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samedi 25 mai 2019

La modélisation par les globes

Il y a déjà un certain temps, nous rappelions ici-même tout l’intérêt qu’il y aurait à articuler une histoire des idées et des processus de connaissance, avec une histoire des pratiques et, surtout, avec une histoire d’un certain nombre de dispositifs formels et matériels grpace auxquels et à travers lesquels les constructions intellectuelles peuvent être élaborées. Henri-Jean Martin ne dit pas autre chose, lorsqu’il développe sa théorie de la «mise en texte» des imprimés: le texte sera plus ou moins adapté aux caractéristiques (matérielles, économiques, etc.) du support qui sera le sien, mais surtout, il ne peut se donner à lire qu’à travers ce support même. De même, Georges Duby explique-t-il qu’il y a une matérialité de l’écriture –entendons, que le processus d’écriture est pour partie le produit de ses propres conditions matérielles d’émergence et de fonctionnement.
Cette problématique, familière aux historiens du livre, peut être élargie, comme l’a montré l’exposition De l’argile au nuage: l’organisation, non pas seulement abstraite (logique de classement, etc.), mais surtout matérielle des catalogues, témoigne de ce que ceux-ci sont susceptibles d’un certain type d’interrogations ou de pratiques d’interrogation, à l’exclusion des autres. On pensera aussi à la pratique qui consiste à «fourrer» les exemplaires de feuillets blancs permettant de noter les futurs enrichissements ou corrections et répondant ainsi au besoin de renforcer l’efficacité du volume imprimé.
D’autres dispositifs sont bientôt en œuvre, dans lesquels l’outil de la virtualité apparaît dans toute sa puissance. De plus en plus, à la fin du Moyen Âge, on raisonne dans l’abstrait et en dehors des catégories transcendantes, de sorte que le monde peut se refléter dans un «monde de papier» qui permet de connaître et de manipuler le monde réel. Le travail sur la cartographie, l’astronomie, les sciences naturelles, etc., montre comment les propriétés du réel sont perçues comme apparentes, quand ses catégories véritables sont à la fois rationnelles et cachées.
Le globe de Behaim, qui reprend la vision du monde par Ptolémée (GNM, Nuremberg)
Lorsque Galilée (1564-1642) écrit que «la nature est écrite en langage mathématique», il pousse le raisonnement à son terme: la pensée s’organise sur la base de représentations qui permettent de faire fonctionner l’univers sensible à la manière d’un système de signes, en l’occurrence une modélisation mathématique. le concept de «monde de papier» désigne l’ensemble des catégories, modèles et artefacts liés à l’écrit et à l’aide desquels se pense le monde extérieur.
Des modèles sont alors construits, et l’on rappellera ici que le premier globe terrestre est fabriqué à Nuremberg, par Martin Behaim (lui-même élève de Regiomontanus) en 1492, l’année de la traversée transatlantique par le Gênois. Les applications de la représentation (de la modélisation) abstraite peuvent être d’une immense importance pratique: reprenant l’exemple de Behaim, on pensera à la découverte de Ptolémée par le biais de l’Imago mundi de Pierre d’Ailly (publiée par Johannes de Westfalia), et à la réflexion sur le modèle ptolémaïque de l’univers, laquelle aurait poussé les navigateurs à gagner les Indes orientales précisément en leur tournant le dos et en s’embarquant vers l’Ouest.
Instruments de connaissance, les globes fonctionnent aussi très tôt comme des symboles de pouvoir –l’orbe crucigère tenue par le Christ manifeste l’universalité de son règne. Dans les plus spectaculaires comme dans les plus modestes collections, les globes apparaissent à la fois en tant qu’instruments de la connaissance, en tant que témoignages du projet encyclopédique qui est celui de la bibliothèque «moderne», et en tant que signes du pouvoir: ainsi à l’Escorial, à la bibliothèque du Klementinum de Prague, au monastère de Saint-Gall, à la Bibliothèque nationale de France (les globes de Coronelli), ou encore, à l’autre extrémité du spectre, à la bibliothèque de la Natio Germanica de l’université d’Orléans. Le catalogue de celle-ci ne s’ouvre-t-il pas, en 1664, par la mention des globes (Globus cœlestis & terrestris) et de la sphère armillaire?

vendredi 4 décembre 2015

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Entrée principale du monastère-palais de l'Escorial
Lundi 7 décembre 2015
16h-18h
Au-delà de la "légende noire": l'Espagne et le livre, XIVe-XVIe siècle
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 114). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.
 
Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

samedi 15 août 2015

L'Escorial: censure à la bibliothèque

Le fils aîné de Charles Quint et d’Anne d’Autriche, Philippe II d’Espagne (né à Valladolid en 1527), est le souverain le plus puissant d’Europe. Son éducation a été particulièrement soignée, et il est très tôt appelé à la gestion des affaires publiques, lorsque son père doit quitter la péninsule. Duc de Milan dès 1543, il épouse dix ans plus tard Marie Tudor, reine d’Angleterre (1553), et reçoit la couronne de Naples (1554). Enfin, il succède pleinement à son père pour les anciennes possessions de Bourgogne (1555), puis pour la couronne d’Espagne et ses possessions d'outre-mer (1556). Il épousera Élisabeth de France en 1559, ce qui lui permettra de prétendre à la succession d'Henri III après l'assassinat de celui-ci. 
Philippe II est le souverain de la Contre-Réforme, et il place la défense de la foi catholique au cœur de sa politique –et de sa vie: il soutient les décisions du Concile de Trente, admises en Espagne comme lois fondamentales, et il impulse les entreprises contre les Turcs, qui aboutissent notamment à la victoire de Lépante en 1571. La lutte traditionnelle contre la France s’ouvre par une victoire écrasante, à la bataille de Saint-Quentin (1557). Cette décennie 1560 est peut-être celle de l’apogée du règne, alors que la période suivante sera marquée par l’engagement de la lutte contre l’Angleterre, par les débuts de la «Guerre de 80 ans» aux Pays-Bas, et par l’échec définitif  des entreprises visant à s’imposer en France.
Si Philippe II transfère en 1561 la cour royale à Madrid, faisant dès lors de cette ville la capitale espagnole, il lance en même temps la construction du gigantesque monastère-palais de l’Escurial (El Escorial), à une cinquantaine de kilomètres de là, dans un lieu retiré au pied de la Sierra de Guadarrama. L’entreprise répond au vœu prononcé par le souverain à la suite de la victoire de Saint-Quentin, le 10 août 1557, jour de la Saint-Laurent. Le complexe comprend un monastère, le palais royal, et la nécropole de la dynastie espagnole. L’architecte Juan de Toledo, qui a lancé le chantier, meurt en 1567, et son assistant Juan de Herrera lui succède: malgré le gigantisme, les travaux ne dureront que vingt-et-un ans, et l’ensemble se signale par son unité de conception et de style. Le choix est celui d’une rigidité et d’une sobriété certaines, à l’extérieur comme à l’intérieur, notamment dans les appartements privés. Au total, le symbole est étonnant, du souverain aux pleins pouvoirs qui veut se tenir le plus proche possible de Dieu.
Au centre de la façade principale (façade ouest), au deuxième étage, se trouve la grande galerie (54 m) abritant la bibliothèque, qui est sans doute la première grande bibliothèque moderne d’Europe –entendons, une bibliothèque dans laquelle les traditionnels pupitres ont laissé la place à une série d’armoires murales sur tout le pourtour de la salle. Nous savons que la bibliothèque est achevée en 1584, tandis que l’architecte lui-même, Herrera, est chargé du mobilier d’aménagement.
La décoration picturale est particulièrement intéressante, et a fait l’objet d’un certain nombre de travaux: elle a été réalisée pour l’essentiel par le peintre bolonais Peregrino Tibaldi, choisi par Philippe II pour ce chantier. Le programme pictural nous conduit, selon un ordre supposé chronologique, de la tradition savante antique (avec la représentation de l’école d’Athènes, illustrée par les figures de Socrate et de Zénon) à la «science des sciences», alias la théologie, véritable clé de voûte des connaissances humaines. Le progrès et la validité des connaissances sont ainsi directement liés au triomphe de la foi catholique.
© La Bóveda de la Biblioteca Real, S. Lorenzo del Escorial, EDES, 2010, p. 38.
Arrêtons-nous aujourd’hui sur un simple détail. Le tableau en demi-lune mettant en scène la Théologie surmonte lui-même une toile rectangulaire, sous-titrée «Concilium Nicenum»: rappelons que le premier concile de Nicée est réuni par l’empereur Constantin en 325, qu’il vise à réduire les difficultés dogmatiques entre les différentes communautés chrétiennes, et qu’il est considéré comme le premier concile œcuménique de l’Église. Il est notamment marqué par la condamnation de l’hérésie d’Arius, ce qui est précisément l’épisode choisi par le peintre pour sa représentation. Le concile est présidé par l’empereur, au premier plan, lequel est entouré par le groupe des évêques. Le deuxième personnage principal est cependant Arius lui-même, dans une robe mauve: il vient d’être confondu et tombe lourdement à terre, alors que sa chaise vient juste de se briser. Face à lui, Constantin est en train de livrer au feu des feuilles portant les propositions d’Arius.
Il nous semble remarquable de découvrir ainsi à l’Escurial une des premières représentations figurées mettant en scène, dans une bibliothèque, la destruction des écrits et des livres par le feu, selon un modèle que nous avons retrouvé au XVIIIe siècle, notamment à Eger. Rien que de logique à cela: le concile de Trente, si cher à Philippe II, ne traite-t-il pas dans plusieurs de ses sessions de la définition des livres sacrés, de la censure des livres et de l’Index des livres interdits?

Michael Scholz-Hansel, «Las obras de Pellegrino Tibaldi en el Escorial: un resumen original del Arte italiano del su tempo», dans Imafronte, 8-9 (1992-1993), p. 389-401.
Et, pour une visite virtuelle de la bibliothèque: Bibliothèque de l’Escurial (attention! Le maniement de la sphère n’est pas si facile…).

mercredi 29 janvier 2014

Conférences dhistoire du livre

 École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 3 février 2014 

14h-16h
La librairie scolaire et l'espace urbain
à Paris au XVIIIe siècle
 par
Madame Emmanuelle Chapron,
maître de conférences à l'Université de Provence,
 membre de l'Institut universitaire de France,
chargée de conférences à l'EPHE 

16h-18h  
Du nouveau sur les bibliothèques Mazarine(s):
localisations, aménagement, décor (1642-1974)

par
Monsieur Yann Sordet,
directeur de la Bibliothèque Mazarine

 
 Une relecture des sources de l’histoire du palais Mazarin et l’examen de nombreux documents inédits permettent aujourd’hui de proposer une chronologie précise des localisations successives des bibliothèques parisiennes de Mazarin, de l’hôtel de Clèves au site actuel, en passant par l’hôtel de Chevry-Tubeuf (devenu le siège historique de la Bibliothèque nationale de France). Cette enquête renouvelle la connaissance du décor de la grande «bibliothèque des colonnes» et identifie les acteurs responsables de sa mise en place (1648) et de son transfert, désormais daté en toute certitude de mai à août 1668.
Le rôle des architectes Pierre le Muet et Maurizio Valperga est discuté. On révèle la part prise par plusieurs artisans, notamment les menuisiers de talent Pierre Dionys, collaborateur du peintre Charles Errard dans les années 1640-1660, et Jean Charon, qui réajusta le décor dans le palais conçu par Le Vau pour le nouveau Collège Mazarin. Les résultats de cette enquête conduite par Yann Sordet ont récemment fait l’objet d’une publication dans le cadre d’un colloque international consacré au décor des bibliothèques de l’âge classique (Actes sous presse). 
On revient à cette occasion sur l’interprétation classique selon laquelle la Mazarine introduit en France le modèle architectonique de la bibliothèque moderne, on interroge les principes qui ont présidé à son aménagement, et on la confronte aux modèles qui ont inspiré son dessin: l’Escorial (1563-1584), l’Ambrosiana (1609), la Barberiniana (1630), la bibliothèque inachevée de Richelieu (1642). 
On évoque également les circonstances qui auraient pu entraîner soit sa disparition, soit une modification significative de son décor. Certaines sont connues (périls sur les structures dès le XVIIe siècle, projets haussmaniens à partir de 1853), mais la plupart sont inédites (proposition de supprimer les colonnes en 1666, volonté d’acquisition par le duc de Nevers en 1668, ou projets de mise en peinture à partir de 1966). La séquence continue des transformations ou destructions auxquelles, depuis le XVIIe siècle, la Mazarine a échappé parfois in extremis, tend à montrer que les décors des bibliothèques sont peut-être plus vulnérables que les livres. 

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2013-2014. Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg). Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand). 
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

lundi 28 octobre 2013

Un colloque sur le décor des bibliothèques baroques

Le colloque organisé par Istvan Monok et Frédéric Barbier et qui vient de se tenir à Eger, dans la superbe salle historique de la bibliothèque du Lyzeum, a traité d'une problématique importante, celle du décor des bibliothèques, en l’occurrence du XVIIe au XIXe siècle.
Ce blog a abordé à plusieurs reprises la question du décor des bibliothèques, qui était restée relativement négligée, du moins en France, depuis les travaux fondateurs d’André Masson (on verra un certain nombre de ses articles, et surtout son livre Le Décor des bibliothèques, Genève, Droz, 1972). Une des difficultés majeures du sujet vient de ce qu’il met en jeu des domaines traditionnellement disjoints dans les structures de l’université et de la recherche: il faut faire se parler historiens du livre et des bibliothèques, certes, mais aussi historiens d’art, spécialistes de l’histoire des idées, de la littérature, etc. Le programme du colloque a permis, dans une certaine mesure, de confronter utilement des expériences venues de ces différents champs –pour ne rien dire de l’impératif que constitue pour nous la nécessité de conduire ces études dans une perspective transnationale.
Nous avons notamment pu reprendre à grands traits la chronologie, pour en souligner certaines spécificités. Le premier temps est celui de la tradition et des autorités: la pensée médiévale se réfère à un corpus nombre de figures fondatrices et d’auctoritates qui seules lui permettent de considérer un discours comme discours de vérité (Aristote, saint Augustin, etc.). Ce sont ces allégories et ces figures qui sont le cas échéant convoquées pour constituer le décor peint d’une bibliothèque comme celle du chapitre de la cathédrale du Puy.
À partir du XIVe siècle italien, le dispositif réintroduit les contemporains dans l’iconographie des bibliothèques de la Renaissance, en les assimilant ainsi aux figures de l’Antiquité classique: le meilleur exemple en est donné par la fresque célèbre de Melozzo da Forli mettant en scène la fondation de la nouvelle bibliothèque pontificale, et qui vient décorer celle-ci. Pourtant, le point de référence absolu reste toujours celui de l'Antiquité.
Avec l’irruption de la Réforme (début du XVIe siècle), la dislocation de la chrétienté romaine universelle fonde une tradition toute autre: les choix de Luther, s’agissant de livres, visent à l’efficacité, et la doxa protestante se révéle, logiquement, méfiante sinon hostile face aux images. L’objectif d'une bibliothèque est de permettre la formation morale et intellectuelle de chacun, sans qu’une réelle attention soit donnée au décor, sinon sous la forme de portraits des illustres, donateurs, savants et professeurs, sans oublier bien entendu les grandes figures de l’Église, à commencer par les fondateurs, Luther, Mélanchton, Calvin et un certain nombre d'autres (voir l'exemple de Leyde).
La mise en cause de l’Église de Rome et les progrès rapides de la philologie réformée impulsent le mouvement de réforme catholique, notamment par le travail du concile de Trente. Les nouvelles bibliothèques seront actualisées et réorganisées sur le plan matériel: l’Escorial innove de manière décisive pour avoir disposé les livres non plus sur des pupitres, mais en périphérie de la salle, sur les murs. Pour autant, le programme iconographique est traditionnel, avec la fresque des arts libéraux et le double motif articulant le savoir classique (l’École d’Athènes) et la Révélation chrétienne. L’innovation se prolonge en Italie, moins avec la bibliothèque de Sixte Quint qu’avec les autres bibliothèques de Rome et de Milan, dont un certain nombre sont l'œuvre de Borromini. Il s’agit en principe de bibliothèques ouvertes (les deux plus célèbres sont l'Ambrosiana et l'Angelica), dans lesquelles la décoration picturale prendra éventuellement la forme d’un décor de fresques.
On sait comment ce modèle italien sera celui transporté en France par Gabriel Naudé, pour la bibliothèque de Mazarin, mais selon des principes très différents de ceux des pays catholiques de l’espace germanophone et de l’Europe centrale: là où le baroque déploie une décoration spectaculaire et parfois somptueuse, Naudé impose l’idée selon lequel le décor de la salle est apporté par les seuls livres. L’absence de tout décor, soit peintures, soit statues, implique que la lecture ne soit pas orientée, mais qu’elle reste ouverte. D’une certaine manière, ces choix d’inspiration plus janséniste, se rapprochent de la tradition réformée. Ils seront repris par l’abbé Bignon, lorsque celui-ci les imposera, dans les années 1720, aux architectes de la nouvelle bibliothèque royale de Paris: «Un vaisseau tel que celuy que vous avez est au-dessus de toute décoration (…). Rien (…) ne peut plus en imposer aux étrangers et aux curieux que l’immense étendue de livres que l’on verra dans ce bâtiment…»
Le colloque a prolongé sa réflexion sur le XVIIIe et le début du XIXe siècle, en abordant en outre un grand nombre de questions, de l’architecture au programme iconographique, aux répertoires de motifs (les livres d’emblèmes…), à la localisation, à la lisibilité et aux fonctions du décor, etc. Nous nous efforcerons de publier les Actes le plus rapidement qu’il nous sera possible. Quant à la série de colloques d’histoire des bibliothèques que nous avons inaugurée à Parme en 2011, elle devrait se poursuivre au cours des prochaines années, avec notamment un projet concernant la Bibliothèque nationale de Turin.

Quelques participants du colloque. 1er rang: Pr. Dr. A. Serrai (Rome), Pr. Dr. J.-M. Leniaud (Paris), Dr. A. De Pasquale (Milan et Turin). 2e rang: Pr. Dr. F. Barbier (Paris), Pr. Dr. I. Monok (Budapest et Szeged), Dr. Y. Sordet (Paris).

dimanche 11 mars 2012

Histoire du livre et histoire de l'aménagement des bibliothèques

En matière d'aménagement des bibliothèques, l’innovation majeure est, au XVIe siècle, espagnole: il s'agit de la nouvelle bibliothèque du palais et du monastère Saint-Laurent de l’Escorial, commandée par Philippe II à l’architecte Juan de Herrera, en 1563, et achevée en 1584. Herrera est aussi chargé de ce qui regarde le mobilier. Philippe II
n’espargna auscunes despences pour la remplir des meilleurs livres imprimez & manuscrits qui se pouvoient treuver de son temps; non plus que pour la somptuosité du bâtiment, puisque Joseph Siguença son bibliothécaire nous asseure que la despence en est parvenuë jusques à six millions or (Louis Jacob, p. 310-311).
La salle est impressionnante: 54 x 9m., et 10m. de haut, avec un plafond en berceau, peint à fresques (de même que le haut des murs et les lunettes des petits côtés) (cf. cliché 1). L’éclairage est assuré par les grandes fenêtres des côtés longitudinaux, et par des fenêtres plus petites sous la voûte. Le sol est en marbre blanc et noir.
Mais surtout, à l’Escorial, le principe adopté pour le rangement est celui de la généralisation de l’étagère, et de sa mise en œuvre pour un fonds de livre devenu beaucoup plus important qu'à l'époque des manuscrits. Les pupitres laissent donc place à cinquante-quatre étagères murales en bois précieux (acajou, palissandre, cèdre, etc.) disposées entre les fenêtres. Les meubles ont été fabriquées sous la direction d'un Italien, Giuseppe Freccia, à partir de 1575. Leurs travées sont séparées par des colonnes doriques cannelées soutenant un entablement en corniche, au-dessus duquel se trouve encore une sorte de second entablement. La base des colonnes s’appuie sur un socle élevé, recoupé aux trois quarts de sa hauteur par une étagère [plus large] avec un pupitre incliné (cf. cliché 2).
Clark (The Care of book) poursuit sa description:
Ces bibliothèques ont une hauteur totale d'un peu plus de 12 pieds [3,60m] (…). Les bureaux sont à 2 pieds 7 pouces [78 cm], soit une hauteur qui correspond à celle d'une table ordinaire et qui suggère qu'ils ont été destinés à des lecteurs assis, bien que les sièges aient disparu de la bibliothèque aujourd’hui. La présence de l’entablement des colonnes permet d’y appuyer [éventuellement] les livres. La plus haute des quatre tablettes est à une hauteur de 9 pieds [2,70m.], de sorte qu’une échelle est nécessaire pour atteindre les livres.
À partir des années 1550, les volumes sont donc alignés verticalement sur les rayonnages, ici le dos vers l’intérieur, ce qui accentue l’uniformité de l’ensemble. Les rayonnages de l'Escorial ont été grillagés sous le règne de Ferdinand VI (1746-1759). Le classement est systématique.
L’Escorial dispose de deux autres locaux affectés à la bibliothèque: la «salle haute» se situe au deuxième étage, et abritait les collections de doubles, mais aussi les livres interdits. Le «salon d’été» faisait 15 x 6m (il a été divisé ensuite en deux), et servait de magasin pour les manuscrits. La bibliothèque a d’abord été confiée à Benito Arias Montano et à Fray Juan de San Jerónimo.
Les origines du dispositif de l’Escorial restent discutées. Il paraît évident que le problème posé par la masse croissante de volumes à traiter a joué un rôle décisif, comme le souligne encore une fois André Masson à propos de Noyon, où la bibliothèque du chapitre était d’abord équipé de pupitres (BBF, 1957. Voir le cliché): l'enquête de M. Doucet portant sur 194 inventaires de bibliothèques, de 1493 à 1560, établit que 
c'est seulement à partir de 1520 que la «concurrence des imprimés» se fait sentir dans les bibliothèques privées et que le nombre des imprimés dépasse celui des manuscrits. Les livres imprimés coûtaient d'ailleurs fort cher au XVe siècle et leur entrée dans une bibliothèque était enregistrée comme un événement important…
Claude Jolly confirme le fait. Pour lui, les imprimés ne supplantent définitivement les manuscrits dans les collections de bibliothèques institutionnelles que dans les années 1530, de sorte que l’économie globale reste d’abord la même qu’à l’époque antérieure :
On devine que le développement de l’imprimerie qui portait en lui une croissance considérable de la production d’ouvrages, une diminution de la valeur marchande des exemplaires et, sur la longue durée, une réduction des formats, sans parler bien entendu d’un accroissement du nombre des lecteurs, ne pouvait que ruiner le vieux modèle médiéval [de la bibliothèque équipée de pupitres] (Hist. bib. franç., II, 361).
Pourtant, Christine Berkens propose de privilégier une forme de causalité abstraite. Dans la bibliothèque de Leyde, en 1593, les livres sont enchaînés, et les classes systématiques les plus importantes sont encore rangées au cœur de l’ensemble de rayonnages (la Bible et ses commentaires, mais aussi les classiques) (cf. cliché).
Mais avec le nouveau dispositif de 1653, et ses rayonnages muraux, le changement structurel est rapporté à la mutation intellectuelle qui marque les années 1600 (le «miracle» de Pierre Chaunu), notamment dans les domaines de la représentation du monde (Copernic et Galilée). C. Berkvens écrit :
La bibliothèque murale place la connaissance sur le pourtour des murs extérieurs (…). Le savoir ne se pénètre plus de l’extérieur vers l’intérieur, mais [il] s’ouvre maintenant vers les nouveaux horizons (Bibliothek als Archiv, p. 48).
Théorie très séduisante, et sans doute pour partie fondée. Pourtant, on ne peut pas ne pas souligner l’ampleur de la mutation quantitative rappelée par Christine Berkvens elle-même : la bibliothèque de Leyde possède 442 titres en 1595, mais six fois plus en 1640, et l’enrichissement va s’accélérant.
Enfin, il faut tenir compte du caractère spectaculaire (et programmatique, aussi par son iconographie) des bibliothèques modernes: la salle de la bibliothèque de l’Escorial est qualifiée de «grande salle» (salón principal), et elle fonctionne comme une salle de travail scientifique toutes sortes de domaines différents, avec des livres, mais aussi des instruments (sphères armillaires (en 1582-1593), globes, etc.), des monnaies et médailles, des cartes et estampes, etc. Le principe, une nouvelle fois, est celui du Musée, et la référence directe reste celle de la tradition universelle du Musée d’Alexandrie, sous-tendue par la gloire du roi catholique -c'est-à-dire, ne l'oublions pas, lui aussi universel.

Histoire de l'aménagement et du mobilier des bibliothèques