissons toujours des lettres liées (œ et æ) tout comme, en allemand, le ß (double ss long lié). L'esperluette, aujourd'hui plus couramment désignée comme le "et commercial" (&) reproduit l'abréviation manuscrite et.
Il s'agit là de véritables reliques des pratiques de copie héritées du Moyen Âge, que la typographie gutenbergienne n'a pas fait complètement disparaître et que l'on retrouve jusqu'à aujourd'hui dans les logiciels de traitement de texte.
Le Psautier de Mayence, en 1457 (H 13479), illustre à la perfection ce schéma: il constitue notre deuxième exemple. Pour les successeurs de Guten- berg en effet, l'objectif est de reproduire mécani- quement le modèle d'un psautier manuscrit, et notamment d'imprimer en plusieurs couleurs non seulement le texte en noir, mais aussi les passages rubriqués, et surtout les lettres filigranées peintes en rouge et en bleu (voir détails). Le résultat, spectaculaire, témoigne pourtant aussi des limites du modèle de la reproduction: la technique mise en œuvre est trop complexe et d'un coût certainement trop élevé pour être réellement viable. Une dizaine d'exemplaire du Psautier de Mayence est connue aujourd'hui, dont, en France, celui donné par le roi René au couvent de la Baumette, et conservé à la Bibliothèque municipale d'Angers (cliché ci-dessus).
Nous refermerons ce billet avec un dernier exemple, qui illustrera au contraire l'émergence de l'innovation de produit à partir des décennies 1480 et 1490.
(lire la suite)

Note bibliogr.:  
sur les "révolutions du livre" Les Trois révolutions du livre : actes du colloque international de Lyon/Villeurbanne (1998), pub. sous la direction de Frédéric Barbier, Genève, Droz, 2001  (Numéro spécial de la Rev. française d'hist. du livre, 106-109, 2000). Les 3 [trois] révolutions du livre [catalogue de l’exposition du CNAM], Paris, Imprimerie nationale, Musée des arts et métiers, 2002.
sur l'esthétique de la trace: Frédéric Barbier, « Les codes, le texte et le lecteur », dans La Codification : perspectives transdisciplinaires, dir. Gernot Kamecke, Jacques Le Rider, diff. Genève, Librairie Droz, 2007, p. 43-71 (la formule figure p. 50) (« Études et rencontres du Collège doctoral européen EPHE- TU Dresden », 3).

mercredi 29 septembre 2010

Société de cour et exemplarité typographique: Giambattista Bodoni

Nous étions, à Marburg, dans le petit monde des cours d’Ancien Régime lorsque nous parlions notamment des almanachs de la cour ou du prince (dont celui qui leur sert sans doute de prototype, l’Almanach royal de d’Houry et de ses successeurs), nous ne le quittons en découvrant le superbe volume consacré par Andrea de Pasquale, directeur de la Bibliotheca Palatina de Parme, aux collections de la fonderie Bodoni conservées par cet établissement.
Parme n’est pas une capitale ancienne de l’imprimerie ni de la librairie. Mais lorsque le duché de Parme et de Plaisance, jusque-là aux Farnèse, passe en 1731 aux Bourbons d’Espagne (Bourbon-Parme), ceux-ci vont le transformer en un État très prospère gouverné selon les principes du despotisme éclairé. Il s’agit de faire parallèlement du prince un prince des arts et des lettres: sur le modèle français, la résidence de Parme s’enrichit en quelques années d’une pléiade d’institutions et de fondations voulues par le duc Charles de Bourbon, que seconde le ministre Léon Guillaume du Tillot. Le livre et les arts du livre occupent une place clé dans ce dispositif.
On crée donc à Parme une Académie des Beaux-Arts, on réorganise l’université, on lance une gazette (la Gazzetta di Parma), on développe le théâtre et l’opéra, on entreprend des fouilles archéologiques… Surtout, en 1761, c’est la fondation de la nouvelle Bibliotheca Palatina, confiée au Théatin Paolo Maria Paciaudi et installée dans une aile du palais de la Pilotta. La Bibliothèque sera inaugurée par le duc, en présence de Joseph II, en mai 1769. Le palais abritera aussi l’imprimerie ducale, confiée quant à elle en 1768 à une personnalité d’exception, le Piémontais Giambattista Bodoni, né en 1740 et qui a fait ses classes comme typographe à l’imprimerie polyglotte de la Congrégation De Propaganda Fide à Rome.
Comme à Paris, l’Imprimerie du souverain s’insère dans un programme articulant la gloire du prince, la construction de l’État éclairé et la rationalité politique: elle sera à la fois imprimerie administrative, mais aussi imprimerie savante et surtout imprimerie de prestige, en mesure de donner de spectaculaires travaux de représentation. Après avoir commandé ses premières fontes typographiques chez Fournier à Paris, Bodoni inaugure une extraordinaire carrière de dessinateur, graveur et fondeur de caractères. À partir de 1771, les livres publiés à Parme avec les nouveaux caractères de Bodoni font par leur perfection la gloire de l’atelier et sont très vite recherchés des principaux amateurs, notamment en Angleterre.
L’esthétique typographique de Bodoni se distingue par son extrême dépouillement néo-classique: verticalité, présence d’empattements très fins et parfaitement horizontaux, largeur constante des hastes, perfection des proportions et contraste marqué entre les pleins et les déliés. Cette dernière caractéristique suppose une excellente qualité d’impression: Bodoni fabrique aussi son encre d’imprimerie, il attache une grande attention au choix des papiers et il apporte des améliorations ponctuelles à la presse typographique. Dans la mise en page, la lisibilité prime: le premier rôle est donné aux blancs, avec de grandes marges, des espaces interlinéaires plus larges et des blancs marqués pour séparer les mots. L’esthétique est celle du blanc et noir, fondée sur le seul équilibre typographique (le dessin du caractère et l’équilibre du texte). Le caractère Bodoni est progressivement développé jusqu’en 1798, et il connaît un très grand succès, tant en Italie qu’à travers toute l’Europe. Devenu, à côté du Didot, le caractère moderne par excellence et inscrit dans une chronologie bien spécifique de l’histoire de la typographie et de l’histoire politique, le Bodoni est, dans le même temps marqué par son intemporalité : il est le reflet d’une époque pour laquelle le monde est clôturé par une raison qui se définit avant tout comme une raison graphique – autrement dit, construite et appuyée sur la typographie et sur les produits de la typographie, les livres.
Mais revenons à Parme. Nous savions que le Palais de la Pilotta abritait un Musée Bodoni, présentant dans une disposition quelque peu surannée une remarquable collection d’imprimés, ainsi que des caractères et du matériel provenant de l’ancienne Stamperia reale. Nous ne savions pas que pratiquement tout le matériel de Bodoni avait été conservé à Parme – non seulement les différentes fontes créées par lui, mais aussi le matériel servant à leur fabrication et à leur emploi. Andrea de Pasquale a exhumé cet ensemble unique, il en a systématiquement identifié les différentes pièces (en les rapprochant de celles figurant sur les planches de l’Encyclopédie), et il en a établi un catalogue-inventaire. La Biblioteca Palatina conserve aussi l’essentiel des archives de Bodoni, dont, par exemple, un extraordinaire ensemble de jeux d’épreuves corrigées par lui-même.
Le somptueux volume qui vient de sortir (Andrea de Pasquale, La Fucina dei caratteri di Giambattista Bodoni, Parma, MUP, 2010, 124 p. ("Mirabilia Palatina", 3)) donne une idée précise des richesses ainsi exhumées, et qui imposent d’ores et déjà Parme comme l’un des passages obligés parmi les plus grands musées européens consacrés à l’histoire du livre, à côté du Musée Plantin à Anvers, du Gutenberg Museum à Mayence, et du Musée de l’imprimerie à Lyon.
Table des matières de l'ouvrage:
- Le collezioni bodoniane della Biblioteca palatina di Parma
- Il disegno dei caratteri: studi e modelli
- I punzioni: fabbricazione e rifinitura
- Le matrici: fabbricazione e rifinitura
- I caratteri: fabbricazione e rifinitura
- Caratteri di legno: fabbricazione e utilizzo
- Campioni di caratteri
- Fonti e bibliografia.
Voir aussi, parmi une bibliographie considérable:
Notizie e documenti per una storia della Biblioteca Palatibna di Parma..., Parma, Biblioteca Palatina, 1962.
Parma, città d'Europa. Le memorie del padre Paolo Maria Paciaudi sulla Biblioteca Parmense, Parma, Museo Bodoniano, 2008.
Frédéric Barbier, "Bodoni, Parme et le néo-classique", dans Antike als Konzept. Lesarten in Kunst, Literatur und Politik, dir. Gernot Kamecke, Bruno Klein, Jürgen Müller, Berlin, Lukas Verlag, 2009, p. 224-238.
Andrea de Pasquale, «La Formazione della Regia Biblioteca di Parma», dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2009, 5, 297-316.

Clichés: 1) Couverture du volume; 2) Le Palais de la Pilotta; 3) Galerie du Musée Bodoni; 4) Pour le plaisir: l’admirable coupole du Baptistère de la cathédrale de Parme (clichés F. Barbier).

dimanche 7 juillet 2019

Distinction entrepreneuriale et topographie urbaine

Cliché 1
Leipzig a d’abord été un pôle de négoce et de commerce de toute première importance, avec les célèbres foires, avant que la ville ne se tourne de plus en plus vers les activités industrielles à partir de 1830 et jusqu'à la Première Guerre mondiale. Les nouvelles usines sont surtout localisées dans les quartiers périphériques ou, s’agissant de la branche de la «librairie», dans le «quartier des arts graphiques» (graphisches Viertel). Mais la période la plus dynamique s’ouvre avec la fondation de l’Empire, en 1871, même si la montée en puissance de Berlin s’accompagne a contratio  d’une concurrence de plus en plus forte de la capitale impériale dans un certain nombre de domaines –à commencer par celui des traditionnelles foires du livre...
Ce dynamisme de l’économie locale et régionale est illustré par les publicités incluses dans les annuaires spécialisés ou non, à commencer par le «Livre des adresses» de la ville (Adressbuch der Stadt Leipzig) que publie des décennies durant la librairie Edelmann, imprimeurs de l’Université. 
Cliché 2
Malgré les destructions catastrophiques de 1943, beaucoup d'immeubles (usines, mais aussi maisons d'habitation) représentatifs de la «distinction» des patrons de grandes maisons d’édition et d’imprimerie sont aujourd’hui toujours conservés– même si, en règle générale, ils ont changé de destination.
C. H. Peters est un éditeur de musique important: en 1874, l’architecte du Festspielhaus de Bayreuth, Otto Brückwald, achève un très bel hôtel particulier pour les propriétaires successifs de l’entreprise, Max Abraham et Henri Hinrichsen. La grille d’entrée, qui préfigure peut-être le style art nouveau (Jugendstil), est tout particulièrement élégante et spectaculaire (cliché 1). Non loin de là, la librairie Hirsemannn (Karl Wilhelm Hirsemann) occupe un grand bâtiment, à la réalisation très soignée et dans la décoration duquel les éléments symboliques ne manquent pas.
Cliché 3
Mais nous nous arrêterons un peu plus longuement sur un troisième exemple, celui des imprimeurs et libraires éditeurs Ernst Theodor (1838-1910) et Constantin Georg Naumann (1842-1911): les deux frères, héritiers d'une maison fondée en 1802, jettent leur dévolu sur un terrain de la Stephanstrasse, non loin de l'observatoire (Sternwarte). En 1882-1883, l’architecte Max Bösenberg (1847-1918) y fait élever un grand immeuble dans le style historiciste, à double façade principale, sur trois étages et combles, avec un retour d’angle sur la Seeburgstraße. La décoration de la façade s’organise symétriquement de part et d’autre d’un grand oriel sur deux étages, lui-même surmonté d’un portrait de Peter Schöffer couronné par Mercure (cliché 2). Le coin donnant sur la Seeburgstraße est quant à lui surmonté d’un «N» monumental, soit l’initiale des entrepreneurs (cliché 3).
Cliché 4
L’une des caractéristiques de l’esthétique «Art moderne» (puis Jugendstil), réside dans le soin donné à l’association des éléments de la construction elle-même avec ceux de la décoration intérieur. Le porche par lequel on pénètre dans l’immeuble est décoré en style néo-classique, avec peintures et médaillons antiquisants, tandis que les étages sont desservis par deux beaux escaliers, dont celui de gauche exploite bien la localisation dans l’angle en adoptant, contrairement à l’autre, une disposition hélicoïdale. Le travail des boiseries est également très soigné, y compris pour les rampes, les portes des différents appartements, etc.(clichés 4 à 6).

Cliché 5
Cliché 6
Le choix des frères Naumann est celui d’une habitation particulière, dans laquelle un certain nombre d’appartements peut être loué. L’Annuaire (Adressbuch) de 1900 nous donne quelques précisions à cet égard. Au numéro 10, les propriétaires se sont bien évidemment réservé l’étage noble, soit le premier étage sur toute la longueur de l’immeuble (les numéros 10 et 12). Au-dessus, c’est l’appartement d’un rentier («Engelhardt, Privatmann»), tandis que le troisième niveau est occupé par Johann Heinrich August Leskien, philologue et professeur à l’Université. Au numéro 12, le rez-de-chaussée accueille le logement du concierge, également ouvrier-maçon (Maurer), puis la famille d'une institutrice (Lehrerin), qui sont des locataires «privés», et, enfin les bureaux de l’ancienne librairie Giegler (puis Otto Maier). Le premier étage est, comme nous l’avons vu, réservé aux Naumann, tandis que le second abrite l’appartement d’un conseiller au Tribunal de région (Landgerichtsrat), et le troisième, celui d’un autre professeur à l’Université, en la personne de l’historien Erich Marcks.
On le voit, une petite société relativement aisée (voire très aisée dans le cas des éditeurs), appartenant à la «bourgeoisie des talents», et très certainement en majorité (sinon en totalité) luthérienne. Il conviendrait bien sûr de lui joindre une domesticité dont nous ne savons rien. La topographie urbaine rejoint ici l’anthropologie historique, pour souligner l'importance de la mise en scène de cette distinction par le travail et par la tradition familiale (on pensera à Max Weber): l'idée d'élever un bâtiment aussi représentatif, mais d'en tirer dans le même temps un certain revenu locatif, relève de la même logique. En revanche, les localisations sont séparées: l’usine d’imprimerie ainsi que les bureaux et les magasins de la librairie Naumann sont quant à eux établis, certes à proximité immédiate, mais dans la rue transversale (55 et 57 Seeburgstraße).

dimanche 13 janvier 2019

Histoire des bibliothèques

Savoir/Pouvoir. Les bibliothèques, de l’Antiquité à la modernité,
Dir. Yves Lehmann,
Turnhout, Brepols, 2018,
VIII+306 p., ill.
ISBN: 978-2-503-58380-8 

Le volume intitulé Savoir/pouvoir. Les bibliothèques, de l’Antiquité à la modernité se présente comme un ouvrage construit – résultat d’une enquête plurielle qui s’attache à examiner un phénomène majeur de culture et de civilisation: l’essor des bibliothèques en Orient comme en Occident, depuis les origines jusqu’à nos jours.
Ce volume d’actes réunit les textes de seize communications prononcées à l’occasion d’un colloque strasbourgeois et mulhousien consacré à l’étude des fonctions de la bibliothèque dans la cité et des conditions de transmission du savoir auprès d’un large public. C’est ainsi que les regards croisés de bibliothécaires expérimentés, d’enseignants-chercheurs chevronnés et de savants de haute réputation –français et étrangers– ont mis en évidence les raisons politiques, intellectuelles ou morales qui ont présidé à l’élaboration, à la conservation et à la diffusion des connaissances humaines aussi bien profanes que sacrées.
Issu d’un colloque international organisé par la Bibliothèque nationale et universitaire rénovée de Strasbourg, par le LabEx Hastec de l’École Pratique des Hautes Études (Paris), par les responsables du programme IdEx « TRANSLATIO » de l’Université de Strasbourg et par le laboratoire de recherches ILLE/ EA 4363 de l’Université de Mulhouse.

La bibliothèque de la Haute Ecole de Debrecen
Table 
I- Bâtiment-symbole, bâtiment-repère: la bibliothèque dans la cité. Son environnement urbain, son décor, son aménagement
Christophe Didier, Métamorphoses d’un lieu de savoir: l’exemple de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
María Luisa E. López-Vidriero Abelló, Las bibliotecas palaciegas de la monarquía hispánica: de los Reyes Católicos a Alfonso XIII
Andrea De Pasquale, La Biblioteca nazionale centrale di Roma a quarant’anni dall’inaugurazione della sede al Castro Pretorio: dalla scelta del sito ai progetti attuali 

II- Le pouvoire intellectuel des bibliothèques. L'évolution du lectorat et des pratiques, les usages du lieu
Dominique Charpin, Les bibliothèques en Mésopotamie: des fonds de manuscrits privés aux bibliothèques royales
Yves Lehmann, Encyclopédisme documentaire et impérialisme planétaire dans l’Antiquité gréco-romaine
Robert Bedon, Les bibliothèques privées dans la Gaule du IVe et du Ve siècle de notre ère
Stavros Lazaris, Manuels d’enseignement dans une bibliothèque monastique du nord de la Grèce: le cas d’un livre illustré d’histoire naturelle et de morale chrétienne
Gilbert Fournier, Une bibliothèque en temps de crise. Lecteurs étrangers et désenchaînements de manuscrits au collège de Sorbonne dans le second quart du XVe siècle

III- La bibliothèque perçue comme fondement d'un pouvoir ou d'un contre-pouvoir: aspects juridiques ou religieux, patrimoine et collections, hommes de savoir/ pouvoir...
Aude Lehmann, Autour du De bibliothecis de Varron: politique et culture dans la Rome césarienne
Marilina Gianico, D’une bibliothèque l’autre: réflexions sur l’histoire de la Bibliothèque universitaire Estense de Modène
István Monok, Économie et politique de la bibliothèque: la Hongrie et la Transylvanie d’Ancien Régime
Doina Hendre Biro, Bibliothèque, confession et identité collective: le Batthyaneum de Karlsburg/Alba Iulia
Frédéric Barbier, La foi, le talent, le service: l’éthique protestante et l’esthétique des bibliothèques (XVe-XVIIe siècle)
Pierre Casselle, La Bibliothèque de l’Hôtel de Ville de Paris
Yann Sordet, Information, politique et bibliothéconomie dans l’Europe du XVIIe siècle: aux origines de la Bibliothèque Mazarine

lundi 23 juillet 2018

Mélancolie de l'homme médiatisé

La Renaissance constitue une période très généralement connotée positivement: des changements majeurs introduisent aux temps modernes, qu’il s’agisse de géographie (les grandes découvertes), de technique (avec notamment l’invention de la typographie en caractères mobiles) ou d’esthétique (en peinture, sculpture, architecture, etc.). La «Lettre de Gargantua à Pantagruel» est regardée comme le texte emblématique, qui rend compte d’une analyse construite par les contemporains eux-mêmes et soulignant l’importance de la multiplication des livres dans la rupture avec «l’infélicité et calamité des Goths»:
Le tems n’estoit tant idoine ne commode es lettres comme est de présent. [Il] estoit encore ténébreux et sentant l’infélicité et calamité des Gothz, (…). Maintenant, toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées (…); les impressions tant élégantes et correctes en usance (…) ont esté inventées de mon eage par inspiration divine (…). Tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs très doctes, de librairies très amples…
Pourtant, l’effet d’optique joue aussi, et cette période que nous imaginons placée sous le sceau de l’inventivité et de l’optimisme, est aussi soumise à des événements tragiques et à des crises particulièrement profondes. Il n’est que de citer les épidémies (la Grande Peste), les guerres interminables, les crises sociales parfois gravissimes, sans oublier la crise religieuse elle-même, ni, surtout à partir du milieu du XVe siècle, la chute de Constantinople et la progression apparemment irrésistible des Ottomans...
Le monde semble irrémédiablement déséquilibré, entre la contestation des deux pouvoirs suprêmes traditionnels (le pape et l’empereur), la concurrence entre les principautés ou les États, les menaces extérieure et les tensions de toutes sortes qui se font partout sentir. C’est toute une société nouvelle et un nouveau mode de vie qui doivent alors être inventés, ce qui ne se fera qu’avec du temps, et à travers nombre de difficultés.
S’agissant toujours de la Renaissance, on a beaucoup parlé, et sur ce blog même, de la montée en puissance de la piété individuelle (la devotio moderna), du souci omniprésent du salut et de la croyance selon laquelle la fin du monde, l’Apocalypse, est prochaine. Confrontés à des changements majeurs et souvent inquiétants (y compris sur le plan économique, voire macro-économique), les uns et les autres cherchent refuge en se tournant vers d’autres perspectives, celles de la foi, mais aussi parfois de la tristesse ou de la mélancolie. La poésie française donne ainsi quantité d’exemples d’un phénomène général, depuis Charles d’Orléans jusqu’à Ronsard et à du Bellay:
Le monde est ennuyé de moy / Et moy pareillement de lui (Charles d’Orléans, Rondeaux, 187).
Pour les uns, le repli sur soi-même constitue en effet une première forme de réponse au sentiment d’absence et de vide. D’autres, que l’on désignera comme les moralistes (mais aussi, par exemple, les prédicateurs), s’élèvent contre ce qu’ils regardent comme une marque de faiblesse et d’égoïsme, voire comme un péché, parce que celui qui s’abandonne à la mélancolie se détourne de la figure de Dieu en s’abîmant dans son désespoir isolé. D’autres encore se laissent aller, et se livrent aux plaisirs immédiats propres à leur condition terrestre –ce sont les fous, mis en scène par Sébastien Brant, ceux qui amassent sans fin les richesses, qui se goinfrent et qui s’enivrent, qui tombent dans une coquetterie ridicule et, plus généralement, qui courent derrière un bien illusoire. Ne croyons pas, d’ailleurs, que cette typologie beaucoup trop sommaire soit exclusive: le même individu passera d’un état à l’autre, comme le fera Luther.
Après plusieurs autres, Jean Delumeau nous a expliqué que «la mélancolie aussi a une histoire», et que cette histoire connaît un moment particulier d’apogée à l’époque de la Renaissance: l’ennui et le spleen ne sont pas une invention du romantisme (de Goethe à Emma Bovary...) quand, au tournant des années 1500, la mélancolie est déjà à l’ordre du jour, que mettent en scène les plus grands artistes du temps –Dürer (1514), mais aussi Lukas Cranach, pour ne citer que deux figures majeures. Dans le même temps, elle est considérée comme une maladie (la maladie de la bile noire), qui doit être combattue par une activité redoublée, par le travail, par le sport et par le jeu, par les plaisirs de la table et de l’amour…
La mélancolie et sa guérison seront ainsi mises en scène par Mathias Gerung (1500-1570) dans son tableau «La mélancolie au jardin de la vie», datée de 1558 (Staatliche Kunsthalle Karlsruhe): le personnage principal, au centre du tableau, représente une figure féminine ailée, la tête appuyée sur la main gauche (la pose classique de la mélancolie). Partout à son entour, les hommes s’affairent, dans de multiples scènes de la vie quotidienne, avec un grand nombre de jeux (les boules, le tournoi, le tir à l’arc, la danse, etc.), mais aussi les saltimbanques, le banquet ou encore la maison de plaisirs, le repas en musique et en galante compagnie, et les rendez-vous amoureux. En arrière-plan, quelques scènes de travail, avec les moissonneurs et les laboureurs puis, plus loin, le troupeau de moutons, pour finir avec l’extraction minière (plusieurs de ces petites scènes sont clairement inspirées d’œuvres antérieures). 
"Melancolia 1558" (© SKH Karlsruhe)
Dernier problème, mais non des moindres, qui doit être envisagé: si la folie est le lot de l’humanité dans son ensemble (chacun, à l’occasion, se livrera inconsidérément au plaisir gratuit, voire au mal), la mélancolie ne peut directement concerner qu’une minorité –d’une certaine manière, elle est un sentiment aristocratique. Comme nous l’avons vu, les premiers témoignages en sont apportés par un prince du sang, et, s’agissant toujours du royaume de France, nous restons globalement dans le monde des privilégiés. Dans le monde germanique aussi, le tableau de Gerung  aussi se donner à comprendre comme une illustration des activités «courtoises», alors que l’homme du commun, surtout en milieu rural, est bien trop accaparé par le souci immédiat du quotidien pour se laisser aller à des considérations aussi gratuites…: il ne saurait avoir le recul nécessaire pour se regarder lui-même vivre. 
Caractéristique de la petite société de ceux qui participent à la civilisation de l’écrit, qui lisent, qui écrivent... et qui ont du temps, la mélancolie apparaît ainsi comme un sentiment de dépression fondamentalement lié à la médiatisation (à la «contemplation du miroir» et de l'image), et à la nouvelle conjoncture des médias entre le XIVe siècle (la «révolution scribale» de Pierre Chaunu) et le XVIe. 

Le colloque qui se tiendra à l’initiative de nos collègue Renaud Adam et Chiara Lastraioli les 20 et 21 septembre prochain à Tours, sur le thème de «Lost in Renaissance» (détails ici), abordera certains aspects de ces tensions très sensibles au tournant de l’époque moderne: il s’agira de la «face sombre» de l’innovation et de la difficulté à la surmonter. La Renaissance est bien évidemment marquée par des découvertes majeures, mais aussi par des processus très profonds de reconfiguration, impliquant l'inquiétude, l’abandon et l’oubli.

lundi 16 juillet 2018

Le voyage des bibliothèques

Une bien agréable circonstance a mis dans nos mains une très belle taille-douce représentant la Bibliothèque impériale de Vienne à la fin du XVIIe siècle (cf cliché). On lira ci-dessous quelques observations que la gravure suggère. 
À la fin du XVIIe siècle, Vienne est une ville frontière, à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest de la Leitha (1), et qui se trouve encore assiégée, certes pour la dernière fois, par les Turcs en 1683. Mais, lorsque le grand-vizir Kara Mustapha doit lever le siège (12 septembre), après avoir bloqué la ville pendant deux mois, c’est le début du reflux séculaire du Ottomans le long du Danube et vers l’Europe orientale: la paix signée par Eugène de Savoie à Karlowitz (1699) symbolise le passage à la conjoncture nouvelle, qui entérine notamment la reconquête de la Hongrie et de la Transylvanie, et qui voit parallèlement la transformation profonde de Vienne.
Élu, non sans difficultés, en 1658, Léopold Ier avait déjà entrepris de faire de Vienne une capitale, et donné une attention très réelle à la Bibliothèque de la cour (Hofbibliothek): celle-ci a été confiée en 1663 à un savant de renom, le Hambourgeois Peter Lambeck, qui travaille dès lors activement à la réorganisation et au catalogage des collections, ainsi qu’à la rédaction d’une histoire de l’institution. Charles Patin, qui a dû quitter la France pour s’établir en définitive à Padoue, d’où il accomplit un certain nombre de voyages d’étude dans les bibliothèques et autres institutions savantes du continent, dira son admiration en découvrant la bibliothèque de Vienne (1676):
Je visitay derechef ses admirables trésors, mais particulièrement ceux des livres et médailles. J’y vis une infinité de précieux manuscrits en toutes sortes de langues et de matières, tant antiques que modernes, sans lesquels on ne sçauroit, ce me semble, rien écrire. (…) Monsieur Lambécius, qui en a la garde comme bibliothécaire, m’y fit toute la faveur que je désirois : son nom est connu et aimé de tous ceux qui aiment les belles lettres… (2).
Patin avait été précédé à Vienne par le médecin ordinaire du roi Charles II d’Angleterre, Edward Brown, lequel effectue pendant cinq ans un tour de l’Europe (1668-1673), en portant une attention particulière à l’Europe centrale et orientale. Dès son retour, il en donne le récit en anglais (Londres, 1673). Celui-ci est traduit en français et publié à Paris l’année suivante (3), puis en flamand en 1682 et, enfin, en allemand, à Nuremberg en 1686 (VD17: 1: 071394Q). La curiosité du public explique qu’une deuxième édition flamande sorte à Amsterdam en 1696 (4).
La Bibliothèque de Vienne attire toute l’attention du voyageur, qui y est reçu par Lambeck:
Ce Petrus Lambecius (…) m’a fait la grâce de me faire non seulement voir la plus grande partie des meilleurs & des plus beaux de ces livres, aussi bien que tout ce qu’il y avoit de plus rare ; mais mesme il m’a permis d’en emporter chez moy quelques-uns dont j’avois besoin pour quelque temps : & lorsque je fus prendre congé de luy (…), il me donna un cathalogue de près de cent manuscrits qui traitent de chymie & qui sont dans cette bibliothèque (5).
L’édition amstellodamoise de 1682 est enrichie de gravures en taille-douce, dont l’une, signée de Jan Van Luyken (Amsterdam, 1649-1712), représente la Bibliothèque impériale, avec la légende «De Kayserlike Bibliotken en Rariteyt Kamer» (La bibliothèque impériale et la chambre des raretés). La planche est reprise dans la réédition de 1696, avec l’ajout d’une mention gravée dans le coin supérieure droit: «f. 221». Il semblerait qu’un certain nombre d’exemplaires de l’illustration ait fait l’objet d’un tirage indépendant, pour être vendus sous forme d’estampes. En effet, celles-ci ne sont pas pliées, mais portent l’indication de la pagination.
La scène se présente comme un théâtre: il ne s’agit pas d’une bibliothèque réelle, mais bien d’une bibliothèque idéalisée. Dans une architecture monumentale, une première salle, immense, est tapissée de rayonnages et de livres, jusqu’à une hauteur vertigineuse. Quelques personnages montés sur des échelles sortent des volumes, qu’ils lisent ou qu’ils tendent à ceux qui souhaitent les consulter. Sur la droite de la scène, un groupe de savants converse autour d’une table. Au premier plan, l’empereur, identifié par sa couronne et par sa traîne portée par deux pages, pénètre dans la bibliothèque: il y est accueilli par les gestes déférents d’un personnage que l’on peut identifier comme Lambeck lui-même. Des gardes armés se tiennent en arrière.
Mais cette première salle ouvre sur une perspective: une autre salle se présente en effet, aussi monumentale que celle de la bibliothèque. Elle abrite apparemment des collections de naturalia, rangées dans des meubles ou, pour les pièces plus importantes, accrochées au mur. Enfin, le troisième plan est celui d’un jardin extérieur, que l’on peut identifier comme un jardin botanique, et où l’on devine de petites silhouettes se promenant.
Certes, l’artiste hollandais n’a jamais visité Vienne (mais il connaissait très probablement certaines des bibliothèques de son pays), et la représentation est donc absolument fictive: c’est une mise en scène du pouvoir du souverain, à travers l’un de ses attributs les plus importants, celui du pouvoir comme protecteur des sciences, des lettres et des arts –le prince est le prince de la guerre, mais aussi le prince des muses. La gravure actualise le modèle du Musée d’Alexandrie, avec une perspective irréaliste (une vingtaine de rayonnages superposés!), faisant apparaître la bibliothèque comme le temple grandiose du savoir universel. Ce savoir livresque, que l’on assimile à l’historia litteraria, sera complété par la connaissance de l’historia naturalis mise en scène dans la deuxième salle et dans le jardin.
On remarquera que la gravure de 1682 est copiée avec précision pour illustrer l’édition nurembergeoise de 1686.
Déjà, Léopold Ier songeait à réaménager la bibliothèque impériale, pour lui donner, dans la Hofburg, un local à la fois plus approprié et plus représentatif, mais le projet ne pourra aboutir par suite des difficultés financières récurrentes. C’est son successeur, Charles VI, qui lance, l’année même de son accession au trône (1711), un programme urbanistique de très grande envergure, dans le but de donner à Vienne sa figure de véritable capitale de l’Empire et, implicitement, de deuxième capitale du monde chrétien (avec Rome): la Bibliothèque impériale et royale de la cour (KuK Hofbibliothek) en constitue l’une des pièces maîtresses, et elle est le second bâtiment nouveau entrepris après celui de l’église Saint-Charles Borromée (Karlskirche).
Voici donc une gravure qui attire d’abord l’œil par son sujet et par sa qualité esthétique, mais dont l’examen plus précis permet de mettre en évidence un certain nombre de phénomènes qui caractérisent la conjoncture des années 1700: l’affirmation du pouvoir des Habsbourg à partir de leurs territoires héréditaires (6), le rôle renforcé de la bibliothèque moderne dans la construction politique, la tradition du Musée sur le modèle d’Alexandrie, sans oublier le passage dans la nouvelle conjoncture européenne engagée par le repli ottoman (soit un mouvement qui ne s’achèvera qu’en 1919). Mais on pourra aussi penser à l’essor des curiosités savantes en Europe et à l’intérêt pour les voyages, sans oublier, in fine, les manifestations d’une politique éditoriale très réfléchie, qu’il s’agisse de lancer des traductions ou de rentabiliser ses investissements en rééditant les textes ou en diffusant sous forme d’estampes les gravures incluses dans tel ou tel volume. Encore quelques décennies, et le chevalier de Jaucourt consacrera une part importante de l’article «Vienne» de l’Encyclopédie à la description de la Bibliothèque: celle-ci, ouverte à tous depuis 1726, est désormais reconnue comme l’une des plus riches d’Europe, elle est installée dans un bâtiment grandiose organisé autour d’une coupole monumentale, et Vienne s’impose alors à tous comme l’une des grandes capitales des Lumières.

Notes
(1) La Leitha marque la frontière à la fois de l’Empire et du royaume de Hongrie (voir ici une carte sommaire), dont la plus grande partie est occupée par les Turcs depuis les premières décennies du XVIe siècle.
(2) Charles Patin, Relations historiques et curieuses de voyages en Allemagne, Angleterre, Hollande, Bohême, Suisse, &c, par C.P.D.M. [Charles Patin, doctor medicinae] de la Faculté de Paris, nelle éd., Rouen, Jacques Lucas, 1676.
(3) Edward Brown, Relation de plusieurs voyages, faits en Hongrie, Servie, Bulgarie, Macédoine, Thésalie, Austriche, Styrie, Carinthie, Carniole & Frivoli, Paris, Gervais Clouzier, 1674. Frontispice en taille-douce par Cossin d'après Mignard, et 9 planches d’ill.
(4) Edward Brown, Naauwkeurige en gedenkwaardige reysen (…) door Nederlande, Duytsland, Hongarijen, Servien, Bulgarien, Macedonien, Thessalien, Oostenr[ijk]., Stierm[ark]., Carinthien, Carniole en Frioul, Amsterdam, Jan ten Hoorn, 1696. L’édition compte seize gravures.
(5) La traduction française est sensiblement abrégée. La présentation de la bibliothèque est bien plus précise dans la traduction allemande de 1686 (p. 242 et suiv.).
(6) On pourrait même dire que le triomphe de la «territorialisation» à l’autrichienne traduit aussi le déclin de l’idée impériale. On se rappelle de ce que rapporte Goethe du couronnement de Joseph II, auquel il assiste à Francfort en 1764 (Poésie et vérité).

mardi 21 mars 2017

Conférences d'histoire du livre

Frédéric Barbier,
directeur de recherche au CNRS
(École normale supérieure, Institut d’histoire moderne et contemporaine),
directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études
(conférence d’Histoire et civilisation du livre)

prononcera les deux conférences suivantes,
dans le cadre de 
l’Université du Québec à Montréal (UQAM):

 mardi 28 mars, 10h.
(cours de Madame Dominique Marquis, professeure à l’UQAM, département d’Histoire)
«La foi, le talent, le service:
l’éthique protestante et l’esthétique des bibliothèques (XVe-XVIIe siècle)»

mercredi 29 mars, 14h.
«Géographie et topographie du livre en Europe (vers 1450-vers 1820)».

Les informations complémentaires sont à prendre auprès des organisateurs.
La bibliothèque de l'université de Leyde, gravure de Willem van Swanenburgh, 1610

vendredi 4 septembre 2015

Ce à quoi, parfois, on rêve et que, parfois, on écrit pendant des réunions et autres peut-être plus ou moins intéressantes...

Ce à quoi, parfois, on rêve et que, parfois, on écrit pendant des réunions et autres peut-être plus ou moins intéressantes... (librement adapté de la célébrissime Idée fixe du savant Cosinus. Les clichés sont tirés du site accessible par ce lien). 

Les voyages du professeur Dupont-Chômé
Chacun connaît, bien sûr, le sens du mot «herméneutique». Le professeur Dupont-Chômé, linguiste réputé et spécialiste de l’esthétique du langage, n’était pas un spécialiste d’herméneutique, mais bien d’hermétique linguistique. Cette discipline, dont il avait inventé le cadre et le contenu, était enseignée par lui à la Sorbonne, tous les vendredis de février des années bissextiles, de 16h à 19h. Une foule compacte se pressait à cette occasion, et le fait avait nécessité plusieurs circulaires de Monsieur le Recteur: «Les auditeurs désirant assister au séminaire du professeur Dupont-Chômé ne doivent pas se réunir dans les escaliers jusqu’à les encombrer et à empêcher toute circulation», etc., etc. Pour cette raison, le professeur Dupont-Chômé était regardé avec quelque jalousie par un certain nombre de ses collègues, dont le nombre trop réduit d’auditeurs n’avait jamais nécessité de mesures aussi spectaculaires...
Un beau jour de mars, alors que le printemps commençait à poindre et que les vasques veloutées des narcisses s’inclinaient doucement dans la brise, le professeur Dupont- Chômé reçut une invitation. Il s’agissait d’honorer de sa présence quelque manifestation où un prix Nobel de littérature, d’expression française mais d’origine hongroise et de nationalité plus ou moins indéterminée, présentait son dernier ouvrage. La réunion se tenait à Toronto, et le professeur Dupont-Chômé se trouva, bien sûr, heureux d’être invité à parler de ce dont il était le seul à pouvoir parler, mais avec quel brio, l’hermétique linguistique. Par la suite, on lui demanda plusieurs conférences à tenir dans différentes villes du Canada, toutes sur l’hermétique linguistique: la rencontre devenait une véritable tournée à la gloire de l'hermétique linguistique, et le professeur Dupont-Chômé prépara ses conférences.

La maison de Cosinus, "par l'un de nos plus brillants paysagistes"
Le jour venu, du départ pour Toronto, le ciel était limpide. Les avions se croisaient avec régularité au-dessus du pavillon du professeur, dans la banlieue de Paris (pavillon confortable, mais acheté par le grand-père de Monsieur Dupont-Chômé à une époque bien antérieure à celle de l’explosion du trafic aérien). Le professeur Dupont-Chômé, ses bagages préparés, ses vêtements emballés, sans oublier sa toque de loutre découverte après de longues recherches chez un fournisseur des théâtres parisiens (il paraît qu’il fait parfois frais, au Canada…) sortit devant chez lui pour y attendre l’autobus. Car il était un fervent partisan de l’écologie, et il ne voyait pas de raison de prendre sa voiture pour aller à l’aéroport –surtout étant donné le prix des parkings. Il salua le conducteur lorsqu’il monta dans l’autobus, il adressa un geste noble et digne, non sans quelque mélancolie, à sa famille réunie en larmes sur le trottoir, et l’autobus partit. 
Rien de spécial ne se passa jusqu’à l’arrivée au métro. Là, Monsieur Dupont-Chômé prit sa valise, descendit et changea, comme il le faisait plusieurs fois par semaine pour se rendre en ville. Rien, non plus, à signaler sur le trajet du métro: Monsieur Dupont-Chômé eut le privilège, qu’il connaissait, d’entendre plusieurs airs de musique d’Europe de l’Est et d’Amérique du Sud, et le temps passa ainsi fort agréablement jusqu’au premier changement, au cœur de la grand’ville. Monsieur Dupont-Chômé changea commodément, tous se passait pour le mieux, et il eut encore tout le loisir d’admirer, par la fenêtre, les dépotoirs et autres bidonvilles au-dessus desquels le train errait en cahotant pendant une  quarantaine de minutes. Il envisagea d’y consacrer un appendice de sa Théorie Générale de l’hermétique linguistique.
Enfin, c’était l’aéroport. Sa prévoyance avait permis au professeur Dupont-Chômé de déterminer à l’avance à quelle station il devait descendre, ce qui expliquait sans doute son sourire quelque peu narquois lorsqu’il vit les non-indigènes, croulant sous les bagages et cherchant au dernier moment à identifier leur destination exacte. L’administration n’a pas encore songé à équiper d’une loupe tous les voyageurs qui, à l'approche de l'aéroport, se précipitent sur les lignes imprimées en caractères minuscules et apposées à côté des portes des wagons. Mais Monsieur Dupont-Chômé était connu pour sa prévoyance, il arrivait à la Sorbonne toujours plusieurs heures avant son cours et rien, pas même les Grandes Grèves de la fin du siècle dernier n’avaient jamais pu le faire échouer à tenir les séminaires prévus. Hélas, en ce jour à marquer d’une pierre noire, il allait faire de surprenantes découvertes.

Malgré le paysage fascinant que l'on connaît, c’était déjà Foireux 2, l’aéroport, terminus de la ligne. Monsieur Dupont-Chômé s’arracha à sa méditation et se hâta, toujours avec mesure, vers la sortie. L’ambiance était claire, le hall était immense, et même les escaliers roulants fonctionnaient: Monsieur Dupont-Chômé se sentit fier d’être français, de transiter par l’un des plus grands aéroports du monde, et il entra à Foireux 2. Il pensait avec amusement à Foireux 1, cet aéroport que l’on avait construit une trentaine d’années auparavant dans les champs de betteraves. Sa silhouette évoquait de gigantesques camemberts empilés les uns sur les autres, dans lesquels tous les étages visibles paraissaient réservés aux voitures. Monsieur Dupont-Chômé se rappelait des autobus forcés de rouler à gauche autour des camemberts, et dans lesquels les passagers étaient donc contraints de monter ou de descendre au milieu du flot des voitures. Mais ici, à Foireux 2, bien sûr, rien de comparable…
Le professeur Dupont-Chômé s’éleva, par des escaliers roulants successifs, jusqu’à pouvoir même entrevoir un morceau de ciel, et il se trouva projeté par la foule dans une sorte de grand corridor blanchâtre, dans lequel les gens se croisaient à toute allure, chacun poussant un chariot de bagages. Il s’arrêta un instant, pour évaluer les probabilités de chute de ceux qui lui paraissaient les plus instables, puis il s’avança jusqu’à des rangées d’écrans soulignées du terme énergique de «DEPARTURES». Malheureusement, en s’approchant, il constata que ces départs ne désignaient que ceux du terminal dans lequel il se trouvait, et qui ne desservait que les Mongolies (extérieure et intérieure), le Kamtchatka et la Terre de feu, ainsi que quelques lignes intérieures vers Plogoff, Camembert et Verrue. 
De temps en temps, une voix éthérée se plaignait sur un ton languissant de quelque chose par haut-parleur, mais comme le professeur Dupont-Chômé voulait aller au Canada, il ne se sentait pas concerné par ces annonces qui, pourtant, confirmait la Théorie générale de l’hermétique linguistique en lui demeurant totalement inintelligibles. Il prit cependant note de plusieurs observations à transmettre à l’Académie sur ce sujet trop peu étudié –les annonces dans les aéroports, surtout lorsqu’elles étaient faites par des non-apprenants: Monsieur Dupont-Chômé avait trop longtemps rempli des formulaires destinés au ministère pour ne pas intégrer les formules les plus classiques de ces mêmes formulaires, du style des «non apprenants», des «auto-réflecteurs», et autres vocables du même tabac. Hélas pour lui, malgré toute sa science, il n’avait encore rien vu, mais n’allait pas tarder à s’en apercevoir.
Pour l’heure, Monsieur Dupont-Chômé était parvenu devant ce qui lui sembla un jeu pour les enfants. Un certain nombre de personnes, formant des équipages d’importance variable, s’amusait à pousser le plus vite possible des chariots surchargés dans une sorte de parcours tracé par de légères barrières élastiques et suivant un dessin en zig-zag. À chaque virage à angle droit, les mêmes scènes se présentaient: ceux qui allaient trop vite, emportés par la fougue, se trouvaient déportés et hors course, leur amoncellement de bagages écroulé, tandis que les plus habiles, ou les plus pondérés, les dépassaient d’un virage court et en ricanant plus ou moins ouvertement. Attaché aux pratiques de l’expérimentation, dans lesquelles il voyait à juste titre l’une des bases les plus solides de l’esprit scientifique, Monsieur Dupont-Chômé suivit scrupuleusement l’exemple qui lui était donné: au milieu de jurons et de malédictions sans nombre, il courut en avant, faisant jaillir sur son passage le jus de quelques papayes trop mûres et les nuages de plumes de quelques couettes râpées. 
Cosinus, équipé comme il convient, achète un billet pour se lancer dans son tour du monde
Puis, arrivé à proximité du guichet, son but final, il eut tout le loisir d’observer comment toutes sortes de passagers pour toutes sortes de destinations et par toutes sortes de vols s’embarquaient, tandis que lui-même n’avançait jamais. Monsieur Dupont-Chômé entreprit d'établir une estimation statistique de l’époque où il parviendrait au guichet, sans grand succès, le taux d’incertitude étant trop élevé. Il passait en effet, derrière la rangée des guichets, toute une théorie de charmantes jeunes personnes, que le professeur aurait pu avoir comme étudiantes: les unes portaient sentencieusement quelque minuscule papier, d’autres adressaient un mot à l’une des guichetières devant lesquelles la foule se pressait, d’autres encore tapaient rapidement, et comme transportées par la joie, sur les touches d’un clavier invisible, mais toutes finissaient bientôt par disparaître, sans sembler avoir rien remarqué de la foule qui s’écrasait à leurs pieds. Certaines, pourtant, avaient dans l’intervalle rapidement échangé leur place avec l’une quelconque des autres jeunes filles placées derrière les guichets. 
À un moment, l’une des jeunes filles s’adressa de loin à la foule : «Y a-t-il quelqu’un pour Toronto?», cria-t-elle à la cantonade. Le professeur Dupont-Chômé agita, sans un perdre un seul, la liasse de papiers qui lui tenait lieu de billet, tout en adressant un large sourire à la jeune fille –estimant qu’il valait peut-être mieux avoir l’air aimable, et que, somme toute, il en avait déjà vu d’autres. La jeune fille en uniforme bleu lui rendit son sourire de manière mécanique, et s’absorba aussitôt dans la contemplation d’un écran. Lorsqu’enfin Monsieur Dupont-Chômé eut réussi à s'approcher à portée de voix et qu'il lui eut présenté son billet, elle s’adressa à lui:
-Je vais vous expliquer la situation. Vous ne partez pas pour Toronto, nous vous remettons cinq cents euros de dédit et nous vous donnons un billet surclassé pour demain.
-Ah bon? Mais pourquoi je ne vais pas à Toronto? Il y a eu un accident?
-Non, non, pas du tout, mais le vol est déjà plein, et il n’y a plus de places disponibles.
-Je ne comprends pas? J’ai un billet en règle pour Toronto, avec une place réservée. Comment peut-il y avoir dans cet avion moins de fauteuils que de billets, puisque les billets sont numérotés?
-C’est que nous vendons régulièrement plus de billets qu’il n’y a de places, de manière à ce que l’avion soit plein. Sinon, il y a le risque d’avoir des places vides. Mais nous vous offrons un dédit de 500 euros, une nuit d’hôtel ici, un déjeuner ou un dîner, et vous partez demain en 1ère classe. Sinon, je ne vous cache pas qu’il vous faudra attendre toute la journée et aussi la nuit, et que probablement vous n’aurez pas de place.
-Mais qu’est ce qui me prouve que je pourrai partir demain, s’il y a autant de monde tous les jours?
-Non, non, aucun problème, Monsieur. Je vous échange votre billet.

"Cosinus solliciteur"... se heurte à l'huissier du ministère
Le professeur Dupont-Chômé ne comprenait pas pourquoi son billet, qui n’était plus valable aujourd’hui, le serait demain. En spécialiste de l’hermétique linguistique, il pensa que la formule «aucun problème» signifiait en réalité «aucun problème pour le moment», mais il ne savait que répondre de logique à la charmante jeune fille, et il accepta l’échange. Pourtant, la perspective de passer une nuit, même gratuitement, dans un hôtel mystérieusement isolé au fond d’une succession de parkings et entre deux pistes d’atterrissage, ne le séduisait guère. Il songea mélancoliquement que, s’il avait vingt ou trente ans de moins, peut-être aurait-il choisi cette solution quelque peu exotique, et il informa la mécanique jeune fille qu’il renonçait à son invitation, et qu’il allait retourner passer la nuit chez lui. La jeune fille lui donna un papier, en lui disant quelque chose qu’il ne comprit pas, écrasé qu’il était par la foule des voyageurs et de leurs chariots qui se pressait derrière lui.
Non sans un peu de déception, maintenant qu’il se sentait presqu’arrivé au but, le professeur Dupont-Chômé tourna les talons et entreprit de rentrer chez lui –il préféra, sur le coup, renoncer aussi au somptueux repas gratuit qui lui était pourtant offert. Le voyage de retour fut d’autant plus plaisant que plusieurs heures s’étaient écoulées, et que c’était maintenant le moment des Grandes Transhumances Journalières: tous les moyens de transport étaient bondés, et Monsieur Dupont-Chômé dut à plusieurs reprises laisser passer des bus et des métros dans lesquels, avec la meilleure volonté du monde, il eut été impossible de faire entrer un souriceau, a fortiori un professeur équipé pour un voyage dans de lointaines contrées. Alors que minuit approchait, il descendit enfin du dernier bus 299 ZZ en vue de son logis: au même moment, l'avion dans lequel il aurait dû se trouver atterrissait à Toronto. 

Ainsi s’acheva le premier voyage du professeur Dupont-Chômé.