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dimanche 30 mars 2014

Almanach et innovation de produit

Une thèse tout récemment soutenue sur la dynastie parisienne des imprimeurs-libraires d’Houry, professionnels d’abord connus en tant qu'éditeurs de l’Almanach royal, amène à revenir sur la problématique de ce genre bien particulier qu’est précisément l’almanach. La mode a en effet longtemps été, chez les historiens du livre, à l’étude des almanachs, lesquels constituent un genre bibliographique très spécifique.
Commençons par la bibliographie matérielle: l’almanach peut se présenter sous la forme d’un simple placard donnant d’abord le calendrier, mais il peut aussi être une «pièce» ou un petit volume in-quarto (par ex., le Grand messager boîteux), voire un gros in-octavo (par ex. l’Almanach royal). Sur le plan du contenu, il peut se borner à des informations simples (la calendrier avec l’indication des fêtes, des dates des foires, etc.), ou présenter, selon le cas le plus courant, une partie de récréation et d’information.
Compost, ou Calendrier des bergers
La grande majorité des titres relève du modèle de l’almanach généraliste (on s’adresse à un lectorat global), mais un nombre croissant se tourne vers une forme de spécialisation par le public (l’Almanach des dames), spécialisation elle-même plus ou moins articulée avec un contenu davantage ciblé (encore une fois, l’Almanach royal). Enfin, une caractéristique d’ensemble réside, en principe, dans le fait que l’almanach est un annuaire, alias qu’il est publié régulièrement chaque année.
Ajoutons que certains titres qui ne sont pas des almanachs donnent un contenu relevant pour partie de ce genre: un exemple très frappant est donné par les livres d’Heures, qui présentent pratiquement toujours un calendrier en tête, et qui remplissent la même fonction que celle de l’almanach, à savoir un vademecum accompagnant le lecteur au fil de la journée, et au fil de l’année. Bref, l’almanach constitue un paradigme qui se décline sous un grand nombre de formes différentes: cette multiplicité, qui rend l’analyse d’ensemble plus difficile, invite à faire appel à des catégories transversales, parmi lesquelles celle de l’innovation de produit semble l’une des plus intéressantes.
L’almanach correspond en effet d’abord à une spéculation éditoriale, qui vise à toucher un lectorat nouveau auquel on propose un ensemble de textes utilitaires et éventuellement récréatifs: le Compost ou Calendrier des bergers, donné pour la première fois par Guy Marchant à Paris en 1491, en est l’un des prototypes (nous lui avons consacré une partie des conférences de l’Ecole pratique des Hautes études en 2008-2009). L’almanach n’a pas d’auteur désigné, mais c’est l’éditeur qui réunit ou qui commande un ensemble de textes dont il pense qu’ils sont susceptibles d’intéresser le lecteur. Guy Marchant se signale de fait, à partir de 1482, comme un professionnel particulièrement novateur, avec la publication de multiples Danses macabres (en 1485), et avec l’introduction en France de la pratique de la marque typographique (M.-L. Polain, Marques des imprimeurs et libraires en France au XVe siècle, Paris, 1926). Le Compost est l’une des «inventions» d’un professionnel qui s’impose rapidement parmi les premiers dans sa branche d’activités.
De même, on a trop souvent associé almanach et lecture «populaire» pour qu’il ne soit pas nécessaire de revenir ici sur le principe même de cette articulation: non, les almanachs ne sont pas nécessairement l’«encyclopédie du pauvre» (y compris s'agissant du calendrier), et ils ne constituent pas la «bibliothèque» de celui qui, ne pouvant pas se procurer de livres, doit se limiter à l’unique forme d’un digest plus ou moins réussi mais toujours bon marché. Reprenons à grands traits la chronologie.
Nous sommes, dans la seconde moitié du XVe siècle, face à un lectorat élargi, mais qui reste malgré tout limité. Or, l’un des secteurs du marché les plus dynamiques concerne  le groupe de ces laïcs plus ou moins fortunés, et qui souvent ont conquis un grade universitaire. Ce sont d’abord eux les nouveaux lecteurs, qui se constituent de petites bibliothèques, et c’est à eux que s’adressent les libraires avec leurs Heures, leurs romans (Mélusine!), et leurs titres dérivés du Compost.
Dans un second temps (après 1480), le lectorat s’ouvre, et une nouvelle forme d’innovation de produit se met en place: l’almanach intègre ce secteur de la «librairie» qui part à la quête d’un public élargi («populaire»), les titres anciens sont déclassés (pratiquement, au sens marxiste du terme), et la «Bibliothèque bleue» de Troyes (pour nous limiter à la France) recycle ces textes désormais destinés à de nouveaux lecteurs. Un troisième temps (le XVIIIe siècle?) est celui de l’approfondissement et d’une possible spécialisation, laquelle peut correspondre à une forme de rationalisation bureaucratique ou autre (notamment dans le cas de l’Almanach royal).
Il conviendrait de prolonger le schéma à l’époque de la «deuxième révolution du livre», la révolution industrielle, mais nous devons ici conclure: rien que de normal si l’almanach, en temps que spéculation éditoriale, obéit à une conjoncture qui renvoie fondamentalement à l'évolution d’ensemble de la branche de l’imprimé (Buchwesen). Dès lors que le livre est devenu une «marchandise», sa conjoncture obéira en effet à la logique générale de la «marchandise», et fera la fortune des professionnels les plus à même de l'exploiter.

lundi 27 septembre 2010

HIstoire des almanachs et transferts culturels à l'époque des Lumières

L'université de Marburg organise une rencontre interdisciplinaire consacrée à "La culture des almanachs en français dans l'espace germanophone (1700-1815)". Les responsables du programme d'étude sont les Pr. York-Gothart Mix (Marburg) et Hans-Jürgen Lüsebrink (Sarrebruck).

En effet, le XVIIIe siècle a vu la parution d'un nombre non négligeable de publications périodiques en français réalisées à l'étranger, notamment dans les pays allemands. Leur typologie est très complexe, qui juxtapose par exemple le Nouvelliste politique d'Allemagne et l'Almanach de la Cour de S.A.S.E. de Cologne (publié à partir de 1719), ou encore les différents titres académiques publiés en Hesse (Cassel), en Hanovre (Göttingen) et en Saxe (Gotha), voire un genre comme celui de l'Almanach des dames avec ses multiples variantes tant en français qu'en allemand. L'Almanach de Gotha est directement publié en français, et constitue comme le répertoire biographique des cercles du pouvoir dans les différents États. Son succès est européen.
On voit combien le terme même d'almanach (dont la traduction classique allemande est donnée par Calender) peut être ambivalent, puisqu'il oppose notamment un modèle de cour dont le prototype est peut-être à rechercher dans l'Almanach royal à Paris et à Versailles, et progressivement un modèle moins "distingué", que l'on a longtemps et faussement défini comme "populaire" mais qui fonctionne en réalité comme un véritable paradigme aux multiples déclinaisons. Cette polysémie perdure au XIXe siècle, sinon plus tard.
L'étude de l'almanach de cour met en évidence l'importance de la fonction de représentation, dans une perspective inspirée à la fois de Jürgen Habermas et de Pierre Bourdieu. Pourtant, la représentation n'est pas tout, et l'almanach s'impose aussi comme cet usuel qui détaille les rouages de l'administration et qui constitue avant la lettre comme le Who's who de toutes les personnalités "qui comptent", par exemple dans le royaume de France. En réalité, il doit aussi être analysé comme un exceptionnel outil au service de la rationalité et de la modernité de l'administration. L'exemple de l'électorat de Palatinat constitue presqu'un cas d'école, puisqu'il fait paraître parallèlement deux almanachs officiels, le premier en allemand, le second en français (ce dernier sous le titre d'Almanach électoral palatin).Sans parler de l'Almanach de la loterie électorale...
Aborder les almanachs dans une perspective comparatiste permet de faire à nouveau ressortir le rôle central des intermédiaires culturels que sont les éditeurs et libraires de fonds, mais aussi leurs commanditaires (par exemple dans les milieux de cour), les rédacteurs, les auteurs, éventuellement les traducteurs, etc.
D'une manière générale, la conjoncture spécifique qui est celle des pays germanophones au XVIIIe siècle détermine puissamment le genre: l'almanach pourra paraître chose de la cour et de certaines élites, surtout s'il est en français, à une époque où les intérêts d'une grande partie des lecteurs allemands se tournent de plus en plus vers la problématique de la langue et de la littérature nationales.
La situation qui s'imposera avec la Révolution de 1789 donnera bientôt à certains l'opportunité de faire passer des messages au contenu politique plus marqué -et le rôle des femmes aussi change alors profondément, comme le montre la juxtaposition des titres l'Almanach des dames et de l'Almanach de la citoyenne. Le rôle de la noblesse est lui aussi déplacé à partir de cette époque: la Révolution française ne détruit pas la noblesse, mais elle fait passer celle-ci du statut d'ensemble des seigneurs à celui de groupe de grands notables et de notables susceptibles de s'agréger des personnalités aux origines les plus variées.
Bien d'autres questions reste posées, qui concernent par exemple les almanachs non pas produits en Allemagne, mais éventuellement importés de France ou des autres régions francophones. Nous croyions la problématique relative aux almanachs relativement bien connue: le colloque de Marburg vient à point pour nous rappeler qu'il n'en est rien, mais aussi pour enrichir nos connaissances sur un sujet qui reste toujours actuel. L'almanach, surtout dans la configuration ici évoquée, d'une publication en français produite ou circulant en Allemagne, fonctionne comme un média qui informe puissamment l'historien sur son environnement et sur les représentations qu'il supporte et qu'il véhicule.
Informations sur le colloque (et bibliographie en allemand): Histoire du livre: les almanachs
Quelques clichés sur Marburg et sur les participants du colloque: Histoire du livre à Marburg

dimanche 2 juillet 2017

Nouvelle publication


Nous sommes tout particulièrement heureux de pouvoir ici annoncer la parution de la sixième livraison (2017) de la revue brésilienne d’histoire du livre, Livro. Revista do núcleo de estudos do livro e da edição. Il s’agit d’un imposant volume de quelque 460 pages, présenté sous une très élégante couverture illustrée.
Le volume se signale d’abord, bien sûr, par la qualité scientifique du contenu. Nous trouvons en effet, en tête, des articles de Donaldo Schüler, puis de Yann Sordet, Jacques Hellemans (il s’agit de l’imprimerie aux Pays-Bas espagnols), Jean-Pierre Chauvin, José de Paula Ramos Jr et Maria Viana.
Le dossier de ce numéro, alias la partie systématique, traite d’un sujet très vaste, «Édition et politique», mais toujours en partie à l’aune de la problématique sud-américaine ou portugaise, et en privilégiant la période contemporaine. Nous y découvrons les articles suivants:
Alexandre Cleaver («O Ferderalista. Algumas interpretações»),
José Augusto dos Santos Alves («Política e ideologia na imprensa madeirense »),
Laura Fernández Cordero («Sobre o concerto da imprensa anarquista a partir de Mikhail Bakhtin»),
Danilo A. Q. Morales («Benedetto Corce e as afinidaes nos Brasil»),
Lincoln Secco («Biblioteca Gramsciana»),
Flamarion Maués («Dom Quinxote. Uma editoria política sob o Salazarismo»),
Nuno Medeiros («Ação editorial da oposição católica no Portugal dos anos 1960»), et
Fabiano Cataldo de Azevedo («A Zahar editores e seu projeto editorial (1957-1970)»).
La section «Arquivo» présente des notes plus brèves relatives à l’histoire du livre (par Kenneth David Jackson, et al.).
Suit une section Acervo (= Collection), avec un article de Pablo Antonio Iglesias Magalhães consacré à la première imprimerie de Bahia au début du XIXe siècle, et un article de Rizio Bruno Sant’Ana sur la Collection Félix Pacheco à la Bibliothèque de Sao Paulo. La courte section «Almanach» (Almanaque) est suivie de la section Memória et de la section Bibliomania, où l’on trouvera plusieurs comptes rendus de Jean-Pierre Chauvin, Marcello Rollemberg, Eduardo de Souza Cunha, Vinicius Juberte et Márcia Lígia Guidin sur des ouvrages récents.
L’ouvrage se referme avec les sections Estante editorial (une suite de brefs comptes rendus), puis Debate et, enfin, Letra e arte.
Nous aurions grand tort de nous borner à souligner l’intérêt scientifique très réel qui est celui de l’ouvrage. La revue se signale aussi par sa «mise en livre» réellement exceptionnelle, avec de nombreuses illustrations en noir et blanc et en couleurs, avec surtout une série de reproductions des superbes gravures consacrées par Maria Bonomini à la série des «bibliothèques», de Rio de Janeiro et de Coimbra à Melk et à Baltimore. Nous sommes, avec cette livraison, devant un véritable objet de bibliophilie. Nous ne connaissons pas d’exemple d’une autre revue d’histoire du livre où le souci soit aussi manifeste, de proposer des textes de grande qualité dans une forme aussi respectueuse de ce que devrait être la mise en forme –des livres.
ISSN 2179 801X

mardi 11 avril 2017

Le 700e billet. Comment fonctionne le temps caractéristique?

Dans notre dernier billet, nous avons proposé d’articuler les différents systèmes des médias ayant fonctionné à travers l’histoire occidentale (du Moyen Âge à la révolution gutenbergienne, à la librairie d’Ancien Régime, à la librairie de masse puis aux médias contemporains et enfin aux nouveaux médias) par leurs rapports différents avec le temps. La catégorie du «temps caractéristique» désigne, pour chaque stade d’évolution, le délai nécessaire à l’accomplissement d’un cycle conduisant de l’élaboration du message à son appropriation. Et nous avons posé comme axiome que ce délai diminuait progressivement, selon que passait d’un système à l’autre.
Cette perspective amène à faire un certain nombre d’observations, dont la première porte sur le fait que chaque époque voit se juxtaposer des temps caractéristiques différents (nous l'avons déjà signalé), et que cette juxtaposition se complexifie au fil des siècles. Dans la société d’Ancien Régime, le monde rural rassemble la grande majorité de la population, et cette société, pratiquement exclue des médias écrits, fonctionne dans un «temps» que l’on décrira comme traditionnel –le temps du jour et de la nuit, celui des saisons et celui de l’année liturgique (éventuellement traduit sous la forme d’un calendrier, éventuellement dans un almanach). Encore à la fin du XVIIIe siècle, et alors que l’économie globale des médias a profondément évolué, cette géographie est encore celle de la Grande Peur, des bruits incontrôlés qui se propagent, désormais en quelques semaines ou en quelques jours, d’une communauté à l’autre, et qui partout sèment l’effroi.
Horloge de St-Sébald, Nuremberg, 1ère moitié du XVe s.
 (2)
Revenons au XVe siècle, mais en ville. L’échelle du temps caractéristique change déjà profondément: les correspondances se multiplient et s’accélèrent, les informations circulent plus facilement, tandis que les fonds de bibliothèques y sont le cas échéant plus accessibles, d’abord dans les écoles, collèges et universités, puis progressivement aussi auprès des personnes privées. Dans certains cas privilégiés, nous connaissons l’existence de structures de fabrication et de distribution des livres, les ateliers de scribes et les librairies. Selon les niveaux (qui renvoient aussi à la hiérarchie sociale), le temps caractéristique change, de quelques semaines (voire quelques jours) pour la circulation des nouvelles à quelques mois ou, souvent, quelques années, pour celle des textes nouveaux. De manière symbolique, les premières horloges publiques sont mises en place dans certaines villes particulièrement avancées (1).

Une des conséquences les plus évidentes réside dans le rôle de la structure démographique par rapport à l’économie des médias: là où la densité de population est plus forte, là où le réseau des villes petites ou moyennes est plus serré (par exemple, dans la vallée du Rhin, ou encore dans les «anciens Pays-Bas», etc.), l’ampleur du temps caractéristique tend à diminuer. Le développement de réseaux de communication plus efficaces joue aussi un rôle décisif, à une époque où la circulation des contenus (textes, images) est nécessairement corrélée avec le déplacement physique des hommes, à pied, à cheval ou par voie de mer. Conséquemment, la maîtrise d’un temps caractéristique plus étroit apparaît comme un élément du pouvoir, de la distinction ou plus généralement de la domination (de la richesse).
Bien évidemment, l’irruption de la typographie en caractères mobiles déplace les conditions de fonctionnement de l’ensemble du système. Les délais de fabrication sont diminués, alors même que le nombre d’exemplaires produits change radicalement d’échelle. Plus encore, la mise en place rapide de nouvelles procédures de distribution accélère la vitesse de circulation: en quelques mois, les «voyageurs» de Mentelin ou de Schoeffer font circuler l’information concernant les nouveaux titres, que les acheteurs éloignés de plusieurs centaines de kilomètres peuvent se procurer –et se procurent effectivement, comme le montre l’étude des particularités d’exemplaires des incunables et post-incunables.
De même, la multiplication des contrefaçons, qui sortent parfois à échéance de quelques mois seulement après l’original, accélère encore le rythme, puisque le texte est déjà écrit, puisque son calibrage a été effectué, et puisque l’on peut toucher une autre population, dans une autre géographie. Johann Bergmann donne le Narrenschiff à Bâle en mars 1494 (la date précise est sans doute fictive), et le livre est reproduit dès le 1er juillet suivant par Peter Wagner à Nuremberg. Un exemple célèbre de la réduction du temps caractéristique nous est encore donné par l’édition du Novum Instrumentum d’Érasme, terminée par Froben à Bâle le 25 février 1516. Six mois plus tard, fin août, Budé reçoit un exemplaire de l’ouvrage, qu’il dévore d’une traite, fasciné qu’il est par la nouveauté du projet.
Dans ce tournant des XVe-XVIe siècle, alors que nous avons déjà clairement changé de rythme, l’invention de l’économie des Flugschriften impulse à la mutation une dynamique encore plus forte, et décisive. Notre prochain billet reviendra sur ce phénomène fondateur, et sur ses conséquences. 

1) Gerhard Dohrn van Rossum, «The diffusion of the public clocks in the cities of late medieval Europe, 1300-1500», dans La Ville et l’innovation en Europe, 14e-19e siècles, Paris, 1987, p. 29-43.
2) GNM, Wl 999. Le musée présente aussi un certain nombre d'horloges de table ayant appartenu à des personnalités de premier plan, dont l'Empereur lui-même.

samedi 20 juin 2015

La librairie et les colonies sous l'Ancien Régime (2)

Nous poursuivons un instant le précédent billet consacré au comparatisme entre les colonies d'Amérique dans le domaine du livre. S'agissant de la «librairie», le rôle du cadre réglementaire reste bien évidemment essentiel: la «librairie» espagnole est enfermée dans le carcan des contrôles de l’administration royale et de l’inquisition, au point que l’Espagne elle-même tend à devenir dès le XVIe siècle une géographie d’importation pour les autres productions européennes. À Séville, Fernand Colomb (Hernando Colón), le fils du découvreur, ne peut réunir sa monumentale bibliothèque que parce qu’il dispose d’un réseau de correspondants qui lui permettent de faire venir jusqu'en Andalousie les nouvelles éditions qui l’intéressent.
L'essor des nouvelles puissances maritimes, les Provinces Unies et l’Angleterre, s’accompagne au contraire, au XVIIe siècle, d’un système beaucoup plus libéral, dominé non pas par les contraintes réglementaires ni par la surveillance, mais bien par les conditions générales du fonctionnement capitaliste et par la liberté d’entreprendre. On devine comment, en deçà de ces données d’ensemble, l’appartenance religieuse peut jouer un rôle important –et on pense à nouveau, bien évidemment, à l’Éthique protestante de Max Weber.

Barthélemy Vimont, Relation de ce qui s'est passé en la Nouvelle France en l'année M.DC.XL. envoyée au R.P. provincial de la Compagnie de Jésus de la province de France par le P. Barthélemy Vimont, de la mesme Compagnie, Supérieur de la Résidence de Kébec, À Paris, Chez Sébastien Cramoisy, imprimeur ordinaire du roy, 1641. Exemplaire de la BN du Canada, Ottawa (mais venant apparemment des Jésuites, puis de la Bibliothèque municipale d’Alençon ?).

Dans le royaume de France, le contrôle se fait moins par le biais de l’Église que par celui de la centralisation monarchique. La «Nouvelle France» s’est déployée à partir du XVIe siècle sur un territoire immense, en remontant le Saint-Laurent jusqu'aux Grands lacs, puis en descendant par le bassin du Mississippi jusqu’au golfe du Mexique, mais le peuplement y reste extrêmement lâche. La ville de Québec est fondée en 1608 et les nouveaux venus colonisent dès lors plus systématiquement les rives du Saint-Laurent (Ville-Marie de Montréal, 1642): pourtant, les imprimés sont exclusivement importés d'Europe jusque dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, notamment par le biais de Sébastien Cramoisy, libraire et fondé de pouvoirs des Jésuites et des Augustines de l'Hôtel-Dieu de Québec. La première presse typographique ne sera en définitive introduite qu'après le passage de la colonie sous le régime britannique, lorsque William Brown et Thomas Gilmore viennent de Philadelphie pour s’établir à Québec (1764). Montréal suit seulement en 1776. Les mêmes logiques se déploient dans les îles d'Amérique centrale, que se sont partagées l'Espagne, les Provinces-Unies, l'Angleterre et la France.
Quant à la trajectoire brésilienne, elle nous permet de conclure sur un dernier point, qui concerne le rôle des événements. La première imprimerie n’est établie, et de manière très temporaire, à Rio de Janeiro qu’en 1747, par un typographe, Fonseca, venu de Lisbonne, mais la statistique douanière met en évidence un développement rapide des entrées de livres par Bahia et par Rio dans les années 1790. L’événement fondateur date effectivement de la fuite de la cour de Portugal devant les Français de Junot, en 1808, et du transfert de la capitale de Lisbonne à Rio. Qu’il s’agisse du Brésil, ou de l’ensemble des colonies espagnoles, l’une des conséquences les plus inattendues, et les plus considérables, de l’intervention française dans la péninsule ibérique concerne, en définitive, l’autonomie plus grande de ces dernières par rapport à leurs métropoles, et leur passage progressif à l’indépendance (par exemple en Argentine)… C’est, aux Amériques aussi, la fin de l’Ancien Régime, et l’entrée dans une nouvelle ère.

Un petit peu de bibliographie, tirée de Histoire et civilisation du livre. Revue internationale 
Canada (et Québec):
Marcel Lajeunesse, «Le livre en Nouvelle-France et au début du régime britannique au Canada (XVIIe et XVIIIe siècles)», t. III, 2007.
Jacques Michon, «L’histoire du livre en Amérique du Nord», t. VIII, 2012.
Et une référence plus ancienne, que l'on trouvera d'ailleurs sur Internet: Antonio Drolet, «La bibliothèque du collège des Jésuites [à Québec]», dans Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 14, n° 4, 1961, p. 487-544.

Colonies espagnoles, Brésil:
Eliana Regina De Freitas Dutra, «L’Espace atlantique et la civilisation mondialisée: histoire et évolution du livre en Amérique latine», t. VIII, 2012.
Rafael Rodriguez Marín, «Le Dictionnaire de l’Académie espagnole, sa réception critique et la norme linguistique d’Espagne et d’Amérique», t. IV, 2008.
Mateus H. F. Pereira, «L’Almanaque Abril (Almanach Avril), 1974-2004: histoire d’un best-seller brésilien», t. III, 2007.
Sandra Guardini Teixeira Vasconcelo, «Romans et commerce de librairie à Rio de Janeiro au XIXe siècle», t. VIII, 2012. 

Diana Cooper-Richet, «Paris, carrefour des langues et des cultures: édition, presse et librairie étrangères à Paris au XIXe siècle», t. V, 2009. Id., «Paris et la présence lusophone dans la première moitié du XIXe siècle», t. VIII, 2012.

samedi 17 mai 2014

Conférence d'histoire du livre

 

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 19 mai 2014
16h-18h

Les d’Houry, éditeurs de l’Almanach royal
et de livres médicaux (Paris 1649-1790),

par

par Madame Anne Boyer,
docteur de l'EPHE,
présentée par Monsieur Jean-Dominique Mellot


Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2013-2014. Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg). Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

vendredi 18 octobre 2013

Conférences d'histoire du livre: calendrier 2013-2014

École pratique des hautes études,
IVe Section (Sciences historiques et philologiques)
Conférence d’Histoire et civilisation du livre
 
Calendrier des conférences pour l’année universitaire 2013-2014

Monsieur Frédéric Barbier, directeur d’études, directeur de recherche au CNRS (IHMC/ ENS Ulm), membre de l’Institut d’études avancées de l’Université de Strasbourg: «Histoire des bibliothèques»
Madame Emmanuelle Chapron, maître de conférences à l’université de Provence, membre de l'Institut universitaire de France, chargée de conférences à l'EPHE
Monsieur Jean-Dominique Mellot, conservateur général à la Bibliothèque nationale de France 

Année 2013
Lundi 18 novembre
Ouverture de la conférence. À propos de l’Histoire des bibliothèques (Paris, 2013), par Monsieur Frédéric Barbier, directeur d’études. Discutants : Monsieur Istvan Monok, professeur à l’université de Szeged, directeur de la Bibliothèque de l’Académie des sciences de Hongrie ; et Monsieur Yann Sordet, conservateur en chef, directeur de la Bibliothèque Mazarine
Lundi 25 novembre
Introduction à l’histoire des bibliothèques (1), par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 2 décembre
Introduction à l’histoire des bibliothèques (2), par Monsieur Frédéric Barbier 
Lundi 9 décembre
Conférence annuéle
Lundi 16 décembre
Le décor des bibliothèques, 1627-1851 : retour sur le colloque de Eger (1), par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 23 décembre Pas de conférence (vacances de Noël)
Lundi 30 décembre Pas de conférence (vacances de Noël)
Année 2014
Lundi 6 janvier 
Le décor des bibliothèques, 1627-1851 : retour sur le colloque de Eger (2), par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 13 janvier
La Révolution française et les bibliothèques, par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 20 janvier
Construire une bibliothèque (1), par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 27 janvier
Corporations du livre, vie des ateliers et main-d'œuvre typographique sous l'Ancien Régime (1), par Monsieur Jean-Dominique Mellot, conservateur général à la Bibliothèque nationale de France
Lundi 3 février
La décor de la Bibliothèque Mazarine: nouvelles découvertes, par Monsieur Yann Sordet, directeur de la Bibliothèque Mazarine
Lundi 10 février
Un siècle de bâtiments nouveaux pour les bibliothèques française (fin XVIIIe siècle-fin XIXe siècle), par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 17 février Pas de conférence (vacances d’hiver)
Lundi 24 février
Corporations du livre, vie des ateliers et main-d'œuvre typographique sous l'Ancien Régime (2), par Monsieur Jean-Dominique Mellot
Lundi 3 mars 
Histoire des bibliothèques de Strasbourg (1), par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 10 mars
Histoire des bibliothèques de Strasbourg (2), par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 17 mars
Histoire des bibliothèques de Strasbourg (3), par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 24 mars
Les catalogues de bibliothèques: La bibliothèque d'un médecin protestant français à la fin du dix-septième siècle, par Monsieur Jean-Paul Pittion, professeur à l'Université François Rabelais, Fellow de Trinity College (Dublin), membre du CESR (Tours)
Lundi 31 mars
La librairie parisienne sous surveillance (1814-1848), par Madame Marie-Claire Boscq, docteur de l'UVSQ
Lundi 7 avril
Histoire des bibliothèques de Strasbourg (4), par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 14 avril Pas de conférence (vacances de printemps)
Lundi 21 avril Pas de conférence (vacances de printemps)
Lundi 28 avril
Vers une prosopographie des gens du livre en France : l'exemple de la Basse-Normandie 1701-1789 , par Monsieur Ian Maxted
Lundi 5 mai Histoire des bibliothèques de Strasbourg (5), par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 12 mai Les catalogues de bibliothèque (2): la Bibliothèque publique de Morges et ses catalogues au XVIIIe siècle, par Monsieur Thierry Dubois, conservateur à la Bibliothèque de Genève 
Lundi 19 mai
Les d’Houry, éditeurs de l’Almanach royal et de livres médicaux (Paris 1649-1790), par Mme Anne Boyer, présentée par Monsieur Jean-Dominique Mellot
Lundi 26 mai Histoire des bibliothèques de Strasbourg (6), par Monsieur Frédéric Barbier
Lundi 2 juin Conclusion de la conférence : Autour de Pierre Benoît (Frédéric Barbier)
La séance foraine se tiendra en novembre prochain (sous réserves) 
Atlas de Ptolémée (détail). © Bibl. nationale, Milan
Nota : le détail des conférences consacrées aux «Catalogues de bibliothèque» et à l’«Histoire des bibliothèques de Strasbourg» sera donné ultérieurement. 

Le calendrier ci-dessus est donné sous toutes réserves. Attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog (http://histoire-du-livre.blogspot.fr/). Par ailleurs, les auditeurs sont invités à se faire connaître à l’adresse frederic.barbier@ens.fr, de manière à recevoir par courriel les annonces hebdomadaires correspondantes. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez.
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre se déroule tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Elle se déroule au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage). Il est rappelé que l'assistance aux conférences suppose d'être régulièrement inscrit auprès de l'École. Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2013-2014.
Transports en commun: Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare ((250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg). Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

samedi 17 novembre 2012

Pouvoirs de la ville, pouvoirs de l'écrit

En présentant il y a peu le concept d’infosphère, nous soulignions l’intérêt qu’il y aurait à pouvoir en articuler l’étude avec celle des pratiques et des représentations du pouvoir: si telle ou telle ville a une attractivité et une influence plus grandes, c’est aussi parce qu’elle dispose de ressources elles mêmes plus grandes dans le domaine de la constitution et de la gestion des stocks d’information. Nous savons que l’infosphère concerne d’abord tout ce qui relève du discours oral, qu’elle soit immédiate (un locuteur s’adresse à un ou à plusieurs auditeurs) ou à distance (par les techniques comme le téléphone, la radio, la télévision…).
Le concept intéresse aussi l’historien de l’écrit et du livre, qui y associera les bibliothèques, et tout ce qui relève de l’économie de l’écriture, de la manipulation des signes graphiques et de la circulation des informations: les imprimeries, les librairies et autres canaux de diffusion, la présence de l’écriture dans la rue (affiches, panneaux, inscriptions), sans oublier toutes sortes d’institutions plus ou moins spécialisées (des premiers périodiques de «nouvelles» aux agences de presse contemporaines). Même si la porosité autorisée par les nouveaux médias informatiques fait de l’information et de la communication un attribut aujourdhui constamment présent dans la vie quotidienne (jusqu’aux pratiques actuelles des téléconférences, ou encore du télé-enseignement, et plus largement du télétravail), l’avantage reste toujours acquis à la ville, et à la grande ville, par rapport à l’environnement rural. 
Mais le contrôle exercé par la ville, grâce aux pratiques de l’écrit, sur le son plat-pays, n’est pas un phénomène d’aujourd’hui –nous évoquions à ce propos l’exemple du Dénombrement de Bethléem. Une autre toile d’un autre Breughel reprend le thème, de manière quelque peu satyrique: il s’agit de l’Avocat des paysans, peint par Pieter Breughel à Anvers dans les premières décennies du XVIIe siècle (1620). L’avocat (mais il s’agit peut-être du notaire?) est un technicien de l’écrit, et sa maîtrise lui permet de dominer les arcanes d’une administration judiciaire dont les paysans ont trop souvent besoin. Il s’est arrêté au bourg, où il a peut-être un bureau temporaire (à moins qu’il ne reste quelques jours à l’auberge?), et c’est là qu’il reçoit les plaignants. Plus richement habillé, il est enfoui sous des masses de paperasses et de procédures: son statut social et ses revenus viennent de ce qu’il connaît les techniques de l’écrit et du droit.Un jeune clerc tient le secrétariat près de la porte.
Les détails sont savoureux (la physionomie des personnages!), dans cette scène presque balzacienne. Les paysans se présentent respectueusement, le couvre-chef à la main, et certains apportent des volailles, des fruits, ou encore un panier d’œufs, à titre de paiement. Un jeune homme de bonne condition est debout près de l’avocat: un autre clerc? Nous penserions plutôt à quelque fils de bonne famille venu quémander l’ouverture d’un crédit. La maîtrise de l’écriture crée, au sens propre, de la richesse et du pouvoir: elle assure notamment la maîtrise de circuits financiers fondés sur le «papiers», alias des valeurs (lettres de change, billets à ordre) qui sont les premiers instruments du crédit. 

Un Almanach (calendrier) est collé au mur, peut-être comme symbole d’un système de mesure du temps lié à l’écriture et au travail de l’écriture: on passe du temps «naturel» des saisons et des fêtes religieuses, le temps du village, au temps de l’administrateur (les impôts!) et du financier (le calcul des redevances et des taux d’intérêt). Hypothèse confirmée par le sablier sur la table: on rétribuera le juriste aux heures consacrées à telle ou telle affaire. Tous les détails sont signifiants, qui désignent la rupture entre la société rurale et une modernité articulant la chose écrite avec le passage à une autre perception du temps et l'invention d’un autre modèle de travail. 
Ce sont les catégories liées à l’écrit qui, de plus en plus évidemment, assurent la maîtrise de la ville, de ses administrateurs et de ses financiers sur le monde de la campagne.
Plusieurs versions du tableau sont connues, dont l'une au Musée Groeningue de Bruges, et une autre dans une collection privée espagnole.

lundi 10 septembre 2012

Colloque d'histoire du livre

Bibliothèques et collections
17–19 septembre 2012,
Clare College, Cambridge
lundi 17 septembre
14h00 Ouverture du colloque (Bennett Room, Forbes-Mellon Library)
Séance du Gruppo di studio sul Cinquecento francese: Bibliothèques en feu
14h15 Isabelle de Conihout (Bibliothèque Mazarine) et Pascal Ract-Madoux : «La bibliothèque des Villeroy à Conflans : de la formation à la dispersion»
14h50 Anna Maria Raugei (Università di Pisa) : «Gian Vincenzo Pinellei (1535–1601): ses livres, ses amis»

15h25 Discussion
15h45 Pause
16h15 Rosanna Gorris Camos (Università di Verona) : «‘Una notte d’inferno’: autour de l’incendie de la Bibliothèque nationale de Turin: livres détruits, livres rescapés»
16h50 Discussion
19h00 Apéritif
19h30 Dîner

mardi 18 septembre
Séance du Centre for the Study of the Renaissance, University of Warwick:
Encyclopaedic Libraries
9h15 David A. Lines (Warwick University): «A Collection for Study and Research: Ulisse Aldrovandi’s Library»
9h50 Eva Del Soldato (University of Warwick): «Simone Porzio and Benedetto Varchi: two libraries, two destinies»
10h25 Discussion
10.45 Pause
11h15 Karen Limper-Herz (British Library): «Jacques-Auguste de Thou and his bookbindings»
11h50 Ingrid De Smet (University of Warwick): «Clandestine books and confessional fault-lines in and around the Bibliotheca Thuana»
12h25 Discussion
13h00 Déjeuner

Séance IANLS/Cambridge French Colloquia:
La bibliothèque de Montaigne
14h00 Alain Legros (CESR, Tours): «La bibliothèque du jeune Montaigne selon ses notes de lecture antérieures aux Essais (Térence, Giraldi, Lucrèce, Gilles)»
14h35 Barbara Pistilli (Università di Urbino): «Dai “Grecs” agli Essais: un Lessico greco-latino ignorato della “librairie” di Montaigne»
15h10 Marco Sgattoni (Università di Urbino): «I libri prohibiti di Montaigne»
15h45 Discussion
16h00 Pause

Séance SFDES : Architecture des bibliothèques
16h30 Raphaële Mouren (ENSSIB, Lyon): «Naissance de la bibliothèque publique»
17h05 Marie-Luce Demonet (CESR, Tours): titre à préciser
17h40 Discussion
19h00 Apéritif
19h30 Dîner

mercredi 19 septembre
Séances de la Société canadienne d’études de la Renaissance
et de l’Atelier XVIe siècle de l’Université de Paris-Sorbonne:
La bibliothèque retrouvée de Rabelais
9h00 Olivier Pédeflous (Université de Paris IV–Sorbonne, Fondation Thiers): «La bibliothèque de Rabelais à l’aune de la génétique des textes»
9h35 Raphaël Cappellen (CESR, Tours): «Les traités de Tiraqueau dans la bibliothèque de Rabelais : entre lecture(s) et coécriture»
10h10 Jean Céard (Université de Paris X-Nanterre), lue par Claude La Charité: «Rabelais, lecteur de Coelius Rhodiginus»
10h45 Discussion
11h00 Pause
11h30 Claude La Charité (Université de Québec à Rimouski): «Rabelais, lecteur d’Hippocrate dans le Gargantua, l’Almanach de 1535 et le Tiers Livre»
12h05 Romain Menini (Université de Paris IV–Sorbonne): «Le dernier Plutarque de Rabelais»
12h40 Discussion et Clôture
13h00 Déjeuner

mercredi 1 février 2012

Histoire du livre au quotidien... en 1819

La publication du Voyage pittoresque de la Grèce s’est étendue presque sur un demi siècle: après le premier volume, terminé en 1782, la sortie du deuxième volume est considérablement retardée par le déclenchement de la Révolution française, puis par le départ du comte de Choiseul-Gouffier, alors ambassadeur de France à Constantinople, pour se réfugier à Saint-Pétersbourg. Le travail reprend difficilement après le retour de l’émigré à Paris, un premier ensemble sort en 1809, mais tout est à nouveau interrompu par le décès du comte à Aix-la-Chapelle (1817).
On sait que, dans les mois qui suivent cette disparition, le libraire Jean-Jacques Blaise, originaire de Normandie (Falaise), rachète l’ensemble de la documentation relative à ce qui reste à publier («manuscrits, dessins, planches») et les droits du Voyage pittoresque. Entré dans la librairie probablement par son mariage avec Anne Mécquignon, elle-même parente d’une des principales familles actives dans la branche, Blaise est alors établi «À la Bible d’or», à Paris, 24 rue Férou, entre le palais du Luxembourg et l’église Saint-Sulpice.
Il donnera une réimpression du tome I, et publiera le tome II dans son intégralité, après avoir fait compléter autant que possible le texte, et graver de nouvelles planches. Pour ce véritable travail d’édition scientifique, il réussit à s’attacher la collaboration de l’académicien Barbié du Bocage (1760-1825), lequel avait déjà travaillé au tome I. Il précise en outre : «Je n’ai pas été moins heureux pour l’exécution des belles gravures qui terminent le Voyage pittoresque, puisque j’ai retrouvé M. Hilaire, artiste distingué, un des collaborateurs de M. de Choiseul, et M. Dubois, qui récemment fut chargé par l’auteur de faire le voyage de la Troade, pour y lever des plans et recueillir des renseignements…»
Une lettre inédite adressée par Barbié du Bocage à Blaise (datée de Paris, le 30 septembre 1819), précise la manière dont le travail s’est fait:
J’ai l’honneur d’envoyer à Monsieur Blaise les dessins pour la Carte de la Plaine de Troie afin de les donner à M. Bouclet. Je passerai chez celui-ci pour m’entendre avec lui. Je n’ai pas mis la lettre pour ces dessins, parce que ce n’est pas l’affaire de M. Bouclet. Je la mettrai sur une épreuve tirée sur papier collé lorsqu’il aura fait tous les changemens nécessaires. Il me reste encore quelques points à vérifier mais j’aurois eu besoin de deux des dessins que de M. Dubois qui sont entre les mains de M. Hilaire. Je donnerai ces petites corrections à M. Bouclet lorsque ces dessins seront revenus de chez M. Hilair.
Bien le bonjour.
Son serviteur
Barbié du Bocage
Ce 30 7bre 1819
[Au verso, p. 4 : M. Barbié 30 – 7bre – 1819]
Identifions les éléments mentionnés dans la lettre : la «Carte de la plaine de Troie» figure en effet au tome II du Voyage, et les signatures précisent qu’elle a d’abord été levée par Cassas en 1786-1787 (lors de son séjour au Palais de France), mais que Barbié du Bocage l’a «corrigée et augmentée» effectivement en 1819.
Apparemment, on a conservé le dessin initial, compris dans le lot cédé à l'éditeur. Il s’agit désormais de le faire graver, et c’est l’éditeur qui transmettra le dessin au graveur pour la confection de la planche. Fr. Bouclet est un professionnel installé à Paris, où on le rencontre déjà à l’époque de la Révolution: l’Almanach du commerce de Paris de l’an V (1805) le signale comme «graveur en géographie», domicilié 5 rue des Boulangers. Il s’agit donc d’un spécialiste de la confection des cartes.
Barbié du Bocage indique d’autre part qu’il passera lui-même chez le graveur, pour accélérer le travail et proposer quelques modifications (il est fait mention de «changements» à apporter avant le tirage de l’épreuve).
En revanche, Bouclet n’est pas «graveur en lettres», et les indications de légendes, etc., devront être reportées ensuite par un autre spécialiste: Barbié du Bocage, le moment venu, les indiquera sur l’épreuve. Il est probable que ce spécialiste est Beaublé, dont le nom figure comme «écrivain» (scripsit) sur d’autres plans publiés dans le Voyage à la même époque.
Enfin, nous voyons que le petit groupe des collaborateurs de Choiseul-Gouffier est reconstitué: certains des dessins préparés par Dubois en Troade se trouvent présentement chez Hilaire, et Barbié du Bocage attend leur restitution avant la mise au point définitive.
Au total, un petit document issue de la vie quotidienne, mais qui, mis en relations avec l’histoire d’un titre particulièrement complexe, nous éclaire efficacement sur les pratiques de la librairie parisienne en ces premières années de la Restauration, et, implicitement, sur les processus de continuité entre l’Ancien Régime et les premières décennies du XIXe siècle.

Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d’un européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 302 p., ill.

mercredi 29 septembre 2010

Société de cour et exemplarité typographique: Giambattista Bodoni

Nous étions, à Marburg, dans le petit monde des cours d’Ancien Régime lorsque nous parlions notamment des almanachs de la cour ou du prince (dont celui qui leur sert sans doute de prototype, l’Almanach royal de d’Houry et de ses successeurs), nous ne le quittons en découvrant le superbe volume consacré par Andrea de Pasquale, directeur de la Bibliotheca Palatina de Parme, aux collections de la fonderie Bodoni conservées par cet établissement.
Parme n’est pas une capitale ancienne de l’imprimerie ni de la librairie. Mais lorsque le duché de Parme et de Plaisance, jusque-là aux Farnèse, passe en 1731 aux Bourbons d’Espagne (Bourbon-Parme), ceux-ci vont le transformer en un État très prospère gouverné selon les principes du despotisme éclairé. Il s’agit de faire parallèlement du prince un prince des arts et des lettres: sur le modèle français, la résidence de Parme s’enrichit en quelques années d’une pléiade d’institutions et de fondations voulues par le duc Charles de Bourbon, que seconde le ministre Léon Guillaume du Tillot. Le livre et les arts du livre occupent une place clé dans ce dispositif.
On crée donc à Parme une Académie des Beaux-Arts, on réorganise l’université, on lance une gazette (la Gazzetta di Parma), on développe le théâtre et l’opéra, on entreprend des fouilles archéologiques… Surtout, en 1761, c’est la fondation de la nouvelle Bibliotheca Palatina, confiée au Théatin Paolo Maria Paciaudi et installée dans une aile du palais de la Pilotta. La Bibliothèque sera inaugurée par le duc, en présence de Joseph II, en mai 1769. Le palais abritera aussi l’imprimerie ducale, confiée quant à elle en 1768 à une personnalité d’exception, le Piémontais Giambattista Bodoni, né en 1740 et qui a fait ses classes comme typographe à l’imprimerie polyglotte de la Congrégation De Propaganda Fide à Rome.
Comme à Paris, l’Imprimerie du souverain s’insère dans un programme articulant la gloire du prince, la construction de l’État éclairé et la rationalité politique: elle sera à la fois imprimerie administrative, mais aussi imprimerie savante et surtout imprimerie de prestige, en mesure de donner de spectaculaires travaux de représentation. Après avoir commandé ses premières fontes typographiques chez Fournier à Paris, Bodoni inaugure une extraordinaire carrière de dessinateur, graveur et fondeur de caractères. À partir de 1771, les livres publiés à Parme avec les nouveaux caractères de Bodoni font par leur perfection la gloire de l’atelier et sont très vite recherchés des principaux amateurs, notamment en Angleterre.
L’esthétique typographique de Bodoni se distingue par son extrême dépouillement néo-classique: verticalité, présence d’empattements très fins et parfaitement horizontaux, largeur constante des hastes, perfection des proportions et contraste marqué entre les pleins et les déliés. Cette dernière caractéristique suppose une excellente qualité d’impression: Bodoni fabrique aussi son encre d’imprimerie, il attache une grande attention au choix des papiers et il apporte des améliorations ponctuelles à la presse typographique. Dans la mise en page, la lisibilité prime: le premier rôle est donné aux blancs, avec de grandes marges, des espaces interlinéaires plus larges et des blancs marqués pour séparer les mots. L’esthétique est celle du blanc et noir, fondée sur le seul équilibre typographique (le dessin du caractère et l’équilibre du texte). Le caractère Bodoni est progressivement développé jusqu’en 1798, et il connaît un très grand succès, tant en Italie qu’à travers toute l’Europe. Devenu, à côté du Didot, le caractère moderne par excellence et inscrit dans une chronologie bien spécifique de l’histoire de la typographie et de l’histoire politique, le Bodoni est, dans le même temps marqué par son intemporalité : il est le reflet d’une époque pour laquelle le monde est clôturé par une raison qui se définit avant tout comme une raison graphique – autrement dit, construite et appuyée sur la typographie et sur les produits de la typographie, les livres.
Mais revenons à Parme. Nous savions que le Palais de la Pilotta abritait un Musée Bodoni, présentant dans une disposition quelque peu surannée une remarquable collection d’imprimés, ainsi que des caractères et du matériel provenant de l’ancienne Stamperia reale. Nous ne savions pas que pratiquement tout le matériel de Bodoni avait été conservé à Parme – non seulement les différentes fontes créées par lui, mais aussi le matériel servant à leur fabrication et à leur emploi. Andrea de Pasquale a exhumé cet ensemble unique, il en a systématiquement identifié les différentes pièces (en les rapprochant de celles figurant sur les planches de l’Encyclopédie), et il en a établi un catalogue-inventaire. La Biblioteca Palatina conserve aussi l’essentiel des archives de Bodoni, dont, par exemple, un extraordinaire ensemble de jeux d’épreuves corrigées par lui-même.
Le somptueux volume qui vient de sortir (Andrea de Pasquale, La Fucina dei caratteri di Giambattista Bodoni, Parma, MUP, 2010, 124 p. ("Mirabilia Palatina", 3)) donne une idée précise des richesses ainsi exhumées, et qui imposent d’ores et déjà Parme comme l’un des passages obligés parmi les plus grands musées européens consacrés à l’histoire du livre, à côté du Musée Plantin à Anvers, du Gutenberg Museum à Mayence, et du Musée de l’imprimerie à Lyon.
Table des matières de l'ouvrage:
- Le collezioni bodoniane della Biblioteca palatina di Parma
- Il disegno dei caratteri: studi e modelli
- I punzioni: fabbricazione e rifinitura
- Le matrici: fabbricazione e rifinitura
- I caratteri: fabbricazione e rifinitura
- Caratteri di legno: fabbricazione e utilizzo
- Campioni di caratteri
- Fonti e bibliografia.
Voir aussi, parmi une bibliographie considérable:
Notizie e documenti per una storia della Biblioteca Palatibna di Parma..., Parma, Biblioteca Palatina, 1962.
Parma, città d'Europa. Le memorie del padre Paolo Maria Paciaudi sulla Biblioteca Parmense, Parma, Museo Bodoniano, 2008.
Frédéric Barbier, "Bodoni, Parme et le néo-classique", dans Antike als Konzept. Lesarten in Kunst, Literatur und Politik, dir. Gernot Kamecke, Bruno Klein, Jürgen Müller, Berlin, Lukas Verlag, 2009, p. 224-238.
Andrea de Pasquale, «La Formazione della Regia Biblioteca di Parma», dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2009, 5, 297-316.

Clichés: 1) Couverture du volume; 2) Le Palais de la Pilotta; 3) Galerie du Musée Bodoni; 4) Pour le plaisir: l’admirable coupole du Baptistère de la cathédrale de Parme (clichés F. Barbier).