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jeudi 14 février 2019

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 18 février 2019
16h-18h
Périodisation et typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé,
XVe-XVIe siècle (2)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études émérite 

La deuxième conférence poursuivra sur le thème de la périodisation et de la typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé à l'époque de la Renaissance, en envisageant d'abord rapidement les deux systèmes innovants induits par l'invention de Gutenberg:
La machine à fondre (© Musée Gutenberg, Mainz/ Mayence)
1) D'une part, l'innovation de procédé, autrement dit la mise au point de la nouvelle technique de la typographie en caractères mobiles. Au cœur du système, on trouve la mise en œuvre du "multiplicateur" à tarevrs la technique de la fonderie, et son articulation étroite avec la logique alphabétique: les signes alphabétiques sont reproduits sous la forme de quelques dizaines de poinçons (a,b, c, etc.). Chaque poinçon permet de frapper x matrices, et chaque matrice permet de couler x caractères. Mais le développement du multiplicateur ne s'arrête pas là: les caractères assemblés en pages, puis en formes, permettent d'imprimer x exemplaires d'un certain texte, dont chacun sera disponible pour un nombre x de lecteurs...
2) D'autre part, et dans un second temps, c'est l'innovation de produit, dont l'émergence et l'essor sont induits par la saturation du marché traditionnel du livre: les tensions se font sentir dès la décennie 1470, et certains entrepreneurs innovateurs commencent explorer les voies qui leur permettront peu à peu de proposer un produit nouveau, en l'espèce du livre imprimé moderne, lequel assurera l'essor de la branche par la conquête de nouveaux lecteurs et d'un nouveau marché.
Ces mutations radicales du processus de production sont nécessairement accompagnées de la définition non seulement du protocole très complexe présidant à la fabrication des livres imprimés (le travail dans l'atelier, etc.), mais aussi des pratiques professionnelles de la branche nouvelle d'activités qui, en quelques décennies, s'est imposée à travers le monde occidental, à savoir la branche des "industries polygraphiques". Aux libraires de fonds (alias éditeurs) de faire connaître leur production, dont la diffusion sera assurée par la mise en place d'un vaste réseau spécialisé – celui de la distribution par les librairies de détail, mais aussi les démarcheurs, les foires et "la" foire européenne du livre, à Francfort-s/Main. Les informations, les savoirs pratiques, les hommes, les marchandises et les valeurs financières circulent de manière de plus en plus dense à travers ces réseaux enchevêtrés qui couvrent peu à peu le monde occidental. Un des indicateurs les plus efficaces de la modernité réside précisément dans la montée en puissance du software dans l'économie de la branche: le savoir technique, les procédures de fabrication et autres, sans oublier l'identification, la rédaction et la préparation des textes à publier.

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.
Calendrier prévisionnel des conférences.

dimanche 27 janvier 2019

Nouvelle publication

Renaud Adam,
Vivre et imprimer dans les Pays-Bas méridionaux (des origines à la Réforme),
préf. Alexandre Vanautgaerden,
Turnhout, Brepols, 2018, 2 vol., XXXIII-349 + IX-235p.
(«Nugae humanisticae»)
ISBN 978-2-503-55015-2

Voici un livre qui honore son auteur, son éditeur et son directeur de collection. Les deux volumes publiés par notre collègue et ami Renaud Adam (plus de 600 pages au total) représentent «la version remaniée de [la] thèse soutenu à l’université de Liège» en juin 2011.
Nous dirons, d’abord, que l’ouvrage se place au point de rencontre de deux expériences historiographiques: d’une part, la richissime tradition bibliographique, bibliophilique et érudite des Pays-Bas en général et des Pays-Bas du sud en particulier; de l’autre, le renouveau de l’histoire du livre engagé par la publication de L’Apparition du livre en 1958. Nous saluons ici la tradition initiée par Henri-Jean Martin, et qui combine l’approche érudite (Martin avait été formé à l’École des chartes) et les perspectives nouvelles de l’«École des Annales», privilégiant d’abord l’histoire économique et sociale.
Le cadre géographique est posé: les «Pays-Bas du sud» désignent un ensemble de territoires pour l’essentiel issu du démembrement de l’ensemble bourguignon après la mort du Téméraire (1477), et qui se distinguent des «Pays-Bas du nord», les futurs Provinces-Unies depuis la révolte de 1568. Nous dirons, par commodité, qu’il s’agit de la géographique de la Belgique actuelle, y compris les territoires placés sous la domination du prince-évêque de Liège et la région du nord de la France (Flandre française et Hainaut). Le Prologue de l’ouvrage trace avec précision un tableau historiographique de l’histoire du livre dans cet espace essentiel, tableau dans lequel Prosper Marchand est toujours une figure-clé. La chronologie de l’étude s’étend, quant à elle, aux deux premières générations de la typographie en caractères mobiles, soit les décennies 1470-1520 –le terminus ad quem reste cependant relativement indécis.
Valenciennes, Jehan de Liège, [1500]
Disons au passage que nous sommes tout particulièrement heureux de voir réhabilitées deux habitudes qui n’auraient jamais dû être perdues.
D’abord, la description des phénomènes du passé n’a pas à s’insérer dans les catégories géographiques du présent, autrement dit à respecter les frontières politiques actuelles. À l’historien de faire le choix –et de justifier ce choix– de la géographie spécifique de ce qu’il souhaite étudier. Que la France du nord appartienne, au XVe siècle et même plus tard, aux «Pays-Bas du sud» ne pose aucun problème, de même que Strasbourg et l’Alsace appartiennent alors évidemment au monde germanique. Nous avons déjà évoqué cette question, mais  profitons du présent billet pour y revenir.
Ensuite, nous disposons, en français, d’un riche vocabulaire qui permet de désigner les pays et les localités de l’étranger, mais ce vocabulaire tend à tomber en désuétude, face à la montée en puissance de versions censées être plus respectueuses des identités locales, de leur politiquement correct –et de leurs errements. Avouons que nous avons plaisir à retrouver les toponymes de «Malines», de «Bois-le-Duc» ou encore d’«Audenarde», quand ce n’est pas celui de «Louvain»… Autant d’usages qui n’ont rien à voir avec un quelconque nationalisme borné, mais qui témoignent de la culture historique de l’auteur et de celui qui le lit.
Nous reviendrons plus longuement sur le contenu de la somme exemplaire publiée par Renaud Adam, mais nous bornerons à dire, aujourd’hui, que ces deux volumes devraient être intégrés dans les usuels de références non seulement des bibliothèques patrimoniales situées dans le Nord- Pas-de-Calais, mais aussi des principales bibliothèques patrimoniales de la capitale et des autres départements de la France «de l’intérieur».


Sommaire abrégé des deux volumes
Tome I : Des hommes, des ateliers et des villes
[Pièces liminaires : Préface, Avant-Propos]
Prologue
1ère partie: Le métier d’imprimeur
1) L’organisation du métier; 2) L’atelier, espace de fabrication; 3) Distribution et consommation
2e partie: L’espace social [var.: Le groupe social]
1) Les imprimeurs, une communauté homogène?
2) Le capital économique
3) La production intellectuelle
Conclusions
Annexes: carte de la diffusion des impressions du XVe siècle, plans d’Anvers, de Bruxelles et de Louvain Bibliographie
Index [nominum]

Tome II: Bilan historiographique et dictionnaire prosopographique
1ère partie: Les premiers établissements
1) Alost; 2) Louvain; 3) Bruges; 4) Bruxelles; 5) Audenarde et Gand; 6) Anvers; 7) Bois-le-Duc; 8) Essai comparatif: la production imprimée en 1473 et 1493
2e partie: Les débuts du XVIe siècle. Le calme avant la tempête: les anciens Pays-Bas avant le Réforme
1) Anvers; 2) Bruges, Bois-le-Duc, Bruxelles et Gand; 3) Valenciennes, Liège et Hesdin; 4) Louvain; 5) Essai comparatif: la production imprimée avant 1520
Conclusions
Dictionnaire prosopographique
Annexes (Bibliographie, Liste des graphiques, Index [nominum]).

lundi 31 décembre 2018

L'économie des "industries polygraphiques" (2)

Pour le dernier jour de l’année 2018, nous poursuivons notre précédent billet consacré aux lignes de force de la géographie des activités polygraphiques à l’époque de la «librairie d’Ancien Régime». Ces lignes de force sont déterminées par des caractéristiques relevant de la géographie générale, mais aussi de l’histoire, et des différentes fonctions à l’œuvre au sein de la branche. Les ateliers typographiques y tiennent bien évidemment une place, moins pourtant que les structures assurant la diffusion et, à terme, moins que la branche de l'édition.
Dans un premier temps, au XVe siècle, les ateliers typographiques essaiment largement à travers l’Europe, mais, après trois ou quatre décennies, le processus de concentration est déjà engagé: un certain nombre de très grands ateliers concentre en effet une proportion croissante des opérations, et ils sont localisés dans quelques centres de premier plan. Parallèlement, le rôle des investisseurs et des capitalistes tend à monter en puissance, notamment à Venise: on rappellera, à titre d'exemple, le nom de Johann von Köln (Johannes de Colonia).
Le rôle de ces investisseurs peut parfois être assimilé à celui des libraires de fonds, comme le montre le cas de Johann Bergmann à Bâle à la fin du siècle. Bergmann, de fait, n’a jamais imprimé lui-même, mais il est à l’initiative de la publication de plusieurs titres novateurs et qui portent sa marque typographique: le plus célèbre est bien évidemment celui de la Nef des fous. Désormais, l’activité d’imprimerie relèvera souvent du travail à façon, tandis que le détaillant écoulera des publications qui ne sont pas les siennes. Au milieu du XIXe siècle, le grand éditeur Joseph Meyer ne fait pas autre chose que souligner la supériorité du statut et du rôle de l'éditeur, lorsqu’il avertit son fils, Hermann (1826-1909), lequel s’établit un temps à New York après les événements de 1848:
«La librairie d’assortiment (…) ferait de toi un détaillant, et userait tes forces dans de petites affaires et des soucis mesquins, qui devraient bientôt dégoûter un homme ayant ton ambition et tes capacités. C’est comme éditeur, comme commerçant en gros de livres, que tu te créeras un cercle d’activités, et c’est seulement de cette manière que tu pourras en trouver un qui te suffise et qui te satisfasse. Tu ne dois pas charrier des pierres comme journalier pour construire la tour de Babylone, (…) non! Tu dois être chef des travaux et architecte, et élever un temple pour l’ennoblissement et l’amélioration de cette fraction de l’humanité à laquelle est dévolue la mission de faire progresser et de défendre la civilisation.»
Hermann reviendra en définitive en Allemagne pour prendre la succession de son père, et c'est lui qui transportera l'entreprise familiale à Leipzig. Le monument funéraire élevé pour la famille  est à la gloire de l'édition: le profil du défunt surmonte la devise de sa Maison (Bildung macht frei = l'instruction rend libre) et, abritée par une grande palme, la mention de l'activité professionnelle (Verlagsbuchhaendler = éditeur).
Tombe de Hermann Meyer, Leipzig, Südfriedhof (détail)
Même si la modélisation suppose nécessairement de simplifier, essayons-nous maintenant à l’exercice consistant à proposer une typologie, même très sommaire, des villes d’imprimerie dans la période qui nous intéresse, celle des XVe-XIXe siècles –les éléments de statistique ne pourront se fonder que sur le nombre des titres publiés dans les différentes villes.
1) La première catégorie sera, bien évidemment, celle des centres principaux, véritables têtes de réseaux cumulant les avantages: l’Église et l’administration, l’université et les écoles, les hommes et les institutions du pouvoir, la disponibilité des capitaux, le contrôle de réseaux commerciaux étendus, etc. Le niveau global de population est évidemment un élément-clé, mais dont l’importance doit être relativisée: autour de 1500, Paris est une très grande ville au niveau européen, quand les centres allemands sont bien moins peuplés mais bénéficient d’une géographie plus favorable, et quand Naples, ville très peuplée mais située dans une géographie plus marginale, ne s’inscrit qu’à un niveau d’activité bien inférieur pour les presses typographiques. Cette géographie se déplace suivant les déplacements mêmes de la géographie économique d’ensemble, avec l’émergence des Provinces Unies à partir de la fin du XVIe siècle, puis celle de la capitale anglaise, Londres, au cours du XVIIIe siècle: rappelons que Londres s’inscrit au premier rang mondial pour les activités liées à l'imprimé en 1800.
2) Voici maintenant les centres plus secondaires, surtout présents en Allemagne et en Italie, beaucoup moins en France, où la concentration parisienne (et, dans une moindre mesure, lyonnaise), écrasera longtemps le paysage. En suivant Philippe Niéto, nous voyons surgir, après les quatre capitales de la librairie européenne des presses en 1500 (Paris, Venise, Leipzig et Lyon), une quinzaine d’autres villes, notamment dans la vallée du Rhin (Cologne, Spire, Strasbourg, Bâle), en Allemagne du sud (Augsbourg, Nuremberg) et en Italie septentrionale (Florence Milan, etc.). Dès lors que les échanges peuvent se faire assez rapidement, certaines de ces villes se font une spécialité de l’activité de contrefaçon, à l’image d’Augsbourg au XVe siècle, ou encore à l’image des «presses périphériques» qui encadrent le royaume de France au XVIIIe siècle.
3) Ce sont, enfin, les centres typographiques d’importance purement locale, dans lesquels l’activité des presses pourra être liée à une commande ponctuelle ou bien relever pour l’essentiel des travaux de ville et de la demande locale (les livres pour le collège, etc.). Dans certains cas, l’éloignement même explique leur installation, comme le montre l’exemple de Honter à la frontière de Transylvanie (Kronstadt) en 1539.
4) Enfin, voici les villes qui, paradoxalement, peuvent être les plus révélatrices, ces villes riches et actives, mais où il n’y a pas de presses avant le XVIe, voire avant le XVIIe siècle: dans le nord de la France actuelle, voire en Picardie, les presses ne s’implantent qu’à partir du XVIe siècle, alors même que l’Europe du Nord-Ouest est l’une des régions les plus développées du continent européen. C’est qu'il ne sert de rien d'imprimer, quand l’on se procure avec une grande facilité et rapidité les publications des ateliers rhénans, ou celles de Paris et de Lyon, voire de l’Italie. Il n’est que de rappeler ici que les bénédictins de Saint-Bertin de Saint-Omer se procurent, probablement dès le XVe siècle, leur exemplaire de la Bible à 42 lignes dont un volume est toujours conservé sur place aujourd’hui (2).
Bref, dans un nombre non négligeable de cas, les villes sans presses ne sont pas, bien au contraire, des villes sans livres. Répétons-le: la géographie du livre et de l'imprimé ne se résout pas dans une géographie des presses typographiques. Terminons en soulignant l'importance de la ligne de fracture qui fera passer d’une géographie (celle des coûts et des délais de transport) à une autre (celle des coûts d’exploitation): il s'agit de la révolution ferroviaire engagée à partir des décennies 1830-1840.
Notre troisième et dernier billet de cette série traitera de la topographie du livre dans la ville, à travers notamment l’exemple de Leipzig.

Notes
(1) Philippe Niéto, «Géographie des impressions européennes du XVe siècle», dans Le Berceau du livre : autour des incunables. Mélanges offerts au Professeur Pierre Aquilon par ses collègues, ses élèves et ses amis, Genève, Librairie Droz, 2003, p. 125-174.
(2) Frédéric Barbier, «Saint-Bertin et Gutenberg», dans Mélanges Aquilon, ouvr. cité, p. 55-78.

samedi 29 décembre 2018

L'économie des "industries polygraphiques" (1)

Il est étonnant de constater combien les historiens intéressés par le domaine des «industries polygraphiques» (nous prenons le terme d’industrie au sens le plus large) ont très souvent, jusqu’au XXe siècle, privilégié dans leur travail l’étude des ateliers d’imprimerie.
Certes, l’atelier d’imprimerie, avec son organisation complexe, ses travailleurs très particuliers (les singes, les ours, et les autres) et toute la mythologie qui l’accompagne constitue un espace emblématique, et qui ne peut qu’impressionner le profane. À certains égards, il apparaît comme le laboratoire où s’opère l’alchimie qui rendra accessible à tout lecteur tous les textes que l’on pourrait souhaiter. Son étude se justifie pleinement s’agissant des premières décennies de l’«art nouveau», et plus généralement d’histoire des techniques ou d’histoire de la production imprimée et des pratiques de fabrication – on pourra penser à l’exemple célèbre de la Société typographique de Neuchâtel dans les dernières décennies de l'Ancien Régime (1). Le fonctionnement de l'atelier constitue aussi un préliminaire indispensable aux travaux de bibliographie matérielle.
Pourtant, le cœur des activités de la branche ne réside bientôt plus dans les seules imprimeries, et leur étude devient au fil des générations insuffisante, surtout si l’on privilégie une perspective macro-économique. On le sait, la production d’imprimés marque une rupture quantitative radicale avec l’économie du manuscrit (plus de 30000 titres publiés entre 1454 et 1500), et bientôt les exemplaires s’accumulent dans les entrepôts des fabricants, alors même que les investissements nécessaires restent considérables: lorsque l’on a le matériel d’imprimerie, il faut se procurer un texte à reproduire, puis conduire tout le processus de fabrication (acheter le papier, payer les ouvriers, etc.) avant de pouvoir espérer vendre et rentrer dans ses frais. La grande affaire, c’est la diffusion, comme le montre déjà la mise en scène de la «Danse macabre des imprimeurs» publiée à Lyon autour de 1500.
Bien sûr, il existe des «librairies» dès avant Gutenberg, et des canaux par le biais desquels on peut se procurer des exemplaires de livres manuscrits: le classique des Roose nous éclaire sur la vigueur de la vente des manuscrits à Paris à la fin du Moyen Âge, tandis que François Villon, d’auberge en auberge, vend ses livres pour s’assurer du nécessaire :
À Gandeluz [Gandelu] lès La Ferté [La Ferté-Milon] / Là laissai-je mon ABC…
Mais le changement de régime est là. Les premiers imprimeurs, à commencer par Peter Schoeffer, assurent dès les années 1469-1470 la distribution de leur propre production, parfois aussi de celles de leurs confrères, notamment en publiant des listes de titres disponibles. L’exemplaire de la liste imprimée par Peter Schoeffer et aujourd’hui conservé à Munich (cf cliché), un simple placard, porte à la suite du texte imprimé une note manuscrite en latin qui nous éclaire sur les pratiques de la vente: «On trouvera le vendeur de ces livres à l’auberge dite À l’homme sauvage» – seul le nom de l’auberge est en allemand.
Cette auberge Zum wilden Mann est connue comme étant située à Nuremberg, sur le Marché au vin (Weinmarkt), une localisation qui ne saurait nous surprendre: d’une part, Nuremberg est un pôle commercial de toute première importance, où notre imprimeur mayençais espère trouver des débouchés pour ses titres; d’autre part, l’exemplaire de la liste provient de la bibliothèque du médecin et bibliophile nurembergeois Hartmann Schedel, l’auteur même des célébrissimes Chroniques. Au passage, on ne s’étonnera pas de l’extrême rareté de semblables documents anciens, dont la destination n’est évidemment pas d’être conservés dans les bibliothèques, sinon celle d'un savant amateur.
Quoi qu’il en soit, la procédure est clair: le «voyageur» de Fust est venu dans la capitale de la Franconie, où il s’est établi dans une auberge très connue au cœur de la ville (à l’emplacement actuel du 11 Weinmarkt), non loin de Saint-Sébald. Il fait distribuer son tract, en indiquant où on peut le rencontrer pour se procurer des exemplaires des titres cités –il suffit de compléter le tract pour qu’il puisse servir dans plusieurs villes successivement. Il est probable que le voyageur était accompagné par un ou plusieurs chariots transportant les exemplaires eux-mêmes destinés à la vent: les grandes auberges sont de véritables caravansérails, qui offrent toutes les facilités aux clients, y compris s'agissant des écuries et autres entrepôts.
Bref, les premiers espaces de vente, et de rencontres, ce sont les ateliers d’imprimerie eux-mêmes et les auberges (2), auxquels nous pouvons ajouter les marchés et les foires –comme le fait déjà Gutenberg à la foire de Francfort dès 1454 (3).
Mais une telle procédure ne saurait résoudre le problème à moyen terme et, peu à peu, c’est tout un secteur d’activités nouveau qui va émerger, celui de la distribution des imprimés, avec des structures permanentes (au premier chef, les librairies de détail) et des pratiques professionnelles complexes. Les premiers négociants en livres sont connus dans les décennies 1480-1490: ce sont, dans les pays allemands, les Buchführer, dont Ursula Rautenberg explique qu’ils peuvent être aussi bien des «voyageurs» (4) que, bientôt, des commerçants sédentaires plus ou moins spécialisés. Les librairies au sens moderne du terme commencent ainsi à être ouvertes à partir des années 1500 dans les villes les plus dynamiques.
Notre prochain billet traitera des paradoxes de la géographie des presses typographiques à travers la typologie des villes et autres localisations accueillant des ateliers d’imprimerie.

Notes
(1) La question de la lecture et de ses pratiques n'entre pas dans le champ du présent billet.
(2) Bien évidemment, les acheteurs aussi pourront se déplacer, et nous savons que, dès la décennie 1440, l’abbé de Saint-Aubert de Cambrai envoie un «messager» à Bruges pour se procurer un ou plusieurs exemplaires de petits livrets xylographiés, en l’occurrence un Doctrinal. Il en fera également acheter d’autres sur le marché de Valenciennes.
(3) Comme en témoigne la lettre de Piccolomini au cardinal Carvajal.
(4) Ce qui veut dire que le «voyageur» de Peter Schöffer pourrait lui aussi être qualifié de Buchführer. Cf l’article «Buchführer» dans Reclams Sachlexicon des Buches. Von der Handschrift zum E-Book, dir. Ursula Rautenberg, 3e éd., Stuttgart, Reclam, 2015, qui cite l’article fondamental de Heinrich Grimm, «Die Buchführer des deutschen Kulturbereichs und ihre Niederlassungsorte in der Zeitspanne 1490 bis um 1550», dans Archiv für Geschichte des Buchwesens, 7 (1967), col. 1153-1772.

mercredi 21 novembre 2018

Histoire d'un livre: la "Nef des fous"

Vient de paraître
Frédéric Barbier,
Histoire d’un livre: la Nef des fous, de Sébastien Brant,
Paris, Éd. des Cendres, 2018,
239 p., 51 ill. pour partie en coul.
ISBN : 978-2-86742-281-2 

4e de couverture
L’Histoire d’un livre, mais quel livre, puisqu’il s’agit de la célèbre Nef des fous de Sébastien Brant, publiée pour la première fois à Bâle en 1494. Pour Brant, les hommes sont des fous qui, embarqués dans leur voyage démentiel, courent vers leur condamnation. La Nef est illustrée par le jeune Dürer, ce qui ne contribue pas peu à sa célébrité. C’est à un autre genre de voyage auquel l’auteur nous convie, d’une édition à l’autre et d’un exemplaire à l’autre: ce livre, que l’on croyait connaître, se révèle bien plus complexe tant par son contenu textuel que par sa mise en livre et par toutes les pratiques qui, au fil des siècles, se sont déroulées à son entour. Une leçon d’histoire du livre, pour un livre qui restera toujours d’actualité.

Sommaire
Préface, par Michel Espagne
Avertissement
Chapitre I- Un monde nouveau
Moyen Âge et temps modernes
Sur le Rhin moyen
Le nouveau média
Chapitre II- Strasbourg et Bâle, autour de 1494
Sébastien Brant: Strasbourg
Sébastien Brant: Bâle
Des imprimeurs et des libraires
Le temps du carnaval
Chapitre III- La Nef des fous: un projet… et un texte
Dénoncer la folie universelle
La critique sociale
Chapitre IV- La Nef des fous: un texte… et un livre (1494)
Le projet éditorial: un livre en langue vernaculaire
Le projet éditorial: un livre d’images
La mise en livre
Chapitre V- Le paradigme de la Nef
Qu’est ce que la bibliographie ?
L’allemand, entre contrefaçons et nouvelles éditions
Les traductions
Chapitre VI- Le statut du texte
Un texte célèbre… donc instable
Au XVIe siècle : d’autres Nefs et d’autres fous
Variantes dans l’iconographie
VII- Réceptions de la Nef : le marché
La réception : problématique et méthodologie
Les publics de l’allemand
Les publics du latin
D’autres lecteurs
Les autres langues vernaculaires
Chapitre VIII- De la collection à la bibliophilie et à la problématique de l’identité
Les fondateurs
La haute bibliophilie
Le temps des philologues et des historiens
Conclusion
Postface, par István Monok
Notes, précédées d'une liste des abréviations
Légendes des illustrations
Bibliographie: Tableau récapitulatif des éditions de la Nef des fous
Bibliographie: répertoires et travaux scientifiques
Index locorum et nominum
Table des matières
 

dimanche 7 octobre 2018

Encadrer et censurer le média

Le récent colloque de Tours, Lost in Renaissance (cliquet ici), nous amène à rouvrir brièvement un dossier ancien: celui-ci porte sur «la peur et le livre» –selon l’usage, nous entendons ce dernier terme dans son sens le plus large, soit un support faisant appel aux techniques de l’écrit (à l’exclusion des écrans). La peur et le livre ne constituent d'ailleurs qu’un exemple d’un sujet beaucoup plus large, et que l’on pourrait définir comme celui e «la peur et les médias» (cliquer ici).
Nous ne pouvons pas nous arrêter sur la typologie de la peur, qui opposera la peur immédiate (par ex., la peur de tomber), à la peur à moyen ou à plus long terme (la peur de la ruine, de la maladie, ou autre) et à la peur essentielle (la peur de la mort et de ce qui peut s’ensuivre). Par rapport à cette question, les usages du média seront de différents ordres: la peur existentielle, celle de mourir, ne peut être envisagée que dans une spécifique, celle de la morale ou d'une forme de dévotion, quand les autres types de peur pourront faire l’objet de spéculations diverses relatives au média. Selon les époques et les circonstances,
- on garde sous les yeux l’image de la mort et on s’inquiète de son salut en se référant à des livres de piété ou autre (dans le monde occidental, l’Imitation de Jésus Christ est le best seller de l’époque moderne);
-ou bien on «joue à se faire peur» en apprenant l’existence d’une catastrophe qui s’est produite au loin (ce sont les «canards»), ou en lisant un roman effrayant (un roman «gothique», une histoire de fantôme…), mais que l’on sait être une fiction;
-ou bien encore on se laisse aller à une forme de millénarisme annonçant la fin du monde (à l'époque contemporaine, il s'agit de la guerre, de la subversion des États organisés, des migrations incontrôlées, de la destruction de l'environnement naturel et des conséquences que cette destruction peut entraîner…).
Cette typologie interfère avec une sociologie et une anthropologie de la peur, elles-mêmes liées à la médiatisation: nous avons déjà évoqué, pour la France, la Grande Peur de 1789, soit la peur du plus grand nombre dans un environnement rural très majoritairement analphabète, mais en même temps ouvert à la circulation des bruits et autres fausses nouvelles. Au XIXe siècle, à la peur des bourgeois parisiens devant les «banlieues rouges» telles que présentées par Zola (1) succède aujourd’hui la peur face à des «quartiers» censés être dominés par le communautarisme et abandonnés par la République. Les enquêtes de Le Play donnent des séries d’exemples de ce type, comme celui des «paysans déracinés» qui peuplent Saint-Junien (Hte-Vienne), et parmi lesquels l’auteur s'arrête sur la figure de la gantière, seule dans son atelier et qui coud fébrilement: «paysanne hier, elle sera pétroleuse demain à la prochaine grève».
Mais nous retiendrons aujourd’hui le schéma inverse: c'est le livre, ou le média, qui fait peur par lui-même, et surtout par les usages qui peuvent en être faits. Le colloque de Tours a permis de revenir sur les conséquences entraînées par l’irruption, au XVe siècle, de la nouvelle technologie des médias, celle de la typographie en caractères mobiles. Bien entendu, la première réaction est universellement positive, face à un outil qui permettra la multiplication des textes, l’accélération de leur circulation, et une accessibilité considérablement plus grande grâce à la baisse des prix. Mais les disfonctionnements apparaissent progressivement plus graves: comment protéger les investissements des libraires éditeurs, comment contrôler la qualité des textes publiés et surtout, à plus long terme, comment contrôler leur circulation (2)?
Bien sûr, la peur n’entre pas seule en ligne de compte: l’économie intervient aussi (il faut réguler, pour protéger ses droits), de même que la sociologie du pouvoir (il faut contrôler, pour conserver l’exclusivité de la médiation ou de la prescription, notamment s’agissant du premier ordre et du rapport à l'Écriture sainte).
Le risque fondamental est celui selon lequel un nombre croissant de lecteurs potentiels pourra se procurer les textes qu’il souhaite ou qui seront à sa disposition, alors même que ces textes ne lui sont pas toujours réellement accessibles. Selon les lecteurs, les conséquences pourront être tragiques pour l’individu, pour sa famille, ou pour la collectivité: ce lecteur trop naïf est intoxiqué par le texte qu’il découvre et qui le fascine, à l’image d’Emma Bovary «empoisonnée» par ce qu’elle emprunte au cabinet de lecture de Rouen. La crédulité pousse cet autre à croire à des chimères (la bourse…), qui entraîneront sa ruine et celle de sa famille. Quant aux paysans révoltés, ils ont pris au sens littéral ce qu'ils croyaient avoir été annoncé par les Réformateurs, sur le royaume de Dieu et sur l’égalité universelle…
Bref, l’imprimerie est un don de Dieu, mais elle doit être utilisée à bon escient. Dès avant 1517, la réaction se fait à Rome, quand le pape Léon X promulgue les décisions du concile de Latran relatives à la publication des livres imprimés (26 mai 1515): il est interdit d'imprimer un texte qui n'aura pas été approuvé par les autorités ecclésiastiques (Prohibitio imprimendi libris, absque examine approbatione Vicarii Papæ, & Magistri Sacri Palatii Apostolici in Urbe. Et episcoporum hæreticæque pravitatis inquisitorum il aliis locis»). L'imprimerie a été découverte par la grâce de Dieu et elle apporte des avantages considérables (3), mais il est de la responsabilité de l'Église de veiller à ce qu'elle ne soit employée qu'à la gloire de Dieu, à l'essor de la foire et à la diffusion des connaissances utiles (4). Encore quelques années, et Cochlaeus résumera les inquiétudes de la part des catholiques:
Le Nouveau Testament de Luther a été tellement multiplié et tellement répandu par les imprimeurs que des tailleurs et des cordonniers, (…), des femmes, des ignorants, qui ont accepté ce nouvel évangile luthérien et qui savent un peu lire l’allemand l’ont étudié avidement comme la source de toute vérité…
De fait, tout un chacun n’a pas été formé pour interpréter les Écritures saintes, et il convient toujours de prendre des précautions. À terme, ce sera, au concile de Trente, la mise en place de la censure en tant qu’institution de surveillance et de régulation de la circulation des livres.
Ne croyons pas pourtant que les idées des Réformateurs soient plus ouvertes, s’agissant de la pratique de lecture. Luther ne déclare-t-il pas:
«Il ne faudrait pas lire beaucoup, mais lire de bonnes choses et les lire souvent» (Martin Luther, À la noblesse chrétienne, dans Œuvres, I, p. 662).
Inutile de souligner combien ce programme supposerait de revenir sur la théorie de la «Leserevolution», laquelle serait caractérisée par le passage, plus précoce dans l'environnement réformé, de la lecture intensive à la lecture extensive…

1) Alain Faure, «Un faubourg, des banlieues, ou la déclinaison du rejet», dans Genèses, 51-2 (2003), Les Mots de la ville, p. 48-69.
2) Jean-François Gilmont, «Les humanistes face à l’ars impressoria», dans Id., Le Livre et ses secrets, Louvain, Presses universitaires de Louvain; Genève, Librairie Droz, 2003, p. 45-57. L’auteur exploite notamment le petit opuscule de Hans Widmann, Vom Nutzen und Nachteil der Erfindungdes Buchdrucks, aus der Sicht der Zeitgenossen des Erfinders, Mainz, Gutenberg Gesellschaft, 1973. Voir aussi : Orietta Rossini, «La stampa a Roma : entusiasmi e riserve nei circoli umanistici», dans Gutenberg e Roma. Le origini della stampa nella città dei papi (1467-1477) [catalogue de l’exposition du Mueso Barracco, Rome, 1997], éd. Massimo Miglio, Orietta Rossini, Napoli, Electa Napoli, 1997, p. 97-112. La question de la protection des œuvres de l'esprit et de la rémunération des auteurs à partir de leur travail reste longtemps en retrait.
3) «Ars imprimendi libros, temporibus potissimum nostris, divino favente numiner, inventa seu aucta & perpolita, plurima mortablibus attulerit commodæ, cum parva impensa, copia librorum maxima habeatur». 
4) «Nos itaque ne id quod ad Dei gloriam & fidei augmentum ac bonorum artium propagationem salubriter est inventum, in contrarium convertatur». Le texte complet est édité dans: Magnum bullarium romanum a beato Leone Magno usque ad S.D.N. Benedictum XIII opus absolutissimum, t. I, Luxemburgi, sumptibus Andreæ Chevalier, 1727, p. 554 et suiv.

samedi 11 août 2018

Au fond de la forêt de Loches..., des livres

Ce blog a déjà accueilli quelques billets se rapportant à la lisière de la Touraine et du Berry, notamment le bassin de l’Indre et de son affluent de la rive droite, la petite rivière de l’Indrois. Nous sommes à partir de la seconde moitié du IVe siècle sur une voie de pénétration de la christianisation, avec l’évangélisation des campagnes entreprise sous l’impulsion de saint Martin, et la fondation d’un certain nombre d’églises et de paroisses rurales. Le deuxième temps est celui des grandes abbayes bénédictines: à la fin du VIIIe siècle, l’abbé de Saint-Martin de Tours fonde Cormery, sur l'Indre, puis, au milieu du IXe siècle, les moines de Cormery s’établissent à Villeloin, sur l’Indrois, abbaye devenue autonome un siècle plus tard (965). Ces maisons constituent rapidement des puissances politiques et économiques, et leur présence dynamise la mise en valeur des territoires ruraux, en premier lieu par le défrichement.
Détail des vallées de l'Indre et de l'Indrois. On distingue Cormery, Lochzs (et le symbole de la forêt), "les chartreux" et "Ville Loin ab[abbaye]". En haut à droite, près du cadre, un fragment du cours du Cher.
Mais, bientôt, la concurrence se déploie entre les ordres religieux, les nouveaux venus cherchant à mettre en cause l’hégémonie des Bénédictins. Henri II Plantagenêt, devenu roi d’Angleterre en 1156, fonde dès l’année suivante l’ermitage de Grandmont-Villiers, dans la paroisse de Coulangé. Puis, en 1178, c’est la chartreuse du Liget, que le roi institue en expiation de l’assassinat de Thomas Becket, archevêque de Canterbury –les terres sont achetées à Villeloin. Nous sommes à l’est de Loches, en pleine forêt, et le nouveau complexe devient très vite important, avec maison haute réunissant l’église abbatiale, le cloître, etc., maison basse (ou couroirie) pour les frères convers, et un domaine de quelque 1500 ha..
Que les chartreux aient eu une activité de copie importante est mis en évidence par leur production de manuscrits (cf CGM, t. XXIV, 1894, et voir ici). En revanche, il n'y a probablement pas de scriptorium au Liget, dans la mesure où la pratique de l'ordre est celle des cellules individuelles, dont chacune représente comme un petit monastère: le frère se livre à toutes les activités requises dans sa propre cellule.
Les difficultés s'accroissent quand il s’agit de suivre le devenir de la bibliothèque du Liget à l’époque moderne: les informations les plus significatives datent en effet seulement du XVIIIe siècle. En 1787, un vaste programme de reconstruction est lancé par le prieur Antoine Couëffé, pour un montant de 110 000 ll.: les plans conservés nous apprennent que la bibliothèque du couvent est établie dans un bâtiment de plain pied, adossé au cimetière et au cloître (1).
Cette bibliothèque dispose d’un catalogue manuscrit établi à partir de la fin du XVIIe siècle, concernant les seuls imprimés, et progressivement complété (2). Le catalogue se présente en un élégant volume soigneusement copié, et subdivisé en deux parties:
D’abord, la partie systématique (cf cliché), dont on peut bien supposer qu’elle correspondait à l’organisation matérielle de la bibliothèque (catalogue topographique). Vingt classes sont désignées par des lettres majuscules, dont treize relatives à la théologie :
A Biblia sacra.
B Interpretes sacræ scripturæ.
C Concilia.
D Patres Graeci.
E Patres latini 380.
F Theologi scholastici.
G Casuistæ
H Controversistæ
I Concionatores
K Libri pii.
L Jus canonicum.
M Jus civile.
N Philosophie et medici
O Mathematici, astrologi et cosmographi.
P Historici ecclesiastici
Q Historici profani
R Oratores et poetæ.
S Humanistæ et grammatici
T Miscellanei.
V Authores qui tractant de magia, spectris, apparitionibs et excommunicationibus.
Catalogue systématique des Chartreux
On notera que cette dernière classe, celle qui porte la lettre V, a été ajoutée postérieurement. À la fin de chaque classe, un feuillet blanc (parfois plus) a été réservé pour les additions. Il y a quelques rares fiches de renvoi.
Ce catalogue constitue le catalogue de référence, mais il a été complété par un deuxième répertoire, contenu dans le même volume à partir de la p. 111, et disposé selon l’ordre alphabétique des auteurs / titres.
Une particularité du catalogue consiste dans le fait que chaque notice s’ouvre par une date qui correspond plus ou moins précisément à la date de l’ouvrage dont il s’agit: cette pratique, qui semble rare dans les catalogues anciens, témoigne de la montée en puissance de la problématique historico-littéraire à l’époque des Lumières (cf par ex. infra, cliché 3).
Quoi qu’il en soit, le déclenchement de la Révolution rend très vite l’entreprise de rénovation lancée par Antoine Couëffé sans objet: les biens du Liget sont en effet confisqués et, à terme, l’essentiel de la bibliothèque arrive à Loches, où il est toujours conservé aujourd’hui –quelques manuscrits sont cependant transportés à Tours (3). Nous reviendrons sur cet épisode de la Révolution, et sur ce qu’il nous dit de la bibliothèque, mais concluons en évoquant quelques exemplaires incunables provenant du Liget et aujourd’hui conservés à Loches.
Notice des Lettres de saint Jérôme
Sortie des presses d’Amerbach en 1497, voici l’Explication des Psaumes (Explanatio Psalmorum, GW 2911. Loches, Inc. 2). L’ouvrage porte une reliure dont le Catalogue régional des incunables (t. X, n° 60) nous dit qu’elle provient du Liget (mais quelle est la source?) Le titre ne semble pas apparaître dans le catalogue manuscrit, mais la consultation de l’ISTC permet de noter une particularité dans la diffusion de l’ouvrage en France: le catalogue recense en effet six exemplaire seulement (4), dont trois conservés dans les bibliothèques de notre région, en l’occurrence Bourges, Loches et Orléans.
Epistolæ Hieronymi, Roma, 1470.
Les Lettres de saint Jérôme (Epistolae) sont publiées par Sweynheim et Pannartz à Rome en deux volumes en 1470 (GW 12423). L’exemplaire de la chartreuse du Liget, aujourd’hui à Loches (Inc. 14 (1) et (2)), porte sur un feuillet liminaire blanc une mention d’appartenance: «pro Carthusiensibus sanctor[um] Donatiani et Roga[tiani] p[ro]pe Namnet[as]». L’ouvrage provient donc de la chartreuse de Nantes, d’où il est passé au Liget probablement au XVIe siècle.
Le Liget possédait aussi le De Institutione coenobiorum de Cassien (Loches, Inc. 9). Terminons en soulignant que le petit nombre d’incunables conservés en provenance du Liget semble remarquable, mais qu’il reste difficile d’identifier d’éventuels autres exemplaires dans la mesure où, d’après notre expérience, ils ne portent apparemment pas de mention de provenance explicite. L’enquête reste bien évidemment à poursuivre pour les éditions du XVIe siècle.

NB Tous les clichés sont © Bibliothèque de Loches.

Notes
(1) Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, Chemillé-s/Indrois, Éditions Hugues de Chivré, 2007, p. 120-121.
(2) Catalogus bibliothecae Ligeti, ms de la fin du XVIIe siècle, complété au XVIIIe siècle: Bibliothèque municipale de Loches, ms 39 (et cf CGM, XXIV, p. 436 ).
(3) Le catalogue Dorange (A. Dorange, Catalogue descriptif et raisonné des manuscrits de la Bibliothèque de Tours, Tours, Impr. Jules Bousserez, 1875) signale cinq manuscrits provenant possiblement du Liget et figurant dans les fonds de Tours. On notera celui des Heures de Notre-Dame, exécuté pour Louis d’Amboise et offert à la chartreuse par le comte de Béthune (ms 217). Rappelons que la Bibliothèque de Tours est pratiquement détruite par fait de guerre en 1940.
(4) Nous ne tenons pas compte des deux exemplaires de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, comme n’appartenant pas à la géographie du royaume aux XVe et XVIe siècles.

lundi 23 juillet 2018

Mélancolie de l'homme médiatisé

La Renaissance constitue une période très généralement connotée positivement: des changements majeurs introduisent aux temps modernes, qu’il s’agisse de géographie (les grandes découvertes), de technique (avec notamment l’invention de la typographie en caractères mobiles) ou d’esthétique (en peinture, sculpture, architecture, etc.). La «Lettre de Gargantua à Pantagruel» est regardée comme le texte emblématique, qui rend compte d’une analyse construite par les contemporains eux-mêmes et soulignant l’importance de la multiplication des livres dans la rupture avec «l’infélicité et calamité des Goths»:
Le tems n’estoit tant idoine ne commode es lettres comme est de présent. [Il] estoit encore ténébreux et sentant l’infélicité et calamité des Gothz, (…). Maintenant, toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées (…); les impressions tant élégantes et correctes en usance (…) ont esté inventées de mon eage par inspiration divine (…). Tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs très doctes, de librairies très amples…
Pourtant, l’effet d’optique joue aussi, et cette période que nous imaginons placée sous le sceau de l’inventivité et de l’optimisme, est aussi soumise à des événements tragiques et à des crises particulièrement profondes. Il n’est que de citer les épidémies (la Grande Peste), les guerres interminables, les crises sociales parfois gravissimes, sans oublier la crise religieuse elle-même, ni, surtout à partir du milieu du XVe siècle, la chute de Constantinople et la progression apparemment irrésistible des Ottomans...
Le monde semble irrémédiablement déséquilibré, entre la contestation des deux pouvoirs suprêmes traditionnels (le pape et l’empereur), la concurrence entre les principautés ou les États, les menaces extérieure et les tensions de toutes sortes qui se font partout sentir. C’est toute une société nouvelle et un nouveau mode de vie qui doivent alors être inventés, ce qui ne se fera qu’avec du temps, et à travers nombre de difficultés.
S’agissant toujours de la Renaissance, on a beaucoup parlé, et sur ce blog même, de la montée en puissance de la piété individuelle (la devotio moderna), du souci omniprésent du salut et de la croyance selon laquelle la fin du monde, l’Apocalypse, est prochaine. Confrontés à des changements majeurs et souvent inquiétants (y compris sur le plan économique, voire macro-économique), les uns et les autres cherchent refuge en se tournant vers d’autres perspectives, celles de la foi, mais aussi parfois de la tristesse ou de la mélancolie. La poésie française donne ainsi quantité d’exemples d’un phénomène général, depuis Charles d’Orléans jusqu’à Ronsard et à du Bellay:
Le monde est ennuyé de moy / Et moy pareillement de lui (Charles d’Orléans, Rondeaux, 187).
Pour les uns, le repli sur soi-même constitue en effet une première forme de réponse au sentiment d’absence et de vide. D’autres, que l’on désignera comme les moralistes (mais aussi, par exemple, les prédicateurs), s’élèvent contre ce qu’ils regardent comme une marque de faiblesse et d’égoïsme, voire comme un péché, parce que celui qui s’abandonne à la mélancolie se détourne de la figure de Dieu en s’abîmant dans son désespoir isolé. D’autres encore se laissent aller, et se livrent aux plaisirs immédiats propres à leur condition terrestre –ce sont les fous, mis en scène par Sébastien Brant, ceux qui amassent sans fin les richesses, qui se goinfrent et qui s’enivrent, qui tombent dans une coquetterie ridicule et, plus généralement, qui courent derrière un bien illusoire. Ne croyons pas, d’ailleurs, que cette typologie beaucoup trop sommaire soit exclusive: le même individu passera d’un état à l’autre, comme le fera Luther.
Après plusieurs autres, Jean Delumeau nous a expliqué que «la mélancolie aussi a une histoire», et que cette histoire connaît un moment particulier d’apogée à l’époque de la Renaissance: l’ennui et le spleen ne sont pas une invention du romantisme (de Goethe à Emma Bovary...) quand, au tournant des années 1500, la mélancolie est déjà à l’ordre du jour, que mettent en scène les plus grands artistes du temps –Dürer (1514), mais aussi Lukas Cranach, pour ne citer que deux figures majeures. Dans le même temps, elle est considérée comme une maladie (la maladie de la bile noire), qui doit être combattue par une activité redoublée, par le travail, par le sport et par le jeu, par les plaisirs de la table et de l’amour…
La mélancolie et sa guérison seront ainsi mises en scène par Mathias Gerung (1500-1570) dans son tableau «La mélancolie au jardin de la vie», datée de 1558 (Staatliche Kunsthalle Karlsruhe): le personnage principal, au centre du tableau, représente une figure féminine ailée, la tête appuyée sur la main gauche (la pose classique de la mélancolie). Partout à son entour, les hommes s’affairent, dans de multiples scènes de la vie quotidienne, avec un grand nombre de jeux (les boules, le tournoi, le tir à l’arc, la danse, etc.), mais aussi les saltimbanques, le banquet ou encore la maison de plaisirs, le repas en musique et en galante compagnie, et les rendez-vous amoureux. En arrière-plan, quelques scènes de travail, avec les moissonneurs et les laboureurs puis, plus loin, le troupeau de moutons, pour finir avec l’extraction minière (plusieurs de ces petites scènes sont clairement inspirées d’œuvres antérieures). 
"Melancolia 1558" (© SKH Karlsruhe)
Dernier problème, mais non des moindres, qui doit être envisagé: si la folie est le lot de l’humanité dans son ensemble (chacun, à l’occasion, se livrera inconsidérément au plaisir gratuit, voire au mal), la mélancolie ne peut directement concerner qu’une minorité –d’une certaine manière, elle est un sentiment aristocratique. Comme nous l’avons vu, les premiers témoignages en sont apportés par un prince du sang, et, s’agissant toujours du royaume de France, nous restons globalement dans le monde des privilégiés. Dans le monde germanique aussi, le tableau de Gerung  aussi se donner à comprendre comme une illustration des activités «courtoises», alors que l’homme du commun, surtout en milieu rural, est bien trop accaparé par le souci immédiat du quotidien pour se laisser aller à des considérations aussi gratuites…: il ne saurait avoir le recul nécessaire pour se regarder lui-même vivre. 
Caractéristique de la petite société de ceux qui participent à la civilisation de l’écrit, qui lisent, qui écrivent... et qui ont du temps, la mélancolie apparaît ainsi comme un sentiment de dépression fondamentalement lié à la médiatisation (à la «contemplation du miroir» et de l'image), et à la nouvelle conjoncture des médias entre le XIVe siècle (la «révolution scribale» de Pierre Chaunu) et le XVIe. 

Le colloque qui se tiendra à l’initiative de nos collègue Renaud Adam et Chiara Lastraioli les 20 et 21 septembre prochain à Tours, sur le thème de «Lost in Renaissance» (détails ici), abordera certains aspects de ces tensions très sensibles au tournant de l’époque moderne: il s’agira de la «face sombre» de l’innovation et de la difficulté à la surmonter. La Renaissance est bien évidemment marquée par des découvertes majeures, mais aussi par des processus très profonds de reconfiguration, impliquant l'inquiétude, l’abandon et l’oubli.

lundi 16 avril 2018

En 1495, le voyage de Compostelle

Le petit livret consacré par Hermann Künig aux routes de Compostelle et publié probablement par Prüss et Grüninger à Strasbourg peu après 1495, est, sous sa forme modeste, d’une richesse extrême, tant pour l’histoire du livre que pour celle des voyages, des pèlerinages et des transferts culturels:
Wallfahrt und Strass zu St. Jacob, [Strasbourg, Johann Prüss et Johann (Reinhard) Grüninger, post 26 juill. 1495] (GW, M 16476).
Quelques remarques préliminaires: l’opuscule se présente en format in-quarto, et il compte douze feuillets non chiffrés, dont une image du pèlerin, laquelle est répétée trois fois. Nous connaissons un seul exemplaire conservé de cette petite brochure, à la Bibliothèque nationale de Berlin (accessible en ligne).
L’auteur est un moine de l’abbaye de Vacha, une petite ville située sur la Werra, à l’ouest de la Thuringe: Vacha est une étape sur l’un des principaux itinéraires européens, celui de la Via regia conduisant de la région du Rhin et du Main vers l’est de l’Europe, par Eisenach, Erfurt et Leipzig, le grand marché des foires. Künig lui-même est un servite de Marie, qui apparaît ponctuellement dans les sources d’archives, et qui aurait peut-être accompli son pèlerinage en 1486 –mais nous tiendrions bien plutôt pour les années 1495-1496, puisque le voyageur mentionne qu’Amboise abrite le tombeau du fils du roi de France, et que le dauphin Charles Orland est précisément décédé, à l’âge de trois ans, à la fin de l’année 1495 au château d'Amboise…Plus tard, le tombeau sera transporté à la cathédrale de Tours.
L’ouvrage serait donc publié au plus tôt en 1496: on pourrait s’étonner qu’il sorte des presses d’un atelier strasbourgeois, donc assez éloigné de la Thuringe, mais, d’une part, la capitale de l’Alsace constitue l’un des grands centres de typographie en Europe à la fin du XVe siècle; d’autre part, Künig ne serait peut-être jamais rentré à Vacha, et il se serait arrêté plus à l’ouest; enfin, en tout état de cause, la clientèle visée par les éditeurs est celle des pèlerins allemands, dont un grand nombre passe évidemment par le Long pont (lange Brücke) traversant le Rhin à Strasbourg.
La présentation se fait en deux temps: à l’aller, l’auteur décrit la «route d'en-haut» (Oberstraße), qui conduit d’Einsiedeln, en Suisse, à Chambéry, puis à Valence, avant de poursuivre vers l’Espagne. Pour le retour en revanche, il propose la «route d'en-bas» (Unterstraße), qui remonte d’Espagne vers Bordeaux, Tours, Paris et Bruxelles, pour aboutir enfin à Aix-la-Chapelle. Le circuit permet de visiter les plus grandes églises de pèlerinage en dehors de Rome et de l’Italie: Einsiedeln, mais aussi Saint-Martin de Tours, sans oublier Aix-la-Chapelle ni, bien sûr, Compostelle.
Le récit est très bref, et se concentre d’abord sur les églises et autres lieux de dévotion, sur l’itinéraire (avec la présence des ponts, etc.), et sur les conditions matérielles du voyage: l’auteur fait souvent allusion aux dangers qui guettent le pèlerin isolé, il mentionne l’existence des auberges et des «hôpitaux», il donne parfois son avis sur l’accueil qui s'y trouve réservé, et il attire l’attention sur les taxes et autres octrois, et sur les problèmes de change. Parfois, il rapporte une légende, par exemple à propos du Mont Pilate, sur le lac des Quatre Cantons, et du cadavre supposé de Pilate qui y aurait été transporté: la piété la plus sincère n’entre nullement en contradiction avec des formes de pensée naïves et qui touchent au surnaturel païen…
Certes, on est parfois quelque peu perplexe devant le caractère succinct de l’information: sur la route du retour, le pèlerin arrive à Burgos. En quittant la ville par la porte Saint-Nicolas, il prendra à droite à la bifurcation, et «arrivera directement à Strasbourg» –soit un itinéraire de quelque 1400 km sans plus de précisions.
Mais trois éléments nous retiendront plus particulièrement. D’abord, le gîte: dès lors qu’il sort des pays germanophones, le voyageur est content de trouver des auberges «allemandes» sur sa route. Que Genève soit une ville «propre» semble déjà acquis à la fin du XVe siècle, mais il faut surtout prendre gîte dans la première maison hors la ville, chez Peter von Freiburg (Fryburg)
où tu trouves à boire et à manger en suffisance,
et où, en plus, l’hôte t’aidera pour toutes tes affaires. L’image de saint Jacques est suspendue à gauche de la porte d’entrée.
Le deuxième ordre de remarques concerne les noms de lieu: notre voyageur remonte depuis Bordeaux, et arrive sur la Loire, mais la graphie parfois surprenante des toponymes déroute le lecteur moderne. C'est que le texte rend compte de ce que le voyageur a entendu, avec l’accent d’outre Rhin. Il rentre d’abord à Thorß (Tours) (1), que l’on appelle en welch (en roman) Thuron, et d’où l’on peut gagner directement la Lorraine. Dans l’immédiat, il faut remonter la Loire, passer par Amboß (Amboise), puis gagner Blese (Blois) et par plusieurs autres villes que l’auteur ne détaille pas. La dernière de celles-ci accueille la cour d’un évêque –probablement Meung, possession des évêques d’Orléans– et on y recevra peut-être une aumône. Et, enfin, c’est Orliens (Orléans) une «belle ville».
On ne peut pas passer sous silence le commentaire sur Paris, en cette toute fin du XVe siècle:
Après cela, tu arrives bientôt à Paris, / Cette ville où se rendent tous ceux qui veulent devenir savants
Dans les arts, ou dans le droit canon et romain. / Sur la terre, je n’ai jamais vu une ville semblable.
On devine l’admiration de Künig, même si celui-ci confond et si l’enseignement du droit romain est en réalité interdit à Paris –mais se pratique à Orléans, où il n'en a pourtant rien dit, non plus que des Allemands membres de la Natio Germanica.
Notre dernière remarque concerne les difficultés du voyage à l’étranger: l’auteur souligne à plusieurs reprises combien il faut être attentif à ne pas se faire gruger, et l’impossibilité de se faire comprendre explique, n’en doutons pas, son attention à signaler les «bonnes auberges» entendons celles tenues par des compatriotes de confiance. Sur la route du retour, il y a comme un soupir de soulagement, lorsqu’il s’agit d’arriver en Lorraine (à Metz, ou à Widersdorf = Vergaville), et
Là, tu pourras parler avec les gens.
Enfin!...
Un document exceptionnel, bien loin de l’Itinéraire de Breydenbach et de ses compagnons et dont le propos est complètement différent: c’est un petit opuscule, que l’on pourra se procurer en route en passant par Strasbourg, pour un prix raisonnable, et que l’on emportera sans complications. Bien sûr, il est inutile d’y insister, mais il est bien clair que ces pèlerins sans grandes ressources et exposés à tous les risques d’un voyage lointain, sont désormais alphabétisés, et suffisamment acculturés pour que l’imprimé leur soit devenu un objet d’usage relativement banal...

1) Rappelons que la prononciation de l'allemand est accentuée, et que les s finaux ne sont pas muets. Le voyageur a peut-être lu Tours, et il transcrit Thorss. Il faut aussi tenir compte du rôle du compositeur strasbourgeois. Plus loin, nous lirons pareillement Stampoß (Étampes), avant d'arriver à Hamyens (Amiens), après avoir quitté Paris par le nord.