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mercredi 22 février 2017

Conférence d'histoire du livre


Catalogue Treuttel et Würtz, [circa 1830]
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 27 janvier 2017
16h-18h
Une richissime collection de catalogues de libraires
et d'éditeurs (XVIe-XXIe siècle):
le fond Q10 de la Bibliothèque nationale de France
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot,
conservateur général à la Bibliothèque nationale de France
avec la participation de Madame Marie Galvez,
conservateur à la Bibliothèque nationale de France
(Département Littérature et Arts) 

"Décidément, j'aime les catalogues. C'est presqu'aussi beau qu'un indicateur de chemin-de-fer, on y voyage. On y prend une vue assez juste de l'humanité, celle qui pense" (Gaston Gallimard). 

"Je ne sais pas de lecture plus facile, plus attrayante, plus douce, que celle d'un catalogue" (Anatole France, Le Crime de Sylvestre Bonnard).

Et toujours, le catalogue des catalogues (de bibliothèques, de libraires, de ventes, etc.)
 

 Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
 
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

samedi 28 janvier 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 30 janvier 2017
16h-18h
Les Indiens du Nouveau Monde:
récits, fêtes, œuvres d'art (XVIe-XXe siècle) 
par
Madame Marisa Midori Deaecto,
professeur à l'Université de Sao Paulo,
professeur invitée à l'École normale supérieure (Labex TransferS)

Cf légende infra
La littérature sur les Grandes découvertes se développe tout au long du XVIe siècle: la conférence abordera la question de savoir dans quelle mesure l'élaboration et la réception d'une nouvelle conception du monde, mettant en cause tout un système de connaissances anciennes (géographiques, culturelles, religieuses, etc.), atteint effectivement les lecteurs européens. En d'autres termes, dans le cadre de la problématique des transferts: comment la masse de textes nouveaux, très rapidement imprimés et constitutifs  eux-mêmes de nouveaux genres éditoriaux –récits de voyage, descriptions de l'homme et de la nature, cartes géographiques, etc.– s'articule-t-elle avec la construction traditionnelle du savoir?
La présence d'Indiens brésiliens en France au XVIe siècle constitue pour les contemporains une preuve indiscutable de l'agrandissement du monde. Le contact de l'Indien avec l'homme européen fonctionne ainsi comme un procès d'acculturation se déroulant sous les yeux même de la cour et de l'Église, mais qui n'échappe pas non plus au monde savant.
D'une part, nous nous efforcerons de reprendre la littérature classique sur le sujet, depuis la première enquête conduite par Afonso Arinos de Melo Franco sur L'Indien brésilien et la Révolution française (Rio, José Olympio, 1937). D'autre part, nous poserons la question de la réception de cette production dans les différents contextes de l'histoire de l'indianisme, notamment aux XIXe et XXe siècles. Une figure comme celle de Ferdinand Denis a une très grande grande importance dans le dialogue entre les deux cultures.
Cliché: "Les Tangas", dans Légendes, croyances et talismans des Indiens de l'Amazone, adapt. de P. L. Ducharte, ill. de Victor de Rego Monteiro, Paris, Éditions Tolmer, 1923.

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage). 

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

mardi 27 décembre 2016

Inventaire de fin d'année

Voici venu, en notre fin d’année 2016, le temps rituel des inventaires, et ces derniers concernent aussi l’histoire du livre en train de se faire…
Cf légende en bas de page
L’histoire du livre «à la française», développée notamment à partir de la publication de L’Apparition du livre de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin (1), a d’abord été conduite par des historiens, lesquels ont privilégié la perspective de l’histoire économique et sociale. Dans le prolongement du classique de 1958, la thèse de doctorat sur Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle démontrait la richesse de cette approche, et servait de matrice à un certain nombre de recherches postérieures, comme celles consacrées par Jean-Dominique Mellot au cas de Rouen (2).
Pourtant, si l’histoire économique et sociale était au cœur des travaux de l’«École des Annales», elle était aussi considérée par Lucien Febvre et par les héritiers de la Revue de synthèse comme devant contribuer à construire le socle d’une autre histoire, celle que l’on désignait alors comme l’histoire des idées et des mentalités. Reprenant le programme d’Henri Berr, Febvre explicite en ces termes l’objectif ultime de la recherche:
Inventorier d’abord dans son détail, puis recomposer pour l’époque étudiée le matériel mental dont disposaient les hommes de cette époque; par un puissant effort d’érudition mais aussi d’imagination, reconstituer l’univers, tout l’univers physique, intellectuel, moral, au milieu duquel chacune des générations qui l’ont précédé se sont mues… (3)
Ce schéma a tout particulièrement été mis en œuvre dans le champ de l’histoire du livre, lorsque l’on est passé de l’étude de la production et de sa branche d’activités (les imprimeries, les librairies et autres systèmes de distribution) à l’étude de la «consommation» des livres, alias de la lecture. L’histoire de la lecture a été d’abord abordée par le biais des études en partie appuyées sur la quantification: il s’agissait d’analyser le contenu des bibliothèques, dans la direction précocement ouverte par Daniel Mornet, ou encore de tracer la fresque d’une histoire de l’alphabétisation de la France dans le long terme (4).
Deux apports méthodologiques majeures sont en outre venus enrichir la réflexion en lui donnant une dimension interdisciplinaire: d’une part, les travaux d’une école de sociologie conduite par Pierre Bourdieu, avec notamment la publication de La Distinction; de l’autre, une perspective d’anthropologie historique, apportée par les recherches de Michel de Certeau, au premier rang desquelles son Invention du quotidien (5). La lecture n’est pas une simple question de contenu, mais aussi d’environnement, de capacités, de pratiques et de représentations. Plus récemment, l’histoire des bibliothèques, partie intégrante de l’histoire du livre et de la lecture, s’est développée dans la même orientation (6).
Enfin, Martin lui-même a ouvert à la «nouvelle histoire» du livre de la lecture une voie tout particulièrement originale, en l’articulant avec les apports de la bibliographie matérielle. Il avait été très frappé par la publication dans laquelle Wallace Kirsop montrait comment l’archéologie du livre imprimé permettait de revenir sur les catégories classiques d’édition, de texte et d’histoire des textes (7). La réflexion très novatrice de Kirsop, prolongée par Donald McKenzie, a inspiré en France des travaux aussi exemplaires que ceux consacrés par Alain Riffaud au XVIIe siècle des «grands classiques» (8). À la fois historien et bibliothécaire, c’est-à-dire praticien des livres (ce qui constitue une forme d’expertise devenue aujourd’hui bien trop rare), Martin a développé cette articulation pour aboutir à la catégorie nouvelle de la «mise en texte»: le contenu d’un livre ne saurait être une abstraction, mais il est construit et présenté à travers des ensembles complexes de dispositifs matériels qui se définissent les uns par rapport aux autres et qui sont eux-mêmes directement signifiants (9).
Inutile de préciser que la présentation trop brièvement proposée ici n’implique nullement, bien au contraire, que ces différentes approches soient les seules, encore moins qu’elles soient hermétiques les unes aux autres. Elles correspondent plutôt à une manière d’expérience, ou d’itinéraire personnel –à un inventaire, pour reprendre notre formule initiale. Il y aurait bien sûr beaucoup à dire sur les mutations des conditions de recherche induites depuis une génération par la montée en puissance des nouveaux outils informatiques. Mais nous terminerons en soulignant le fait que les années 1980 ont aussi été marquées, pour les historiens du livre, par un autre processus d’ouverture de leur paradigme scientifique.
En effet, l’histoire du livre en tant que discipline relevant du domaine des sciences humaines, s’était d’abord moulée dans le cadre général d’une histoire «nationale». La publication de l’Histoire de l’édition française a fait date, en ce qu’elle marquait l’aboutissement accompli d’un travail scientifique très riche, au moment même où son cadre de référence commençait à s’élargir, et où la validité de certaines catégories reçues a priori («nation», «peuple», voire «populaire», etc.) devenait plus évidemment problématique. Notre recherche s’est peu à peu ouverte aux expériences étrangères, par le biais du comparatisme, par l’invention de concepts nouveaux (comme celui de «transferts culturels» (10)), ou encore par l’apport de réflexions théoriques élaborées ailleurs… et si possible indépendamment des effets de mode.

Légende de l'ill.: Carl Siptzweg (1808-1885), Der Bücherwurm (Le rat de bibliothèque, ou Le bibliothécaire), 1850. Détail, et cliché inversé pour s'adapter à notre mise en page.
Notes
1- Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, 3e éd., postface Frédéric Barbier, Paris, Albin Michel, 1999 (« Bibliothèque de l’Évolution de l’humanité »).
2- Henri-Jean Martin, Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle (1598-1701), 1ère éd., Genève, Droz, 1969, 2 vol. Jean-Dominique Mellot, L’Édition rouennaise et ses marchés (vers 1600-vers 1730): dynamisme provincial et centralisme parisien, préf. Henri-Jean Martin, Paris, École nationale des chartes, 1998 (« Mémoires et documents de l’École des chartes »).
3- Lucien Febvre, «La psychologie et l’histoire», dans Encyclopédie française, t. VIII (1938), repris sous le titre de «Une vue d’ensemble: histoire et psychologie» dans Combats pour l’histoire, Paris, 1953.
4- Daniel Mornet, «Les enseignements des bibliothèques privées, 1750-1780», dans Revue d’histoire littéraire de la France, 17, 1910, p. 449-496. Mornet reprendra cette méthodologie, en la développant, avec ses Origines intellectuelles de la Révolution française (1ère éd., Paris, Armand Colin, 1933). L’Alphabétisation des Français, de Calvin à Jules Ferry, dir. François Furet, Jaques Ozouf, Paris, Éd. de Minuit, 1977, 2 vol. («Le Sens commun»).
5- Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éd. de Minuit, 1982 («Le sens commun»). Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, 1: arts de faire, 1ère éd., Paris, Gallimard, 1980 (le deuxième volume sera publié de manière posthume en 1990).
6- Frédéric Barbier, Histoire des bibliothèques, d’Alexandrie aux bibliothèques virtuelles, 2e éd. rev. et augm., Paris, Armand Colin, 2016 («Collection U»). On pourrait aussi penser à l’histoire des systèmes de classement et des catalogues : cf notamment De l’argile au nuage. Une archéologie des catalogues (IIe millénaire av. J.-C.-XXIe siècle), dir. Frédéric Barbier, Thierry Dubois, Yann Sordet, Paris, Bibliothèque Mazarine, Éd. des cendres; Genève, Bibliothèque de Genève, 2015.
7- Wallace Kirsop, Bibliographie matérielle et critique textuelle: pour une collaboration, Paris, Les Lettres modernes, 1970.
8- Donald Francis McKenzie, La Bibliographie et la sociologie des textes, trad. fr., Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 1991. Alain Riffaud, La Ponctuation du théâtre imprimé au XVIIe siècle, Genève, Droz, 2007 («Travaux du Grand Siècle»). Id., Répertoire du théâtre français imprimé entre 1630 et 1660, ibid., 2009. Id., Une Archéologie du livre français moderne, préf. Isabelle Pantin, ibid., 2011. Mais on se reportera aussi aux nombreux articles d’Alain Riffaud, dont tout récemment: «Jean Ribou, le libraire éditeur de Molière», dans Histoire et civilisation du livre, 2014, X, p. 315-363. Il ne faudrait pas négliger ici le rôle de Jeanne Veyrin Forrer, dont un certain nombre d’articles est réuni dans le recueil La Lettre et le texte. Trente années de recherche sur l’histoire du livre, Paris, École normale supérieure de jeunes filles, 1987.
9- Les deux titres fondateurs sont bien évidemment: Mise en page et mise en texte du livre manuscrit, dir. Henri-Jean Martin, Jean Vezin, Paris, Cercle de la librairie, Promodis, 1990. Henri-Jean Martin, Mise en page et mise en texte du livre français. La naissance du livre moderne (XIVe-XVIIe siècle), Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 2000.
10- Michel Espagne, «Transferts culturels et histoire du livre», dans Histoire et civilisation du livre, 2009, V, p. 201-218.

jeudi 20 octobre 2016

Futurologie dans les années 1950

Avec ses Nouveaux discours du Dr O’Grady, André Maurois referme, chez Grasset en 1950, une aimable trilogie, commencée avec Les Silences du colonel Bramble dans les tranchées d’Artois et de Flandre pendant la Première Guerre mondiale, et poursuivie jusque dans les années d’après-guerre avec le personnage du docteur O’Grady. Le narrateur, Aurelle, se confond avec l’auteur lui-même: il a servi comme interprète auprès des troupes anglaises dans les années 1914-1918, et il s’y est fait un certain nombre d’amis très proches, pour lesquels il nous fait partager sa profonde sympathie. Le jeune docteur O’Grady est un médecin d’origine irlandaise, que nous retrouvons une génération plus tard comme un psychiatre reconnu, dont le cabinet est bien évidemment établi dans la célèbre Harley Street de Londres. Au fil des séjours du docteur à Paris, celui-ci apprécie de se retrouver avec son ami pour discuter confortablement sur les sujets les plus divers. La lecture, toujours agréable, ouvre à l’occasion des perspectives de futurologie qui intéressent aussi l’historien du livre, de l'informatique aux bibliothèques virtuelles et aux big data. Qu’on en juge: 
- Le docteur Vannevar Bush (…) a écrit un article révolutionnaire sur les procédés de travail du surhomme. Celui-ci aura demain à sa disposition des machines à calculer, et même à penser, si complexes, si parfaites, qu’elles le délivreront de tout le côté mécanique des mathématiques et de la logique. Elles seront les «femmes de ménage» du savant; elles résoudront en quelques minutes des équations comportant un nombre d’inconnues tel qu’une équipe humaine y passerait en vain des années. Le surhomme possédera des bibliothèques sur microfilm si réduites que tous les livres publiés depuis qu’il y a des hommes et [qu’ils] écrivent, tiendront (…) dans votre chambre. Le grand Larousse n’y sera pas aussi épais qu’une boîte d’allumettes. Chaque livre microfilmé aura son numéro de code. En formant ce numéro, vous ferez apparaître la page de titre sur un écran placé en face de votre bureau et, si vous désirez retrouver dans le volume un passage ou un renseignement, vous aurez devant vous des changements de vitesse qui vous permettront de faire passer une, dix ou cent pages à la minutes.
- Quelle horreur! (…).
- Ce n’est pas tout (…). Tous ces livres seront reliés entre eux par une machine à association d’idées qui mettra à votre disposition, en quelques secondes, si vous voulez faire, par exemple, une recherche sur le traitement du zona par les médecins tibétains ou sur le rôle de la pédérastie dans la fondation des empires, tout ce qui a jamais été écrit sur ces sujets capitaux (…).
- Êtes-vous sérieux, docteur? Et une telle machine est-elle concevable ?
- Mais naturellement. [Et] il y aura mieux. Le surhomme, quand il circulera dans son laboratoire, aura devant la bouche un (…) micro ambulant auquel il confiera ses observations; celles-ci seront, immédiatement et automatiquement, dactylographiées à distance, des cellules photo-électriques transformant les sons en signes; il aura sur le front un appareil photographique grand comme une olive, qui enregistrera sur des films minuscules ce que verra l’observateur. Ainsi, tout ce qui se dira et se passera dans le monde sera fixé et classé dans des bibliothèques de microfilms.
- De sorte que, docteur, rien ne se perdra plus; que le bienfaisant triage de l’oubli ne s’opérera plus; et que les archives de l’humanité iront s’enflant à un rythme accéléré, jusqu’au point où nul ne pourra plus les consulter utilement… 
Data center journaldugeek)

dimanche 20 septembre 2015

Nationalisme, identité collective et littérature

Brant, Sebastian
Das Narrenschiff. Faksimile der Erstausgabe von 1494, mit einem Anhang enthaltend die Holzschnitte der folgenden Originalausgaben und solche der Locherschen Übersetzung und einem Nachwort von Frantz Schultz,
Straßburg, Verlag von Karl Trübner, 1913,
[2] p. bl., [IV-]327 p., [1] p. bl., LVI p.
(« Jahresgaben der Gesellschaft für Elsässische Literatur », 1).
Prix : 10 Mks, 15 Mks (ex. relié).
Réf. : ZfdPh, t. 45, 1913, p. 323 ; Zeitschr. f. die Gesch. des Oberrheins, t. 28, 1913, p. 732, etc.


La Guerre de 1870 et le Traité de Francfort se concluent par l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine du Nord, en tant que Reichsland, au nouvel Empire allemand. Strasbourg avait beaucoup souffert du bombardement pendant le siège de la ville: très vite, c’est-à-dire dès avant la fin de la guerre, il s’agit pour les Allemands de donner l’image d’une vie redevenue aussi normale que possible. Dans un second temps, Strasbourg sera dotée d’un certain nombre d’institutions établies selon le modèle allemand, et qui doivent faire de la ville un modèle de réussite sur les marches occidentales de l’Empire. Une troisième phase suivra, avec les bouleversements de l’urbanisme strasbourgeois et la construction de la «ville allemande», qui feront de la capitale du Reichsland une des métropoles de l’Allemagne moderne.
L’université allemande (Kaiser-Wilhelm Universität) occupe une place centrale parmi les institutions «refondées» par les nouvelles autorités –à côté de la «Bibliothèque provinciale et universitaire» (Kaiserliche Universitäts-und Landesbibliothek, abrégé KULB). Selon la pratique observée dans les autres grandes universités de l’Empire, l’organisation de ces structures s’appuiera sur une ou plusieurs librairies spécialisées: à Strasbourg, ce rôle est notamment tenu par la maison fondée en 1872 par Karl Ignaz Trübner (1846-1907), membre d’une famille originaire de Heidelberg, et surtout neveu du grand libraire londonien Johann Nikolaus Trübner. Ce dernier participe très activement à la reconstitution des fonds de la bibliothèque de Strasbourg détruite pendant le siège (24 août 1870), tandis que Karl Ignaz s’impose rapidement comme libraire d’assortiment, libraire d’ancien et éditeur spécialisé dans les publications scientifiques –il concentrera progressivement son activité sur ce dernier domaine. Parmi ses titres les plus célèbres, il faut citer l’annuaire Minerva, créé en 1890-1891 et qui est le premier annuaire international spécialisé du monde universitaire.

Marque éditoriale de Trübner
À la veille de la Guerre de 1914, et alors que le projet de la BUGRA [Internationale Aufstellung für Buchgewerbe und Graphik] doit consacrer le rôle de Leipzig comme pôle de l’édition et de la librairie mondiale, Trübner publie  le fac-similé d’un ouvrage particulièrement célèbre: il s’agit de la première édition du Narrenschiff (la Nef des fous), rédigée par un Strasbourgeois, Sébastien Brant, et donnée en allemand, à Bâle en 1494. Le reprint de 1913 vise une double fonction: d’une part, il s’agit d’un livre de bibliophilie, très soigneusement imprimé et sous un pastiche de reliure ancienne (le prix de vente de 10 ou de 15 marks selon que l’exemplaire est relié ou non montre d’ailleurs que l’on s’adresse à un public d’amateurs ayant quelques moyens). D’autre part, nous sommes devant un livre de référence: l’exemplaire du Narrenschiff conservé à Berlin est très soigneusement reproduit (l’éditeur a ajouté une pagination moderne), et il est suivi de la reproduction des illustrations nouvelles apparaissant dans les deux éditions allemandes postérieures données à Bâle par Johann Bergmann au XVe siècle, et dans les trois éditions de la traduction latine chez le même libraire. Enfin, le volume est complété par une étude de Franz Schultz (1877-1950), datée d’octobre 1912 («Nachwort. Das Narrenschiff und seine Holzschnitte»). L’auteur était professeur d’histoire de la littérature à Strasbourg (1910), puis à Fribourg/Br. (1919), Cologne et Francfort-s/Main (chaire de philologie allemande).
Nous sommes devant une opération hautement symbolique: publier sous la forme
la plus accomplie possible d’un «beau livre», sans pour autant négliger, bien au contraire, le contenu scientifique, un des monuments de l’histoire littéraire nationale, mais aussi de l’histoire de l’art (les gravures, dont certaines attribuées à Dürer) et de l’identité régionale alsacienne. L’édition est d’ailleurs donnée sous l’égide de la Gesellschaft für Elsässische Literatur (Sté de littérature alsacienne), fondée en 1911 à l’initiative du maire de Strasbourg, Rudolf Schwander, et du directeur de la KULB, Georg Wolfram (cf Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, Strasbourg, 1993, p. 325). La Société prend à sa charge un éventuel déficit de l’opération.
Quant à la maison Trübner, elle quittera Strasbourg en 1918, et sera reprise par la Librairie DeGruyter à Berlin l’année suivante...

dimanche 9 août 2015

Nouvelle publication: Pierre Benoit

Pierre Benoit, maître du roman d’aventures,
publié sous la direction d’Anne Struwe-Debeaux, préface de Gérard de Cortanze,
Paris, Hermann, 2015,
312 p., ill.
ISBN 978 2 7056 9081 6

Sommaire
Gérard de Cortanze, Préface
Anne Struve-Debeaux, Avant-propos
Frédéric Barbier, Pierre Benoit et l’histoire du livre
Luc Rasson, Modernité de Pierre Benoit?

L’aventure réinventée
Hossein Tengour, La prose de Pierre Benoit: entre roman d’aventure et récit poétique
Paul Kawczak, La mort de l’aventurier
Edith Perry, Mademoiselle de La Ferté: une poétique de l’ambiguïté 

L’autre, l’ailleurs
Jean Arrouye, Erromango, un bilan négatif de la colonisation
Hélène Tatsopoulou, Saint-Jean d’Acre de Pierre Benoit, à la croisée des cultures et des passions 

Aux sources de l’œuvre
Chantal Foucrier, L’Atlantide ou l’art d’accommoder les restes
Thierry Ozwald, Pierre Benoit, un disciple de Mérimée
Anne Struve-Debeaux, Réalité contemporaine et création littéraire dans Notre-Dame de Tortose
Stéphane Maltere, Ce que nous apprend un manuscrit de Pierre Benoit: le cas de La Sainte Vehme (1958)

La part de l’érudition
Catherine Helbert, La réception de Pierre Benoit par La NRF et Benjamin Crémieux. De l’éreintement… à la louange?
Jean-François Croz, Pierre Benoit et le monde savant: entre séduction et dérision

Adaptations cinématographiques
Erik Pesenti-Rossi, Antinéa au cinéma: mythe, pastiche, «normalité»
Peter Schulman, Le Lichtspiel saharien de Pabst: L’Atlantide sur le divan du désir

Regards d’écrivains
Henri Lhéritier, Une verticale de Pierre Benoit
Stéphane Héaume, Pour Pierre Benoit

lundi 20 avril 2015

La ville idéale et sa bibliothèque

Córdoba est une ville historique, Buenos Aires est la capitale fédérale, mais La Plata correspond à un troisième modèle urbanistique, qui est celui de la cité idéale. La ville de La Plata a en effet été créée de toutes pièces dans les années 1882, pour être la capitale de la province de Buenos Aires –dans la mesure où Buenos Aires, désormais capitale du pays, constitue un territoire autonome ne dépendant pas de la province. Ce choix marque la pleine intégration, jusqu’alors problématique, de la capitale fédérale dans la nation, de sorte que la fondation d’une nouvelle capitale provinciale entérine une étape politiquement décisive pour la construction de l’État.
C’est le gouverneur de la province, Dardo Rocha, qui conduit le dossier, et le plan de la ville est confié à l’architecte Pedro Benoit, fils d’un émigré français (1836-1897): un plan en damier, sur un carré de cinq kilomètres de côté, les rues et les avenues étant numérotées à la manière nord-américaine. La Plata est une cité idéale: au centre, la plaza San Martin réunit les institutions du pouvoir, la «Maison du Gouvernement» et le Parlement régional (Palacio de la Legislatura). La deuxième grande place est la place Mariano Moreno, où l’on trouve la municipalité et la cathédrale. Plusieurs importants musées sont établis dans la ville, dans laquelle une Université nationale (UNLP) est aussi créée en 1897-1905: elle s’est imposée aujourd’hui comme l’une des principales du pays. Le programme de la ville idéale ne va pas sans un théâtre (le Teatro Argentino), ni sans un parc public: La Plata est réellement une ville verte, avec un grand jardin public, dans lequel on trouve l’hippodrome, le zoo, le remarquable Musée des Sciences naturelles, l’observatoire, etc. Au demeurant, le programme de la ville nouvelle de La Plata remportera la médaille d’or pour la section «Ville du futur» à l’Exposition universelle de Paris en 1889.
Comme c’est la règle en Argentine, l’Université contrôle toujours certains établissements d’enseignement secondaire et même, à La Plata, des établissements pour l’enseignement primaire. Le remarquable Musée des Sciences naturelles, tout comme l’observatoire, sont intégrés aux facultés correspondantes. Ajoutons, à titre de curiosité symbolique de la volonté de modernité qui était celle des fondateurs, que La Plata est la première ville sud-américaine à avoir bénéficié de l’éclairage électrique publique. 
Bibliothèque de La Plata: grande salle de lecture
Mais le programme d’une ville idéale comprend aussi une bibliothèque. Celle-ci, d’abord fondée en tant que bibliothèque publique (par Francisco Moreno en 1887), s’est trouvée intégrée à l’Université après sa création. Mais surtout, la Bibliothèque a bénéficié d’un spectaculaire bâtiment construit à partir de 1934, sur la Plaza Rocha: il s’agit du premier bâtiment spécifiquement destiné à abriter une bibliothèque en Argentine. Derrière la façade néo-classique, l’homogénéité du style art nouveau donne à l’ensemble une très grande qualité de réalisation. Le hall permet d’accueillir des expositions (en ce moment même, une exposition sur la Colección Cerventina conservée par l’institution: cf infra note bibliographique), et débouche directement sur la grande salle de lecture, laquelle a gardé son mobilier d’origine. La salle des catalogues, qui la jouxte, est la seule partie réaménagée récemment dans tout l’établissement. Toujours au rez-de-chaussée, la salle de La Plata est réservée à l’histoire et la géographie de la région, à l’histoire du livre et à la bibliographie. Une salle de lecture est également réservée à la presse périodique. En arrière du bâtiment principal, qui se déploie sur deux étages, se trouvent les cinq niveaux de magasins.
La Bibliothèque conserve notamment un certain nombre de pièces, proclamations et titres de périodique imprimés à Buenos Aires à l’époque de la première Junte (1810), mais aussi un grand nombre de titres du XIXe et du début du XXe siècle, permettant de se faire une idée de la complexité des influences culturelles qui ont joué dans l’histoire récente de l’Argentine: un des meilleurs exemples est donné par le périodique satirique du «Moustique» (El Mosquito), dont le rôle est important à l’époque des discussions sur le concept d’identité de la jeune nation. 
Bibliothèque de La Plata: le bureau de Joaquín Víctor González

La Bibliothèque de l’Université de La Plata se signale en outre par l’intégration dans ses collections d’un certain nombre de bibliothèques privées particulièrement riches, pour certaines avec leur mobilier ancien (collections Farini, Korn, etc.). Parmi celles-ci, nous retiendrons celle de Joaquín Víctor González, juriste et homme politique, avec un remarquable meuble de bureau dont les deux «ailes» articulées permettent de ranger, l’une, des dossiers et des livres de petit format, et l’autre, des documents d’archives, correspondance, etc.

Don Quixote de la Mancha. Aventuras del Quichote en la UNLP. 75 joyas de la colección cervantina de la Biblioteca publica. Catalogo, La Plata, UNLP, 2015, 117 p., ill.

jeudi 16 avril 2015

Une bibliothèque, deux bibliothèques, trois bibliothèques

Le Contrat social, traduit par Moreno et publié à Buenos Aires en 1810, "Pour l'instruction des jeunes Américains"

Il est difficile de trouver à la manzana de Buenos Aires le même charme qu’à celle de Córdoba –le cadre de la très grande ville moderne y est évidemment pour quelque chose. Nous sommes en plein centre, dans le quartier de Montserrat, une zone aux constructions très denses, et où la circulation automobile se fait bien difficilement oublier.

La Manzana de las Luces, selon son appellation traditionnelle, se développe autour de l’église Saint-Ignace et de l’ancien collège jésuite, ancien collège San Carlos et aujourd’hui Collège national de Buenos Aires: comme à Córdoba, le collège dépend administrativement de l’Université, mais il est installé dans des bâtiments qui datent des années de la Première Guerre mondiale. Parmi les autres institutions un temps abritées dans cet ensemble de bâtiments figure aussi la première Bibliothèque nationale d’Argentine, au coin des rues Perú et Alsina. Dite Biblioteca Pública de Buenos Aires, elle a été instituée par la Junte de 1810, mais elle ouvre en réalité deux ans plus tard. Il convient de citer encore l’Université de Buenos Aires, fondée quant à elle en 1821. 
De la Loterie... à la Bibliothèque
La Bibliothèque s’enrichit surtout par l’intégration des fonds de l’ancien collège royal, et par les dons de particuliers: l’évêque de Buenos Aires, Manuel Azamor y Ramírez (1733-1796), était venu d’Espagne avec une collection de quelques mille volumes, qu’il lègue à sa mort à une future bibliothèque publique. Le Père Luis Chorroarín (1757-1823), lui-même ancien professeur, puis recteur du Collège, donne aussi ses livres, et soutient financièrement la Bibliothèque à ses débuts. Manuel Belgrano (1770-1820) fait de même, tandis que l’on transporte à Buenos Aires les exemplaires de l’ancienne bibliothèque jésuite de Córdoba –ils ont été «restitués» il y a quelques années, du moins pour ceux qui avaient une marque de provenance.
L’institution de la Bibliothèque est d’abord confiée à une personnalité remarquable, Mariano Moreno (1778-1811), lui-même ancien élève du Collège San Carlos, et avocat. Mais Moreno est surtout un homme politique: ce secrétaire d’État à la guerre à l’époque de la Première Junte est le principal théoricien du nouveau Gouvernement, et le fondateur du premier périodique argentin, la Gazeta de Buenos Aires. La Bibliothèque nationale porte aujourd’hui son nom, même si Moreno meurt au cours d’une traversée de l’Atlantique pour se rendre en Angleterre, quelques mois avant l’ouverture officielle de l'institution. La vétusté et le caractère inadapté des locaux, de même que l’absence de budget régulier, rendent difficiles les premières années de fonctionnement, Chorroarín assurant la direction jusqu’au début des années 1820. Pourtant, on estime le fonds alors disponible à quelque 17 000 volumes.
La Bibliothèque prend l’appellation officielle de Bibliothèque nationale en 1884, et elle connaît un développement considérable pendant la longue période (plus de quarante ans!) où le Toulousain Paul Groussac en est  directeur (1885-1929). L’institution déménage alors pour un bâtiment nouveau, de style néo-classique, élevé initialement pour les bureaux de la loterie nationale et réaménagé par l’architecte italien Carlos Mora pour accueillir la Bibliothèque. C’est Jorge Luis Borges, directeur de 1955 à 1973, qui obtiendra en 1960 le vote d’une loi en vue d’installer la Bibliothèque dans un troisième bâtiment, plus vaste et mieux adapté, situé dans l’ancien quartier des Récollets (Recoleta): mais la nouvelle Bibliothèque ne sera en définitive inaugurée qu’en 1992, soit cent quatre-vingts après la première fondation à la manzana… Quant à son style architectural, c’est peu de dire qu'il est aux antipodes de celui des Jésuites!
Bibliothèque nationale d'Argentine
Que conclure d’une note aussi brève, sur une histoire qui nous est trop peu familière? On ne peut qu’être frappé, d’abord, par la chronologie: c’est toute une génération d’hommes relativement jeunes, nés le plus souvent dans les années 1770 et ayant généralement reçu une éducation poussée, qui s’engage, au début du XIXe siècle, dans la lutte pour l’indépendance et qui prend les rênes du nouvel État, dans des conditions particulièrement problématiques (une autre «époque des fondateurs», pour reprendre la formule allemande). Pour eux, les Lumières, donc le progrès et la modernité passent par l’imprimé: ils traduisent (Le Contrat social: cf cliché, exemplaire de la Biblioteca Mayor de Córdoba), ils écrivent, ils lancent des journaux… et ils fondent des bibliothèques. Quant à la Bibliothèque nationale, à travers ses métamorphoses de la Manzana de las Luces au quartier de Recoleta, elle fonctionne avant tout comme une institution clé de l’identité nationale. La présence, dans le petit parc en contrebas, de statues du couple Perón rappelle que le site est celui de l’ancienne résidence où Évita Perón est décédée, en 1952, et témoigne de ce que la symbolique des lieux est toujours restée sensible. 
NB- L'amateur d'histoire du livre admira, en face de l'église Saint-Ignace, le bâtiment historique de la librairie Ávila, que l'on pourrait appeler la librairie du Collège, et qui marque toujours un haut lieu du patrimoine historique et culturel de la ville.
Billet suivant: la ville idéale et sa bibliothèque (La Plata)
Librairie Ávila

jeudi 26 février 2015

La rentrée littéraire

La prochaine journée d’études organisée par la Bibliothèque nationale sur la «rentrée littéraire» nous donne l’occasion d’évoquer cette pratique en effet bien parisienne… et assez particulière. Le jeune Pierre Benoît revient sur son premier grand succès, le roman de Kœnigsmark, et sur sa quête de la reconnaissance –de fait, il n’a pas de fortune personnelle, ni de prébende administrative, de sorte que, s’il veut se consacrer à l’écriture, il lui faudra vivre de sa plume. Kœnigsmark sort… le 11 novembre 1918 –une telle date ne s’invente pas, pour un roman «germanique», voire germanophile.
Et notre jeune auteur, monté à Paris (selon la meilleure tradition française), d’entreprendre de se faire connaître. Quel meilleur moyen pour cela que de candidater à un prix littéraire, par exemple le Goncourt, inauguré quelques années plus tôt. Pierre Benoît reviendra sur cet épisode:
Quelle journée! Je la passai à déposer mon livre chez les membres de l’Académie Goncourt (…), les frères Rosny, Léon Daudet, Paul Margueritte, Élémir Bourges, Lucien Descaves, Gustave Geffroy, Henry Céard, Léon Hennique. (…) Je n’avais pas d’argent pour prendre un taxi, et ils habitaient tous dans des arrondissements différents! À partir de ce moment-là, les Français allaient tout de même reprendre le droit de se nourrir d’autre chose que de littérature héroïque. Ils ne s’en privèrent point. Et la chance de Koenigsmark a été de profiter de ces circonstances…
Gustave Geffroy, président de l'Académie Goncourt, par Paul Cézanne (coll. part.)
Il faut, en effet, «déposer» son livre, sinon faire des visites auprès des membres d’une «académie» quelque peu conservatrice: les noms cités par Pierre Benoît sont ceux des titulaires des différents «fauteuils» de l’Académie Goncourt en 1918, de Léon Daudet (1er fauteuil) à Lucien Descaves (10e fauteuil). L’Académie est alors présidée par Gustave Geffroy (8e fauteuil).
Il resterait à rechercher dans les annuaires de l’époque les adresses des différents jurés, pour retracer la carte des pérégrinations parisiennes de notre jeune provincial qui se lance dans les lettres.
On sait que Koenigsmark manquera de peu le Goncourt, avec 4 suffrages sur 10, face à Civilisation, de Georges Duhamel. Nous sommes effectivement au sortir de la Guerre, et le choix des jurés va vers ce récit poignant du quotidien d’un hôpital de campagne. Duhamel n’a pas souhaité publier sous son nom, mais sous le pseudonyme de Denis Thévenin. La cuvée des candidats au Goncourt de 1918 est d’ailleurs déjà prometteuse, puisque nous y trouvons aussi les noms d’André Maurois et de Jean Giraudoux…
Le Goncourt, aujourd'hui reconnu par tous, a pourtant commencé petitement, et sa notoriété ne s’est construite que très progressivement. Le premier lauréat a été John Antoine Nau, pour un roman assez étrange, Force ennemie, édité à compte d’auteur à Paris en 1903, et pour lequel Nau n'a apparemment fait aucune visite. Il s’agit de science fiction: le poète Veuly, après un temps d’égarement, se réveille à l’asile de Vassetot. Cherchant à échapper aux traitements qu’on lui fait subir, il se rend progressivement compte qu’il est habité par l’«esprit» néfaste d’un extra-terrestre qui a fui sa planète d’origine… Le Goncourt n’a encore aucun effet médiatique, et le médiocre succès de Force ennemie est comme résumé par la note peu amène portée par Eugène Pierre sur la page de garde de son exemplaire (auj. Bibliothèque de l'Institut de France):
C’est après avoir lu ce livre que l’on peut dire avec plus de vérité encore que Louis XIV devant les tableaux hollandais: Ôtez de ma vue ces affreux magots!
Il n’en sera déjà plus de même quelques années plus tard, quand le Goncourt sera devenu l'un des événements...  de la rentrée littéraire.

lundi 23 février 2015

La rentrée littéraire

Les Ateliers du livre
Le phénomène de la "rentrée littéraire"
Bibliothèque nationale de France - site François Mitterrand,
Petit auditorium

En partenariat avec l'Université de Paris-Ouest Nanterre-La-Défense

Mardi 10 mars 2015, 14h-20h
Entrée libre
Dans le cadre de ses Ateliers du livre, inaugurés en 2002, la Bibliothèque nationale de France consacre une session annuelle à l'histoire du livre et son univers contemporain.
L'après-midi d'étude du 10 mars, organisé en partenariat avec l'Université de Paris Ouest Nanterre La Défense, sera consacré au phénomène de la rentrée littéraire. Comment ce phénomène s'est-il imposé dans le monde de l'édition et de la librairie au point de devenir un événement incontournable, objet de promotions médiatiques de grande ampleur ? Quelles espérances collectives porte-t-il ? Et en quoi est-il au service de l'écrivain et de la littérature contemporaine ? Telles sont quelques-unes des questions qui seront abordées au cours de cette demi-journée qui mêlera communications, présentations interactives et table ronde animée par des universitaires et des professionnels du monde du livre.
 

14h Ouverture

14h10 La rentrée littéraire : origines et développement d’un phénomène (XIXe-XXe siècles)
Aux origines du phénomène de la rentrée littéraire
Jean-Yves Mollier, professeur d’histoire contemporaine, Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
L'intensification de la vie du livre au XXe siècle
Olivier Bessard-Banquy, professeur à l'Université de Bordeaux-Montaigne, en charge des cours de bibliologie et d'édition au sein du Pôle des métiers du livre

15h La rentrée littéraire : approche socio-économique
Bertrand Legendre, professeur en sciences de l’information et de la communication, Université de Paris XIII (Sorbonne Paris Cité), responsable du master Politiques éditoriales et directeur du LabSIC/Labex ICCA

15h30 Questions

15h45 Rentrée littéraire : quand le marketing éditorial raconte des histoires et rêve de grands écrivains
Sylvie Ducas, maître de conférences HDR en Littérature française et en Sciences de l'Information-Communication, chercheuse au Centre des Sciences de la Littérature française (CSLF) de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense et directrice du master Métiers du livre de Saint-Cloud

16h15 Quelques rentrées littéraires emblématiques
Pierre Jourde, écrivain, critique littéraire, professeur à l'Université Grenoble III

16h45 Intervention des étudiantes du master des Métiers du livre de l’Université Paris-Ouest Nanterre-La-Défense

17h00 Questions 

17h30 Table ronde : la rentrée littéraire de septembre 2014 et janvier 2015
Animation : Olivier Bessard-Banquy
Avec Joy Sorman, écrivain, auteur de La Peau de l’Ours paru en septembre 2014 aux éditions Gallimard ; Jean-Noël Orengo, romancier, auteur de La Fleur du Capital paru en janvier 2015 aux Éditions Grasset, co-fondateur de la plateforme en ligne D-Fiction ; Thomas Simmonet, éditeur de l'Arbalète/Gallimard ; Anaïs Massola, co-gérante de la librairie «Le Rideau rouge» ; Marie-Christine Jacquinet, conservateur, directrice de la bibliothèque départementale des Yvelines, professeur associé à l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense ; Oriane Jeancourt, rédactrice en chef Littérature au magazine Transfuge ; Silvana Bergonzi, chargée de communication Éditions J’ai lu

Communiqué par Marie Galvez, chargée de collections en Histoire du livre (Département Littérature et art).

jeudi 8 janvier 2015

Charlie-Hebdo, ou les médias et la violence

La critique, la caricature, ou simplement le rire, sont des armes beaucoup plus dangereuses qu’on ne pourrait le penser. Beaucoup se sont essayés à les faire taire, certains ont pu ou ont cru un temps y réussir, mais toujours, la liberté de penser et de communiquer s’est à nouveau et heureusement imposée. L’attentat d’hier contre la rédaction de Charlie-Hebdo nous interpelle en tant qu’hommes, et en tant que citoyens solidaires d’une patrie qui ne se limite évidemment pas aux frontières nationales: la liberté est un principe, et ce principe concerne chacun.
En toute logique, que l’on puisse penser dans le secret de sa conscience ne dérange guère les instances de pouvoir –ou ceux qui se présentent comme telles, et qui savent à votre place ce qui vous convient (le projet même du totalitarisme). Sur le plan historique, le problème de définir qui peut s’exprimer, sur quel sujet et sous quelle forme, prend une dimension complètement nouvelle dans la seconde moitié du XVe siècle, avec la révolution des médias et l’invention d’un marché –et d'un public de lecteurs.
Les institutions religieuses et politiques s’inquiètent bientôt de mettre des barrières à la production et à la diffusion des textes et des images. La célèbre «Affaire des Placards», à Paris, marque un temps de rupture après lequel le régime, scandalisé, se tournera vers une politique plus répressive et moins intelligente, avec l’appui de la Sorbonne et du parlement. Les premiers bûchers s’allument bientôt place Maubert, tandis que certains des plus grands professionnels de la «librairie» abandonnent la capitale pour se mettre à l’abri et continuer à travailler à Genève, à Bâle, ou encore à Francfort-sur-le-Main.
Car la délocalisation fonctionne déjà comme un recours: si l’Allemagne invente la publicistique moderne, avec la masse de ses Flugschriften (les «pièces» et autres feuilles volantes et caricatures), c’est que le système du Saint-Empire impose à des pouvoirs politiques de plus en plus autonomes de constamment négocier les uns avec les autres, et avec l’Empereur. L’essor de la contrefaçon s’appuiera sur les mêmes logiques de délocalisation, qui font la fortune des libraires du siècle d’or hollandais. Condorcet, dans son Esquisse, expliquera d'ailleurs qu’une des garanties de la liberté de pensée tient au fait que, quelles que soient les mesures prises pour interdire la diffusion de contenus jugés subversifs, il se trouvera toujours, ici ou ailleurs, un espace si minime soit-il pour maintenir la flamme (voir: Sébastien Brant et la Stasi).
Paradoxalement s'agissant de comportements d'une extrême violence, ce sont la peur et la lâcheté qui inspirent l’intolérance et qui suscitent la répression: la peur d’avoir tort, la peur d’être ou de paraître ridicule, la peur d’être un homme (ou, ce qui est la même chose, la peur de ne pas en être un), la peur de perdre une position de pouvoir, la peur de s’appauvrir, et plus généralement, la peur fondatrice, la peur essentielle, qui est celle de chacun seul face à lui-même et face à la mort. Le rire, que nous avons laissé de côté dans ce billet à la fois profondément triste et profondément optimiste, est d’autant plus dangereux qu’il est le recours de celui qui veut comprendre et qui, toujours seul, cherche son chemin. Il est comparable à la danse, «la danse au dessus de l’abîme», pour reprendre la magnifique formule d’un autre auteur et intellectuel, Stephan Zweig, mort de désespoir, lui aussi au nom de la liberté, voici deux générations déjà.
Nous nous inclinons aujourd'hui sur le souvenir d'hommes de courage. On vous tue pour vous faire taire (combien d’autres depuis Stephan Zweig?): parce que c’est notre rôle, notre raison d’être, et notre honneur, nous continuerons toujours à chercher, à parler, et à écrire.

Au passage, nous conseillons l’adaptation théâtrale, devenue encore plus tristement d’actualité, de La Partie d’échecs, texte posthume de Stephan Zweig en ce moment en représentation à Paris.

PS- Merci à tous nos amis qui, surtout de l'étranger, nous ont manifesté leur sympathie et leur compassion. 

dimanche 9 novembre 2014

Histoire du livre et histoire de la civlisation: le legs d'Aby Warburg

On parle beaucoup, en ce moment (disons, on parle… dans certains cercles quelque peu spécialisés) de l’Institut Warburg de Londres, dont le sort paraissait indécis il y encore quelques mois (et dont le sort reste d’ailleurs incertain, une décision de justice pouvant toujours en remplacer une autre).
L’Institut Warburg intéresse bien entendu au premier chef les spécialistes d’histoire de l’art et d’histoire de la civilisation, mais il intéresse aussi les historiens du livre et des bibliothèques. Plusieurs plans peuvent être privilégiés pour une brève présentation du dossier. Le personnage, d’abord: comme très souvent, l’étude micro-historique (une famille, une biographie, etc.) construit comme le miroir d’une époque, et nous informe très puissamment sur des phénomènes beaucoup plus larges. À la naissance d’Aby Warburg, en 1866, nous sommes à Hambourg quelques années avant l’unification allemande sous l’égide de la Prusse. L’environnement est celui de la plus puissante «ville libre et hanséatique», politiquement autonome, d’orientation protestante libérale, tournée vers la modernité et enrichie par une situation géographique au débouché de l’Elbe qui en fera à la fin du XIXe siècle le grand port de la seconde puissance mondiale, l’Allemagne wilhelminienne.
À Hambourg, nous sommes aussi sur une frontière, aux portes du royaume de Danemark (jusqu’à la Guerre des duchés, Altona est au Danemark), et en relations constantes avec les Pays-Bas, avec les Îles britanniques, et avec l’outre-mer. Les liens de toutes sortes entre Hambourg et Londres sont tout particulièrement denses (comme les administrateurs français ont pu s’en rendre compte, sous le Premier Empire, lorsqu’ils se sont employés à imposer la stratégie du blocus continental à ce qui était pour un temps devenu la nouvelle préfecture du nouveau département des Bouches-de-l’Elbe). Rapidement, les États-Unis deviennent aussi un partenaire privilégié.
Le milieu des Warburg est pleinement intégré à cet environnement transnational et polyglotte. C’est celui d’une famille fortunée de la communauté juive, dont l’activité est traditionnellement celle de la «haute banque», mais au sein de laquelle le capital culturel jouit toujours d’un statut privilégié (on pourrait évoquer une autre famille de banquiers juifs hambourgeois du premier XIXe siècle, celle des Heine). La tradition rapportée veut que, alors qu’il a treize ans, en 1879, le jeune Aby propose à son cadet de prendre plus tard les rênes de la banque, pendant qu’il se consacrerait quant à lui à l’étude, et qu’il constituerait une collection de livres que la banque, précisément, permettra de financer.
Sept ans plus tard, voici Aby étudiant, d’abord à Bonn et à Munich, mais surtout, en 1889, à la nouvelle Université impériale de Strasbourg –une institution au statut très particulier, puisqu’elle constitue la seule fondation d’un établissement d’enseignement supérieur général en Allemagne depuis les premières décennies du XIXe siècle, et qu’elle bénéficie, comme Université du nouveau Reichsland et comme vitrine de la réussite allemande, de moyens financiers et humains exceptionnels. C’est à Strasbourg que le jeune homme soutient en 1892 son doctorat, avec une thèse consacrée aux «Représentations de l’Antiquité dans la première Renaissance italienne d’après l’exemple de Botticelli» (Sandro Botticellis Geburt der Venus und Frühling. Eine Untersuchung über die Vorstellungen von der Antike in der italienischen Frührenaissance). La thèse, très innovante de par sa réflexion entièrement tournée vers la problématique des influences, des transferts et de l’interdisciplinarité, sera soutenue sous la direction de Hubert Janitschek (en place de Carl Justi, professeur à Bonn), et publiée en 1893, alors que l'auteur va bientôt entreprendre une série de voyages d’étude, d’abord à Florence, puis aux États-Unis.
La méthode de Warburg est directement liée au livre et à la bibliothèque. Selon la bonne tradition classique, la bibliothèque constitue pour lui comme la matérialisation d’une «Histoire littéraire» (Historia litteraria) qui se donne elle-même à comprendre comme une histoire de la civilisation (alld: Kultur) et de la construction de la pensée. La bibliothèque est, au sens premier du terme, le laboratoire du chercheur, et c’est dans cette perspective que Warburg entreprend de constituer à Hambourg sa propre collections de livres, collection qui sera bientôt transmuée en institut de recherche… avant d’être mise à l’abri à Londres à l’époque de la montée du nazisme.
Mais l’accumulation des livres n’est pas tout, et c’est dans l’environnement spécifique de la Bibliothèque universitaire et régionale (Universitäts-und Landesbibliothek) de Strasbourg que Warburg élabore l’essentiel de sa méthode de travail, qui se fonde d'abord sur une méthode de classement des livres. Après la destruction des richissimes bibliothèques de Strasbourg dans le bombardement du Temple Neuf en 1870, on entreprend très vite de reconstituer des collections livresques les plus importantes possible. L’opération est conduite sous la direction de Karl August Barack, nommé à la tête de la nouvelle institution, et la bibliothèque est d’abord abritée dans une partie de l’ancien Palais-Rohan, où s’installe aussi l’Université. Le cadre de classement systématique a été mis au point par le «premier bibliothécaire», le philologue et orientaliste Julius Euting, sur le modèle de la Bibliothèque universitaire de Tübingen où lui-même a exercé pendant quelques années.
Dans le Palais-Rohan, les pièces disponibles sont souvent relativement petites (on parlera de «cellules»), de sorte que la mise en place d’une topographie des volumes suivant leur systématique aboutit à réunir, dans chaque pièce, de petites collections organisées autour d’un certain thème, mais qui se prêtent à toutes sortes de mises en relations inattendues. Comme il est de règle en Allemagne, un point décisif réside dans la possibilité pour les enseignants et pour les étudiants les plus avancés d’accéder directement aux exemplaires (donc aussi, de changer de salle de consultation): à chacun de partir à la découverte, de construire son propre itinéraire de recherche, et d’expérimenter des associations d’idées et des hypothèses auxquelles il n’aurait jamais pensé a priori
La mise en place de la systématique, sa superposition à la topographie, et surtout l’accès direct aux rayons, sont les trois éléments que Warburg mettra en œuvre dans sa propre bibliothèque, transformée en centre de recherche en 1926, sur quatre étages, avec le choix d’un dispositif architectural qui prend la forme d’une élégante ellipse (cf cliché). La bibliothèque de Warburg constitue «l’expression la plus vivante et convaincante» (Ernst Gombrich) du rêve de son créateur, d’une Kulturwissenschaft (science de la civilisation) unitaire. Mais le temps n’est bientôt plus à la liberté de recherche et, quatre années à peine après la mort de Warburg, la bibliothèque sera discrètement transportée à Londres (1933). Souhaitons lui bon vent, et qu’en nos débuts du XXIe siècle nous ne défassions pas ce que les nazis n’ont pas pu détruire. Signalons aussi que la tradition de Warburg se retrouve dans quelques autres (trop rares) institutions comparables, notamment dans la Bibliothèque de Wolfenbüttel telle qu'elle a été conçue comme centre d'histoire du livre et de la civilisation par celui qui l'a réellement fondée une seconde fois, à savoir Paul Raabe.

Aby Warburg, Sandro Botticellis »Geburt der Venus« und »Frühling«. Eine Untersuchung über die Vor- stellungen von der Antike in der italienischen Frührenaissance
Positions : Inaugural-Dissertation, [Frankfurt a./M.], [s. n.], [1892].
Édition complète : Hamburg, Leipzig, Voss 1893.