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dimanche 27 janvier 2019

Nouvelle publication

Renaud Adam,
Vivre et imprimer dans les Pays-Bas méridionaux (des origines à la Réforme),
préf. Alexandre Vanautgaerden,
Turnhout, Brepols, 2018, 2 vol., XXXIII-349 + IX-235p.
(«Nugae humanisticae»)
ISBN 978-2-503-55015-2

Voici un livre qui honore son auteur, son éditeur et son directeur de collection. Les deux volumes publiés par notre collègue et ami Renaud Adam (plus de 600 pages au total) représentent «la version remaniée de [la] thèse soutenu à l’université de Liège» en juin 2011.
Nous dirons, d’abord, que l’ouvrage se place au point de rencontre de deux expériences historiographiques: d’une part, la richissime tradition bibliographique, bibliophilique et érudite des Pays-Bas en général et des Pays-Bas du sud en particulier; de l’autre, le renouveau de l’histoire du livre engagé par la publication de L’Apparition du livre en 1958. Nous saluons ici la tradition initiée par Henri-Jean Martin, et qui combine l’approche érudite (Martin avait été formé à l’École des chartes) et les perspectives nouvelles de l’«École des Annales», privilégiant d’abord l’histoire économique et sociale.
Le cadre géographique est posé: les «Pays-Bas du sud» désignent un ensemble de territoires pour l’essentiel issu du démembrement de l’ensemble bourguignon après la mort du Téméraire (1477), et qui se distinguent des «Pays-Bas du nord», les futurs Provinces-Unies depuis la révolte de 1568. Nous dirons, par commodité, qu’il s’agit de la géographique de la Belgique actuelle, y compris les territoires placés sous la domination du prince-évêque de Liège et la région du nord de la France (Flandre française et Hainaut). Le Prologue de l’ouvrage trace avec précision un tableau historiographique de l’histoire du livre dans cet espace essentiel, tableau dans lequel Prosper Marchand est toujours une figure-clé. La chronologie de l’étude s’étend, quant à elle, aux deux premières générations de la typographie en caractères mobiles, soit les décennies 1470-1520 –le terminus ad quem reste cependant relativement indécis.
Valenciennes, Jehan de Liège, [1500]
Disons au passage que nous sommes tout particulièrement heureux de voir réhabilitées deux habitudes qui n’auraient jamais dû être perdues.
D’abord, la description des phénomènes du passé n’a pas à s’insérer dans les catégories géographiques du présent, autrement dit à respecter les frontières politiques actuelles. À l’historien de faire le choix –et de justifier ce choix– de la géographie spécifique de ce qu’il souhaite étudier. Que la France du nord appartienne, au XVe siècle et même plus tard, aux «Pays-Bas du sud» ne pose aucun problème, de même que Strasbourg et l’Alsace appartiennent alors évidemment au monde germanique. Nous avons déjà évoqué cette question, mais  profitons du présent billet pour y revenir.
Ensuite, nous disposons, en français, d’un riche vocabulaire qui permet de désigner les pays et les localités de l’étranger, mais ce vocabulaire tend à tomber en désuétude, face à la montée en puissance de versions censées être plus respectueuses des identités locales, de leur politiquement correct –et de leurs errements. Avouons que nous avons plaisir à retrouver les toponymes de «Malines», de «Bois-le-Duc» ou encore d’«Audenarde», quand ce n’est pas celui de «Louvain»… Autant d’usages qui n’ont rien à voir avec un quelconque nationalisme borné, mais qui témoignent de la culture historique de l’auteur et de celui qui le lit.
Nous reviendrons plus longuement sur le contenu de la somme exemplaire publiée par Renaud Adam, mais nous bornerons à dire, aujourd’hui, que ces deux volumes devraient être intégrés dans les usuels de références non seulement des bibliothèques patrimoniales situées dans le Nord- Pas-de-Calais, mais aussi des principales bibliothèques patrimoniales de la capitale et des autres départements de la France «de l’intérieur».


Sommaire abrégé des deux volumes
Tome I : Des hommes, des ateliers et des villes
[Pièces liminaires : Préface, Avant-Propos]
Prologue
1ère partie: Le métier d’imprimeur
1) L’organisation du métier; 2) L’atelier, espace de fabrication; 3) Distribution et consommation
2e partie: L’espace social [var.: Le groupe social]
1) Les imprimeurs, une communauté homogène?
2) Le capital économique
3) La production intellectuelle
Conclusions
Annexes: carte de la diffusion des impressions du XVe siècle, plans d’Anvers, de Bruxelles et de Louvain Bibliographie
Index [nominum]

Tome II: Bilan historiographique et dictionnaire prosopographique
1ère partie: Les premiers établissements
1) Alost; 2) Louvain; 3) Bruges; 4) Bruxelles; 5) Audenarde et Gand; 6) Anvers; 7) Bois-le-Duc; 8) Essai comparatif: la production imprimée en 1473 et 1493
2e partie: Les débuts du XVIe siècle. Le calme avant la tempête: les anciens Pays-Bas avant le Réforme
1) Anvers; 2) Bruges, Bois-le-Duc, Bruxelles et Gand; 3) Valenciennes, Liège et Hesdin; 4) Louvain; 5) Essai comparatif: la production imprimée avant 1520
Conclusions
Dictionnaire prosopographique
Annexes (Bibliographie, Liste des graphiques, Index [nominum]).

samedi 29 décembre 2018

L'économie des "industries polygraphiques" (1)

Il est étonnant de constater combien les historiens intéressés par le domaine des «industries polygraphiques» (nous prenons le terme d’industrie au sens le plus large) ont très souvent, jusqu’au XXe siècle, privilégié dans leur travail l’étude des ateliers d’imprimerie.
Certes, l’atelier d’imprimerie, avec son organisation complexe, ses travailleurs très particuliers (les singes, les ours, et les autres) et toute la mythologie qui l’accompagne constitue un espace emblématique, et qui ne peut qu’impressionner le profane. À certains égards, il apparaît comme le laboratoire où s’opère l’alchimie qui rendra accessible à tout lecteur tous les textes que l’on pourrait souhaiter. Son étude se justifie pleinement s’agissant des premières décennies de l’«art nouveau», et plus généralement d’histoire des techniques ou d’histoire de la production imprimée et des pratiques de fabrication – on pourra penser à l’exemple célèbre de la Société typographique de Neuchâtel dans les dernières décennies de l'Ancien Régime (1). Le fonctionnement de l'atelier constitue aussi un préliminaire indispensable aux travaux de bibliographie matérielle.
Pourtant, le cœur des activités de la branche ne réside bientôt plus dans les seules imprimeries, et leur étude devient au fil des générations insuffisante, surtout si l’on privilégie une perspective macro-économique. On le sait, la production d’imprimés marque une rupture quantitative radicale avec l’économie du manuscrit (plus de 30000 titres publiés entre 1454 et 1500), et bientôt les exemplaires s’accumulent dans les entrepôts des fabricants, alors même que les investissements nécessaires restent considérables: lorsque l’on a le matériel d’imprimerie, il faut se procurer un texte à reproduire, puis conduire tout le processus de fabrication (acheter le papier, payer les ouvriers, etc.) avant de pouvoir espérer vendre et rentrer dans ses frais. La grande affaire, c’est la diffusion, comme le montre déjà la mise en scène de la «Danse macabre des imprimeurs» publiée à Lyon autour de 1500.
Bien sûr, il existe des «librairies» dès avant Gutenberg, et des canaux par le biais desquels on peut se procurer des exemplaires de livres manuscrits: le classique des Roose nous éclaire sur la vigueur de la vente des manuscrits à Paris à la fin du Moyen Âge, tandis que François Villon, d’auberge en auberge, vend ses livres pour s’assurer du nécessaire :
À Gandeluz [Gandelu] lès La Ferté [La Ferté-Milon] / Là laissai-je mon ABC…
Mais le changement de régime est là. Les premiers imprimeurs, à commencer par Peter Schoeffer, assurent dès les années 1469-1470 la distribution de leur propre production, parfois aussi de celles de leurs confrères, notamment en publiant des listes de titres disponibles. L’exemplaire de la liste imprimée par Peter Schoeffer et aujourd’hui conservé à Munich (cf cliché), un simple placard, porte à la suite du texte imprimé une note manuscrite en latin qui nous éclaire sur les pratiques de la vente: «On trouvera le vendeur de ces livres à l’auberge dite À l’homme sauvage» – seul le nom de l’auberge est en allemand.
Cette auberge Zum wilden Mann est connue comme étant située à Nuremberg, sur le Marché au vin (Weinmarkt), une localisation qui ne saurait nous surprendre: d’une part, Nuremberg est un pôle commercial de toute première importance, où notre imprimeur mayençais espère trouver des débouchés pour ses titres; d’autre part, l’exemplaire de la liste provient de la bibliothèque du médecin et bibliophile nurembergeois Hartmann Schedel, l’auteur même des célébrissimes Chroniques. Au passage, on ne s’étonnera pas de l’extrême rareté de semblables documents anciens, dont la destination n’est évidemment pas d’être conservés dans les bibliothèques, sinon celle d'un savant amateur.
Quoi qu’il en soit, la procédure est clair: le «voyageur» de Fust est venu dans la capitale de la Franconie, où il s’est établi dans une auberge très connue au cœur de la ville (à l’emplacement actuel du 11 Weinmarkt), non loin de Saint-Sébald. Il fait distribuer son tract, en indiquant où on peut le rencontrer pour se procurer des exemplaires des titres cités –il suffit de compléter le tract pour qu’il puisse servir dans plusieurs villes successivement. Il est probable que le voyageur était accompagné par un ou plusieurs chariots transportant les exemplaires eux-mêmes destinés à la vent: les grandes auberges sont de véritables caravansérails, qui offrent toutes les facilités aux clients, y compris s'agissant des écuries et autres entrepôts.
Bref, les premiers espaces de vente, et de rencontres, ce sont les ateliers d’imprimerie eux-mêmes et les auberges (2), auxquels nous pouvons ajouter les marchés et les foires –comme le fait déjà Gutenberg à la foire de Francfort dès 1454 (3).
Mais une telle procédure ne saurait résoudre le problème à moyen terme et, peu à peu, c’est tout un secteur d’activités nouveau qui va émerger, celui de la distribution des imprimés, avec des structures permanentes (au premier chef, les librairies de détail) et des pratiques professionnelles complexes. Les premiers négociants en livres sont connus dans les décennies 1480-1490: ce sont, dans les pays allemands, les Buchführer, dont Ursula Rautenberg explique qu’ils peuvent être aussi bien des «voyageurs» (4) que, bientôt, des commerçants sédentaires plus ou moins spécialisés. Les librairies au sens moderne du terme commencent ainsi à être ouvertes à partir des années 1500 dans les villes les plus dynamiques.
Notre prochain billet traitera des paradoxes de la géographie des presses typographiques à travers la typologie des villes et autres localisations accueillant des ateliers d’imprimerie.

Notes
(1) La question de la lecture et de ses pratiques n'entre pas dans le champ du présent billet.
(2) Bien évidemment, les acheteurs aussi pourront se déplacer, et nous savons que, dès la décennie 1440, l’abbé de Saint-Aubert de Cambrai envoie un «messager» à Bruges pour se procurer un ou plusieurs exemplaires de petits livrets xylographiés, en l’occurrence un Doctrinal. Il en fera également acheter d’autres sur le marché de Valenciennes.
(3) Comme en témoigne la lettre de Piccolomini au cardinal Carvajal.
(4) Ce qui veut dire que le «voyageur» de Peter Schöffer pourrait lui aussi être qualifié de Buchführer. Cf l’article «Buchführer» dans Reclams Sachlexicon des Buches. Von der Handschrift zum E-Book, dir. Ursula Rautenberg, 3e éd., Stuttgart, Reclam, 2015, qui cite l’article fondamental de Heinrich Grimm, «Die Buchführer des deutschen Kulturbereichs und ihre Niederlassungsorte in der Zeitspanne 1490 bis um 1550», dans Archiv für Geschichte des Buchwesens, 7 (1967), col. 1153-1772.

vendredi 14 décembre 2018

Vues de ville

Les vues de ville sont suffisamment fascinantes, à l’aube de l’époque moderne, pour autoriser que nous nous y arrêtions un instant. Nous laisserons de côté le thème des villes rêvées (la Cité de Dieu), tout comme celui des villes disparues (Sodome, et tellement d’autres). Depuis les années 1480, avec Bernhard v. Breydenbach et Hartmann Schedel, les vues de ville tendent à devenir une thématique spécifique de l’illustration des imprimés. Essayons-nous à en construire une typologie très sommaire, sur la base des célèbres Chroniques de 1493 (Liber chronicarum):
1) Les graveurs ayant travaillé pour Koberger et pour ses financiers à Nuremberg ont donné des images précises des villes qu’ils connaissaient, à commencer par Nuremberg, mais aussi Strasbourg, Bâle ou encore Bamberg, voire une ville plus éloignée, comme Lübeck. Dans le cas de Breydenbach (Pergerinatio in Terram Sanctam), les croquis ont été réalisés au fil du voyage: Breydenbach est accompagné dans son périple par le dessinateur et peintre Ehrard Reuwich, qui exécute les dessins d’après lesquels les gravures seront préparées, à Mayence après son retour. La célèbre vue de Venise constitue un très précieux document sur la topographie de la Sérénissime à l’époque où les voyageurs y ont séjourné. Nous désignerons ces représentations comme des représentations «immédiates», parce que prises sur le sujet.
2) Dans d’autres cas, la représentation relève d’une connaissance indirecte (par la tradition, par un texte, par un récit, etc.): quelques éléments connus s’insèrent dans un espace plus ou moins bien délimité, et caractérisent telle ou telle ville célèbre (Rome, Constantinople). Nous désignerons ces images comme constituant des représentations «médiatisées».
3) Enfin, dans d’autres cas encore, les gravures sont purement symboliques: c’est la ville en soi qui est représentée (et non pas une certaine ville), à travers des éléments caractéristiques de l’identité urbaine, comme les murailles (premier élément désignant la ville), la présence d’une forteresse, la silhouette d’un certain nombre d’églises et autres bâtiments religieux, etc. Le caractère symbolique de l’image fait que l’on réutilisera le cas échéant celle-ci pour représenter différentes villes, comme les Chroniques de 1493 en donnent nombre d’exemples.

Cette typologie initiale, pour incomplète qu’elle soit (dans la mesure notamment où le départ d’un genre à l’autre se révèle parfois difficile), présente pourtant l’avantage de poser, in fine, la question de savoir pourquoi les vues de villes s’imposent rapidement comme un genre spécifique de l’iconographie imprimée, et comment leur construction évolue, de la vue abstraite d’une ville indéfinie, à la vue coordonnée et rationalisée d’une certaine ville identifiable (éventuellement par le biais d'une légende: cf cliché), établie selon une certaine topographie et, à terme, représentée par le dessinateur et par le graveur selon une certaine échelle.

samedi 17 novembre 2018

Anne du Bourg, Orléans et le protestantisme

Nous retrouvons, à travers le personnage d’Anne du Bourg, un certain nombre de phénomènes majeurs, qui nous éclairent sur le fonctionnement du régime monarchique, en même temps que sur les conditions du transfert, puis de l’établissement de la Réforme dans le royaume de France dans les deux premiers tiers du XVIe siècle.
C’est, d’abord, la montée en puissance de dynasties de grands commis de l’État, dont les compétences professionnelles fondent le statut. Les du Bourg sont des Auvergnats, comme le cardinal Duprat (1467-1535), précepteur de François d’Orléans, et chancelier pratiquement inamovible de celui-ci une fois monté sur le trône. Familier du vieux magistrat, son compatriote Antoine du Bourg lui succède, mais il meurt accidentellement en accompagnant le roi à Laon (1538). Né à Riom en 1521, Anne du Bourg est le neveu du chancelier.
Le jeune homme suit le cursus spécialisé qui le préparera à ses fonctions futures. Il vient à l’université d’Orléans, qui fait pratiquement office de faculté de droit romain pour l’université de Paris, et se forme auprès de l’un des plus célèbres juristes du temps, à savoir Pierre de l’Estoile (1480-1537). Or, les partisans de la Réforme sont en nombre à Orléans, qu’il s’agisse de jeunes étudiants français (Calvin a aussi été élève de Pierre de l’Estoile) et étrangers (la Nation Germanique d’Orléans), ou d’enseignants. Après avoir exercé comme avocat, Anne du Bourg succède à Pierre de L’Estoile en 1549.
Venons-en maintenant aux années décisives, et rappelons les faits. En 1557, Anne du Bourg est appelé par Henri II comme conseiller au Parlement de Paris, alors que les tensions confessionnelles montent, et que la chambre discute de l’application de la peine de mort à ceux «qui tiennent l’opinion de Luther».
Certains conseillers souhaitent demander au roi de convoquer un concile général, mis Henri II décide, sur l’avis notamment de Charles de Guise (le cardinal de Lorraine: cliché 2, lettre C), de se rendre personnellement au Parlement pour y tenir une séance par laquelle il imposera sa volonté.
C’est la «Mercuriale», qui se déroule aux Augustins de Paris le 10 juin 1559 et au cours de laquelle plusieurs conseillers, dont Anne du Bourg, se prononcent pour le concile et contre la répression. Avec quatre de ses collègues, il est arrêté, et conduit à la Bastille par Montgomery, le capitaine des gardes. Un mois plus tard exactement, le 10 juillet, le roi est tué accidentellement par ce même Montgomery au cours d’un tournoi. Le dauphin, François II, a seize ans, et le Gouvernement est pratiquement assuré par la reine-mère, Catherine de Médicis, assistée des oncles par alliance du roi, le duc François de Guise et son frère Charles. Descendants des ducs de Lorraine, les Guise forment alors le plus puissant de ces «clans-pieuvres» qui s’installent à la tête de l’État, et qui s’emploient à profiter de la faiblesse de la monarchie après la mort de Henri II. Anne du Bourg, après un procès inique, est exécuté en place de Grève, à Paris, le 21 décembre 1559.
Une visite au Musée Calvin de Noyon permet de revoir une peinture qui met en scène la mercuriale du 10 juin. Le roi est assis dans le coin gauche, au fond de la salle. À sa droite, trois prélats, dont le cardinal de Lorraine, à sa gauche, le banc des princes, dont le duc de Guise. En face, en robe noire, ce sont les membres du Parlement, tandis que les deux greffiers sont assis, derrière leur table de travail (cliché 4). Anne du Bourg est debout, en train de prononcer son long discours (cliché 1). Sur la droite de l’image, en arrière-plan, deux scènes représentent le transfert du conseiller à la Bastille, et son incarcération. L’exécution d’Anne du Bourg a un retentissement considérable –l’électeur palatin lui-même s’était adressé au roi de France, pour lui demander de gracier le condamné, et pour offrir à celui-ci une place de professeur de droit à l’université de Heidelberg.
La peinture exposée à Noyon reprend le motif d’une gravure célèbre, de Perrissin (1569), tout en s’adressant à un public germanophone, comme en témoigne le texte figurant en bas.
Nous sommes dans l’ordre de la propagande, avec un jeu de lettres désignant les personnages principaux, et une légende qui les identifie. Nous sommes aussi dans l’ordre de la médiatisation, à travers le recours à l’iconographie, qu’il s’agisse d’illustrations (dans des livres), de gravures explicatives (sous forme d’estampes), et éventuellement de tableaux. L’utilisation de ce que nous appellerons l’«image légendée» nous semble caractériser l’iconographie de la Réforme, lorsqu’il s’agit de fournir à la fois une représentation de ce dont il s’agit, une légende permettant d’identifier les postures et les scènes et, plus ou moins implicitement, un commentaire, ou une morale, de l’ensemble.
Quelques mois encore, et les conjurés protestants envisageront de soustraire le jeune roi à l’influence des Guise, en l’enlevant par un coup de main qu'ils projettent d'exécuter sur le château de Blois, avant que la cour ne se réfugie à Amboise...

jeudi 15 novembre 2018

Vient de paraître...

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Vient de paraître:
«Maudits livres». La réception de Luther & les origines de la Réforme en France [catalogue d'exposition],
Paris, Bibliothèque Mazarine, Éditions des Cendres, 2018,
339 p., ill.
ISBN 978-2-86742-280-5 

À l’automne 1518, un an après la publication des 95 thèses (voir par ex. ici), la pensée de Luther pénètre pour la première fois en France, sous la forme d’un recueil de textes publié à Bâle. Les œuvres du réformateur commencent ainsi par être importées dans le royaume; elles circulent et y sont lues; elles seront bientôt réimprimées et traduites, mais aussi contestées, condamnées et parfois détruites.
Elles rencontrent en France les aspirations d’une société traversée d’inquiétudes depuis la fin du Moyen Âge, gagnée par de nouvelles sensibilités religieuses, tentée par la contestation des autorités, et séduite par de nouveaux modes de lecture et d’enseignement. Entre 1518 et la fin du règne de François Ier, s’ouvre une période intense d’explorations et de questionnements. Certains événements contribuent à médiatiser la figure de Luther et à crisper les positions: sa condamnation par la Sorbonne et par le Parlement de Paris (1521), l’«Affaire des placards» (1534), l’apparition de Calvin, la création de l’Index des livres interdits (1544). Les dissensions se font fractures, et les voies moyennes, tentées par un Lefèvre d’Étaples ou une Marguerite de Navarre, deviennent impossibles à tenir. Le mot «luthérien» se charge négativement, et son imprécision autorise désormais tous les amalgames…
Un demi-siècle après l’invention de l’imprimerie, avant que la Renaissance ne laisse place aux Guerres de Religion, le livre est à la fois l’acteur principal et un témoin privilégié de ces bouleversements. Imprimeurs et libraires perçoivent le formidable potentiel éditorial de la polémique luthérienne, et oscillent entre raison commerciale, prudence, et engagement personnel. Pour endiguer la diffusion des textes désormais définis comme hérétiques, on invente des dispositifs de contrôle de plus en plus redoutables à défaut d’être efficaces: les livres devenus maudits mènent à l’exil ou au bûcher leurs auteurs, imprimeurs et lecteurs.
Exposition organisée par la Bibliothèque Mazarine en partenariat avec la Société d’Histoire du Protestantisme français.

L’ouvrage publié comprend les soixante-dix-huit notices détaillées des pièces exposées à la Bibliothèque Mazarine, pièces réparties en six sections dont chacune est introduite par une monographie scientifique.

Sommaire
Préface, par Yann Sordet
Introduction, par Hubert Bost
I- De nouvelles sensibilités, de nouveaux textes, de nouvelles lectures, par Frédéric Barbier
Notices 1 à 11
II- 1518-1521: Luther à Paris, par Florine Lévecque--Stankiewicz
Notices 12 à 24
III- Réactions: défenses et ruptures, par Geneviève Guilleminot-Chrétien, et par Yves Krumenacker
Notices 25 à 31
IV- Luther en français avant Calvin, par Marianne Carbonnier-Burkard et Olivier Millet
Notices 32 à 56 V- Entre Luther et Calvin: les années 1540, par Marianne Carbonnier-Burkard et Olivier Millet
Notices 57 à 69
VI- La légende noire de Luther, par Yves Krumenacker
Notices 69 à 78
Chronologie
Bibliographie sommaire
Index nominum et locorum
 
Commissaire de l'exposition: Florine Lévecque-Stankiewicz
Direction scientifique: Frédéric Barbier, Marianne Burkard-Carbonnier, Geneviève Guilleminot-Chrétien, Florine Lévecque-Stankiewicz, Yves Krumenacker, Olivier Millet, Yann Sordet

dimanche 7 octobre 2018

Encadrer et censurer le média

Le récent colloque de Tours, Lost in Renaissance (cliquet ici), nous amène à rouvrir brièvement un dossier ancien: celui-ci porte sur «la peur et le livre» –selon l’usage, nous entendons ce dernier terme dans son sens le plus large, soit un support faisant appel aux techniques de l’écrit (à l’exclusion des écrans). La peur et le livre ne constituent d'ailleurs qu’un exemple d’un sujet beaucoup plus large, et que l’on pourrait définir comme celui e «la peur et les médias» (cliquer ici).
Nous ne pouvons pas nous arrêter sur la typologie de la peur, qui opposera la peur immédiate (par ex., la peur de tomber), à la peur à moyen ou à plus long terme (la peur de la ruine, de la maladie, ou autre) et à la peur essentielle (la peur de la mort et de ce qui peut s’ensuivre). Par rapport à cette question, les usages du média seront de différents ordres: la peur existentielle, celle de mourir, ne peut être envisagée que dans une spécifique, celle de la morale ou d'une forme de dévotion, quand les autres types de peur pourront faire l’objet de spéculations diverses relatives au média. Selon les époques et les circonstances,
- on garde sous les yeux l’image de la mort et on s’inquiète de son salut en se référant à des livres de piété ou autre (dans le monde occidental, l’Imitation de Jésus Christ est le best seller de l’époque moderne);
-ou bien on «joue à se faire peur» en apprenant l’existence d’une catastrophe qui s’est produite au loin (ce sont les «canards»), ou en lisant un roman effrayant (un roman «gothique», une histoire de fantôme…), mais que l’on sait être une fiction;
-ou bien encore on se laisse aller à une forme de millénarisme annonçant la fin du monde (à l'époque contemporaine, il s'agit de la guerre, de la subversion des États organisés, des migrations incontrôlées, de la destruction de l'environnement naturel et des conséquences que cette destruction peut entraîner…).
Cette typologie interfère avec une sociologie et une anthropologie de la peur, elles-mêmes liées à la médiatisation: nous avons déjà évoqué, pour la France, la Grande Peur de 1789, soit la peur du plus grand nombre dans un environnement rural très majoritairement analphabète, mais en même temps ouvert à la circulation des bruits et autres fausses nouvelles. Au XIXe siècle, à la peur des bourgeois parisiens devant les «banlieues rouges» telles que présentées par Zola (1) succède aujourd’hui la peur face à des «quartiers» censés être dominés par le communautarisme et abandonnés par la République. Les enquêtes de Le Play donnent des séries d’exemples de ce type, comme celui des «paysans déracinés» qui peuplent Saint-Junien (Hte-Vienne), et parmi lesquels l’auteur s'arrête sur la figure de la gantière, seule dans son atelier et qui coud fébrilement: «paysanne hier, elle sera pétroleuse demain à la prochaine grève».
Mais nous retiendrons aujourd’hui le schéma inverse: c'est le livre, ou le média, qui fait peur par lui-même, et surtout par les usages qui peuvent en être faits. Le colloque de Tours a permis de revenir sur les conséquences entraînées par l’irruption, au XVe siècle, de la nouvelle technologie des médias, celle de la typographie en caractères mobiles. Bien entendu, la première réaction est universellement positive, face à un outil qui permettra la multiplication des textes, l’accélération de leur circulation, et une accessibilité considérablement plus grande grâce à la baisse des prix. Mais les disfonctionnements apparaissent progressivement plus graves: comment protéger les investissements des libraires éditeurs, comment contrôler la qualité des textes publiés et surtout, à plus long terme, comment contrôler leur circulation (2)?
Bien sûr, la peur n’entre pas seule en ligne de compte: l’économie intervient aussi (il faut réguler, pour protéger ses droits), de même que la sociologie du pouvoir (il faut contrôler, pour conserver l’exclusivité de la médiation ou de la prescription, notamment s’agissant du premier ordre et du rapport à l'Écriture sainte).
Le risque fondamental est celui selon lequel un nombre croissant de lecteurs potentiels pourra se procurer les textes qu’il souhaite ou qui seront à sa disposition, alors même que ces textes ne lui sont pas toujours réellement accessibles. Selon les lecteurs, les conséquences pourront être tragiques pour l’individu, pour sa famille, ou pour la collectivité: ce lecteur trop naïf est intoxiqué par le texte qu’il découvre et qui le fascine, à l’image d’Emma Bovary «empoisonnée» par ce qu’elle emprunte au cabinet de lecture de Rouen. La crédulité pousse cet autre à croire à des chimères (la bourse…), qui entraîneront sa ruine et celle de sa famille. Quant aux paysans révoltés, ils ont pris au sens littéral ce qu'ils croyaient avoir été annoncé par les Réformateurs, sur le royaume de Dieu et sur l’égalité universelle…
Bref, l’imprimerie est un don de Dieu, mais elle doit être utilisée à bon escient. Dès avant 1517, la réaction se fait à Rome, quand le pape Léon X promulgue les décisions du concile de Latran relatives à la publication des livres imprimés (26 mai 1515): il est interdit d'imprimer un texte qui n'aura pas été approuvé par les autorités ecclésiastiques (Prohibitio imprimendi libris, absque examine approbatione Vicarii Papæ, & Magistri Sacri Palatii Apostolici in Urbe. Et episcoporum hæreticæque pravitatis inquisitorum il aliis locis»). L'imprimerie a été découverte par la grâce de Dieu et elle apporte des avantages considérables (3), mais il est de la responsabilité de l'Église de veiller à ce qu'elle ne soit employée qu'à la gloire de Dieu, à l'essor de la foire et à la diffusion des connaissances utiles (4). Encore quelques années, et Cochlaeus résumera les inquiétudes de la part des catholiques:
Le Nouveau Testament de Luther a été tellement multiplié et tellement répandu par les imprimeurs que des tailleurs et des cordonniers, (…), des femmes, des ignorants, qui ont accepté ce nouvel évangile luthérien et qui savent un peu lire l’allemand l’ont étudié avidement comme la source de toute vérité…
De fait, tout un chacun n’a pas été formé pour interpréter les Écritures saintes, et il convient toujours de prendre des précautions. À terme, ce sera, au concile de Trente, la mise en place de la censure en tant qu’institution de surveillance et de régulation de la circulation des livres.
Ne croyons pas pourtant que les idées des Réformateurs soient plus ouvertes, s’agissant de la pratique de lecture. Luther ne déclare-t-il pas:
«Il ne faudrait pas lire beaucoup, mais lire de bonnes choses et les lire souvent» (Martin Luther, À la noblesse chrétienne, dans Œuvres, I, p. 662).
Inutile de souligner combien ce programme supposerait de revenir sur la théorie de la «Leserevolution», laquelle serait caractérisée par le passage, plus précoce dans l'environnement réformé, de la lecture intensive à la lecture extensive…

1) Alain Faure, «Un faubourg, des banlieues, ou la déclinaison du rejet», dans Genèses, 51-2 (2003), Les Mots de la ville, p. 48-69.
2) Jean-François Gilmont, «Les humanistes face à l’ars impressoria», dans Id., Le Livre et ses secrets, Louvain, Presses universitaires de Louvain; Genève, Librairie Droz, 2003, p. 45-57. L’auteur exploite notamment le petit opuscule de Hans Widmann, Vom Nutzen und Nachteil der Erfindungdes Buchdrucks, aus der Sicht der Zeitgenossen des Erfinders, Mainz, Gutenberg Gesellschaft, 1973. Voir aussi : Orietta Rossini, «La stampa a Roma : entusiasmi e riserve nei circoli umanistici», dans Gutenberg e Roma. Le origini della stampa nella città dei papi (1467-1477) [catalogue de l’exposition du Mueso Barracco, Rome, 1997], éd. Massimo Miglio, Orietta Rossini, Napoli, Electa Napoli, 1997, p. 97-112. La question de la protection des œuvres de l'esprit et de la rémunération des auteurs à partir de leur travail reste longtemps en retrait.
3) «Ars imprimendi libros, temporibus potissimum nostris, divino favente numiner, inventa seu aucta & perpolita, plurima mortablibus attulerit commodæ, cum parva impensa, copia librorum maxima habeatur». 
4) «Nos itaque ne id quod ad Dei gloriam & fidei augmentum ac bonorum artium propagationem salubriter est inventum, in contrarium convertatur». Le texte complet est édité dans: Magnum bullarium romanum a beato Leone Magno usque ad S.D.N. Benedictum XIII opus absolutissimum, t. I, Luxemburgi, sumptibus Andreæ Chevalier, 1727, p. 554 et suiv.

lundi 24 septembre 2018

Colloque et exposition sur les origines du protestantisme

La réception de Luther en France et en Europe, et les origines de la Réforme
12-13 novembre 2018

JOURNÉES D'ÉTUDE

Lundi 12 novembre
(83 boulevard Arago, 75014 Paris) 

Luther en Junker Jörg, par Lucas Cranach l’Ancien,
panneau sur bois
Schloßmuseum Weimar.
LES DÉBUTS DU LUTHÉRANISME EN EUROPE ET DANS LE MONDE
13h30 (1) voir note en bas de page
14h30: Ouverture, par Isabelle Sabatier, présidente de la SHPF
14h40: Imprimeurs-libraires aux origines de la Réforme en Italie. Andrea De Pasquale (Bibliothèque nationale centrale, Rome)
15h10: Humanisme monacal, piété, Réformation: les débuts de la «librairie» luthérienne en Europe danubienne. István Monok (Académie des sciences de Hongrie)
15h40: Discussion et pause

16h10: Infectés et suspects: les livres luthériens de Jacques II d’Angleterre (Maria-Luisa Lopez-Vidriero, Bibliothèque royale, Madrid)
16h40: La «France Antarctique» et la «Confession de la Guanabara»: guerre de religion et bataille des mots en Amérique du Sud (1555-1560). Marisa Midori Deaecto (Université de Sao Paulo) 

Mardi 13 novembre
Bibliothèque Mazarine (23 quai de Conti, 75006 Paris)

LA RÉCEPTION DE LUTHER EN FRANCE

10h00: Accueil, par Yann Sordet, directeur de la Bibliothèque Mazarine
Présidence: Hubert Bost (président de l’EPHE)
10h10: La réception de Luther à Paris entre 1518 et 1521. Florine Levecque-Stankiewicz (Bibliothèque Mazarine)
10h40: La réception de Luther par le jeune Calvin. Christoph Strohm (Université de Heidelberg)
11h10: Discussion et Pause

11h40: La nation germanique d'Orléans et sa bibliothèque. Frédéric Barbier (EPHE)
12h10: Luther en littérature: Marot, Marguerite de Navarre, Rabelais. Olivier Millet (Sorbonne Université)
12h40 – 14h : Pause

Présidence: Pierre-Olivier Léchot (doyen de l’Institut protestant de théologie de Paris
14h00: Luther dissimulé dans les «Simulachres de la mort» des frères Frellon (1542). Marianne Carbonnier-Burkard (SHPF)
14h30: L’illustration des premières traductions de l’Ancien Testament par Luther (1523-1524) et son influence à travers l’Europe. Max Engammare (Librairie Droz)
15h00: Volcyre de Sérouville, Pierre Gringore et le duc Antoine Le Bon: des livres lorrains contre les abusés luthériens. Yann Sordet (Bibliothèque Mazarine)
15h30: Discussion et Pause

16h00: Luther dans les premières éditions du «Catalogue des livres censurez». Geneviève Guilleminot-Chrétien (BnF)
16h30: Les débuts de la légende noire de Luther. Yves Krumenacker (Université de Lyon)
17h00: Discussions

18h30 : Inauguration de l’exposition
(Bibliothèque Mazarine, 14 novembre 2018 – 15 février 2019) 

Entrée libre dans la limite des places disponibles
Réservation: contact@bibliotheque-mazarine.fr

(1) À 13h30, pour ceux qui le souhaitent, découverte du fonds Ricœur à la Bibliothèque de l'IPT, sous la direction de Monsieur Marc Boss, responsable du fonds Ricœur.

samedi 11 août 2018

Au fond de la forêt de Loches..., des livres

Ce blog a déjà accueilli quelques billets se rapportant à la lisière de la Touraine et du Berry, notamment le bassin de l’Indre et de son affluent de la rive droite, la petite rivière de l’Indrois. Nous sommes à partir de la seconde moitié du IVe siècle sur une voie de pénétration de la christianisation, avec l’évangélisation des campagnes entreprise sous l’impulsion de saint Martin, et la fondation d’un certain nombre d’églises et de paroisses rurales. Le deuxième temps est celui des grandes abbayes bénédictines: à la fin du VIIIe siècle, l’abbé de Saint-Martin de Tours fonde Cormery, sur l'Indre, puis, au milieu du IXe siècle, les moines de Cormery s’établissent à Villeloin, sur l’Indrois, abbaye devenue autonome un siècle plus tard (965). Ces maisons constituent rapidement des puissances politiques et économiques, et leur présence dynamise la mise en valeur des territoires ruraux, en premier lieu par le défrichement.
Détail des vallées de l'Indre et de l'Indrois. On distingue Cormery, Lochzs (et le symbole de la forêt), "les chartreux" et "Ville Loin ab[abbaye]". En haut à droite, près du cadre, un fragment du cours du Cher.
Mais, bientôt, la concurrence se déploie entre les ordres religieux, les nouveaux venus cherchant à mettre en cause l’hégémonie des Bénédictins. Henri II Plantagenêt, devenu roi d’Angleterre en 1156, fonde dès l’année suivante l’ermitage de Grandmont-Villiers, dans la paroisse de Coulangé. Puis, en 1178, c’est la chartreuse du Liget, que le roi institue en expiation de l’assassinat de Thomas Becket, archevêque de Canterbury –les terres sont achetées à Villeloin. Nous sommes à l’est de Loches, en pleine forêt, et le nouveau complexe devient très vite important, avec maison haute réunissant l’église abbatiale, le cloître, etc., maison basse (ou couroirie) pour les frères convers, et un domaine de quelque 1500 ha..
Que les chartreux aient eu une activité de copie importante est mis en évidence par leur production de manuscrits (cf CGM, t. XXIV, 1894, et voir ici). En revanche, il n'y a probablement pas de scriptorium au Liget, dans la mesure où la pratique de l'ordre est celle des cellules individuelles, dont chacune représente comme un petit monastère: le frère se livre à toutes les activités requises dans sa propre cellule.
Les difficultés s'accroissent quand il s’agit de suivre le devenir de la bibliothèque du Liget à l’époque moderne: les informations les plus significatives datent en effet seulement du XVIIIe siècle. En 1787, un vaste programme de reconstruction est lancé par le prieur Antoine Couëffé, pour un montant de 110 000 ll.: les plans conservés nous apprennent que la bibliothèque du couvent est établie dans un bâtiment de plain pied, adossé au cimetière et au cloître (1).
Cette bibliothèque dispose d’un catalogue manuscrit établi à partir de la fin du XVIIe siècle, concernant les seuls imprimés, et progressivement complété (2). Le catalogue se présente en un élégant volume soigneusement copié, et subdivisé en deux parties:
D’abord, la partie systématique (cf cliché), dont on peut bien supposer qu’elle correspondait à l’organisation matérielle de la bibliothèque (catalogue topographique). Vingt classes sont désignées par des lettres majuscules, dont treize relatives à la théologie :
A Biblia sacra.
B Interpretes sacræ scripturæ.
C Concilia.
D Patres Graeci.
E Patres latini 380.
F Theologi scholastici.
G Casuistæ
H Controversistæ
I Concionatores
K Libri pii.
L Jus canonicum.
M Jus civile.
N Philosophie et medici
O Mathematici, astrologi et cosmographi.
P Historici ecclesiastici
Q Historici profani
R Oratores et poetæ.
S Humanistæ et grammatici
T Miscellanei.
V Authores qui tractant de magia, spectris, apparitionibs et excommunicationibus.
Catalogue systématique des Chartreux
On notera que cette dernière classe, celle qui porte la lettre V, a été ajoutée postérieurement. À la fin de chaque classe, un feuillet blanc (parfois plus) a été réservé pour les additions. Il y a quelques rares fiches de renvoi.
Ce catalogue constitue le catalogue de référence, mais il a été complété par un deuxième répertoire, contenu dans le même volume à partir de la p. 111, et disposé selon l’ordre alphabétique des auteurs / titres.
Une particularité du catalogue consiste dans le fait que chaque notice s’ouvre par une date qui correspond plus ou moins précisément à la date de l’ouvrage dont il s’agit: cette pratique, qui semble rare dans les catalogues anciens, témoigne de la montée en puissance de la problématique historico-littéraire à l’époque des Lumières (cf par ex. infra, cliché 3).
Quoi qu’il en soit, le déclenchement de la Révolution rend très vite l’entreprise de rénovation lancée par Antoine Couëffé sans objet: les biens du Liget sont en effet confisqués et, à terme, l’essentiel de la bibliothèque arrive à Loches, où il est toujours conservé aujourd’hui –quelques manuscrits sont cependant transportés à Tours (3). Nous reviendrons sur cet épisode de la Révolution, et sur ce qu’il nous dit de la bibliothèque, mais concluons en évoquant quelques exemplaires incunables provenant du Liget et aujourd’hui conservés à Loches.
Notice des Lettres de saint Jérôme
Sortie des presses d’Amerbach en 1497, voici l’Explication des Psaumes (Explanatio Psalmorum, GW 2911. Loches, Inc. 2). L’ouvrage porte une reliure dont le Catalogue régional des incunables (t. X, n° 60) nous dit qu’elle provient du Liget (mais quelle est la source?) Le titre ne semble pas apparaître dans le catalogue manuscrit, mais la consultation de l’ISTC permet de noter une particularité dans la diffusion de l’ouvrage en France: le catalogue recense en effet six exemplaire seulement (4), dont trois conservés dans les bibliothèques de notre région, en l’occurrence Bourges, Loches et Orléans.
Epistolæ Hieronymi, Roma, 1470.
Les Lettres de saint Jérôme (Epistolae) sont publiées par Sweynheim et Pannartz à Rome en deux volumes en 1470 (GW 12423). L’exemplaire de la chartreuse du Liget, aujourd’hui à Loches (Inc. 14 (1) et (2)), porte sur un feuillet liminaire blanc une mention d’appartenance: «pro Carthusiensibus sanctor[um] Donatiani et Roga[tiani] p[ro]pe Namnet[as]». L’ouvrage provient donc de la chartreuse de Nantes, d’où il est passé au Liget probablement au XVIe siècle.
Le Liget possédait aussi le De Institutione coenobiorum de Cassien (Loches, Inc. 9). Terminons en soulignant que le petit nombre d’incunables conservés en provenance du Liget semble remarquable, mais qu’il reste difficile d’identifier d’éventuels autres exemplaires dans la mesure où, d’après notre expérience, ils ne portent apparemment pas de mention de provenance explicite. L’enquête reste bien évidemment à poursuivre pour les éditions du XVIe siècle.

NB Tous les clichés sont © Bibliothèque de Loches.

Notes
(1) Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, Chemillé-s/Indrois, Éditions Hugues de Chivré, 2007, p. 120-121.
(2) Catalogus bibliothecae Ligeti, ms de la fin du XVIIe siècle, complété au XVIIIe siècle: Bibliothèque municipale de Loches, ms 39 (et cf CGM, XXIV, p. 436 ).
(3) Le catalogue Dorange (A. Dorange, Catalogue descriptif et raisonné des manuscrits de la Bibliothèque de Tours, Tours, Impr. Jules Bousserez, 1875) signale cinq manuscrits provenant possiblement du Liget et figurant dans les fonds de Tours. On notera celui des Heures de Notre-Dame, exécuté pour Louis d’Amboise et offert à la chartreuse par le comte de Béthune (ms 217). Rappelons que la Bibliothèque de Tours est pratiquement détruite par fait de guerre en 1940.
(4) Nous ne tenons pas compte des deux exemplaires de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, comme n’appartenant pas à la géographie du royaume aux XVe et XVIe siècles.

vendredi 4 mai 2018

Conférence d'histoire du livre

 
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 7 mai 2018
16h-18h
Les nouveaux abécédaires en français au XVIe siècle:
ou le salut par la lecture
par
Madame Marianne Carbonnier,
professeur émérite à la Faculté de théologie protestante de Paris


NB. Les auditeurs sont invités à s'informer sur l'ouverture effective du bâtiment du 54 bd Raspail, lequel a été à plusieurs reprises inaccessible ces derniers temps...

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

dimanche 29 avril 2018

Iconographie du livre et des lecteurs

Nous avons parlé ici même à plusieurs reprises de l’iconographie du livre et de tout ce qui se rapporte au livre, à travers des analyses de tableaux mettant en scène l’Annonciation, le Christ devant les docteurs, le livre qui tombe, ou encore d’autres thèmes –nous avons aussi, à l’occasion, présenté des sculptures, par ex. à propos de la Vierge lisant. Il est d’autant plus agréable pour nous de signaler la conférence tenue sur cette question, au Musée du Prado (Madrid), par notre collègue Madame Maria Luisa López-Vidriero. Comme chacun sait, Madame López-Vidriero est conservateur général des bibliothèques, et elle dirige la Bibliothèque du Palais royal de Madrid. Sa conférence est disponible en ligne.
Mais prenons maintenant, par pur plaisir, un autre exemple de cette même approche, exemple qui ne fera pas partie des somptueuses collections madrilènes: il s’agit du célèbre «Autel de Torgau», peint par Lucas Cranach l’Ancien et aujourd’hui conservé à la Fondation Städel de Francfort. Le tableau, un triptyque, est daté de 1509, et il met en scène La Sainte parenté, formule à entendre comme désignant la famille «large» du Christ: outre les parents, la figure majeure est celle de sainte Anne, qui se serait mariée trois fois, et aurait eu un certain nombre d’enfants, tous liés aux débuts du christianisme. Au centre du volet principal, la Vierge Marie, avec Joseph en arrière sur la gauche; à gauche de la Vierge (à droite pour le spectateur), sainte Anne est en robe rouge, et tient le Christ dans les bras. Au niveau supérieur, trois personnages observent la scène: il s’agit des trois époux de sainte Anne, Joachim, Cléophas et Salomas (Salomé).
© Städelsches Kunstinstitut Frankfurt a/Main, Inv. 1398
En arrière du thème religieux, se profile la dimension politique de l’œuvre: au centre, parmi les époux de sainte Anne, on reconnaît la figure de l’empereur Maximilien, tandis que la famille des princes de Saxe (les Wettin) est elle-même intégrée à la généalogie du Christ. Voici en effet, sur les deux volets du triptyque, les deux demi-sœurs de Marie, et leurs époux: à gauche, Alphée se présente sous la physionomie du prince électeur Frédéric (III) le Sage (1463-1523), le propre patron de Cranach (lequel est peintre de la cour électorale depuis 1504); et, sur le volet de droite, Zébédée a reçu celle du frère et futur successeur de Frédéric (III), le duc Jean (plus tard, Jean Ier le Constant (der Beständige), 1468-1532). Leurs deux enfants, saint Jean l’Évangéliste et saint Jacques le Majeur, jouent à leurs pieds. Par la disposition du tableau, les princes de Saxe proclament leur loyauté à l’égard de l’empereur Maximilien (si l'on s'en tient à la généalogie ici mise en scène, ils sont comme les gendres de l'empereur), en même temps qu’ils participent à la famille mythique du Christ...
Notre propos n’est pas de nous étendre sur les phénomènes dont le célèbre tableau donne implicitement témoignage: le succès du motif de la Sainte Parenté à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne, surtout dans les pays allemands, l’importance de la famille large, le statut et le rôle de la femme, voire la présence d’une dimension sacrée dans le cadre de la vie quotidienne.
Mais c’est la figure du duc Jean qui nous retiendra pour finir, avec une perspective touchant à l’anthropologie: dans une architecture antiquisante inspirée des idées humanistes, le duc est assis près d’une fenêtre, dans son somptueux manteau de cour. Il tient ouvert dans les mains un grand volume in-folio, dont la reliure de velours rouge est protégée par une série de boulons de cuivre, et il est plongé dans la lecture. La position du lecteur n’est pas celle, bien plus fréquemment mise en scène, de l’intellectuel, père de l’Eglise ou docteur de l’université, représenté avec un certain nombre de ses attributs (les lunettes…) face à sa table de travail: le duc, confortablement assis, est complètement absorbé dans le volume qu’il tient dans les mains, et aucun autre livre ne se donne à voir dans la pièce. Le thème général du retable laisse à penser qu’il s’agirait d’un texte à caractère religieux, mais le format exclut le petit livre de piété, et l’épaisseur exclut l’hypothèse de la Bible elle-même. Avouons-le, nous pourrions bien plutôt penser à un livre de cour (peut-être même un recueil de généalogie ?): en tous les cas, c’est un objet remarquable, dont la somptuosité illustre la distinction du pouvoir et du prince absolu.
La lecture, bientôt l’organisation d’une bibliothèque et, à terme, son ouverture au public, s’imposent alors peu à peu comme des attributs du pouvoir dans les principautés territoriales modernes. 
 
NB- Attention! La conférence de l'EPHE initialement prévue le 30 avril prochain n'aura pas lieu, par suite de problèmes relatifs à la gestion administrative des salles. 

samedi 7 avril 2018

Conférence d'histoire du livre

 
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 7 mai 2018
16h-18h
Les nouveaux abécédaires en français au XVIe siècle:
ou le salut par la lecture
par
Madame Marianne Carbonnier,
professeur émérite à la Faculté de théologie protestante de Paris


NB. Les auditeurs sont invités à s'informer sur l'ouverture effective du bâtiment du 54 bd Raspail, lequel a été à plusieurs reprises inaccessible ces derniers temps...

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

mardi 3 avril 2018

Un recueil d'hommages

Nous sommes heureux et honorés de pouvoir nous associer le plus chaleureusement à l’hommage rendu par un petit groupe de collègues au souvenir d’une bibliothécaire qui nous avait fait l’honneur de son amitié:
Études bibliographiques à la mémoire de Jeanne Veyrin-Forrer, éd. Wallace Kirsop,
Melbourne, Monash University, Ancora Press, 2017,
79 p., ill.

Table des matières:
Préface, par Wallace Kirsop.
Publications de Jeanne Veyrin-Forrer.
La question des styles en France pour les livres imprimés, par Jeanne Veyrin-Forrer.
Le partage de l’impression dans les ateliers parisiens du XVIIe siècle, par Alain Riffaud.
Rotrou et ses épîtres dédicatoires, deux nouveaux exemples, par Wallace Kirsop.
Dorat cartonné: Mes nouveaux torts de 1775, par Wallace Kirsop.

Nous avions, en son temps (2010), vivement regretté que la disparition d’une éminente collègue, aussi savante que dévouée, n’ait pas suscité davantage d’hommages ni de marques de reconnaissance. La brève préface que notre collègue Wallace Kirsop donne à la publication dont il est l’initiateur rappelle la figure admirable qui reste dans notre souvenir: Madame Veyrin-Forrer fut en effet une grande figure de notre discipline, à laquelle elle a apporté non seulement sa science, sa connaissance des recherches conduites dans le monde anglophone et sa disponibilité sans failles, mais aussi sa gentillesse. On le sait, son domaine de prédilection concernait ce que l’on allait bientôt appeler la «bibliographie matérielle», mais ses connaissances ne se limitaient certes pas à cette seule problématique –tous les anciens habitués de la Réserve de la rue de Richelieu le savent.

La diffusion de l’élégant petit volume nouvellement paru est assurée, en France, par les Éditions des Cendres, 8 rue des Cendriers, 75020 Paris (editionsdescendres@gmail com). Il offre en outre un complément de 76 numéros à la Bibliographie des travaux de Jeanne Veyrin-Forrer donnée en 1987 dans le cadre du recueil à elle offert par ses collègues et amis, La Lettre et le texte, aux éditions de l’École normale supérieure de jeunes filles.


Un cliché inédit: Jeanne Veyrin-Forrer préside la séance du colloque de Reggio (déc. 1979 ) au cours de laquelle le signataire du présent billet donne l'une de ses premières interventions à l'étranger.