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lundi 2 mai 2011

Promenade à Strahov

Alors que la saison d’été approche, et que les regards se tournent vers la carte des hauts lieux touristiques à visiter, nous découvrons par hasard, sur Internet, une étonnante visite virtuelle d'une salle de la bibliothèque de Strahov, aux portes de Prague.
À Strahov, nous sommes dans un ancien faubourg de la ville, sur la rive gauche de la Vltava (la célèbre Moldau), où les moines de l’ordre de Prémontré s’installent en 1142, mais où une bibliothèque ne s’établit de manière durable qu’après la crise hussite. Encore à l’époque de la Guerre de Trente ans, une partie importante des collections est envoyée à Turku, en Finlande… C’est l’abbé Jan Lohelius, plus tard archevêque de Prague, qui fonde réellement la collection moderne.
Une première salle de bibliothèque, dite Salle de Théologie (Theologischer Bibliothekssaal), est élevée par l’architecte Giovanni Domenico Orsi de Orsini de 1671 à 1679, mais les locaux doivent être progressivement agrandis, avant qu’une seconde salle, destinée aux sciences profanes (la Philosophie, donc la Philosophischer Bibliothekssaal), ne soit construite en 1783-1786. Le bâtiment de la bibliothèque forme ainsi un ensemble autonome, organisé autour d'une cour, en arrière du couvent et de l’église. Les deux salles sont conçues sur le nouveau modèle de la bibliothèque des Lumières, combinant stockage (sur les rayonnages) et, au milieu, consultation des volumes: 16000 volumes environ dans la première salle, 50000 dans la seconde. La collection ancienne de Strahov (jusqu’au XIXe siècle inclus) comprend quelque 200000 volumes, dont 3286 manuscrits (l’Évangéliaire de Strahov a été copié à Tours vers 860) et environ 1500 incunables (tout particulièrement les rarissimes éditions produites en Bohême).
Strahov est justement célèbre pour la décoration de la bibliothèque. La salle de la Théologie est un modèle de bibliothèque baroque, alors que la salle de Philosophie est déjà aménagée de manière beaucoup plus sobre, et dans un style faisant penser au néo-classique. Les espaces de stockage y sont bien supérieurs (avec la galerie courant autour de la salle). En 1794, la salle est décorée de fresques par Franz Anton Maulpertsch (1724-1796), fresques qui retracent l’histoire de la pensée humaine dans l’optique moderne du joséphisme –l'histoire, de la Création de l’homme aux Lumières.
La représentation du Nouveau Testament est particulièrement intéressante, avec son autel «Au Dieu inconnu» (Ignoto Deo) faisant référence à un épisode de la vie de l’apôtre Paul lorsqu’il est à Athènes. Sur l’un des grands côtés de la fresque, les deux figures de Diderot et de Voltaire sont précipitées dans l’abîme (cf. cliché).
Le site Internet que nous signalons aujour- d’hui est réellement remarquable par les possibilités qu’il offre. La salle de Philosophie est présentée dans son ensemble, mais le logiciel permet de se déplacer à sa guise dans toutes les directions, et surtout de grossir tous les détails que l’on souhaite avec une qualité sans équivalent (par l’assemblage, nous dit-on, de 3000 clichés pris sur les lieux). Résultat: il est possible de lire individuellement les titres au dos de tous les volumes présent dans la salle (sauf si l’angle de vue ne convient pas). Une fois plus ou moins maîtrisée une manipulation qui peut devenir vertigineuse (les pilotes d’avions de chasse sont peut-être privilégiés à cet égard), on ne peut qu’admirer le résultat. On imagine aussi les possibilités que cette technique pourrait ouvrir à la recherche, par exemple en combinant les clichés des différents volumes avec les fiches catalographiques correspondantes, voire avec d’éventuels fichiers numériques. Et on imagine même la reconstitution possible de grandes bibliothèques disparues…
Bref, à vos claviers! Et signalons pour finir que la bibliothèque de  Strahov fait l'objet d'une notice détaillée dans le Handbuch de Bernhard Fabian.

lundi 28 mars 2011

Le patrimoine des bibliothèques

Au-delà des catégories définies par l’administration (pour laquelle le patrimoine des bibliothèques se limite à leur « patrimoine livresque », lequel sera défini notamment en fonction de son ancienneté), le patrimoine des bibliothèques désignera pour le chercheur une typologie d’objets, de pratiques et de représentations qui ne se limite pas aux seuls livres, voire aux seuls «objets» relevant de l’écrit (pièces d’archives, manuscrits, livres, périodiques, plaquettes, pièces de toutes sortes comme affiches, tracts, estampes, etc.).
D’abord, la bibliothèque ne désigne pas toujours, historiquement, un ensemble de livres. La tradition du Musée d’Alexandrie combine la gloire du prince, qui se présente comme un « prince des muses », et le service rendu dans toutes sortes de domaines aux intellectuels, aux savants, etc., en ce qui concerne l’information et la documentation. Le Musée, qui comprend une bibliothèque, constitue un véritable centre de documentation faisant appel non seulement aux livres, mais aussi aux objets d’art, instruments scientifiques, collections d’histoire naturelle, etc. Dans une perspective encyclopédique, le Musée donne comme un catalogue du monde « naturel » et des créations de l’homme.
Le modèle sera est reproduit au fil des siècles, y compris dans le domaine privé, comme le montre l’exemple de Peiresc. Lorsqu’une partie du cabinet de Peiresc est reprise par les chanoines de Ste-Geneviève de Paris, elle constitue dans cet établissement le noyau du célèbre « Cabinet » de leur bibliothèque. Le chanoine du Molinet, auteur d’une Histoire du cabinet de la bibliothèque de Sainte-Geneviève, en est le premier grand gestionnaire : le Cabinet comprend une section réservée aux antiquités et aux pièces historiques (notamment numismatique), mais aussi une partie d’instruments scientifiques (horloges, lunettes d’approche, etc.) et d’objets relevant plus de l’ethnologie (costumes et armes) et de l’histoire naturelle (échantillons). La Réserve de la Bibliothèque Sainte-Geneviève conserve toujours une partie importante de ce Cabinet, mais on pourrait aussi penser au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France...
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La plupart des bibliothèques anciennes possèdent jusqu’à aujourd’hui des objets ou des ensembles plus ou moins précieux qui ne relèvent en rien du domaine du livre : on en aura une idée en consultant la série (publiée à partir de 1925) des Trésors des bibliothèques de France. Cette collection n’est pas remplacée par celle du Patrimoine des bibliothèques de France : un guide des régions (Paris, Payot, 1995, 10 vol., 1 vol.) d’index. Beaucoup de monographies existent par ailleurs, comme : Fernard Lebert, La Bibliothèque de la ville de Meaux et les bibliothécaires (Meaux, Sté litt. et hist. de la Brie, 1903).
Ce modèle du Musée perdure longtemps, y compris sur le plan administratif : le British Museum est fondé à Londres par le médecin sir Hans Sloane en 1753, et ouvert au public six ans plus tard. La British Library lui est intégrée jusqu’en 1973 (P. R. Harris, A History of the British Museum Library, 1753-1973, London, The British Library, 1998). L’exemple anglais essaime sur le continent, notamment avec les « Musées » d’Europe centrale, à Prague et à Budapest, dont les Bibliothèques nationales ne s’émanciperont que peu à peu.
Pourtant, un certain rééquilibrage est sensible, surtout à compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle : il est possible qu’il reflète la montée en puissance d’une production imprimée de plus en plus riche et de plus en plus stratégique sur le plan de la marche des idées. Rappelons la polémique qui se développe entre Debure et Mercier (de Saint-Léger) à l’occasion de la sortie de la Bibliothèque instructive publiée par le premier, et l’opposition désormais plus sensible, entre le « cabinet rare » et la « bibliothèque choisie ». Dans les bibliothèques modernes, dont un grand nombre est reconstruit ou réaménagé au XVIIIe siècle, les objets d’art apparaissent non plus comme fondamentaux, mais plutôt comme relevant d’une certain esthétique de la distinction : ce sont les peintures et les fresques (par ex. à Valenciennes), ou encore les bustes décorant le haut des travées de livres. Dans la salle de lecture de la Bibliothèque Mazarine, il s’agit d’un ensemble de bustes antiques ayant notamment appartenu à la collection même du cardinal.

Le décor de la bibliothèque nous a introduits à la tradition même de celle-ci : l’architecture du bâtiment peut en faire partie. Les exemples de bibliothèques anciennes antérieures à la Révolution sont rares en France (Valenciennes, Dijon, Reims, Troyes, etc.). À Versailles, la Bibliothèque est installée dans l’ancien hôtel des Affaires étrangères, élevé suc ordre du duc de Choiseul-Stainville et que ses conditions de sécurité ont fait un modèle en son temps : le bâtiment est « construit à l’épreuve du feu, l’emploi du bois y est proscrit. Les sols sont recouverts de tommettes et les plafonds voûtés sont constitués de briques liées par du plâtre ».
Un exemple très remarquable est donné par la ville de Besançon, qui décide en 1803 de construire un bâtiment spécifiquement destiné à abriter sa bibliothèque, lequel sera en définitive terminé en 1817. La Bibliothèque d’Amiens est à peu de choses près contemporaine. Mais les constructions les plus célèbres sont naturellement celles de Labrouste à Sainte-Geneviève et à la Bibliothèque de la rue de Richelieu (d’où les problèmes posés par leur reconversion éventuelle), mais on pourrait aussi songer à la nouvelle Bibliothèque universitaire de Strasbourg construite par les autorités allemandes après 1870. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la reconstruction de la bibliothèque Carnegie, à Reims, marque aussi une date dans l’introduction en France des nouveaux concepts bibliothéconomiques. Enfin, si la plupart des instituions construisant aujourd’hui des bibliothèques nouvelles ne manifestent en général guère de soucis d’esthétique architecturale, les exemples inverses se rencontrent pourtant, qu’il s’agisse de la BnF (site Tolbiac) ou de constructions plus récentes : la nouvelle Médiathèque du Piémont oloronais a reçu la distinction de l’Équerre d’argent en 2011.
Mais d’autres éléments sont souvent négligés, alors qu’ils se révèlent particulièrement riches sur le plan de l’histoire du travail intellectuel et des pratiques de lecture, comme sur ceux de l’archéologie administrative et de l’évolution des représentations intellectuelles. Pensons au mobilier professionnel (fichiers, échelles, fournitures diverses, etc.), aux archives de l’établissement (dont les registres de prêts) ou encore aux documents iconographiques relatifs à l’histoire du bâtiment, de l’institution et de ceux qui s’y sont rencontrés (par ex., la galerie des portraits des directeurs). Trop de bibliothèques négligent leurs propres fonds archivistiques, voire souvent une grande partie de ces objets qui paraissent à la fois quelconques et reflétant souvent une image que l’on ne souhaite pas conserver. Des exemples contraires sont pourtant donnés, entre autres par la Bibliothèque nationale Széchényi à Budapest.
C’est peu de dire, en définitive, que l’histoire des bibliothèques et de leur patrimoine reste, malgré des publications scientifiques de grande valeur, un champ ouvert pour les investigations historiennes.

Clichés:  1) Hall de la Bibliothèque de Reims; 2) Dans les magasins de la Bibliothèque du château de Chantilly.

mercredi 21 juillet 2010

Voyages en Grèce

Les mois d’été sont propices aux voyages et, parmi les buts de vacances estivales, la Méditerranée orientale et la mer Égée occupent toujours une place de choix, avec notamment l’Égypte, la Grèce et la Turquie, pour nous en tenir aux destinations touristiques les plus fréquentées. Mais le voyage en Grèce aussi a une histoire, à laquelle sera pour partie consacré un titre à paraître cet automne chez Armand Colin : il s’agit du Rêve grec de Monsieur de Choiseul, sous-titré Les voyages d’un Européen des Lumières. Les premières épreuves viennent de nous en parvenir.
Issu d’une célèbre famille des Lumières et élève de l’abbé Barthélemy (l’auteur du Voyage du jeune Anacharsis), le comte de Choiseul (Choiseul-Gouffier) renouvelle en effet l’étude de l’Antiquité grecque en organisant à vingt-quatre ans son célèbre voyage en Grèce (1776) qui le conduit à travers l'Archipel, puis le long de la côte d’Asie mineure jusqu’à Constantinople, avant de visiter la Athènes et la Grèce continentale.
Dès son retour à Paris, Choiseul lance la préparation de son Voyage pittoresque de la Grèce, un ouvrage qui fonde le genre éditorial des «voyages pittoresques» en même temps que la renommée de son auteur. Le premier volume, achevé avec la publication du Discours préliminaire en 1782, fait une large part aux rencontres du comte avec tel ou tel personnage «pittoresque» au fil des escales ou des étapes: ainsi du «moine voltairien» sur la grève de Patmos, ou encore de l’aga Hassan dans sa petite capitale d’Asie mineure.
L’ouvrage est aussitôt un succès européen et, à trente et un an, Choiseul est élu au fauteuil de d’Alembert à l’Académie française. Parallèlement, il commence à agir pour se faire nommer à l’ambassade de Constantinople, un poste à ses yeux idéal pour poursuivre son travail d’archéologue et d’historien antiquisant. Mais, au Palais de France, le comte découvre rapidement une réalité à laquelle il n’avait pas vraiment songé: le déclin de l’Empire ottoman et la montée en puissance de la Russie rendent singulièrement complexe et délicate la situation politique en Méditerranée orientale, et les «puissances» donnent libre cours à leurs ambitions pour contrôler des positions devenues stratégiques, à commencer par celles des «détroits».
À Constantinople, Choiseul est aussi rattrapé par la Révolution. Il remplit ses obligations de diplomate le plus longtemps possible, avant de quitter l’ambassade pour se réfugier en Russie, auprès de Catherine II. Bientôt, il sera nommé le premier directeur de la nouvelle Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. En 1802 enfin, il peut bénéficier des dispositions prises pour le retour des émigrés, et rentrer à Paris: il y poursuit la préparation de son livre, mais se lance aussi dans la réalisation d’un projet particulièrement innovant, celui d’un «musée d’antiquités» qui doit faire de la capitale française une sorte de nouvelle Athènes. La mort (1817) l’empêchera de concrétiser son projet, en même temps que de voir l’aboutissement de la publication de son Voyage pittoresque.
Gabriel de Choiseul a été l’homme d’un rêve, le rêve de la Grèce, et l’homme d’un livre, le Voyage pittoresque de la Grèce. Il s’impose comme une figure exceptionnelle pour prendre la mesure des aspirations, des tensions, des choix intellectuels et artistiques, mais aussi de l’évolution des sensibilités dans toute l’Europe au cours d’une période particulièrement complexe.

Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d’un Européen des Lumières, à paraître, Paris, Armand Colin, 2010.

Ill. : au Palais de France, au-dessus de Constantinople (cliché F. Barbier).