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vendredi 11 juillet 2014

Les frontières du savoir

Nous ne sommes certes pas des adeptes absolument convaincus d'une histoire des idées (Begriffsgeschichte) qui ne soit pas une histoire spécialisée, parce que celle-ci, tout comme certains autres domaines de la recherche historique, paraît souvent trop déconnectée par rapport aux conditions les plus générales de fonctionnement des sociétés: l’effort indispensable de contextualisation se limite à proposer d’entrée une analyse d’histoire généralement politique et sociale dont l’articulation avec l’histoire des idées et des productions intellectuelles ou artistiques reste très incertaine.
Par certains de ses choix, la cultural history aujourd’hui si fort à la mode, vise à remédier à cette insuffisance, tout en élargissant fort justement la perspective aux champs souvent négligés de l’anthropologie historique. Mais l’histoire du livre «revisitée» pour rester dans les anglicismes, répond aussi, et de longue date, aux désidérata de la recherche: la recherche a montré que les pratiques d’utilisation (lecture, etc.) et le contenu textuel lui-même dépendent fondamentalement des supports utilisés, entendons, des médias et de leur économie. Bien évidemment, l’étude des supports inclut la problématique de la «mise en livre» et de son articulation avec une «mise en texte» qui se déploie, quant à elle, sur toute la typologie des formes d’appropriation.
L’histoire des bibliothèques permet aussi d’approcher le système que nous avons ailleurs désigné comme celui de la «logistique de l’intelligence», et à l’importance duquel nous sommes d’autant plus sensibles que les sociétés occidentales des débuts du IIIe millénaire sont précisément engagées à cet égard dans des transformations absolument considérables. Posons l’axiome d’entrée: si, aujourd’hui, les mutations de l’économie de l’information et de la communication entraînent, facilitent et accélèrent le changement de notre système général de penser dans des proportions que nous avons du mal à nous représenter, il n’y a pas de raison d’imaginer que les choses se sont passées différemment, dans le principe, au cours des siècles écoulés.
Sur le plan historique, les bibliothèques ont un rôle décisif pour la formation et pour l’étude, mais aussi pour l’essor d’une recherche qui se limite de moins en moins à la théologie, pour toucher aux domaines de la littérature, mais aussi de la politique et de l’administration, des sciences (la médecine), ou encore de la géographie. Bornons-nous à deux exemples particulièrement révélateurs: nous savons que la bibliothèque royale organisée par Charles V (1338-1380) dans la tour de la librairie au Louvre avait aussi pour objectif de mettre à la disposition du roi et de ses proches la documentation susceptible de soutenir l’effort de théorisation du pouvoir monarchique. Deux générations plus tard, l’infant Henri le Navigateur (1394-1460) organise au Cap Saint-Vincent, non loin de Lagos, un arsenal maritime et un véritable centre de recherche spécialisé dans la navigation hauturière: bientôt, ce seront les découvertes ou rédecouvertes des îles de la Macaronésie (Madère et Porto Santo) et des Açores, puis la descente de la côte d’Afrique occidentale en direction du cap de Bonne Espérance et de l’Océan indien…
Autant de phénomènes que l’invention de Gutenberg, au milieu du XVe siècle, va puissamment dynamiser, dans la mesure où elle ouvre peu à peu à l’externalisation systématique de la mémoire dans les livres désormais imprimés, et où la masse de ceux-ci s’accroît dans des proportions spectaculaires. De nouvelles formes et de nouvelles pratiques de gestion et d’utilisation s’imposent bientôt, si l’on veut maîtriser des gisements de textes (nous parlerions aujourd’hui de data) qui deviennent de plus en plus riches: une collection de 2000 volumes, comme celle de la Sorbonne, était l’une des plus riches du monde dans la première moitié du XVe siècle. Un siècle plus tard, nous en sommes effectivement, dans les grandes bibliothèques (celle d’un Fernand Colomb à Séville), à compter par milliers, voire par dizaines de milliers de volumes.
Des techniques sont donc mises au point, qui optimisent la gestion des masses de données au niveau non seulement des collections, mais aussi des exemplaires. La désignation des textes est progressivement normalisée, sur la base d’une étiquette associant les deux indications, du titre et de l’auteur, puis, peu à peu, les données relatives à l’édition, à l’adresse (le libraire, chez lequel on se procurera le volume) et à la date, avec le cas échéant enfin des éléments complémentaires de description, tels que la présence d’un paratexte plus ou moins développé (« avec une préface de… », etc.), ou encore celle d’une table ou d’un index. Ces données sont reprises dans des catalogues de bibliothèque et dans des catalogues de livres, qui permettent d’identifier et de localiser les textes, voire, parfois, de descendre au niveau des contenus.
Le duc August dans sa bibliothèque de Wolfenbüttel
Mais les contenus sont aussi analysés au niveau des volumes eux-mêmes, par l’ensemble de procédures mises en place à partir de la fin du XVe siècle, et dont le Liber chronicarum de 1493 donne un exemple spectaculaire: la foliotation (puis la pagination) imprimée, les titres courants plus ou moins détaillés, les tables et les index alphabétiques. Le principe fondamental, complètement nouveau par rapport aux habitudes de la scolastique, est celui d’analyser le discours non plus en fonction de son contenu, mais par rapport à la série des éléments (les feuillets) constitutifs du support (voir ici sur le feuillet et la page).
De manière pratiquement conjointe, c’est l’élaboration et la publication des premiers usuels spécialisés visant à faciliter encore l’identification des textes et de leurs auteurs: il s’agit de bibliographies spécialisées imprimées, dont la première serait celle consacrée par Johann Tritheim aux auteurs ecclésiastiques (De scritporibus ecclesasticis, Basel, Johann Amerbach, 1494). Ici, l’acte de la publication est absolument stratégique, qui témoigne de l’existence d’un public dispersé de plusieurs centaines de lecteurs, ayant adopté les procédures nouvelles de travail intellectuel. Ces chercheurs souhaitent avoir à disposition un ouvrage de synthèse leur fournissant les connaissances de base sur les auteurs et sur les textes dont ils ont besoin, selon une logique qui est déjà celle d’une accessibilité sur le mode de la déconcentration.
Anticipons sur ce qui suivra: les pré-Réformateurs, les Réformateurs eux-mêmes et, à terme, les tenants de la Contre-Réforme catholique font de l’enseignement et de la bibliothèque un élément-clé de leur action: des bibliothèques modernes sont organisées dans les nouveaux établissements d’enseignement, comme la Haute École de Strasbourg, et la question de leur ouverture se pose de plus en plus à la fin du XVIe au début du XVIIe siècle, à Leyde, à Oxford, ou encore à Milan et à Rome. Pour une part, c’est la modernité à l’œuvre sur la base des outils fournis par le média de l’imprimé, qui ouvre aux possibilité d'une innovation intellectuelle dont, avec Pierre Chaunu, nous situerions l’apogée avec la première génération du XVIIe siècle (le «miracle de 1630»).

dimanche 4 septembre 2011

Histoire de l'histoire du livre

L’histoire du livre «à la française», champ disciplinaire que l’on présente volontiers comme aujourd’hui en vogue, remonte en fait à la décennie 1950.
En 1953 en effet, Lucien Febvre entre en contacts avec un jeune bibliothécaire de la Nationale, Henri-Jean Martin, avec lequel il projette de publier enfin, en quelques sorte à quatre mains", le volume de la collection «L’Évolution de l’humanité» consacré à l’invention de l’imprimerie et programmé de très longue date.
La sortie de L’Apparition du livre, co-signée par les deux auteurs en 1958, met pour la première fois en application le programme d’une «histoire du livre» conçue non plus comme purement érudite et factuelle, mais comme composante de la nouvelle «histoire sociale à la française» et intégrée à la problématique de l’École des Annales. L’histoire du livre désignera dès lors l’histoire du principal média du monde occidental aux époques moderne et contemporaine (jusqu’au XXe siècle). Précisons que nous entendons ici par « média » toute composante des « moyens sociaux de communication », selon la formule d’Henri-Jean Martin: autrement dit, les médias ne désignent pas seulement les «médias de masse», et l’imprimé en fait tout naturellement partie.
Les développements de l’histoire du livre intéressent directement l’économie, comme le rappelait la formule célèbre de Febvre et Martin selon laquelle le livre est d’abord une «marchandise», et même une marchandise spécifique de par la dimension précocement capitaliste que sa fabrication et sa diffusion supposaient. La problématique d’histoire des techniques, souvent négligée dans l’historiographie française, est en l'occurrence elle aussi au premier plan.
Mais, bien entendu, l’histoire du livre touche aussi au domaine de l’histoire sociale au sens le plus large du terme, et surtout à celui de l’histoire intellectuelle: la perspective des années 1970 s’attachait moins à l’histoire des idées (dans l’acception allemande de Begriffsgeschichte) qu’à celle des modes d’appropriation des textes (histoire de la lecture), de leurs formes matérielles et des procédures de construction de leur sens.
La période 1950-1980 est donc celle où s’est réellement construite l’histoire du livre «à la française»: elle s’ouvrirait, par convention, avec la première rencontre de Febvre et de Martin, en 1953, et pourrait se refermer avec la publication du tome I de l’Histoire de l’édition française, codirigée par Roger Chartier et Henri-Jean Martin, en 1983. Si l’histoire du livre restait surtout envisagée dans le cadre d’une histoire nationale (le titre même d’Histoire de l’édition française en porte témoignage), il convient d’ajouter que cette période a aussi été celle d’une première ouverture vers l’extérieur et vers le comparatisme: la conférence d’Henri-Jean Martin à l’École pratique des Hautes Études (E.P.H.E., IVe Section) accueillait ponctuellement des savants et spécialistes étrangers, notamment anglo-saxons.
Enfin, la recherche et la réflexion sur l’historiographie de l’histoire du livre et sur la constitution de notre discipline en tant que discipline scientifique à part entière marque depuis quelques années l’un des axes de travail dans la branche.

Note bibliographique
• Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, collab. Anne Basanoff, Henri Bernard-Maître, Moché Catane, Marie-Robert Guignard et Marcel Thomas, Paris, Albin Michel, 1958 (« L’Évolution de l’humanité », 49), XXIX [III], 557-[3] p., 22 pl. photographiques [11 feuillets r°-v°], 1 dépliant (deux cartes) (imprimerie Bussière à Saint-Amand (Cher). Achevé d’imprimer daté du 31 décembre 1957.
• Frédéric Barbier, «Écrire L’Apparition du livre», postface à Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, troisième éd., Paris, Albin Michel, 1999, p. 535-588.
• Sur la genèse de l'histoire du livre comme discipline, voir les Actes du colloque de Budapest en 2008 : 1958-2008 : cinquante ans d'histoire du livre. De L'Apparition du livre (1958) à 2008: bilan et projets, éd. par / hg. von Frédéric Barbier, István Monok, Budapest, Orzságos Széchényi Könyvtár, 2009, 270 p. («L'Europe en réseaux /Vernetztes Europa», 5).
Histoire de l’édition française, dir. Roger Chartier, Henri-Jean Martin, 1ère édition, Paris, Promodis, 1983-1986, 4 vol.
• Frédéric Barbier, «Apprendre le métier d'historien: correspondance inédite adressée par Lucien Febvre à Henri-Jean Martin, 1952-1956», dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2010, t. VI, p. 17-31.