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mercredi 1 mars 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 6 mars 2017
16h-18h
Le cordelier, le chat et le fou  :
introduction à la polémique imprimée
à l'aube de la Réforme,  
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études 

Thomas Murner ouvre son Grand fou luthérien (Von dem großen lutherischen Narren) par une gravure de titre mettant en scène le Grand fou, par la bouche duquel s'échappe une théorie de  petits démons. Le livre lui-même s'inscrit dans la tradition de la Pictura Poesis Literatur, fondée par Brant, et il suit pour partie la mise en livre du Narrenschiff de 1494. Mais, avec Murner, l'image du fou est fondamentalement déplacée. Il ne s'agit plus en effet de la folie du carnaval, ni de l'inversion métaphorique des valeurs: chez Brant, la majorité des hommes était constituée de fous, qui eux-mêmes considéraient comme fous ceux qui, en réalité, sont les seuls vrais sages. Au contraire, chez Murner, la folie désigne un phénomène relevant de la possession diabolique, contre lequel le cordelier-chat se livre à plusieurs reprises à des opérations d'exorcisme. Le phylactère au-dessus de la scène (Interdum simolare stultitiam prudentia summa) explicite l'objet de l'ouvrage: battre les Luthériens sur leur propre terrain, en reprenant les outils de leur folie (Parfois, la sagesse suprême consiste à simuler la folie). 

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



jeudi 2 février 2017

Chez Guizot: une excursion sous la Monarchie de juillet

«Le Val-Richer, où Monsieur Guizot vient de s’éteindre (…), était depuis longtemps la résidence du grand orateur et homme d’État. C’est désormais une demeure historique» (L’Univers illustré, 28 sept. 1874, p. 615).
Les conférences tenues par Madame Deaecto sur «Guizot et le Brésil» (programme ici) nous invitent à revenir sur une figure méconnue de l’historiographie française: il s’agit de Guizot, l’un des historiens, et des auteurs, les plus lus au XIXe siècle, tant en France qu’à l’étranger... et les plus oubliés depuis. Combien de rues «Thiers» en France (et pourtant!), et combien de rues «Guizot»? Pourtant, Guizot a, certes, été un homme public, mais il a aussi été un auteur à succès, dont l’influence s’est étendue partout en Europe, dans le monde anglophone et jusqu’au Brésil, comme nous le montre Madame Deaecto. Traducteur de l’anglais, auteur et éditeur scientifique, Guizot a aussi trouvé dans cette activité une source de revenus qui a pu lui être particulièrement précieuse dans certains moments de sa vie (http://www.guizot.com/fr/).
Mais revenons maintenant sur l’une de nos habitudes: la croyance au genius loci. Et avouons que, si notre aimable et savante collègue n’avait pas parlé de François Guizot, nous n’aurions sans doute pas fait, en ce début de février, l’excursion d’un lieu guizotien par excellence (ce dernier mot s’impose, comme un clin d’œil), à savoir le manoir du Val-Richer. ...Et nous voici au cœur d’une «Normandie d’Épinal», le pays d’Auge, pays d’herbe et d’eau, de bocage et de chemins creux, de petites communautés rurales, de grosses fermes et de manoirs abrités derrière les haies. Le Val Richer est l’un d’entre eux, dont Guizot lui-même nous présente le site:
«La maison, située à mi-côte, dominait une vallée étroite, solitaire, silencieuse; point de village, pas un toit en vue; des prés très verts; des bois touffus, semés de grands arbres; un cours d’eau serpentant dans la vallée; une source vive et abondante à côté de la maison même; un paysage pittoresque sans être rare, à la fois agreste et riant…»
Cette ancienne abbaye cistercienne, perdue depuis le milieu du XIIe siècle au fond d’un vallon verdoyant, a été pratiquement détruite à la suite de la Révolution (1797), à l’exception de l’ancien logis abbatial, beau corps de bâtiment datant du XVIIIe siècle. En janvier 1830, Guizot a été élu député du Calvados (Lisieux/ Pont-l’Évêque), mais il est trop accaparé par ses charges ministérielles pour s'établir réellement à demeure dans son département. En 1836 enfin, l’année même de son élection à l’Académie française, au fauteuil de Destutt de Tracy, il découvre et achète notre ancienne abbaye, ses fermes et ses terres, soit 175 hectares de prairies et de bois, pour 85000f.
Les bâtiments en sont pourtant «fort délabrés», et le lieu est difficile d'accès, selon les termes de Guizot lui-même: «tout avait l’air grossièrement rustique et un peu abandonné. Point de route pour arriver là; on n’y pouvait venir qu’à cheval, ou en obtenant de la complaisance des voisins le passage à travers leurs champs. Mais le lieu me plut…»
D’importants travaux doivent donc être rapidement engagés: le rez-de-chaussée est complètement restructuré, tandis que le ministre accorde aussi ses soins à l’aménagement de la bibliothèque, puis à la grande galerie accueillant encore des livres et ouvrant sur le bureau et sur la petite pièce attenante, la chambre. Guizot s’impose d’autant plus comme un notable, et comme l’homme fort du département, que, malgré ses charges parisiennes, il vient volontiers en Normandie. Maire de Saint-Ouen-le-Pin, la commune dont dépend le domaine, il est élu conseiller général, et il présidera le conseil général du Calvados à compter de 1841. Depuis la Révolution de 1848, l'ancien homme fort des Orléanistes, a dû un temps s’exiler à Londres, avant de rentrer en France, où il s’installe à demeure au Val-Richer en 1849. 
En 1874, le service funèbre de Guizot, célébré dans la bibliothèque du Val-Richer
Aujourd'hui, le Val-Richer n’est pas un château au sens touristique du terme, il est un château habité par une même famille depuis 1836: toute l’attention a été donnée à l’entretien des salles historiques, et à leur maintien ou à leur rétablissement dans leur état de l’époque de Guizot. Les objets familiers de l’ancien ministre sont toujours là, le mobilier n’a pas changé, les tableaux offerts à Guizot couvrent les murs, les coffres à bois sont préparés pour alimenter le foyer dans les différentes pièces. Un grand poêle alsacien trône au pied de l’escalier d’honneur –les Guizot viennent, certes, des Cévennes, mais leur alliance avec les Schlumberger du Haut-Rhin explique la présence de réminiscences alsaciennes en nombre dans notre manoir du Pays-d’Auge. D’une certaine manière, le Val Richer peut être considéré comme un musée vivant de la période de l’orléanisme et des régimes qui suivront jusqu'à la IIIe République.
Les livres de Guizot, quant à eux, sont soigneusement rangés sur les rayonnages, mais il s’agit essentiellement d’éditions du XIXe siècle. L’histoire de la bibliothèque est en effet compliquée, comme celle de toutes les collections privées de quelque importance: lors de son départ pour Londres, en 1848, Guizot n’a pratiquement plus de ressources, et il doit se séparer discrètement des plus belles pièces de sa collection parisienne du 12 rue de la Ville l’Évêque. Le Val-Richer abriterait aujourd'hui environ 15000 titres, surtout dans la bibliothèque elle-même, dans la grande galerie (que Le Figaro de 1874 décrit comme un «immense couloir»), et pour partie dans le bureau. Guizot décède dans sa chambre du Val-Richer en 1874, et le cercueil est présenté au milieu de la bibliothèque, où a lieu la cérémonie religieuse. Une vente aux enchères se déroulera quelques mois plus tard (avril 1875) pour une partie des livres, et un petit ensemble d’autographes, au total un petit peu moins de 4000 lots…. (Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. Guizot, première [deuxième] partie, Paris, Adolphe Labitte, 1875, 2 vol.).

Bibliographie: pour une bibliographie très récente, voir le site mentionné ci-dessus, colonne de droite de la page d'accueil. On peut en outre télécharger librement le catalogue de l'exposition Guizot. Un Parisien dans le Pays-d'Auge, Lisieux, 2006. Enfin, une mention particulière doit  être faite pour l'association Le Pays d'Auge, dont la revue (Le Pays d'Auge) fournit un certain nombre d'articles de grande qualité. C'est grâce à l'obligeance du président de l'Association que nous avons pu découvrir, même tout-à-fait «hors saison», le manoir du Val-Richer. Nous l'en remercions ici d'autant plus volontiers que l'on sait le rôle de Guizot comme fondateur du Comité des Travaux historiques et scientifiques, une institution à laquelle le signataire du présent billet a l'honneur d'appartenir.

dimanche 18 décembre 2016

Histoire du livre et histoire du droit: le privilège en 1516

Nous voici au cœur de l'Europe, autour de 1500.
La situation politique du Saint-Empire est très particulière, dans la mesure où il s’agit d’une manière de confédération de territoires soumis à des entités variées: des principautés, des villes libres, des institutions ecclésiastiques (abbayes ou autres), etc., le tout «coiffé» par une instance supérieure, celle de l’Empereur… lequel est à la fois un souverain théoriquement élu, mais aussi dans le même temps un prince territorial.
Hérité de l’époque carolingienne, le statut de l’Empereur est unique, en ce qu’il est la seconde «tête» de la chrétienté. En principe, le pape a le pouvoir spirituel (ce qui ne l’empêche pas d’être aussi un prince territorial) et l’empereur, le pouvoir temporel. Pour autant, dans une conjoncture générale combinant territorialisation (le pouvoir politique doit être assis sur un territoire déterminé) et modernisation des structures de l’État, la suprématie impériale est contestée non seulement à l’extérieur, mais aussi dans l’Empire même. L’Empereur cherche à mettre en place une administration plus unifiée, mais il se heurte souvent à l’opposition des «États» (Reichsstände) participant à la Diète (Reichstag) et comme tels constitutifs de l’Empire.
Cette problématique joue aussi dans le domaine du livre et de l’imprimé, lorsque les professionnels cherchent à obtenir des autorités les privilèges qui protégeront peu ou prou leurs investissements. Bien évidemment, ces privilèges n’ont de valeur que sur le territoire soumis à l’autorité qui les émet: d’où l’intérêt, dans une structure aussi dispersée que peut l’être l’Allemagne à la Renaissance (en même temps le premier producteur de livres en Europe), de faire appel à une autorité supérieure, celle de l’Empereur, dont certains actes s’appliquent partout à l’intérieur des frontières de l’Empire. Le privilège de librairie y daterait du tournant du XVe au XVIe siècle, avec celui accordé à la Sodalitas rhenana Celtica pour l’édition de Hroswitha von Gandersheim par Conrad Celtis à Nuremberg. Les privilèges impériaux se multiplient dans les premières décennies du XVIe siècles mais, si leur octroi fait partie des droits propres (Reservatrechte) de l’Empereur, les princes territoriaux, voire certains Magistrats urbains ne tardent pas à imiter celui-ci: ainsi, après l’évêque de Bamberg, du duc de Bavière, du duc et de l’électeur de Saxe, ou encore du Magistrat de Leipzig.
Le privilège est octroyé au libraire, à l’imprimeur ou à l’auteur. Or, l’édition du Nouveau Testament (Novum Instrumentum) par Érasme chez Johann Froben à Bâle en 1516 permet de revenir sur cette problématique. Deux exemplaires de l’ouvrage sont précisément présentés dans le cadre de la superbe exposition «Impressions premières» organisée par la Bibliothèque municipale de Lyon, tandis qu’un colloque passionnant tenu à la Sorbonne vient de lui être consacré.
Il est logique que Johann Froben, qui a donné l’édition, ait voulu protéger son investissement en prenant un privilège impérial: le grand libraire-imprimeur a mis des moyens considérables à la disposition d’Érasme pour réaliser la préparation du texte, et il a dû engager des sommes importantes tant pour la composition (les fontes latines, et surtout grecques) que pour le papier (les 1200 exemplaires auxquels aurait été tirée notre première édition). Rappelons en outre que Froben lui-même est sujet impérial: il est né vers 1460 dans la petite ville de Hammelburg, au nord de Wurtzbourg (sur les territoires de l’abbaye de Fulda). Il vient d’abord à Bâle comme étudiant, avant de s’y établir à demeure, et la ville elle-même de Bâle, ralliée à la Confédération des cantons suisses en 1501, restera pourtant formellement partie du Saint-Empire jusqu’aux traités de Westphalie (1648). Or, le libraire pense que l’essentiel de son marché est situé dans cette géographie.
Le privilège octroyé par Maximilien vaut pour quatre ans, et interdit aussi bien la publication d’éditions concurrentes à l’intérieur de l’Empire que l’importation d’éventuelles contrefaçons venant de l’étranger. Le privilège est mentionné au titre, dans un dispositif calqué sur celui de l'épigraphie romaine, mais le texte lui-même n’en est pas imprimé dans le volume. On remarquera que la deuxième édition bâloise (1519) ne porte plus de privilège impérial, mais qu’elle s’ouvre par la lettre de recommandation du pape Léon X. Il est au demeurant possible que la décision de Froben de donner une nouvelle édition du texte précisément en 1519 relève, certes, de la volonté d’y inclure les améliorations apportées par l’auteur et de barrer la concurrence, mais aussi du souci de se protéger alors même que le privilège impérial arrive à son terme…
Il y aurait encore bien des choses à dire sur l’édition de 1516, notamment sur sa «mise en livre», sur les éléments du paratexte et sur les rapports entre le texte principal (sur deux colonnes) et les Annotationes (le commentaire, qui se présente à longues lignes). Signalons que les richesses considérables conservées par la Bibliothèque de Lyon lui permettent précisément d'exposer deux exemplaires de cette édition en vis-à-vis, mettant ainsi en regard le texte et le commentaire correspondant... Nous pourrions aussi revenir sur les éditions successives du Nouveau Testament d'Érasme publiées jusqu’à la mort de celui-ci (1536), voire sur la réception de l’ouvrage, à travers notamment certaines particularités des exemplaires aujourd'hui conservés. Mais attendons, en l’occurrence, la publication prochaine des Actes du colloque Le Nouveau Testament d’Érasme: regards sur l’Europe des humanistes

vendredi 16 décembre 2016

Nouvelle publication (Histoire et civilisation du livre. Revue internationale)

Histoire et civilisation du livre. Revue internationale,
Genève, Librairie Droz

XII (2016), 500 p., ill., index

ISBN 9 782600 047487 

Le Mascurat de 1649. Exemplaire en feuilles (© Bibliothèque Mazarine)
Mazarinades, nouvelles approches
Stéphane Haffemayer, Patrick Rebollar, Yann Sordet, «Introduction» 

Fonds et collections
Bruno Blasselle, Séverine Pascal, «Le fonds des Mazarinades de la Bibliothèque de l’Arsenal»
Anders Toftgaard, «La collection de Mazarinades de la Bibliothèque royale de Copenhague»
Christophe Vellet, «Les Mazarinades à l’affiche? Armand d’Artois et la collection de la Bibliothèque Mazarine»
Laurent Ferri, «Inter folia venenum. Les collections de Mazarinades aux États-Unis (1865-2014)»
Tadako Ichimaru, «Enjeux de la numérisation des Mazarinades» 

Production typographique, diffusion éditoriale
Fabienne Queyroux, «“Plumes bien taillées” contre “Livres très pernicieux à l’État”: Gabriel Naudé et les Mazarinades»
Chloé Kürschner, «Les imprimeurs rouennais et la Fronde: une étude des fonds normands de Mazarinades»
Jean-Dominique Mellot, Pierre Drouhin, «Les Mazarinades périodiques: floraison sans lendemain, ou tournant dans l’histoire de la presse française?» 

Approches littéraires et lexicologiques
Takeshi Matsumura, «Remarques lexicographiques sur le Mot “Mazarinade”»
Patrick Rebollar, «Mensonge et tromperie dans les Mazarinades»
Antonella Amatuzzi, «La politique au service de la langue: la valeur des Mazarinades pour l’étude du français classique»
Claudine Nédelec, «La Fronde, une guerre comique?»
Alain Génetiot, «Porter la parole des grands: les Mazarinades de Sarasin»
Myriam Tsimbidy, «Usages des Mazarinades dans les Mémoires de la Fronde» 

La bataille de l’imprimé: médiatisation et communication politique
Malte Griesse, «Les soleils de la Fronde: analogies stellaires dans les Mazarinades»
Stéphane Haffemayer, «Mazarin face à la Fronde des Mazarinades, ou Comment livrer la bataille de l’opinion en temps de révolte (1648-1653)»
Caroline Saal, «“Faire voir par l’histoire” dans les Mazarinades. Usages du passé, entre rhétorique et bagages culturels»
Francesco Benigno, «The fate of Goliath: uses of history in the Mazarinades»
Yann Rodier, «Les Mazarinades génovéfaines et la stratégie politique de l’odieux (avril-septembre 1652)»
Véronique Dorbe-Larcade, «Autour des ducs d’Épernon, l’école de la Mazarinade (1588-1655)»
Éric Avocat, «Les Mazarinades, une préface à la Révolution?»

Approches comparatives: les corpus pamphlétaires européens du XVIIe siècle
Sophie Nawrocki, «Les dynamiques de publication et la diffusion des pamphlets autour de Marie de Médicis en exil (1631-1642)»
Alain Hugon, Mathias Ledroit, «La bataille de l’imprimé en Catalogne à L’époque de la Guerre de séparation (1640-1652)»
Héloïse Hermant, «Les campagnes pamphlétaires de Don Juan José de Austria: des Mazarinades espagnoles? Politisation de l’écrit et système de communication dans l’Europe du XVIIe siècle» 

Études d’histoire du livre
Xavier Prévost, «Aux origines de l’impression des lois: les Actes royaux incunables»
Claire Gantet, «Amitiés, topographies et réseaux savants. Les Strasburgische Gelehrte Nachrichten (1782-1785) et la République des Lettres»
Daniel Baric, «La dualité nationale et universitaire des bibliothèques de Strasbourg et Zagreb : une histoire parallèle entre empires, nations et régions» 

Livres, travaux et rencontres
Jean Balsamo, L’Amorevolezza verso le cose italiche. Le livre italien à Paris au XVIe siècle (Amélie Ferrigno)
De l’argile au nuage : une archéologie des catalogues (IIe millénaire av. J.-C - XXIe siècle) (Claire Madl)
Michael Embach, Hundert Highlights. Kostbare Handschriften und Drucke der Stadtbibliothek Trier (Frédéric Barbier)
Claudia Fabian, dir., Die Handschriftliche Erbe der griechischen Welt [Actes du colloque de la BSB] (Matthieu Cassin)
Annika Haß, Der Verleger Johann Friedrich Cotta (1764-1832) als Kulturvermittler zwischen Deutschland und Frankreich (Claire Gantet)
Anthologie de documents à caractère biographique conservés à la Bibliothèque de Shanghai (Chen Jie)
Oberthür, imprimeurs à Rennes (Frédéric Barbier) 

Index (personnes, lieux, institutions) du dossier thématique «Mazarinades, nouvelles approches»
Table des illustrations.

dimanche 25 septembre 2016

Bibliographie espagnole (1)

La revue (annuaire) Titivillus est publiée depuis 2015 par l’université de Saragosse, et elle s’impose comme titre de référence pour l’histoire du livre (manuscrit et imprimé), notamment en Espagne. La deuxième livraison est récemment parue:
Titivillus. Revista internacional sobre libro antiguo, 2 (2016), Zaragoza, Prenses de la Universidad de Zaragoza. 232 p. ISSN: 2387-0915.
Les huit articles sont présentés dans l’ordre chronologique, du «Catalogue des colophons des manuscrits conservés en Espagne (1)» (Maria del Carmen Álvarez-Márquez) à la présentation du Prontuario general imprimé à Murcie dans les années 1770 (Amparo García Cuadrado). Les articles sont accompagnés de résumés en espagnol et en anglais.
Pour rappel, la première livraison de Titivillus a été publiée en 2015, et comptait 470 pages (cf sommaire en ligne).
Rappelons encore que Titivillus est le démon des copistes. Il est représenté lourdement chargé d’un sac plein des syllabes oubliées, des mots sautés, des versets dérobés, etc.  Titivillus note la moindre erreur commise par le scribe, pour la comptabiliser en vue du Jugement dernier. La formule «Titivillus in culpa est» reprend la fausse excuse du scribe qui vient de se tromper («C’est la faute de Titivillus»)

Poursuivons avec deux catalogues d'expositions présentées à Madrid et intéressant tout particulièrement les historiens du livre:
1) Preparando la Biblia Políglota Complutense. Los libros del saber,
Madrid, Universidad Complutense de Madrid, 2013.
255 p. ISBN: 978-84-96701-65.
Catalogue de la remarquable exposition présentée à et par la Biblioteca Complutense de Madrid à l’occasion du cinquième centenaire de la Bible Polyglotte.

2) La Fortuna de los libros, éd. Juan Antonio Yeves Andrés,
Madrid, Museo Lázaro Galdiano, 2015,
142 p. ISBN: 978-84-94-4471-05.
Catalogue de la très belle exposition présentée par la bibliothèque de la Fondation Lázaro Galdiano  à Madrid en 2015: une trentaine de pièces à peine, mais toutes exceptionnelles, et chacune accompagnée d’une longue notice de présentation par les meilleurs spécialistes. Plusieurs de ces exemplaires sont disponibles en ligne sous forme numérisée (par ex. le numéro 2, manuscrit du De Proprietatibus rerum de Barthélemy l’Anglais, datant du début du XVe siècle: http://www.bibliotecalazarogaldiano.es/mss/i15554m.html).

Los Paratextos y la edición en el libro medieval y moderno, éd. Helena Caravajal-González,
Zaragoza, Prenses de la Universidad de Zaragoza, 2016,
143 p. ISBN: 978-84-16515-73-8.
Actes d’une journée d’études organisée à Madrid en 2015. Plusieurs contributions traitent de l’illustration des manuscrits, par ex. avec l’article consacré par Helena Carvajal-González à «L’image de l’auteur dans le De laudibus sanctae crucis de Raban Maur» (pour mémoire, la conférence d’Histoire et civilisation du livre de l’EPHE avait pu en 2010 suivre la présentation par Monsieur Jean Vezin de l’exemplaire de l’œuvre de Raban Maur conservé à Amiens).

Bibliotecas y clase social en la España de Carlos V (1516-1556),
éd. José María Díez Borque, Isabel Díez Ménguez,
Somonte-Cenero, Ediciones Trea, 2016,
134 p. («Biblioteconomía y administración cultural»). ISBN: 978-84-9704-947-4.
L’ouvrage exploite les résultats de l’enquête «De la bibliothèque particulière au canon littéraire à l’époque du Siècle d’or», tout particulièrement avec l’exploitation d’une série de 103 inventaires de bibliothèques anciennes. Les détails sont donnés en ligne sur le site de l'éditeur. Nous en profitons aussi pour rappeler ici la publication toute récente (2015) de Culturas del escrito en el mundo occidental, del Renacimiento a la contemporaneidad, éd. Antonio Castilli Gómez, Madrid, Casa de Velázquez, 2015(«Collection de la Casa de Velázquez», 147).

vendredi 15 avril 2016

L'auteur de l'Apocalypse

Le ciel se retira comme un livre qu'on roule (Apocalypse, VI, 14).
Nous évoquions dans un récent billet la problématique des changements induits dans le champ littéraire et éditorial par l’irruption de la typographie en caractères mobiles, notamment s’agissant de la fonction d’auteur. À moyen terme, l’identité de l’auteur comme étant à l’origine du texte que l’on a sous les yeux ou que l’on souhaite se procurer, tend à s’imposer comme un impératif général. Pourtant, nombre d’exemples illustrent la complexité du phénomène: certains textes restent anonymes, tandis que d’autres font l’objet de fausses attributions, comme s’en plaint Johann Heynlin préfaçant le «Catalogue» de Tritheim. Dans d’autres cas encore, le dispositif est encore plus compliqué.
Voici un jeune homme, né à Nuremberg en 1471, qui a fait un apprentissage de dessinateur, de peintre et de graveur avant de séjourner un temps en Italie. Rentré dans sa ville natale, Albrecht Dürer, puisque c’est de lui qu’il s’agit, travaille pendant deux ans à une publication exceptionnelle, et très novatrice: cette publication, qui le rendra en effet célèbre, sera l’Apocalypse de 1498.
Pour son initiateur, l’ouvrage répond à trois problèmes auxquels lui-même était tout particulièrement sensible. D’abord, Dürer est, comme tous ses contemporains, habité par la religion, et il traverse même très probablement une phase de mystique, dans ces dernières années du XVe siècle: l’Apocalypse répond à ce qui est pour lui de l’ordre à la fois de la profession de foi et de l'expérience quotidienne. Mais il est aussi un artiste, qui s’est marié et qui s’est établi de manière indépendante: il cherche à s’assurer les moyens de subsistances, ce que l’Apocalypse, livre spectaculaire s’il en fut, doit lui apporter. On rappellera ici que l’Apocalypse est éditée en 1498 par Dürer lui-même, et qu’elle sort des presses de son parrain Anton Koberger. L’artiste combine les deux rôles, de l’auteur (en tant qu’auteur des gravures) et du libraire (en tant que très certainement c’est lui qui a élaboré le projet éditorial, et qu’il en conduit la réalisation).
Le troisième point se rapporte précisément au rôle et au statut de l’auteur, et cela sur deux plans. D’abord, l’étymologie nous apprend que l’Apocalypse désigne la révélation (Offenbarung) faite par Dieu aux hommes, par l’intermédiaire de l’apôtre. Le texte n’est donc pas de Jean, contrairement à ce qu’indique le titre usuel d’Apocalypse de Jean. L’artiste semble pourtant cautionner cette attribution, lorsqu’il introduit en tête de la seconde édition de son livre, en 1511, une gravure représentant le martyr de l’apôtre –la gravure est précisément insérée à la manière d’un frontispice donnant le portrait de l’auteur. En revanche, la gravure mettant en scène l’ange aux colonnes de feu qui tend le livre à l’apôtre (cf cliché) illustre l’idée du transfert: Jean se préparait à écrire quand la vision survient. Il se retourne, pour recevoir le «petit livre» que l’ange lui tend, et pour l’absorber, le « manger ». La métaphore, qui figure aussi dans l’Ancien Testament (Ézéchiel, III, 1-4), indique bien que la fonction de l’apôtre est celle d’intermédiaire, et non pas d’auteur au sens moderne du terme.
(détail)
Le deuxième plan est celui qui concerne Dürer lui-même. L’artiste tient à apparaître comme le responsable, l’«inventeur» de l’objet qu’est le livre de l’Apocalypse de 1498, et on sait que, à ce titre, il signe toutes les gravures de son monogramme «AD». La pratique est largement nouvelle, et remarquable, qui vise à renforcer la dignité de l’artiste créateur, comme en témoignent nombre d’indices non seulement dans l’œuvre gravé, mais aussi dans les peintures de Dürer. Une autre dimension surgit aussi: la mise en livre de l’Apocalypse de Dürer montre que, tant dans l’édition latine que dans l’édition allemande, l’ouvrage est conçu d’abord comme un recueil de planches, et que celles-ci occupent le premier plan par rapport à texte lui-même repris d’éditions antérieures de la Bible données par Koberger.
De la même manière que l’apôtre Jean transmettait par l’écriture discursive les visions qui lui apparaissaient, l’artiste les transmet par ce que nous pourrions appeler l’«écriture graphique» –et même par une écriture graphique quasi révolutionnaire, si nous en comparons le résultat avec le dispositif qui était, par ex., celui de la célèbre Bible allemande illustrée publiée par Koberger en 1483, notamment au livre de l’Apocalypse. Pour Dürer, l’artiste est lui aussi un «inspiré», voire un prophète, qui annonce aux hommes de son temps, dans une mise en images particulièrement spectaculaire, les visions transmises à l’apôtre mille cinq cents ans auparavant.

mardi 12 avril 2016

Libraires et savants à l'âge de Gutenberg

C’est un lieu commun, et correspondant à une vérité, que d’expliquer qu’un texte publié au XVe siècle n’est pas nécessairement muni d’une «étiquette» destinée à indiquer le nom de l’auteur, ni même le titre. Le statut des catégories très générales que sont les catégories de texte, d’auteur, voire éventuellement d’éditeur scientifique, mais aussi de «producteur» (l’atelier typographique ou le libraire ayant commandé le travail) se trouve pourtant très profondément modifié dans le sens de la modernisation à l’époque de la «première révolution du livre». Avec les premières annonces et les premiers catalogues de libraires (Buchhändleranzeige), la nécessité s’impose de produire un ensemble de métadonnées qui permettront d’identifier le texte éventuellement disponible à la vente. Ces métadonnées font assez vite l’objet d’une normalisation, jusqu’à prendre la forme canonique que nous connaissons toujours, et qui associe Auteur, Titre et Adresse géographique et chronologique.
Le processus, s’il est effectivement engagé, n’est nullement généralisé, et il se trouve bien des éditions qui, encore à la fin du XVe siècle, voire plus tard, ne précisent pas le nom de l’auteur éventuel. Rappelons, à titre d’exemple, que les célébrissimes Chroniques de Nuremberg de 1493, qui présentent une mise en livre remarquablement moderne (avec titre courant, foliotation imprimée, index des sujets, etc), n’ont pourtant pas de page de titre, et que le nom de l’auteur, Hartmann Schedel, ne s’y trouve indiqué qu’une fois, au hasard du texte. Un exemplaire de l’édition conservé à la Bibliothèque municipale de Bourges témoigne pourtant de ce que, au début du XVIe siècle, il semble naturel de connaître le nom de l’auteur. Lorsque Schedel, s’exprimant à la première personne, en vient, dans son texte, à préciser dans quelles conditions il a fait ses études en Italie, le lecteur anonyme a souligné le passage, et porté en marge la note manuscrite: Autor hujus libri
Épitaphe de Hartmann Schedel, Musée germanique de Nuremberg
Notre théorie est celle du glissement d’une pratique d’identification, de la branche économique d’activités (l’imprimerie et la librairie, voire les bibliothèques) au champ plus large des pratiques culturelles et savantes du temps. De fait, le mouvement enclenché va se généraliser peu à peu, et les métadonnées bientôt sortir de la sphère du marché pour pénétrer le monde des savants et des bibliographes: l’édition du De scriptoribus ecclesiasticis de Johann Tritheim (1494) constituerait à cet égard le premier répertoire bibliographique faisant l’objet d’une publication.
Le De scriptoribus ecclesasticis consiste en une succession de fiches biobibliographiques autant que possible normalisées. Comme les notices sont présentées dans l’ordre chronologique des auteurs des œuvres, l’ouvrage s’ouvre par un index alphabétique des noms (plus exactement, des prénoms) des auteurs, avec renvois à la foliotation imprimée. Tritheim, qui insère sa propre notice en fin de série, qualifie d’ailleurs l’ensemble de «catalogue» (f. 139v°). Dans la lettre liminaire, Johann Heynlin loue particulièrement les attributions faites par Tritheim tout en signalant que certaines des erreurs corrigées par lui peuvent aussi venir, s’agissant de livres imprimés, de l’«ignorance des libraires» (liberariorum ignorantia). Heynlin est tout particulièrement sensible à tout ce qui touche l’imprimerie, dont on se rappelle qu’il a contribué, avec Guillaume Fichet, à l’introduire à Paris. Il fait d’ailleurs une deuxième allusion à l’imprimerie à la fin de sa lettre.
Tritheim est un savant d’expérience, qui met en œuvre une critique de ses sources: il ne signale que les œuvres dont il a eu une connaissance à peu près assurée tandis que, pour d’autres, il précise que l’on n’en a que peu, voire très peu d’exemplaires, ou bien qu’il ne les a pas eues en mains (par ex. f. 121v°, notice de Nicolaus Perrotus: Ad manus nostras non venerunt). Pourtant, il ne dit rien des éditions imprimées éventuelles, à de très rares exceptions près, alors que l’imprimerie ouvre bien évidemment la possibilité d’une diffusion très élargie d’œuvres jusque-là difficiles à se procurer. Parmi ces mentions, on notera par ex. celle donnée au titre du Manipulus curatorum de Guy de Montrocher (f. 84v°), l’un des best sellers de l’édition au XVe siècle, et dont Tritheim indique, sans plus de précisions, qu’il en existe nombre d’exemplaires imprimés.
L’année suivante, il enrichira considérablement la notice par lui consacrée à Hartmann Schedel dans son Catalogue des hommes illustres d’Allemagne (Catalogus illustrium virorum Germaniam exornantium), en précisant cette fois que la publication des Chroniques e été financée par deux «citoyens nurembergeois», Sebald Schreyer et Sebastian Kamermeyster.
La source du travail de Tritheim, c’est d'abord une correspondance certainement considérable (par ex. avec Wimpheling, dont il mentionne les lettres reçues de lui au f. 135r°), ce sont les rencontres et les échanges savants, ce sont les envois de livres, mais ce sont aussi les bibliothèques où Tritheim a pu travailler, à commencer par celle de son propre monastère, Sponheim. On appréciera en conséquence la mention portée par lui à la notice consacrée à Bessarion (f. 118v°):
Fundavit etiam Venetiis insignem bibliothecam multis libris tam graecis quam latinis ornatissimam ; cui praefectus est non parvo stipendio Marcus Antonius Sabellicus, vir doctissilus de quo postea dicimus.
Sous la sobriété de la formulation, on devine tout l’intérêt qui aurait été le sien s’il avait pu dépouiller les exemplaires légués par le cardinal à la Sérénissime…

samedi 12 mars 2016

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 14 mars 2016

16h-18h
L'économie des auteurs, mi XVe-XVIe siècle (2):
Qui écrit? Les Propos de table (Tischreden) de Luther
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
Luther, Tischreden, Frankfurt, 1568
 Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).

Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

vendredi 4 mars 2016

Conférences d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 7 mars 2016
Tritheim, De Scriptoribus ecclesiasticis, 1494
14h-16h
La librairie scolaire et ses auteurs (1),
par
Madame Emmanuelle Chapron,
chargée de conférences à l’EPHE,
maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille,
membre de l’Institut universitaire de France (junior)

16h-18h
L'économie des auteurs,
mi XVe siècle-mi-XVIe siècle (1),
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).

Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

vendredi 19 février 2016

Le portrait du héros

Les travaux d’histoire du livre portant sur la période de la Réforme luthérienne soulignent à juste titre l’importance du phénomène des Flugschriften, entendons, les pièces et autres feuilles volantes qui submergent réellement la production imprimée des pays germanophones surtout dans les années 1517-1525. Articulée à un contenu spécifique, la forme matérielle joue ici un rôle central: il s’agit de petites pièces, susceptibles d’être produites et reproduites rapidement, en nombre, et pour un coût bien inférieur à celui du livre traditionnel. Un second élément d’innovation intervient aussi, en l’espèce du recours quasi-systématique à l’image, en l’occurrence la gravure sur bois ou sur cuivre.
Beaucoup de nos petites plaquettes sont en effet illustrées au titre, tandis que, parmi les motifs choisis par les artistes, le portrait des grandes figures du mouvement réformé s’impose largement.
Une première représentation de Luther est publiée en tête du sermon prononcé le 29 juin 1519 au Pleißenburg de Leipzig, mais il ne s’agit encore que d’une figure pratiquement anonyme, identifiable seulement par la mention au titre et par la représentation de la rose héraldique en bas de l’image. Nous restons sur le modèle de l’image traditionnelle d’un auteur que l’on ne saurait réellement reconnaître par sa silhouette, encore moins par sa physionomie. 
Mais l’année 1520 marque un tournant décisif dans le développement de la Réforme, avec la publication de ce qu’il est convenu d’appeler les «grands traités réformateurs» de Luther. Dans le même temps, le groupe des artistes réunis à Wittenberg autour de Lukas Cranach l’Ancien innove , en se lançant dans la production –et la reproduction de plus en plus massive– de portraits désormais individualisés du Réformateur.
Le premier est le célèbre Luther en moine Augustin, de 1520 (cliché 1), réalisés sur cuivre en deux versions successives, dont la seconde sera largement reprise par de nombreux ateliers pour l’illustration de plaquettes et de livres.
Peu après, voici un autre portrait, datant de la diète de 1521: préparé par Cranach à Wittenberg avant le départ de Luther pour Worms, il adopte une représentation de profil, et sera repris par un certain nombre artistes. Chez Hans Baldung Grien, la conception de Cranach se trouve quelque peu infléchie, avec l’assimilation de Luther à une figure de saint: la Bible ouverte devant lui, il est enveloppé d’une gloire de lumière, tandis que la colombe du Saint Esprit descend pour l’inspirer.
La figure du Réformateur est désormais suffisamment identifiée pour pouvoir être reprise, sous une forme ou sous une autre, dans les illustrations de titre d’un nombre croissant d’imprimés –y compris s’agissant de publications opposées à la Réforme. Encore une année (1522), et Cranach donnera le célébrissime portrait du «chevalier Georges» (Junker Jörg) dans lequel, pour la première fois, Luther est représenté sans son habit monacal ni sa tonsure, mais avec barbe, moustache et abondante chevelure.
Avec la rupture de 1521, les mois passés au «désert» de la Wartburg et la traduction du Nouveau Testament allemand, c’est un homme nouveau qui est né au siècle. Luther renoncera définitivement à l’habit des Augustins en 1524, dernière année où Cranach le représente en moine, mais sans plus de tonsure.
Bien sûr, il existait des portraits peints –on pense au portrait de Sébastien Brant aujourd’hui conservé à Karlsruhe. Mais l’irruption de la reproduction mécanique donne à la figure de l’auteur une publicité incomparablement plus grande. Cette véritable propagande par l’image témoigne du changement qui marque le statut de l’auteur, deux générations après la révolution gutenbergienne. Pour la première fois peut-être, sa physionomie devient pratiquement connue de tous. La publicistique déploie, bien sûr, d’autres motifs que le seul portrait de Luther: on pense notamment aux grands thèmes de son enseignement, la Grâce, la Rédemption, le sacerdoce universel (illustré à travers l’immédiateté de la prière). On pense aussi aux figures de ses proches, ceux ce que l’on pourrait appeler «l’État major de Wittenberg», à commencer par un Mélanchton lui aussi tout à fait reconnaissable dans ses portraits, et que l’on retrouve parfois sur certaines reliures contemporaine –mais on connaît aussi des reliures à l'effigie de Johann Sturm, et d'un certain nombre d'autres.
C’est à ce niveau que la propagande la Réforme prend une dimension politique, en intégrant les portraits du prince électeur de Saxe, parfois avec sa famille ou avec ses conseillers. Sans oublier, bien évidemment, la multitude des images touchant à la caricature. Sur tous les plans, l’utilisation de l’image imprimée s’impose, dans la décennie 1520, comme un élément majeur non seulement des entreprises de propagande, mais aussi du processus même d’innovation qui marque l’économie du média imprimé à l’aube de l’époque moderne. Nous voici effectivement entrés dans l’ère des images –voire dans l'ère des icônes.

jeudi 5 novembre 2015

Le livre de voyage, ou l’invention d’un modèle éditorial à Mayence au XVe siècle

Que les récits de voyage constituent une branche importante de l’économie de la «librairie», nous le savons. Que cette importance remonte pratiquement aux origines de la typographie en caractères mobiles, et qu’un idéaltype publié en 1486 donne les principales caractéristiques des livres de voyage dans le plus long terme, reste relativement plus méconnu.
Il faut d’abord rappeler que le voyage ne débouchera qu’exceptionnellement sur un récit, et encore plus exceptionnellement sur un récit publié. Sans parler de ceux qui migrent pour se mettre à l’abri ou pour chercher de meilleurs conditions de vie, la grande majorité des voyageurs occidentaux se déplace pour son travail (des négociants, des étudiants, des diplomates et autres envoyés), ou pour des raisons religieuses (effectuer un pèlerinage). Certains adressent le cas échéant une relation en forme de correspondance à ceux qui les ont mandatés (c’est le cas, par ex., des ambassadeurs vénitiens du XVe siècle), mais le plus grand nombre ne ressent tout simplement pas l’envie de consigner son expérience par écrit.
Issu d’une famille de nobles hessois, Bernhard von Breydenbach (vers 1440-1497) passe le doctorat en droit à Erfurt, avant de s’engager dans une brillante carrière d’homme d’Église: chanoine métropolitain de Mayence, il est en outre titulaire d’un certain nombre d’autres bénéfices et charges, y compris comme principal administrateur de l’électorat archiépiscopal. En 1483, il accompagne le comte Johann zu Solms pour effectuer le voyage de Terre Sainte. Parmi les autres compagnons du périple, on soulignera la présence du peintre et dessinateur Erhard Reuwich. Le petit groupe s’embarque à Venise.
De retour en Allemagne, Breydenbach publie son récit de la Peregrinatio in Terram Sanctam en 1486, récit tiré sur les presses de Peter Schoeffer à Mayence, mais à la suite d’une commande d’Ehrard Reuwich. Celui-ci, originaire d’Utrecht, a illustré le texte, et peut-être avancé les fonds pour la publication :
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram Sanctam, Mainz, Ehrhard Reuwich, 11 II 1486, 2° (HC 3956*, GW 5075).
L’illustration de l’ouvrage est exceptionnelle, avec en particulier plusieurs planches xylographiées présentées en dépliant, et dont la plus grande reproduit une magnifique vue de Venise. Par suite, cette édition constitue un témoignage clé sur l’évolution du statut de l’artiste au tournant du XVe siècle: l’adresse éditoriale est en effet celle de Reuwich, de même que, quelques années plus tard, Albrecht Dürer publiera sous son nom propre un certain nombre de ses œuvres, au premier rang desquelles la célébrissime Apocalypse.
Breydenbach et Reuwich ont certainement conçu dès avant leur départ, peut-être à Mayence même, le projet de publier, ce pour quoi le premier tient un journal tandis que le second prend des croquis qui seront gravés après leur retour: ils seront aidés, pour l’édition proprement dite, par Martin Rad, dominicain à Pforzheim. Pour les auteurs, il faut «donner à voir» non seulement les monuments, mais aussi les scènes et les paysages devant lesquels ils se trouvent, sans parler des échantillons d’histoire naturelle: il y a, dans le récit une dimension religieuse certaine, mais aussi une perspective encyclopédiste qui fonde, bien évidemment, la volonté de publier. Les deux caractéristiques que nous soulignons, l’initiative prise par le ou les auteurs sur le plan éditorial, et la présence d’illustrations en nombre, restent fréquemment présentes dans les livres de voyage produits par la «librairie d’Ancien Régime».
Le deuxième enseignement de notre titre concerne expressément la problématique des transferts culturels. De fait, le texte de Breydenbach est d’abord donné en latin, ce qui est la règle à l’époque, mais, à peine quatre mois plus tard, il sort en langue vernaculaire allemande, toujours à l’adresse de Mayence. Peter Schöffer dispose de capacités de production suffisantes pour publier deux titres matériellement importants dans un délai remarquablement bref:
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram Sanctam [allemand], Mainz, Ehrhard Reuwich, 21 VI 1486, 2° (H 3959*, GW 5077).
Même si nous ne savons rien des chiffres de tirage, l’opération éditoriale se révèle très vite un succès, et des contrefaçons sont bientôt repérées, à Augsbourg chez Anton Sorg en 1488 (texte allemand: HC 3960*), et à Spire par Peter Drach en 1490 (texte latin: HC 3957*). Très vite, l’ouvrage est traduit en flamand, peut-être par Reuwich lui-même, et publié toujours à l’adresse de Mayence (1488) (HCR 3963). La traduction française, par Nicolas Le Huen, est imprimée à Lyon chez Topié et Heremberck cette même année 1488 –Le Huen avait, lui aussi, fait le pèlerinage de Jérusalem:
Bernhard von Breydenbach, Des saintes pérégrinationes de Jérusalem, trad. Nicolas Le Huen, Lyon, Michel Topié et Jacques Heremberck, 1488 (C 1338 = 3538, GW 5080). Cette édition constituerait le premier titre où apparaissent en France des gravures non plus sur bois (comme l’original mayençais), mais en taille-douce. Une seconde édition sort, toujours à Lyon, mais chez Gaspard Ortuin, en 1489: les seize gravures en sont cette fois imprimées avec les bois de la première édition mayençaise, bois apparemment cédés par Schoeffer à son collègue. On y trouve le premier alphabet arabe imprimé, ainsi que cinq autres alphabets orientaux plus ou moins déformés (chaldéen, hébreu, turc et grec):
Bernhard von Breydenbach, Saint voiage et pelerinage de la cité saincte de Hierusalem, trad. Jean de Hersin, Lyon, Gaspard Ortuin, 1489 (HC 3961, GW 05079).
Arrêtons-nous un instant sur ces figures lyonnaises, qui illustrent une nouvelle fois le rôle des petits groupes de «passeurs culturels» ayant fait en partie la fortune de la «librairie» de la ville au XVe siècle. La communauté des immigrés allemands tient alors une place centrale dans le petit monde des imprimeurs lyonnais, où les liens sont très étroits entre Lyon, Genève, Bâle et les villes d’Allemagne du sud et de la vallée du Rhin. Mais, à leurs côtés, voici les clercs, comme précisément un Jean de Hersin, docteur en théologie de l’Université de Paris et prieur des Ermites de Saint-Augustin à Lyon –on pourrait aussi penser aux médecins actifs dans la ville. Ce milieu d’intermédiaires culturels se réunit autour des ateliers d’imprimerie, et son rôle est d’autant plus grand que Lyon n’est pas une ville universitaire, et que les participants impulsent un certain nombre de projets et d’innovations.
On connaît encore deux autres traductions de Breydenbach en vernaculaire. La première est donnée en tchèque par Mikulás Bakalár à Pilsen, la capitale de la Bohème occidentale, en 1498:
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram sanctam [tchèque], Pilsen, Mikulás Bakalár, 1498 (GW 0508210N). Deux exemplaires seulement de cette édition sont aujourd’hui connus, tous deux conservés à Prague.
La dernière traduction du récit de Breydenbach au XVe siècle est celle préparée par Martin Martinez de Ampies en espagnol, et imprimée par Paul Hurus dans la capitale du royaume d'Aragon, Saragosse, cette même année 1498 (H 3965, GW 5082). Signalons que Hurus est un autre émigré allemand, et qu’il serait peut-être lié aux imprimeurs et libraires Huss de Lyon… Pour finir, les gravures de certaines éditions de Breydenbach sont réemployées dans des titres largement postérieurs: une traduction allemande du Commentaire de Giovio sur les affaires turques, traduction réimprimée à Augsbourg en 1538, présente, par exemple, quelques illustrations reprises de l’édition incunable de Breydenbach publiée à Spire (Edoardo Barbieri).
Comme pour le Narrenschiff (la Nef des fous) de Sébastien Brant (1494), la succession des éditions, contrefaçons et traductions de Breydenbach témoigne du mouvement complexe articulant désormais, entendons à la fin du XVe siècle, déconstruction de la «scripturalité universelle latine», montée en puissance des publications en langue vernaculaire et construction progressive de «marchés» du livre qui tendront de plus en plus à s’organiser selon la géographie des langues. Le livre de voyage intéresse, d’emblée, un public transnational, qu’il convient de mobiliser par la mise en œuvre de procédures éditoriales bien spécifiques, procédures dont le récit de Breydenbach donne le modèle.

H. W. Davies, Bernhard von Breydenbach and his journey to the holy land, 1483-1484, London, 1911.