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lundi 14 avril 2014

Colloque d'histoire des bibliothèques à Prague

Bibliothèques, bibliothécaires, lecteurs 
Colloque international en commémoration
du 95e anniversaire de la loi
sur les Bibliothèques publiques
et en l’honneur de Jan Thon

17-18 avril 2014

Programme (programme détaillé en tchèque)
Jeudi, 17 Avril 2014 Lieu: Archives littéraires du Musée de la littérature nationale
 
9:00-9:30 Enregistrement des participants
9:30-9:45 Cérémonie d'ouverture
9:45-10:45 Bibliothèques et transferts culturels: l'exemple de Strasbourg, 1538-1918, par Monsieur Frédéric Barbier (EPHE/CNRS)
10:45-11:00 Discussion
11:00-11:15 Pause
 
11:15-12 :45 L’institution de la bibliothèque (I) (Président: T. Pavlicek). Interventions de J. Pokorny, C. Madl, M. Fapšo, V. Brožová, M. Ducháček
12:45-13:05 Discussion
13h05-14h15 Pause déjeuner

14:15-15:50 L’institution de la bibliothèque (II) (Modérateur: T. Rehak). Interventions de J. Hnilica, A. Míšková, P. Čáslavová, A. Petruželková
15:35-15:50 Discussion
15h50-16h05 Pause 

16h05-17h25 Les bibliothécaires et leurs destins (Modérateur M. Sekera). Interventions de Renata Ferklová, L. Nivnická, R. Jančar, Miloš Sládek
17:25-17:40 Discussion
17h45 Clôture

Vendredi 18 Avril 2014
Lieu: Bibliothèque municipale de Prague, petite salle 


8:30-9:00 Enregistrement des participants
9:00-9:20 Mot de bienvenue et d'ouverture (T. Rehak, M. Losíková)
9:25-10:15 Education et lecture (Modérateur: J. Štěrbová). Interventions de Jiří Trávníček, E. Mikulášek, Z. Houšková
10:15-10:30 Pause 

10:30-12:35 Bibliothèques et éducation: aujourd'hui et demain (Modérateur: J. Štěrbová). Interventions de I. Mikulášek, E. Měřínská, T. Rehak, Z. Houšková, M. Krčál, J. Skládaná, K. Rovná
12:20-12:35 Discussion
12:35-13:30 Pause déjeuner

13:30-14:50 Bibliothèques et bibliothécaires aujourd'hui et demain (Modérateur: J. Pokorny) . Interventions de V. Richter, P. Škyřík, V. Peslerová, M. Hache
14h50-15h00 Discussion
15h00 Clôture 

Faculté de pédagogie de l'Université Charles de Prague
Archives littéraires de la Littérature nationale
Bibliothèque municipale
Centre de recherche français en sciences sociales (CEFRES) 

dimanche 16 décembre 2012

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section

Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 17 décembre 2012
16h-18h
 
Prêter des livres à toutes et à tous:
l'inventivité des bibliothèques des Amis de l'Instruction (1861-1914),
par
Madame Agnès Sandras,
conservateur à la Bibliothèque nationale de France

Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2012-2013.

Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

mardi 24 avril 2012

Une bibliothèque "publique" au XVIIe siècle

Créée dans les dernières décennies du XVIe siècle, la bibliothèque de la nouvelle université de Leyde n’est accessible qu’aux professeurs, et dans une bien moindre mesure aux étudiants. C’est pour pallier à ce qu’il estime être une disponibilité insuffisante que Johannes Thysius (Jan Thijs, 1622-1653) fonde dans la ville une bibliothèque destinée à servir le «bien commun».
Nous sommes dans un milieu de négociants huguenots repliés d’Anvers à Amsterdam à la suite des crises religieuses: la fortune des Thijs est notamment investie dans la Compagnie des Indes orientales. Très tôt orphelin, le jeune Jan est accueilli en 1634 à Leyde par son grand-oncle, Constantin Lempereur, professeur de langues orientales à l’université. Il étudiera les lettres et le droit, avant de partir pour son «grand tour» (visitant notamment l’Angleterre et la France), et de passer, à son retour, son doctorat en droit.
Mais Thijs n’exercera jamais, préférant se livrer à ses activités favorites, l’étude et la collection de livres –collection à laquelle il consacre l’essentiel de ses revenus. Il décède de manière très prématurée, alors qu’il a à peine une trentaine d’années: par testament, il consacre sa fortune à fonder une bibliothèque publique à Leyde et, en quelques années à peine, la nouvelle institution peut effectivement ouvrir (1657). Il est possible que Thijs ait trouvé son modèle en visitant la bibliothèque bodléienne d’Oxford.
Un premier point remarquable doit être souligné: Thijs a prévu de faire élever un bâtiment autonome destiné à abriter la bibliothèque, et ce bâtiment constitue l’un des premiers exemples de ce type de construction en Europe (les bibliothèques nouvelles sont généralement établies dans des bâtiments anciens, et non spécifiques, comme des maisons religieuses, écoles et collèges, etc.). Proche de l’université, sur l’élégant canal du Rappenburg, la Bibliotheca Thysiana est une belle construction sur un étage et les combles (cliché 1). Le rez-de-chaussée est réservé au logement du bibliothécaire, qui dispose de deux pièces chauffées (le mobilier est pratiquement conservé aujourd’hui). Une double volée de marches conduit du hall d’entrée à l’étage, entièrement occupé par la salle de la bibliothèque (cliché 2). Le coût total de la construction s’élève à 14500 florins, ce qui constitue une somme importante, à laquelle s'ajoute la fondation destinée à financer le fonctionnement de la nouvelle structure.
La salle de la bibliothèque est éclairée par des croisées sur la façade et sur le côté (au nord et à l’ouest), et elle est comme tapissée par des rayonnages muraux sur sept niveaux. Comme ce sera le cas à l’université de Leyde au moins à partir de 1691, les volumes sont protégés par une balustrade, de sorte que le lecteur doit nécessairement s’adresser au bibliothécaire pour y avoir accès.
Le mobilier contemporain comprend, outre un placard central destiné à abriter les archives familiales, une table de consultation et un superbe meuble de bibliothèque tournante (cliché 3) –sans oublier un meuble destiné à accueillir un Atlas complet de Blaeu, et un petit portrait du fondateur. La décoration peinte se borne aux armoiries de ce dernier. Si le fonds a fait l’objet de plusieurs catalogues imprimés classés systématiquement et sous-classés par formats, il ne semble pas que les volumes aient jamais été classés de manière systématique. Les registres de prêts n’ont pas été conservés, ce qui interdit de préciser le niveau d’utilisation d’une institution en tout état de cause exceptionnelle, et qui nous est parvenue pratiquement dans son état d’origine.



dimanche 8 janvier 2012

Histoire du livre: Gabriel Naudé

Les recherches sur le XVIIe siècle et l’histoire du livre ont été un temps négligées en France, peut-être par suite de l’hésitation à l'idée de s'inscrire après le classique de Henri-Jean Martin, Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle. Depuis une vingtaine d’années, les choses ont pourtant commencé à bouger en profondeur, notamment avec la thèse exemplaire de Jean-Dominique Mellot sur la «librairie rouennaise», mais aussi avec les travaux nombreux engagés autour du thème des «non-livres» (Nicolas Petit) et des périodiques, qu’il s’agisse des Mazarinades ou encore de la Gazette, ou, plus tard du Journal des sçavans.
Les bibliothèques, les amateurs, collectionneurs et bibliothécaires retiennent eux aussi l’attention des chercheurs. Parmi les figures que l’on pourrait dire emblématiques de la modernité de la bibliothèque, Gabriel Naudé (1600-1653) occupe très certainement l’une des premières places: rien que de logique à ce que, en tant qu’auteur de l’Advis pour dresser une bibliothèque (1627), il ait fait l’objet de nombre de travaux plus ou moins approfondis. Notons au passage le fait que le terme même de «bibliothèque» vienne sous la plume de Naudé en place de l’ancienne «librairie» pour désigner une collection structurée de livres, qu’elle soit à usage privé ou qu'elle soit plus largement accessible.
Gabriel Naudé est très généralement présenté, dans les différentes histoires des bibliothèques, comme l’initiateur de la nouvelle «bibliothèque publique», mais la confusion des mots amène à nuancer l’analyse. Son rôle principal est d’un ordre tout autre, qui touche à la construction de la politique et, plus largement, de la pensée moderne. Revenons sur ces deux points.
1- Pour Naudé, qui tire les conséquences de l’expérience difficile à laquelle il est confronté quotidiennement au cours de la première moitié du XVIIe siècle, la politique nouvelle est désormais étroitement liée au média: c’est «le temps des libelles» (Christian Jouhaud) et de l’affermissement d’un espace public considérablement élargi, et que nous croirions volontiers inventé par la Réforme luthérienne. Nous n’insistons pas sur la justesse de cette observation, ni sur son caractère remarquable: c’est Naudé qui s’emploiera à persuader Mazarin lui-même de l’importance des imprimés «éphémères».
2- Le deuxième axe de réflexion porte plus généralement sur la modernité de la pensée –c’est le sens de la formule de «libertins érudits» popularisée par René Pintard. Dans ces premières décennies du XVIIe siècle, la rationalité est au cœur de la pensée, qui s’appuie sur un travail systématique de critique ou, pour reprendre le mot de Naudé, de «déniaiserie»: ne pas être niais, c’est ne pas croire à ce qui est de l’ordre de l’absurde, de la fable, ou, plus simplement, du déraisonnable. Il faut acquérir des connaissances assurées, lesquelles sont construites sur le travail de la raison et de la critique. Ce sont là les conditions de ce que l'on appellera plus tard la connaissance scientifique.
Par suite, le statut et surtout le rôle de la bibliothèque sont très profondément modifiés: la bibliothèque constitue un enjeu stratégique pour la pensée moderne, parce qu’elle est le conservatoire des expériences et des connaissances humaines sur lesquelles pourra prendre assise le travail de recherche et de réflexion critique lui-même à la base de la connaissance «déniaisée».
Naudé tire de ces idées un certain nombre de conséquences, en particulier sur le fait que la bibliothèque sera aussi riche que possible: tout livre, même le plus médiocre, trouve un jour son lecteur, ce lecteur auquel la critique permet toujours de trier le bon grain de l’ivraie et d’éviter les pièges de l'évidence ou de la facilité. Même les pamphlets les plus médiocres, un certain nombre de Mazarinades, etc., peuvent être lus avec profit, et éventuellement instrumentalisés en vue de l’action politique rationnelle –qui plus est, il s’agit de documents à partir desquels se construira la connaissance historique, et qui à ce titre aussi doivent être conservés.
Le caractère encyclopédique de la bibliothèque pose évidemment un problème de gestion: il faut éviter que des livres interdits ne se trouvent entre les mains de tout un chacun, et Naudé mentionne quelques précautions à prendre à cet égard.
Concluons ce rapide billet sur trois remarques (bien d'autres points seraient à envisager, par exemple sur l'innovation plus ou moins radicale que représente Naudé).
1- D’abord, la bibliothèque «ouverte» théorisée par Naudé s’adresse-t-elle effectivement, comme le sous-entendrait aujourd’hui le terme même de «bibliothèque publique», à tout un chacun? Dans le principe, oui, sans doute: Naudé n’avait aucune naissance ni aucune fortune, ce qui ne l’a pas empêché d’entrer dans le «secret» des princes et d’acquérir les outils intellectuels lui permettant de prendre rang parmi les personnalités célèbres de son temps. Or, ce qui lui a été possible l’est à chacun (même si sous certaines conditions), en application d’une sorte de droit de la nature: la raison est universelle, chacun dispose des outils pour la mettre en œuvre, et l’accès aux livres ne saurait, dans cette perspective, être limité.
2- Pourtant, la bibliothèque naudéenne n’est pas publique, parce que Naudé n’est pas un démocrate au sens actuel du terme. À ses yeux, le peuple est ignare, et il sera d’autant plus dangereux qu’on le manipulera plus habilement par le biais de la propagande. Comme toujours en histoire, il convient de se défier de l’anachronisme, et l’usage des mêmes termes français («public», «démocratie», etc.) entre le XVIIe siècle et aujourd’hui ne doit en rien amener à conclure à l’équivalence de leurs acceptions.
3- Enfin, Naudé marque bien une étape-clé dans l’histoire des bibliothèques: avec lui, la bibliothèque cessera d’être cet espace clos, réservé, abrité des remous du monde, où Montaigne se réfugiait encore pour converser gratuitement avec les grands esprits du passé. Elle s'impose désormais (en France au moins jusqu’au XIXe siècle) comme le laboratoire privilégié de la pensée et comme un enjeu important des choix et des engagements politiques.

Conférence sur Gabriel Naudé à la Bibliothèque Mazarine le 9 janvier 2012.
Voir aussi: Bibliothèque et médiathèque.

(Cliché: l'histoire au quotidien. Vue de l'Institut, ancien Collège des Quatre Nations et siège de la Bibliothèque Mazarine, 9 I 2011, cliché FB).

vendredi 18 novembre 2011

Conférence d'histoire du livre


École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre 

Lundi 21 novembre 2011
14h-16h
La librairie scolaire sous l'Ancien Régime (1),
par
Mme Emmanuelle Chapron,
maître de conférences à l’université d’Aix,
chargée de conférences à l’EPHE

16h-18h
Les bibliothèques en Bohême au siècle des Lumières.
Représentation aristocratique et ouverture au public,
par
Mme Claire Madl,
docteur de l’EPHE,
responsable de la bibliothèque du CEFRES (Prague)

Nota:
La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h.
Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 123).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.

Transports en commun: Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare ((250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier complet des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

(Cliché: la bibliothèque Nostitz à Prague).

mardi 15 novembre 2011

Histoire du livre: les origines de la seconde révolution du livre

Nous avons évoqué il y a peu le «tournant» des années 1760, et le processus général d'ouverture qui se manifeste dans la «librairie» des dernières décennies d’Ancien Régime. Même si le public reste nécessairement toujours minoritaire, les processus d'acculturation et d'appropriation font masse: l'équilibre atteint par une certain système (ici, celui des Lumières) contient en lui-même la logique de son propre dépassement et à terme de sa destruction, selon le schéma hégélien de l’Aufhebung. Le livre ne fait pas la Révolution, mais il la rend possible, surtout dans une structure aussi centralisée que celle de la France...
L’intellectuel grec Adamanthos Coraÿs vient de soutenir sa thèse de médecine à Montpellier et est invité par d’Ansse de Villoison à Paris. Il écrit, le 15 janvier 1788:
Paris est en réalité considéré aujourd’hui comme une nouvelle Athènes en Europe (…). Attendez-vous à de grands événements, à des événements extraordinaires. Quoi qu’il arrive, il paraît impossible à ma faible intelligence qu’il n’y ait pas bientôt quelque révolution comme on n’en a jamais vu…
Coraÿs est particulièrement frappé par le rôle de l’information:
Représentez-vous à l’esprit une ville plus grande que Constantinople, renfermant 800.000 habitants, une multitude d’académies diverses, une foule de bibliothèques publiques, toutes les sciences et tous les arts dans la perfection, une foule d’homme savants répandus par toute la ville, sur les places publiques, dans les marchés, dans les cafés où l’on trouve toutes les nouvelles politiques et littéraires, des journaux en allemand, en anglais, en français, en un mot, dans toutes les langues (…). Ajoutez à cela une foule de piétons, une autre foule portée dans des voitures et courant de tous côtés (…), telle est la ville de Paris!… (15 septembre 1788).
Or, les principes révolutionnaires ont un rôle essentiel sur le plan économique, en ce qu'ils constituent a priori un public de masse pour l'imprimé. Dès lors que tout un chacun est citoyen et qu’il peut voter, il doit pouvoir s'informer librement: il faut que l'alphabétisation soit générale et la librairie libérée, comme l’établit la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Le marché de masse de l'information existe ainsi dans la théorie politique avant que d'exister dans les faits –il ne s'imposera pour ainsi dire définitivement qu'avec la loi de 1881.
Mais si, en France c'est la Révolution politique qui constitue le facteur décisif, ce rôle est, dans nombre d'autres pays, tenu par le processus de construction nationale. L’Allemagne illustre cette problématique.
Dans un système où les solidarités culturelles sont largement antérieures aux solidarités politiques, la place centrale est prise, face à un émiettement politique largement rétabli par les traités de 1815, par une «librairie allemande» (der deutsche Buchhandel) que le libraire hambourgeois Friedrich Christoph Perthes (lui-même de tendances libérales) pose, sur un plan presque philosophique, comme la « condition d'existence» (Bedingung des Daseins) d'une «littérature allemande», donc pratiquement d'une culture nationale (1816: cf. cliché supra). Les choix conservateurs de la plupart des princes et la vacuité des structures fédérales mises en place font rapidement revenir sur les possibilités d'ouverture politique et de libéralisation: les universités sont sous surveillance, et la censure préventive de la presse rétablie, ainsi que le principe absolutiste en général. Désormais, c'est la construction nationale comme principe de solidarité qui passe au premier plan.
L'analyse de la révolution politique «occidentale» permet ainsi de distinguer différents modèles interférant les uns avec les autres, mais l’opposition majeure apparaît selon que l'on privilégie la dimension politique universelle (l'idée de participation politique, et le modèle français), ou l'idée de la collectivité nationale, sa logique «naturelle» (la nation est donnée a priori) et sa grande puissance d'intégration. Mais, dans les deux cas, l'imprimé et les médias sont au centre du dispositif. Dans un second temps seulement, l'intégration de marchés plus vastes rend possible (ne serait-ce que financièrement) la révolution industrielle proprement dite dans le domaine de ce que l’on désignera bientôt comme celui des «industries polygraphiques».

vendredi 14 octobre 2011

Qu'est-ce qu'une bibliothèque?

Les questions de vocabulaire (par exemple à propos de «médiathèque») ont à plusieurs reprises retenu l'attention de ce blog, l’évidence d’un mot apparemment reçu de tous masquant souvent la difficulté d’en préciser l’acception exacte. Ainsi du terme de «livre»: sans nous arrêter sur la question de savoir ce qu’est ou ce que n’est pas un «livre », il est bien évident que, dans la formule «histoire du livre», «livre» désigne toutes sortes d’objets qui, au sens propre, ne sont pas des livres (des journaux et périodiques, sans oublier tous les «non-livres», pour reprendre la formule chère à Nicolas Petit (pour une définition possible du «livre», cf Frédéric Barbier, Histoire du livre, 3e éd., Paris, Armand Colin, 2009).
«Bibliothèque» correspond au même modèle: que le terme soit reçu par le sens commun comme une évidence n’empêche nullement qu'il ne reste en définitive relativement flou, surtout à l'ère de la virtualité.
Qu’est-ce qu’une bibliothèque? On le sait, le mot français dérive du grec, et il désigne d'abord le meuble (une armoire), puis le lieu (une salle) où l’on range les livres. Cette acception est celle mise en scène par l’admirable «Lunette de saint Laurent» dans le mausolée de Galla Placidia à Ravenne (2e moitié du Ve siècle) (cliché 1), mais on connaît aussi le portrait de Cassiodore (±480-573) au travail devant ses livres tel qu’il figure en tête du Codex Amiatinus (Bibliothèque Laurentienne de Florence). Le sens commun rejoint cette acception, pour lequel, aujourd'hui, la bibliothèque possède des livres, qui sont toujours en majeure partie des imprimés. Mais les bibliothèques existent avant l’imprimerie, et les bibliothèques contemporaines conservent des manuscrits plus ou moins anciens.
Le parangon de la bibliothèque est donné, en Occident, par le Musée d’Alexandrie, lequel possédait, certes, une immense collection de rouleaux (volumina), mais abritait aussi des objets d’art, et accueillait des chercheurs spécialistes des textes et de leur tradition. Et, depuis toujours, on conserve dans les bibliothèques toutes sortes d’objets qui ne sont pas des livres, ni même parfois des documents écrits, du document d’archives aux objets de curiosités, aux peintures, bustes et sculptures, aux collections de numismatique, sans parler des nouveaux supports (DVD, etc.) et des nouveaux médias...
Le modèle encyclopédique semble réanimé à la Renaissance: la bibliothèque est le conservatoire où l’on trouvera comme un miroir du monde, à travers les livres et les textes, mais aussi à travers d’autres objets qui sont ceux des cabinets de curiosités –un des plus célèbres, en France, est celui de l’abbaye parisienne de Sainte-Geneviève au XVIIe siècle. Et ce modèle se perpétue encore avec la fondation du British Museum (1753), puis, d’un certain nombre de «Musées nationaux», dont la Bibliothèque nationale constituera longtemps un simple département (par ex. en Hongrie au tout début du XIXe siècle). 
La richesse des fonds n’est pas non plus, dans l'absolu, un critère suffisant pour caractériser une bibliothèque (au XVe siècle, une bibliothèque de 2000 titres constitue un ensemble d’une richesse exceptionnelle, alors qu’elle semblera négligeable aujourd’hui). Il en va de même avec le statut de l’institution (bibliothèque privée, semi-publique, encyclopédique, spécialisée, etc.), et avec ses conditions de fonctionnement et son accessibilité… Mais passons au XVIIIe siècle, et ouvrons l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, article BIBLIOTHEQUE: Selon le sens littéral (…), ce mot signifie un lieu destiné pour y mettre des livres. Une bibliothèque est un lieu plus ou moins vaste, avec des tablettes ou des armoires, où les livres sont rangés sous différentes classes: nous parlerons de cet ordre à l’article CATALOGUE.
Le sens littéral est en effet toujours fondé sur l'idée de «lieu», mais l’Encyclopédie introduit une autre notion, qui nous semble d’importance: les livres doivent faire l’objet d’un traitement, dont on peut imaginer qu’il concerne la politique des acquisitions, le classement bibliographique (en général dans un cadre systématique) et topographique (l’ordre des livres sur les rayons), les outils de mise à disposition (catalogues de différents types), etc. Dans sa définition implicite, la bibliothèque fonctionne ainsi comme une structure de rassemblement, d’organisation et de mise à disposition du savoir. C’est la double articulation, de l’espace physique et du contenu abstrait qui caractérise la bibliothèque moderne.  
Patrick Bazin ne dit pas autre chose, en s'attachant au point de vue plus professionnel qui est celui du bibliothécaire: Une bibliothèque (…) est une organisation du savoir qui fonctionne comme un bassin de décantation où la plus extrême diversité des publications se trouve passée au crible d’une superposition de filtres (…): l’agencement des salles, le classement en rayons, les fichiers, les thesauri, etc. À la surface: les ouvrages de référence, synthétiques, consensuels et pérennes; dans les tréfonds: les productions les plus singulières, les moins orthodoxes, les plus difficiles à trouver et à obtenir aussi; entre les niveaux extrêmes: un étagement et une répartition des connaissances sous-tendus par une conception encyclopédique du monde. Cette définition appuyée sur la double articulation, de l'interface physique (le lieu) et du contenu abstrait, nous semble fondamentale, au moins jusqu'aux années 2000 -nous y revenons dans un instant. Mais rappelons d'abord que, bien entendu, le terme français de «bibliothèque» est susceptible de prendre un certain nombre d’autres acceptions plus secondaires: surtout depuis le XVIe siècle, la bibliothèque désignera le cas échéant une institution (la Bibliothèque du Roi, plus tard la Bibliothèque nationale, etc.). Le glissement vers le contenu des livres est devenu plus rare, mais il est apparemment plus ancien: l’Ancien Testament est considéré comme une «bibliothèque», de même que les poèmes homériques, dans la mesure où ce sont des textes qui sont censés contenir toute l’expérience humaine. Au XVIIIe siècle, «on donne aussi le nom de bibliothèque à la collection même des livres». Par suite, le terme s’appliquera le cas échéant aussi à une collection éditoriale (la « Bibliothèque verte », de la maison Hachette au XIXe siècle), voire à un ensemble de textes mis à disposition du lecteur par le biais d’Internet. Il s’agit dans ce cas des «bibliothèques virtuelles», mettant à disposition du texte numérisé (du type de Gallica pour la Bibliothèque nationale de France). Une des innovations majeures de la virtualité concerne dès lors le fait que la bibliothèque n’est plus liée à un lieu physique, mais qu’elle est accessible à tous (tout au moins à tous ceux qui peuvent se connecter efficacement...) sans qu’il soit nécessaire de se déplacer et dans les condition en principe les plus souples possible. Ces perspectives soulèvent un certain nombre de problèmes, sur lesquels nous souhaiterions revenir dans un prochain billet.
Clichés: 1) Ravenne, lunette de Saint-Laurent; 2) Bibliothèque de la cathédrale du Puy: fresque représentant la Rhétorique; 3) Bibliothèque nationale de Danemark, Copenhague.

dimanche 11 septembre 2011

Les bibliothèques: modernité du XVIIe siècle

La bibliothèque moderne, c'est-à-dire la bibliothèque encyclopédique et accessible au public, se profile d’abord en Italie autour de 1600, avec la fondation par certains grands prélats de bibliothèques disposées dans une salle faisant office tout à la fois de salle de lecture et de magasin à livres (les rayonnages sont disposés le long des murs). La Bibliotheca Ambrosiana, fondée à Milan par le cardinal Federico Borromeo, fonctionne à partir de 1609 et sert de prototype à un plusieurs réalisations semblables en Europe.
Nous sommes dans la perspective post-tridentine: l'Ambrosiana est une bibliothèque savante, conçue comme devant fournir aux théologiens et aux chercheurs les outils nécessaires pour pouvoir répondre à l’érudition des savants réformés. Le modèle milanais sera importé en France par Gabriel Naudé, qui théorise la bibliothéconomie moderne dans son Advis pour dresser une bibliothèque publié pour la première édition en 1627.
Dans le royaume précisément, c'est le temps du libertinage érudit et de la constitution de la culture française moderne. Naudé dédie son Advis à Henri II de Mesmes, président à mortier du parlement de Paris et célèbre amateur de livres dans son hôtel parisien de la rue Saint-Avoye. On sait que, plus tard, Naudé passera au service du cardinal ministre, Mazarin.
Le titre IX de l'Advis justifie la création et l'entretien de bibliothèques par leur ouverture au public, mais la référence reste faite à Rome, avec laquelle les modernes doivent entrer en compétition:
[C’était] une des principales maximes des plus somptueux d’entre les Romains ou de ceux qui affectionnoient plus le bien du public, que de faire dresser beaucoup de ces librairies pour puis après les vouer & destiner à l’usage de tous les hommes de lettres; (...) suivant le calcul (…) de Palladius, [il y en avoit] trente-sept [à Rome], qui estoient des marques (…) certaines de la grandeur, magnificence & somptuosité des Romains (…). Il n’y a maintenant, au moins suivant ce que j’en ay peu sçavoir, que celles du chevalier Bodleui à Oxfort, du cardinal Borromée à Milan & de la Maison des Augustins à Rome, où l’on puisse entrer librement & sans difficultés, toutes les autres (…), qui sont toutes belles & admirables, n’estant si communes, ouvertes à un chacun & de facile entrée comme sont les trois précédentes.
C’est sur les conseils de Naudé que Mazarin ouvrira sa propre collection, chaque semaine le jeudi, à partir de 1643: cette bibliothèque, après bien des vicissitudes, est reconstituée en 1689 au Collège des Quatre Nations, tandis que la Bibliothèque du roi, installée dans l’ancien Palais de Mazarin, sera elle aussi rendue accessible en 1720-1721.
Plus peut-être que le XVIIIe, le XVIIe siècle est ainsi, en France, le temps d'innovation majeur dans le domaine des bibliothèques. Le jésuite Claude Clément (1596-1642) publie alors un célèbre traité de bibliothéconomie, tandis que sort le Traité des plus belles bibliothèques du Père Louis-Jacob de Saint-Charles (1644), lui-même un ami de Naudé. La bibliothèque parisienne de Saint-Victor est ouverte aux savantes, et le modèle se répand en province: ainsi chez les Cordeliers de Troyes (1651) comme, plus tard, avec le don de ses livres fait par l’abbé Boisot aux Bénédictins de Besançon (1694).
Pour autant, si les lecteurs dépassent peu à peu le cercle le plus étroit, il ne s’agit encore que d’un public de savants, d’amateurs et de personnes de qualité, au-delà duquel l’ouverture reste très limitée.
Avec cette première ouverture, nous sommes donc devant un mouvement d’abord impulsé par l’Église, et dont la référence ultime est celle de l’Antiquité. Cette référence reste présente tout au long du XVIIIe siècle, mais, avec Louis XIV, elle débouche se prolonge avec la problématique de la translatio studii: l'imitation des anciens permet de les dépasser (pensons à la célèbre Querelle) et, désormais, la richesse des bibliothèques, à commencer par celle du roi, fait de la capitale du royaume l'héritière indiscutable d'Alexandrie et de son Musée. À l’époque moderne (XVIIe et XVIIIe siècles), la géographie savante par excellence est celle de l'Europe occidentale, et la concurrence se développe bientôt entre les principaux centres, Paris et Londres en tête, mais aussi certaines villes de résidence ou d'université.

dimanche 17 juillet 2011

Hernani, ou anatomie d'un titre

Une toute récente acquisition nous fait revenir sur ce véritable monument de l’histoire littéraire française qu’est Hernani. Pour l’historien du livre, sa signification se déploie au moins sur quatre plans.
1) D’abord, bien sûr, le plan de l’histoire littéraire, avec la théorisation du romantisme. La «Préface» de Cromwell (1827) avait exposé les idées du jeune Victor Hugo sur le drame et sur l'histoire littéraire: à l'âge du lyrisme correspond la Genèse, à l'épopée, Homère, au drame, Shakespeare. Le propre du drame, genre moderne par excellence, c'est précisément le mélange des genres, les contrastes, l'image reproduite de la nature humaine, le «grotesque» et un vers nouveau, qui réussir à faire appel à toutes les ressources de la prose.
Mais il reste à porter la jeune école sur la scène: et, ici, l’histoire littéraire rejoint l’histoire politique de la fin de la Restauration, comme l’éclaire la chronologie des faits.
2) Marion de Lorme avait été reçue sans vote par la Comédie française, avant d’être interdite par la censure (1re août 1829). Hugo se refuse à apporter des corrections, y compris après avoir été reçu par le roi et alors que les «ultras» reviennent au pouvoir, sous le ministère Polignac. Le triplement de la pension annuelle (de 2000 à 6000 francs) de l’auteur ne change pas sa détermination: il faut passer en force, et imposer la liberté –liberté d’écrire, et liberté de vivre en écrivant.
Le sujet d’Hernani est inspiré par l’Espagne, où le jeune Victor était venu en 1811: la rédaction en commence le 29 août, et la pièce est achevée dès le 24 septembre 1829. Le 30, Hernani est lu en privé. Même si l’accueil est relativement réservé, la pièce est reçue par acclamation le 5 octobre au Français (alors dirigé par le célèbre baron Taylor), avant d’être acceptée par la censure le 25 –quelques modifications mineures sont apportées au texte.
Mais les répétitions se font dans une ambiance de cabale. Hugo fait appel, pour soutenir son texte, aux jeunes gens des écoles, qui assureront sa «claque». On s’attendait à l’affrontement entre les «classiques» et la jeunesse attachée à la «liberté» de l’art. La première, au Théâtre français le 25 février 1830, a fait date dans la mémoire collective: c’est la «bataille d’Hernani».
La «Préface» de l’auteur prône l'avènement du libéralisme en littérature, et articule très directement la liberté dans l’art et la liberté en politique, c’est-à-dire «dans la société»:
Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est la sa définition réelle si on ne l'envisage que sous son côté militant, que le libéralisme en littérature. (…) Bientôt, car l'œuvre est déjà bien avancée, le libéralisme littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques, (…) la liberté littéraire est fille de la liberté politique. Ce principe est celui du siècle, et prévaudra. Les Ultras de tout genre, classiques ou monarchique, auront beau se prêter secours pour refaire l'Ancien Régime de toutes pièces, société et littérature, chaque progrès du pays, chaque développement des intelligences, chaque pas de la liberté fera croûler tout ce qu'ils auront échafaudé (…). À peuple nouveau, art nouveau. Tout en admirant la littérature de Louis XIV, si bien adaptée à la monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre et personnelle et nationale, cette France actuelle, cette France du XIXe siècle à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa puissance (…). Cette voix haute et puissante du peuple, qui ressemble à celle de Dieu, veut désormais que la poésie ait la même devise que la politique : Tolérance et Liberté…
Le moment est exceptionnel: Notre-Dame de Paris sort le 16 mars et, quelques semaines plus tard, la Révolution de juillet (dont on rappellera qu’elle trouve son origine dans les ordonnances sur la presse périodique) semble apporter comme une confirmation et une consécration à la nouvelle école.
3) Hernani nous informe aussi sur le statut de l’auteur, en une période charnière, et sur ses rapports avec son libraire. Hugo, qui se défie de ses capacités en matière financière, demande en effet à son ami Paul Lacroix (le célèbre «bibliophile Jacob») s’il n’accepterait pas de se charger de ses intérêts dans les négociations avec les professionnels:
Je suis assailli de libraires. (…) Tout le monde me conseille de ne pas traiter moi-même, vu ma faiblesse et ma facilité en affaires d’argent. On m’engage à choisir un ami pour débattre avec les libraires. Cela vous ennuierait-il bien fort, cher ami, de me rendre ce service? En auriez-vous le temps? (lettre à Paul Lacroix, 27 février 1830, minuit).
Peu après la première, il vend son manuscrit à l’éditeur Mame et Delaunay-Vallée, et le texte est publié le 9 mars, au tirage considérable de 5000 exemplaires (la correction d’une coquille permet de distinguer un premier et un deuxième tirage). Tous les exemplaires doivent porter la signature de l’éditeur, mais c’est le mot « Hierro » qui figure, apposé en regard du titre par un timbre autographié de l’auteur: nouvelle affirmation d’un rapport de force, et allusion à la première, alors que les partisans du jeune Hugo devaient se reconnaître au mot de passe «nodo de hierro» (nœud de fer). Par ce détournement d’une pratique commerciale, chaque exemplaire devient ainsi comme un signe de reconnaissance et de participation, comme un manifeste destiné à tous les partisans de l’auteur et de ses idées.
En définitive, Hugo touchera 15 000 francs pour Hernani.
4) Enfin, Hernani illustre la montée de la médiatisation de masse, qui en fait un texte, certes, mais il devient surtout un emblème. La célèbre «bataille» n’a peut-être pas eu réellement lieu, mais Hernani est un «événement» et devient une manière de symbole, celui de la jeunesse libérale opposée aux conventions et à l’ordre préétabli: portraituré par Louis Reybaud, Jérôme Paturot sera bonnetier, mais, dans sa jeunesse, il a lui aussi rêvé de romantisme et de gloire littéraire. Son premier titre de gloire n’est-il pas d’avoir été chef de claque à Hernani?

Victor Hugo, Hernani ou l’Honneur castillan, drame, par Victor Hugo, représenté sur le Théâtre-Français le 25 février 1830, Paris, Mame et Delaunay-Vallée, libraires, rue Guénégaud, n° 23, 1830, [4-]VII p., [1] p., 154 p.
Édition originale, premier tirage, mis en vente le 9 mars 1830, quelques jours après la première (avec ou sans douze pages de catalogue éditorial in fine) (cf. cliché, page de titre. Collectio Quelleriana)

Note bibliogr.: E. Blewer, V. Hugo et les réalités du théâtre. La campagne d’Hernani (1829-1830). La crise des théâtres (1848-1849), thèse de doctorat, Paris XII, 1999. Voir aussi le site de l’équipe Hugo: http://groupugo.div.jussieu.fr

vendredi 8 juillet 2011

Bibliothèque et médiathèque

La «troisième révolution du livre», autrement dit la révolution des nouveaux médias, s’accompagne de la montée en puissance de la numérisation: de plus en plus de textes sont désormais disponibles sous une forme numérique, par le biais d’Internet, et personne ne s’en plaindra.
A contrario, la question qui se pose est, parfois, celle de la fonction des bibliothèques dites «publiques», voire des bibliothèques de recherche, dont un certain nombre voit effectivement ses chiffres de fréquentation stagner ou baisser: une difficulté évidente pour les responsables, à l’heure où les décideurs en matière de gestion suivent de plus en plus une logique fondée sur des indicateurs statistiques. Moins d’utilisateurs pour un service, ce serait un service moins pertinent, donc demandant moins d’investissements et de crédits: la spirale est facile à engager –le principal danger réside probablement d’ailleurs dans cette facilité elle-même.
Mais les bibliothèques ont une longue histoire derrière elles, et leur fonction a déjà beaucoup changé au fil du temps. À la période moderne (Renaissance, XVIe siècle), ce qui est d’abord mis en évidence, c'est un modèle dominé par les bibliothèques savantes, souvent privées, parfois appartenant à un prince ou à un souverain, et plus ou moins ouvertes à un public de chercheurs et d’«amis». Ces bibliothèques ont aussi une fonction de représentation, et on sait qu’elles sont parfois associées à des cabinets de curiosités plus ou moins extraordinaires.
Le rôle des bibliothèques savantes comme lieux de sociabilité (de travail, mais aussi de rencontre et de reconnaissance) se déploie progressivement au sein de la «République des Lettres» qui se constitue en Europe occidentale surtout à partir du XVIIe siècle. Les savants sont reçus dans les collections de toute l’Europe, et le paradigme de la bibliothèque ouverte au «public» s’impose, notamment en Italie, mais aussi en France avec les réflexions de Gabriel Naudé (1627):
«En vain celuy là s’efforce il (…) de faire quelque despense notable après les livres, qui n’a dessein d’en vouer & consacrer l’usage au public & de n’en desnier jamais la communication au moindre des hommes qui en pourra avoir besoin…»
Pourtant, la problématique change avec l’essor des Lumières, lorsque d’autres institutions se mettent en place pour répondre à une demande croissante en lectures et en informations: on pourra penser aux bibliothèques des académies et autres sociétés savantes (notamment les «Musées»), mais surtout aux cabinets de lecture et aux «bibliothèques tournantes», voire à certaines librairies. C’est que la discussion concerne désormais les questions du jour, relatives à la conduite des affaires publiques. Comme le soulignait Rudolf Vierhaus, les Lumières sont le temps de la «politique».
L’espace public en construction s’appuie certes toujours sur le média du livre, mais surtout des périodiques et autres «pièces» d’actualité, et sur un certain nombre d’espaces de sociabilité plus ou moins spécialisés –jusqu’à la rue elle-même, comme, à Paris, dans les jardins et les galeries du Palais-Royal.
On comprend que les théoriciens de la bibliographie et des bibliothèques, comme l’abbé Grégoire, soient particulièrement sensibles à la question de l’accessibilité des collections pour le plus grand nombre: avoir accès à l’imprimé, c’est avoir accès à l’espace public, cet élément décisif dans un système fondé sur la démocratie. Mais les contenus des collections saisies à la Révolution sur le clergé et sur les émigrés répondent en définitive assez mal à ce programme, et cette incohérence fonde l’ambigüité du statut des «bibliothèques publiques» en France au XIXe siècle. Si les bibliothèques des villes sont effectivement publiques, la conquête de la «lecture publique» reste longtemps à l’ordre du jour. L’exemple de Dole, que nous avons récemment évoqué, illustre bien cette évolution.
Laissons de côté la problématique de la bibliophilie, puis du patrimoine et de la patrimonialisation (sensible aussi chez l’abbé Grégoire). On conçoit les problèmes que pose aujourd’hui à nos bibliothèques la réorganisation de l’espace public autour de médias comme la radio, comme la télévision et de plus en plus comme Internet.
Le glissement sémantique qui se fait aujourd'hui lentement sentir autour du terme de médiathèque manifeste les évolutions en cours. Encore dans la seconde moitié du XXe siècle, la bibliothèque avait parfois conservé une image quelque peu archaïque, et cette impression s’accentue dans les années 1980, quand se généralise la discussion sur la fin de la «Galaxie Gutenberg». Du coup, il faut montrer que les bibliothèques sont de leur temps, et donc qu’elles proposent à leur public autre chose que les seuls imprimés: l’appellation de médiathèque est censée, en France, répondre à cette exigence et affirmer cette volonté d'ouverture.
Mais dans nos années 2010, la discussion concerne de plus en plus la nature du lien social, les identités collectives, les voies de la participation politique, les problèmes d’éducation, etc.: la médiathèque fonctionne certes toujours en tant qu’espace de travail et de «lectures» ou de découvertes, mais elle pourra aussi s’imposer comme lieu de rencontres, de formation, d’information et de discussion. La médiathèque, sur place ou à distance (par l’intermédiaire d’un portail sur Internet), aura ainsi à se positionner, surtout en milieu urbain, comme un espace-clé de la sociabilité «politique» en notre époque de la postmodernité. Comme au XVIIIe siècle, l'institution revisitée fonctionne bien comme l'interface entre ses utilisateurs et la masse des informations disponibles, sous quelque forme qu'elles se présentent, dans une perspective qui est celle de la participation.

Clichés: à Valenciennes, une médiathèque de notre temps. 1) La salle de l'ancienne bibliothèque des Jésuites. 2) La salle dite du patrimoine, pour la consultation des ouvrages du fonds ancien, des titres d'histoire régionale et locale et des documents des Archives municipales. 3) L'ancienne cour de la bibliothèque, couverte d'une imposante verrière et par laquelle se fait l'accès aux différents services de la «médiathèque».
Visite virtuelle de la bibliothèque de Valenciennes.