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samedi 22 juin 2019

Un colloque et une exposition sur les Lumières

Pensées secrètes des académiciens 
Fontenelle & ses confrères

Colloque international
27-29 juin 2019

27 et 28 juin:  Institut de France (3 rue Mazarine et Grande Salle des séances)
 29 juin: en Sorbonne (Salle Louis Liard)

Buste de Fontenelle (© Musée des Beaux-Arts de Lyon)
Ce colloque traitera des relations des milieux académiques avec la pensée libre, hétérodoxe et clandestine au 18e siècle. Parallèlement à leurs activités intellectuelles publiques dans le domaine des sciences, de l’érudition et des Belles Lettres, une partie des académiciens et de leurs amis poursuivait en effet des échanges confidentiels sur des questions philosophiques et religieuses, échanges auxquels ils ne souhaitaient, ou ne pouvaient pas donner un caractère public.
C’est sur cette vie intellectuelle double que le colloque veut attirer l’attention. Il s’agira de mettre en évidence l’existence d’un groupe discret d’hommes de grande culture au sein des Académies de la fin du règne de Louis XIV à l’avènement de Louis XVI. Ce qui les rapproche, c’est une même inspiration critique fondée sur l’esprit d’examen, le refus des préjugés et le goût de l’érudition. Le colloque est accompagné d'une exposition, mettant en valeur l'exceptionnelle collection de manuscrits philosophiques clandestins de la Bibliothèque Mazarine.

Programme détaillé ici.

Colloque international organisé par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, la Bibliothèque Mazarine, le CELLF (Centre d’étude de la langue et des littératures françaises / Sorbonne Université) et La Lettre clandestine, avec le soutien de l’Institut de France.

Entrée libre dans la limite des places disponibles: contact@bibliotheque-mazarine.fr

Exposition

De la fin du XVIIe siècle au milieu du XVIIIe, de nombreux textes reflétant un courant de pensée érudit, critique et intellectuellement subversif ont circulé sous forme de copies manuscrites. Les recherches des dernières décennies ont montré que beaucoup de ces manuscrits, philosophiques et clandestins, ont des liens avec le milieu académique (Académie française, Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Académie des Sciences).
Ils sont presque tous anonymes, et souvent composites, mais certains ont pour auteurs, réels ou supposés, des académiciens, tels que Fontenelle (1657-1757), l’abbé Jean Terrasson (1670-1750), Jean-Baptiste de Mirabaud (1675-1760), Nicolas Fréret (1688-1749), Jean Lévesque de Burigny (1692-1785), Voltaire (1694-1778), ou leurs amis, comme Boulainvilliers (1658-1722) et Dumarsais (1676-1756).
Ces manuscrits ont circulé au sein de milieux cultivés, par exemple dans l’entourage des ducs de Penthièvre ou dans celui de la famille du Châtelet, qui partageaient une même attitude critique fondée sur l’esprit d’examen, le refus des préjugés, le goût de l’érudition. Porteurs d’idées antireligieuses, ils ont été lus aussi dans un but de controverse et d’apologétique, ce qui explique leur présence dans les principales bibliothèques ecclésiastiques de Paris (Abbaye Saint-Victor, Séminaire de Saint-Sulpice...) comme chez le capucin Fulgence, le chanoine Joseph Dinouart, l’abbé Pierre-Jacques Sépher ou le protestant François Roux.
À partir de l’exceptionnel ensemble de ces manuscrits conservé à la Bibliothèque Mazarine et de documents rares provenant de collections particulières, l’exposition donne un aperçu des caractéristiques principales de ce corpus, et des relations des milieux académiques du XVIIIe siècle avec la pensée libre et hétérodoxe qu’ils véhiculent.

 
Commissariat de l'exposition: Geneviève Artigas-Menant (Université Paris-Est Créteil, CELLF-Sorbonne Université), Patrick Latour (Bibliothèque Mazarine)


Détails sur le calendrier et les horaires d'ouverture de l'exposition

Information communiquée par la Bibliothèque Mazarine (Monsieur Yann Sordet, directeur)

 

mercredi 12 juin 2019

À propos d'un livre...

Le dossier du Précis des procès-verbaux des administrations provinciales depuis 1779 jusqu’en 1788 est révélateur du fonctionnement de la «Librairie» dans le royaume de France à l’extrême-fin de l’Ancien Régime et au tout début de la Révolution:
Précis des procès-verbaux des administrations provinciales depuis 1779 jusqu’en 1788. Ouvrage contenant le résumé des objets traités dans les différens bureaux, tels que l'agriculture, les manufactures, le commerce, les milices, les haras, les pépinières, les chemins et canaux, la mendicité, les ateliers de charité, &c. Premier [Second] volume,
À Strasbourg, chez Levrault, imprimeur de l’Assemblée provinciale,
avec approbation et permission, M. DCC. LXXXVIII [1788],
2 vol., [4-]XXXI p., [1] p. bl.], 299 p., [1] p. bl.] + [2] p. bl., [2-]310 p., 8°.
Le projet poursuivi par le libraire-imprimeur, en l’occurrence Levrault, est celui de soutenir les réformes. Les procès-verbaux des Assemblées provinciales ont été publiés, en une série de 24 volumes in-4°, mais la diffusion d’un ensemble aussi important ne peut être que limitée:
Telle intéressante que soit la collection des procès-verbaux des assemblées provinciales, peu de personnes ont pu réunir 24 volumes in-4° imprimés dans plusieurs provinces; d’ailleurs, chaque assemblée ayant été obligée, pour l’instruction de tous ses membres qui composent les différentes subdivisions, de faire imprimer les édits, déclarations, règlements généraux & particuliers, les mêmes objets se trouvent nécessairement répétés dans chaque volume (t. I, «Préface»).
L'idée sera donc de donner une sorte de compendium des travaux et des propositions, sous la forme d’un Précis en deux volumes (le prix est probablement de 6 ll.). Le contenu sera présenté par «provinces», selon une disposition qui suit plus ou moins la géographie, de l’Alsace à l’Île-de-France, puis vers l’ouest, et enfin vers le sud. Le choix des extraits vise à proposer un tableau d’ensemble des principaux sujets abordés, tandis que la «Table des matières» insérée in fine permet de localiser les passages intéressant chacun d’eux. On le voit, il est bien certain que la préparation de l’édition a représenté un travail de rédaction très réel, et auquel on peut imaginer que le fils aîné du libraire-imprimeur a à nouveau directement participé.
De fait, François Levraut l’Aîné (1762-1821) est une figure-clef du milieu des réformateurs strasbourgeois. Cet ancien élève du Collège royal, puis de l’université, est licencié en droit en 1782, et sera trois ans plus tard secrétaire de l’intendant Antoine de Chaumont de la Galaizière. Très proche de Frédéric de Dietrich, il est président de la Société des Amis de la Constitution et procureur-syndic de la commune de Strasbourg (1790), puis député suppléant à l’Assemblée nationale (1791). Destitué en août 1792, il se réfugiera un temps à Bâle.
Le titre de notre ouvrage ne correspond pas exactement au contenu, puisqu’il s’agit bien des Procès verbaux des États Généraux, pour lesquels une permission tacite est accordée le 14 juillet 1788 (BnF, mss, fr. 21867, f° 106r°). L’arrêt du Conseil pris le lendemain annonce aussitôtla convocation prochaine des États Généraux, et invite chacun à communiquer les informations et remarques qu’il souhaite: le moment semble particulièrement propice pour une opération éditoriale d'envergure.
Deux lettres inédites de Jean-François Née de La Rochelle nous éclairent plus précisément sur la politique du libraire éditeur. La première est en date du 5 août 1788, et montre que les Strasbourgeois se sont tournés vers leur confrère parisien pour la diffusion de leur nouveau titre. Mais Née s’inquiète:
Je croyois que l’impression de l’ouvrage que vous me proposés avoit été suspendue ou arrêtée sur des représentations que j’ai su avoir été faites à Mgr le Garde des sceaux [Lamoignon de Basville]. Je ne présume cependant pas que vous ayez pris sur vous d’imprimer sans permission le Précis des procès-verbaux des assemblées provinciales, mais dans le cas où vous n’auriez aucune permission, avant de risquer un ballot adressez m’en un seul exemplaire par quelqu’ami: je ferai demander une permission simple ou tacite pour cet ouvrage en le présentant. Si vous êtes en règle, vous pouvez m’adresser 150 ex. de cet ouvrage, nom compris 8 ex. pour la Chambre syndicale et 5 ex. pour les journaux, lesquels 13 ex. tombent à la charge de celui qui imprime ou de l’auteur, ainsi que cela se pratique.
Je vous prie de n’en envoyer à aucun de mes confrères à Paris, et si vous pouvez mettre mon nom sur le frontispice, j’en serai fort aise. Il convient d’envoyer 75 ex. brochés, & le reste en feuilles.
C’est toute la stratégie de la distribution qui nous est ainsi détaillée: envoi à Paris de 150 exemplaires dont la moitié brochés et les autres en feuilles, outre les exemplaires destinés à la publicité (pour les «journaux») et ceux de la Chambre syndicale –sans oublier l’exclusivité du distributeur, et la possibilité de voir son nom apparaître sur la page de titre. Une lettre postérieure de trois semaines nous fait implicitement comprendre que les problèmes restent pourtant bien réels, et que l’ouvrage n’est effectivement pas autorisé, Née cherche à faire avancer le dossier, en «plaçant » le plus judicieusement possible les deux exemplaires qu’il a reçus:
J’ai fait remettre à M. Cottereau (1), secrétaire de M. de Malesherbes (2), l’un des deux. Le second a été remis à Mgr le Garde des sceaux avec une petite requête pour lui demander la permission de faire entrer dans Paris un nombre d’exemplaires de l’ouvrage.
Malheureusement, la réponse est négative,
très probablement parce que le titre semble n’avoir bénéficié que d’une permission du Magistrat de Strasbourg, ce qui ne peut à la fois que heurter la puissante corporation des professionnels parisiens, et indisposer une administration centrale toujours très attentive à faire respecter ses prérogatives. Du coup, Née suggère à ses correspondants de se faire appuyer par certaines autorités strasbourgeoises, en l’occurrence le syndic de l’Assemblée provinciale:
En l’état des choses, vous comprenez que je ne puis me charger du débit de ce livre, quoique j’ai eue l’espérance d’en placer une certaine quantité. Si vous avez quelque moyen de faire demander [et] d'obtenir par le syndic de l’Assemblée Provinciale de Strasbourg, soit à M. le Controlleur Général soit à M. le Lieutenant de Police, un ordre de faire retirer de la douane ledits livres sans passer par la Chambre syndicale, il est probable qu’on fermera les yeux sur le débit, surtout si on se dispense d’en faire l’annonce dans les journaux ; alors vous pourriez me les adresser, mais je vous préviens que ce sera à vos risques & périls, ne voulant pas me charger de l’événement.
En définitive, le Précis de Levrault est d’abord autorisé, puis interdit. Mirabeau (1749-1791) s’en indigne dans sa plaquette Sur la liberté de la presse, Londres [sic pour Paris], 1788, où il explique notamment, dans une note de la p. 2:
Le Roi a donné des Assemblées à la plupart de ses Provinces, & le précis des procès-verbaux de ces Assemblées [sic], ouvrage indispensable pour en saisir l’ensemble & pour en mettre les résultats à la portée de tous les Citoyens, ce précis, d’abord permis, puis suspendu, puis arrêté, ne peut franchir les barrières dont la Police, à l’envi de la Fiscalité, hérisse chaque Province du Royaume, où l’on semble vouloir mettre en quarantaine tous les livres pour les purifier de la vérité.
La note infrapaginale précise: C’est M. Levrault, imprimeur de Strasbourg, qui éprouve en ce moment cette iniquité. Cet Artiste, recommandable par ses talens & sur tout par sa probité délicate, a, indépendamment de ses principes, trop à perdre pour rien hasarder dans son état. Il n’a donc imprimé ce très-innocent recueil qu’après avoir rempli toutes les formalités qui lui sont prescrites; il n’en souffre pas moins une prohibition absolue & une perte considérable.
Dans ces circonstances, le titre ne pourra avoir qu’une distribution très réduite: le CCF signale des exemplaires aujourd'hui conservés à Bar-le-Duc, Colmar, Metz, Nancy, Rouen, Sélestat et Versailles –on ne peut évidemment qu’être frappé par la place ici tenue par les bibliothèques de l’est, preuve s’il en est de la difficulté de distribuer dans une géographie plus large un ouvrage qui n’est pas autorisé.
Ce même titre, nous le voyons pourtant réapparaître trois ans plus tard, alors que les problèmes de censure ne se posent plus dans les mêmes termes (cf cliché 2). L’adresse est devenue:
À Strasbourg, chez (Levrault, imprimeur du département
                                ( J-G. Treuttel, libraire
À Paris, chez Onfroy, libraire, rue Saint-Victor, n° 11 (4).
Avec approbation et permission.
Il semble très probable qu’il s’agit là d’un second «état» de l’édition de 1788, dont les exemplaires stockés à Strasbourg ont pu être muni d’une nouvelle page de titre. Désormais, le libraire-imprimeur a pris ses précautions, et il s’est associé avec son collègue Treuttel, spécialiste du grand commerce de librairie, et avec le parisien Onfroy. Le même titre réapparaît une troisième fois dans le Moniteur de 1794, cette fois à la double adresse de Strasbourg (Levrault) et de Fusch (Paris, rue des Mathurins, Maison de Cluny). Et le Moniteur de préciser:
Cet ouvrage fut imprimé en 1788; son objet était d'offrir des notions exactes du commerce, des manufactures et de l’agriculture française, et des améliorations dont ces diverses branches de prospérité publique étaient susceptibles. Quelques exemplaires en étaient à peine répandus, que M. Barentin, alors garde des sceaux, en fit défendre la vente sous les peines les plus fortes. Depuis, les orages révolutionnaires en ont suspendu la circulation…
En définitive, un dossier d’apparence modeste, mais qui nous fait toucher du doigt le rôle des notables réformateurs que sont certains imprimeurs-libraires à la fin de l’Ancien Régime, en même temps que les pratiques professionnelles de la librairie du temps (notamment, le souci de rentrer dans ses frais), sans oublier les oppositions politiques à leur niveau le plus élevé.

Notes
1) Personnage dont nous n’avons pu préciser l’identité. Plusieurs familles Cottereau sont connues à Chartres, etc., comme actives dans la branche de l’imprimerie-librairie. Par ailleurs, un certain Joseph Pierre Cottereau est fourrier de la Maison du roi en 1775.
2) Guillaume François de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794), ancien directeur de la Librairie, et qui se tient alors quelque peu en retrait, même si toujours membre du Conseil du Roi. Le fait de s’adresser à Malesherbes répond à la recherche d’appuis. Le directeur général de la Librairie est à cette date Vidaud de la Tour, et il dépend du garde des sceaux Chrétien François de Lamoignon.
3) Charles Louis François de Paule de Barentin (1738-1819), successeur de Lamoignon comme garde des sceaux le 14 sept. 1788, apparaît comme une figure du camp conservateur.
4) Eugène Onfroy, gendre de Lottin, décédé en 1809: cf Delalain, p. 160.

lundi 13 mai 2019

Séance foraine 2019

ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES,
IVe Section (Sciences historiques et philologiques)
Conférence d’Histoire et civilisation du livre

La séance foraine 2019, organisée à titre privé par la Conférence d’Histoire et civilisation du livre, se déroulera le mardi 21 mai prochain au château de Chantilly.
 
Le programme prévisionnel sera le suivant:
9h50 Rendez-vous devant les grilles du château de Chantilly. Les participants régulièrement inscrits la séance foraine bénéficieront d’un laisser-passer nominatif permettant la gratuité d’accès.
10h-12h30 Présentation du domaine et du château.
Le Cabinet des livres du duc d’Aumale et son fonds de manuscrits

12h30-14h Déjeuner

14h-16h
- Les imprimés du duc d’Aumale: l’émergence du roman en France autour de 1500
- Les imprimés du duc d’Aumale: à propos de quelques éditions de Montesquieu
Visite de l’exposition: «Architecture et Bibliophilie» (détails ici)
17h Clôture de la séance

La séance est organisée en collaboration avec la Bibliothèque du Musée Condé (Madame Marie-Pierre Dion, conservateur général). Elle bénéficiera de la participation de Madame Catherine Volpilhac-Auger, professeur à l’ENS de Lyon et spécialiste de Montesquieu.
NB- Les inscriptions sont closes.

La Bibliothèque du château de Chantilly constitue un exemple probablement unique en France, de conservatoire d’une ancienne bibliothèque princière. Elle illustre, à ce titre, un paradigme complexe articulant le rôle politique ambigu d’une très grande famille et la représentation d’une distinction à laquelle les livres rares et précieux contribuent bien évidemment pour une part.
On le sait, Chantilly est comme le conservatoire de l’histoire de quelques-unes des plus grandes familles de France, étroitement liées aux souverains, mais aussi tentées, jusqu’à la Fronde, par «l’aventure féodale»: les Bourbons, les Condé et les Montmorency.
Mais le personnage emblématique de Chantilly est naturellement le duc d’Aumale, cinquième fils de Louis-Philippe d’Orléans.
Né en 1822, il hérite très jeune (dès 1830 !) de la bibliothèque du dernier des Condé, le duc Louis Henri Joseph de Bourbon, dont la mort tragique (on l’a retrouvé pendu dans son château de Saint-Leu-la-Forêt le 30 août 1830) a défrayé la chronique. Mais Aumale ne commence à collectionner les livres et les objets d’art qu’à partir de 1848, à la faveur, si l’on peut dire, de son exil en Angleterre.
Son Cabinet de livres est dès lors le fruit d’une activité incessante de repérage et d’acquisitions, notamment dans les ventes publiques, activité poursuivie tout au long du XIXe siècle: le duc inaugure son entreprise en achetant à Bruxelles en 1850 un exemplaire de Petrus Comestor (Pierre Le Mangeur), mais il achète surtout plusieurs collections exceptionnelles (notamment les bibliothèques Standish en 1851 et les deux mille neuf cent dix articles de la collection Armand Cigongne en 1859), ainsi que des ensembles moins importants et des volumes isolés –dont les Très riches heures du duc de Berry, acquises en 1856, et, en 1891, les miniatures réalisées par Jehan Fouquet pour les Heures d’Étienne Chevalier. Aumale intervient dans la plupart des grandes ventes postérieures à 1851, les ventes Sébastiani, Lefèvre-Dellerange, Edward Vernon, de Bure, Renouard, Libri, etc.
Le duc manifeste un intérêt plus particulièrement poussé pour les livres les plus précieux, les plus anciens (les incunables de la collection Standish) et les plus rares, mais aussi pour le patrimoine littéraire français et pour l’art de la reliure.
Étant donné son mode de constitution, la collection de Chantilly, qui est la collection d’un richissime bibliophile du XIXe siècle, s’apparente dans son modèle aux plus grandes collections du monde anglo-saxon: elle est d’autant plus précieuse pour l’historien, historien de l’art, historien du livre ou historien de la littérature, qu’elle conserve nombre d’exemplaires très exceptionnels, voire uniques dans les fonds publics français, constitués pour l’essentiel à partir des saisies révolutionnaires.
Après 1871 (définitivement en 1889), Aumale peut rentrer en France, et il se consacre dès lors à la résurrection de Chantilly, dont il entreprend le catalogue des livres. Il lègue le domaine de Chantilly et les collections qui y sont conservées, dont les livres, à l’Institut de France. Il décède en 1897.

jeudi 4 avril 2019

Colloque d'histoire du livre et des bibliothèques

Un colloque d'histoire du livre et des bibliothèques à Sárospatak (Hongrie):
cliquez sur le lien ci-dessous pour télécharger le fichier en PDF
https://drive.google.com/file/d/19XnCyJ-9IBrDEfFFmrR1tGKu3S3Xk3vK/view?usp=sharing

Bibliothèque de la Haute École calviniste de Sárospatak
 

samedi 30 mars 2019

Exposition sur les livres d'architecture



Le château de Chantilly constitue un ensemble très remarquable depuis le XVIIe siècle, avec les travaux du Grand Condé, mais sa silhouette actuelle remonte en grande partie aux restaurations et reconstructions de Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), au XIXe siècle (cliquer ici). Passionné par l’époque de la Renaissance, celui-ci lègue, en 1886, son domaine, avec les collections muséales et la bibliothèque, à l’Institut de France. C’est l’origine d’un ensemble exceptionnel, facilement accessible à une quarantaine de kilomètres au nord de Paris.
Il suffira, pour situer l’importance de la collection dans le domaine des manuscrits, de mentionner les Très riches heures du duc de Berry. Mais cette richesse propre n’épuise pas le sujet, et les objets et livres aujourd’hui conservés au Musée Condé illustrent aussi certaines conceptions muséales et bibliophiliques qui étaient celles du XIXe siècle.
La visite du château donne toujours l’occasion de découvrir le «Cabinet des livres», au sein duquel est présentée, jusqu’au 30 mai 2019, une exposition consacrée à «Architecture et bibliophilie: trésors du Cabinet des livres du duc d’Aumale». De fait, le duc a su rassembler une collection très originale, dans laquelle s’affirme l’identité de l’art de bâtir «à la française» à partir des XVe et surtout XVIe siècles. Plus que dans aucun autre domaine, un modèle royal s’est imposé et adapté, sans se renier, aux modes baroque, rocaille ou néoclassique. À l’imitation de ministres comme Richelieu, ou des rois Louis XIV et Louis XV, grands connaisseurs, les élites aménagent de riches demeures et forment la clientèle fortunée qui sera, dans un deuxième temps, celle visée par les imprimeurs et les libraires.
Les livres d’architecture sont, à partir du XVIe siècle, un vecteur essentiel de la diffusion des formes dans toute l’Europe. Ils reflètent l’évolution des manières de vivre à travers la distribution changeante des pèces. Mêlant théorie et pratique, images et textes, art et histoire, ils favorisent l’émergence du métier nouveau d’architecte, avant d’être supplantés par une littérature plus technique.
De grande taille, abondamment illustrés et magnifiquement mis en page, les livres d’architecture nécessitent une grande maîtrise d’exécution et bénéficient de l’intervention des artistes les plus talentueux. Considérés d’emblée comme précieux et rares, ces ouvrages sont aussitôt appréciés et recherchés par les amateurs. Le Cabinet des livres du duc d’Aumale contient de spectaculaires exemplaires, tantôt acquis par le «prince des bibliophiles», tantôt à lui offerts, ou qui ont été postérieurement adjoints à l’ensemble par ses fidèles, comme l’architecte bibliophile Louis Bernier (1845-1919).
D’après un texte de Marie-Pierre Dion, Conservateur générale de la Bibliothèque du Musée Condé, commissaire de l’exposition.


lundi 31 décembre 2018

L'économie des "industries polygraphiques" (2)

Pour le dernier jour de l’année 2018, nous poursuivons notre précédent billet consacré aux lignes de force de la géographie des activités polygraphiques à l’époque de la «librairie d’Ancien Régime». Ces lignes de force sont déterminées par des caractéristiques relevant de la géographie générale, mais aussi de l’histoire, et des différentes fonctions à l’œuvre au sein de la branche. Les ateliers typographiques y tiennent bien évidemment une place, moins pourtant que les structures assurant la diffusion et, à terme, moins que la branche de l'édition.
Dans un premier temps, au XVe siècle, les ateliers typographiques essaiment largement à travers l’Europe, mais, après trois ou quatre décennies, le processus de concentration est déjà engagé: un certain nombre de très grands ateliers concentre en effet une proportion croissante des opérations, et ils sont localisés dans quelques centres de premier plan. Parallèlement, le rôle des investisseurs et des capitalistes tend à monter en puissance, notamment à Venise: on rappellera, à titre d'exemple, le nom de Johann von Köln (Johannes de Colonia).
Le rôle de ces investisseurs peut parfois être assimilé à celui des libraires de fonds, comme le montre le cas de Johann Bergmann à Bâle à la fin du siècle. Bergmann, de fait, n’a jamais imprimé lui-même, mais il est à l’initiative de la publication de plusieurs titres novateurs et qui portent sa marque typographique: le plus célèbre est bien évidemment celui de la Nef des fous. Désormais, l’activité d’imprimerie relèvera souvent du travail à façon, tandis que le détaillant écoulera des publications qui ne sont pas les siennes. Au milieu du XIXe siècle, le grand éditeur Joseph Meyer ne fait pas autre chose que souligner la supériorité du statut et du rôle de l'éditeur, lorsqu’il avertit son fils, Hermann (1826-1909), lequel s’établit un temps à New York après les événements de 1848:
«La librairie d’assortiment (…) ferait de toi un détaillant, et userait tes forces dans de petites affaires et des soucis mesquins, qui devraient bientôt dégoûter un homme ayant ton ambition et tes capacités. C’est comme éditeur, comme commerçant en gros de livres, que tu te créeras un cercle d’activités, et c’est seulement de cette manière que tu pourras en trouver un qui te suffise et qui te satisfasse. Tu ne dois pas charrier des pierres comme journalier pour construire la tour de Babylone, (…) non! Tu dois être chef des travaux et architecte, et élever un temple pour l’ennoblissement et l’amélioration de cette fraction de l’humanité à laquelle est dévolue la mission de faire progresser et de défendre la civilisation.»
Hermann reviendra en définitive en Allemagne pour prendre la succession de son père, et c'est lui qui transportera l'entreprise familiale à Leipzig. Le monument funéraire élevé pour la famille  est à la gloire de l'édition: le profil du défunt surmonte la devise de sa Maison (Bildung macht frei = l'instruction rend libre) et, abritée par une grande palme, la mention de l'activité professionnelle (Verlagsbuchhaendler = éditeur).
Tombe de Hermann Meyer, Leipzig, Südfriedhof (détail)
Même si la modélisation suppose nécessairement de simplifier, essayons-nous maintenant à l’exercice consistant à proposer une typologie, même très sommaire, des villes d’imprimerie dans la période qui nous intéresse, celle des XVe-XIXe siècles –les éléments de statistique ne pourront se fonder que sur le nombre des titres publiés dans les différentes villes.
1) La première catégorie sera, bien évidemment, celle des centres principaux, véritables têtes de réseaux cumulant les avantages: l’Église et l’administration, l’université et les écoles, les hommes et les institutions du pouvoir, la disponibilité des capitaux, le contrôle de réseaux commerciaux étendus, etc. Le niveau global de population est évidemment un élément-clé, mais dont l’importance doit être relativisée: autour de 1500, Paris est une très grande ville au niveau européen, quand les centres allemands sont bien moins peuplés mais bénéficient d’une géographie plus favorable, et quand Naples, ville très peuplée mais située dans une géographie plus marginale, ne s’inscrit qu’à un niveau d’activité bien inférieur pour les presses typographiques. Cette géographie se déplace suivant les déplacements mêmes de la géographie économique d’ensemble, avec l’émergence des Provinces Unies à partir de la fin du XVIe siècle, puis celle de la capitale anglaise, Londres, au cours du XVIIIe siècle: rappelons que Londres s’inscrit au premier rang mondial pour les activités liées à l'imprimé en 1800.
2) Voici maintenant les centres plus secondaires, surtout présents en Allemagne et en Italie, beaucoup moins en France, où la concentration parisienne (et, dans une moindre mesure, lyonnaise), écrasera longtemps le paysage. En suivant Philippe Niéto, nous voyons surgir, après les quatre capitales de la librairie européenne des presses en 1500 (Paris, Venise, Leipzig et Lyon), une quinzaine d’autres villes, notamment dans la vallée du Rhin (Cologne, Spire, Strasbourg, Bâle), en Allemagne du sud (Augsbourg, Nuremberg) et en Italie septentrionale (Florence Milan, etc.). Dès lors que les échanges peuvent se faire assez rapidement, certaines de ces villes se font une spécialité de l’activité de contrefaçon, à l’image d’Augsbourg au XVe siècle, ou encore à l’image des «presses périphériques» qui encadrent le royaume de France au XVIIIe siècle.
3) Ce sont, enfin, les centres typographiques d’importance purement locale, dans lesquels l’activité des presses pourra être liée à une commande ponctuelle ou bien relever pour l’essentiel des travaux de ville et de la demande locale (les livres pour le collège, etc.). Dans certains cas, l’éloignement même explique leur installation, comme le montre l’exemple de Honter à la frontière de Transylvanie (Kronstadt) en 1539.
4) Enfin, voici les villes qui, paradoxalement, peuvent être les plus révélatrices, ces villes riches et actives, mais où il n’y a pas de presses avant le XVIe, voire avant le XVIIe siècle: dans le nord de la France actuelle, voire en Picardie, les presses ne s’implantent qu’à partir du XVIe siècle, alors même que l’Europe du Nord-Ouest est l’une des régions les plus développées du continent européen. C’est qu'il ne sert de rien d'imprimer, quand l’on se procure avec une grande facilité et rapidité les publications des ateliers rhénans, ou celles de Paris et de Lyon, voire de l’Italie. Il n’est que de rappeler ici que les bénédictins de Saint-Bertin de Saint-Omer se procurent, probablement dès le XVe siècle, leur exemplaire de la Bible à 42 lignes dont un volume est toujours conservé sur place aujourd’hui (2).
Bref, dans un nombre non négligeable de cas, les villes sans presses ne sont pas, bien au contraire, des villes sans livres. Répétons-le: la géographie du livre et de l'imprimé ne se résout pas dans une géographie des presses typographiques. Terminons en soulignant l'importance de la ligne de fracture qui fera passer d’une géographie (celle des coûts et des délais de transport) à une autre (celle des coûts d’exploitation): il s'agit de la révolution ferroviaire engagée à partir des décennies 1830-1840.
Notre troisième et dernier billet de cette série traitera de la topographie du livre dans la ville, à travers notamment l’exemple de Leipzig.

Notes
(1) Philippe Niéto, «Géographie des impressions européennes du XVe siècle», dans Le Berceau du livre : autour des incunables. Mélanges offerts au Professeur Pierre Aquilon par ses collègues, ses élèves et ses amis, Genève, Librairie Droz, 2003, p. 125-174.
(2) Frédéric Barbier, «Saint-Bertin et Gutenberg», dans Mélanges Aquilon, ouvr. cité, p. 55-78.

samedi 29 décembre 2018

L'économie des "industries polygraphiques" (1)

Il est étonnant de constater combien les historiens intéressés par le domaine des «industries polygraphiques» (nous prenons le terme d’industrie au sens le plus large) ont très souvent, jusqu’au XXe siècle, privilégié dans leur travail l’étude des ateliers d’imprimerie.
Certes, l’atelier d’imprimerie, avec son organisation complexe, ses travailleurs très particuliers (les singes, les ours, et les autres) et toute la mythologie qui l’accompagne constitue un espace emblématique, et qui ne peut qu’impressionner le profane. À certains égards, il apparaît comme le laboratoire où s’opère l’alchimie qui rendra accessible à tout lecteur tous les textes que l’on pourrait souhaiter. Son étude se justifie pleinement s’agissant des premières décennies de l’«art nouveau», et plus généralement d’histoire des techniques ou d’histoire de la production imprimée et des pratiques de fabrication – on pourra penser à l’exemple célèbre de la Société typographique de Neuchâtel dans les dernières décennies de l'Ancien Régime (1). Le fonctionnement de l'atelier constitue aussi un préliminaire indispensable aux travaux de bibliographie matérielle.
Pourtant, le cœur des activités de la branche ne réside bientôt plus dans les seules imprimeries, et leur étude devient au fil des générations insuffisante, surtout si l’on privilégie une perspective macro-économique. On le sait, la production d’imprimés marque une rupture quantitative radicale avec l’économie du manuscrit (plus de 30000 titres publiés entre 1454 et 1500), et bientôt les exemplaires s’accumulent dans les entrepôts des fabricants, alors même que les investissements nécessaires restent considérables: lorsque l’on a le matériel d’imprimerie, il faut se procurer un texte à reproduire, puis conduire tout le processus de fabrication (acheter le papier, payer les ouvriers, etc.) avant de pouvoir espérer vendre et rentrer dans ses frais. La grande affaire, c’est la diffusion, comme le montre déjà la mise en scène de la «Danse macabre des imprimeurs» publiée à Lyon autour de 1500.
Bien sûr, il existe des «librairies» dès avant Gutenberg, et des canaux par le biais desquels on peut se procurer des exemplaires de livres manuscrits: le classique des Roose nous éclaire sur la vigueur de la vente des manuscrits à Paris à la fin du Moyen Âge, tandis que François Villon, d’auberge en auberge, vend ses livres pour s’assurer du nécessaire :
À Gandeluz [Gandelu] lès La Ferté [La Ferté-Milon] / Là laissai-je mon ABC…
Mais le changement de régime est là. Les premiers imprimeurs, à commencer par Peter Schoeffer, assurent dès les années 1469-1470 la distribution de leur propre production, parfois aussi de celles de leurs confrères, notamment en publiant des listes de titres disponibles. L’exemplaire de la liste imprimée par Peter Schoeffer et aujourd’hui conservé à Munich (cf cliché), un simple placard, porte à la suite du texte imprimé une note manuscrite en latin qui nous éclaire sur les pratiques de la vente: «On trouvera le vendeur de ces livres à l’auberge dite À l’homme sauvage» – seul le nom de l’auberge est en allemand.
Cette auberge Zum wilden Mann est connue comme étant située à Nuremberg, sur le Marché au vin (Weinmarkt), une localisation qui ne saurait nous surprendre: d’une part, Nuremberg est un pôle commercial de toute première importance, où notre imprimeur mayençais espère trouver des débouchés pour ses titres; d’autre part, l’exemplaire de la liste provient de la bibliothèque du médecin et bibliophile nurembergeois Hartmann Schedel, l’auteur même des célébrissimes Chroniques. Au passage, on ne s’étonnera pas de l’extrême rareté de semblables documents anciens, dont la destination n’est évidemment pas d’être conservés dans les bibliothèques, sinon celle d'un savant amateur.
Quoi qu’il en soit, la procédure est clair: le «voyageur» de Fust est venu dans la capitale de la Franconie, où il s’est établi dans une auberge très connue au cœur de la ville (à l’emplacement actuel du 11 Weinmarkt), non loin de Saint-Sébald. Il fait distribuer son tract, en indiquant où on peut le rencontrer pour se procurer des exemplaires des titres cités –il suffit de compléter le tract pour qu’il puisse servir dans plusieurs villes successivement. Il est probable que le voyageur était accompagné par un ou plusieurs chariots transportant les exemplaires eux-mêmes destinés à la vent: les grandes auberges sont de véritables caravansérails, qui offrent toutes les facilités aux clients, y compris s'agissant des écuries et autres entrepôts.
Bref, les premiers espaces de vente, et de rencontres, ce sont les ateliers d’imprimerie eux-mêmes et les auberges (2), auxquels nous pouvons ajouter les marchés et les foires –comme le fait déjà Gutenberg à la foire de Francfort dès 1454 (3).
Mais une telle procédure ne saurait résoudre le problème à moyen terme et, peu à peu, c’est tout un secteur d’activités nouveau qui va émerger, celui de la distribution des imprimés, avec des structures permanentes (au premier chef, les librairies de détail) et des pratiques professionnelles complexes. Les premiers négociants en livres sont connus dans les décennies 1480-1490: ce sont, dans les pays allemands, les Buchführer, dont Ursula Rautenberg explique qu’ils peuvent être aussi bien des «voyageurs» (4) que, bientôt, des commerçants sédentaires plus ou moins spécialisés. Les librairies au sens moderne du terme commencent ainsi à être ouvertes à partir des années 1500 dans les villes les plus dynamiques.
Notre prochain billet traitera des paradoxes de la géographie des presses typographiques à travers la typologie des villes et autres localisations accueillant des ateliers d’imprimerie.

Notes
(1) La question de la lecture et de ses pratiques n'entre pas dans le champ du présent billet.
(2) Bien évidemment, les acheteurs aussi pourront se déplacer, et nous savons que, dès la décennie 1440, l’abbé de Saint-Aubert de Cambrai envoie un «messager» à Bruges pour se procurer un ou plusieurs exemplaires de petits livrets xylographiés, en l’occurrence un Doctrinal. Il en fera également acheter d’autres sur le marché de Valenciennes.
(3) Comme en témoigne la lettre de Piccolomini au cardinal Carvajal.
(4) Ce qui veut dire que le «voyageur» de Peter Schöffer pourrait lui aussi être qualifié de Buchführer. Cf l’article «Buchführer» dans Reclams Sachlexicon des Buches. Von der Handschrift zum E-Book, dir. Ursula Rautenberg, 3e éd., Stuttgart, Reclam, 2015, qui cite l’article fondamental de Heinrich Grimm, «Die Buchführer des deutschen Kulturbereichs und ihre Niederlassungsorte in der Zeitspanne 1490 bis um 1550», dans Archiv für Geschichte des Buchwesens, 7 (1967), col. 1153-1772.

lundi 3 décembre 2018

Soutenance de thèse de doctorat en histoire du livre

Avis de soutenance de thèse


Dom d'Inguimbert et J.-F. Delmas
Le vendredi 7 décembre 2018 à 9h,
Monsieur Jean-François Delmas,
archiviste-paléographe,
conservateur général des bibliothèques,
directeur de la Bibliothèque-Musée Inguimbertine (Carprentras)
soutiendra sa thèse de doctorat en histoire sur le sujet suivant:

Des collections de dom Malachie d’Inguimbert
à l’Inguimbertine: transferts et héritage culturel dans le Comtat Venaissin (XVIIIe-XXIe siècle)


Les travaux ont été dirigés par Madame Christine Bénévent,
professeur d’Histoire du livre et de bibliographie à l’École nationale des chartes

Le jury sera composé de Mmes et MM
Frédéric Barbier, directeur d’études honoraire à l’École pratique des Hautes Études (IVe Section), Christine Bénévent, directrice de la thèse,
Andrea De Pasquale, directeur général de la Bibliothèque nationale centrale de Rome, docteur de l’EPHE,
Véronique Meyer, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Poitiers,
Didier Repellin, architecte en chef des Monuments historiques,
Gennaro Toscano, conseiller scientifique et culturel pour le projet Richelieu à la Bibliothèque nationale de France

La soutenance se tiendra à l’École nationale des chartes, 65 rue de Richelieu, 75002 Paris,
salle Léopold Delisle.
La soutenance est publique, dans la limite des places disponibles.

NB- Le cliché ci-dessus met en scène la rencontre entre le fondateur de l'Inguimbertine et son dernier successeur. Il a été pris au cours de la visite de l'abbaye de Casamari (Latium).

jeudi 29 novembre 2018

Une brochure "révolutionnaire"

L’apprentissage de la démocratie est un jeu subtil et que l’on pourra à juste titre juger au moins… compliqué, et cela jusqu’à aujourd’hui. Après la chute de Robespierre, la Convention thermidorienne assure la transition avec le régime qui suivra, celui du Directoire: le «décret des deux-tiers» impose aux électeurs de choisir au moins les deux-tiers de leurs représentants parmi les sortants –on conviendra que, même dans un système censitaire, il s’agit d’une conception pour le moins restrictive de la démocratie.
Dans le même temps, la réaction monte en puissance. Le 13 vendémiaire an IV (5 oct. 1795), l’insurrection royaliste est écrasée par Bonaparte sur les marches de l’église Saint-Roch. Trois semaines plus tard (4 brumaire = 26 oct.), la Convention tient sa dernière séance, tandis que 750 députés sont bientôt élus, pour former les deux conseils, les Anciens et les Cinq-Cents. Installés au Luxembourg, les cinq directeurs sont nommés par les conseils: Carnot et Letourneur représentent la frange modérée; Reubell et Barras penchent vers la gauche, tandis que La Révellière devient de fait le pivot d’une possible majorité.
Dans l’ensemble, les Thermidoriens se succèdent à eux-mêmes, mais ils sont profondément divisés. Après leur échec, les Royalistes se tournent vers l’action légale, en s’appuyant sur un réseau d’«Instituts philanthropiques» créés dans les départements. Bientôt, se profilent les élections du printemps 1797, qui renouvelleront le tiers des conseils, et un directeur. «Ni les astuces comptables, ni les précautions législatives, ni les pressions administratives [ne peuvent] avoir raison du prosélytisme des prêtres réfractaires, de l’intense effort de la propagande royaliste, et du modérantisme spontané de l’opinion bourgeoise» (François Furet). Les résultats du 29 germ. an V (18 avril) sont un échec cinglant pour le régime: une douzaine de départements seulement (sur plus de 90) restent fidèles à la République. Au Directoire, Letourneur est remplacé par Barthélemy.
La crise s'exacerbe bientôt, entre les assemblées devenues réactionnaires et l’exécutif, où un «triumvirat», constitué de Barras, Reubell et La Révellière, s’impose peu à peu pour empêcher toute restauration monarchique. Tandis que les conseils préparent la mise en accusation des triumvirs, le général Augereau, dépêché d’Italie par Bonaparte, occupe Paris le 17 fructidor an V (3 sept. 1797) et fait arrêter un grand nombre de parlementaires, plusieurs généraux, etc. Barthélemy lui-même est arrêté, Carnot se cache, puis passe à l’étranger. Des lois d’exception cassent les élections de l’an V dans 49 départements, et établissent un contrôle sévère de la presse. Le régime est sauvé, mais sa légitimité démocratique a disparu et le pouvoir ne pourra plus se maintenir qu’en s’appuyant sur l’armée: «le coup d’État n’enterre pas seulement la république des députés, il rétablit l’exception au détriment de la loi» (F. Furet).
Voici maintenant la petite brochure que nous souhaitons présenter:
Sébastien Bottin, Le 18 fructidor justifié par les élections du Bas-Rhin de l’an V. Discours décadaire prononcé le 20 ventôse an VI par Sébastien Bottin, greffier au Tribunal criminel, Strasbourg, chez F.-G. Levrault, imprimeur du département du Bas-Rhin, an VI de la République française, 28 p., 8°. Sign. A(8), B(6). De ces événements tragiques, et du reclassement sociologique à l’œuvre depuis 1789, notre brochure constitue en effet comme le miroir.
L’auteur et son environnement familial, d’abord: originaire de Lorraine (Grimonviller, anc. dép. de la Meurthe), Bottin (1764-1853) appartient à une dynastie de marchands-négociants, mais aussi de chirurgiens, du comté de Vaudémont (Lorraine ducale). Il est d’abord élève à Vézelise, avant de venir à Toul faire sa «philosophie». À cette époque, sa famille se détermine à l’envoyer à Bordeaux, pour se former au commerce et continuer ses cours d’université. Ce voyage fut pour lui une véritable excursion initiatique et géographique.
Un oncle avec lequel il le fit était commerçant, il voyageait à petites journées et s’arrêtait dans les principales villes. M. Bottin profitait de ces instans pour visiter tout ce qu’on pouvait lui indiquer de curieux (…). Il traversa ainsi la Champagne, la Brie, la Beauce, l’Orléanais, la Touraine, le Poitou, la Saintonge et la Guyenne…
Le jeune homme reste deux ans à Bordeaux, avant de rentrer en Lorraine. Dans un milieu de petite bourgeoisie, il ne se tourne pourtant pas vers la carrière du commerce, selon le modèle traditionnel, mais vers celle de l’Église: séminariste à Toul, il est «fait prêtre séculier» par Mgr de Champorin... en mai 1789, mais il se révèle un partisan actif des réformes. Il participe à Paris à la Fête de la Fédération, et approuve en 1791 la Constitution civile du clergé, avant d’être nommé, toujours dans son pays, curé de Favières. Son père, François Bottin, sera présenté comme «percepteur de la division de Grimonviller» à son décès (1808).
Sébastien Bottin s’inscrit comme volontaire «pour défendre l’Alsace» en 1793, mais il entrera très vite dans l’administration civile du Bas-Rhin: premier commis du bureau central des commissaire des guerres à Strasbourg (1793), receveur des domaines dans les pays conquis, chef de bureau adjoint, puis secrétaire en chef de l'administration centrale du Bas-Rhin (an VI). On comprend au passage que son premier poste au bureau des commissaires des guerres le mette nécessairement en relations avec les fournisseurs d’impressions administratives et autres documents et formulaires pré-imprimés à Strasbourg. Les Levrault (F.-G. Levrault) sont les principaux d’entre eux –nous y reviendrons.
Dans l’intervalle, en 1794 (20 août = 3 fruct. II), notre curé s’est marié à Pont-à-Mousson, ...bien avant qu’une décision pontificale ne le relève des ses vœux. En l’an VIII et en l’an IX, il est le secrétaire particulier du général Lecourbe au cours de la campagne d’Allemagne.
À son retour, Bottin quitte Strasbourg, d'abord comme secrétaire du préfet du Nord, Dieudonné, puis comme secrétaire général de la préfecture (13 déc. 1802): il restera à Douai jusqu’en 1815. Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 30 août 1814, «par la grâce [de] Sa Majesté
» Louis XVIII, mais, élu à la Chambre des représentants pendant les Cent Jours, il semble se retirer de tout engagement politique à partir de la Seconde Restauration.
Au fil des années de la Révolution, le curé constitutionnel devenu fonctionnaire de la République et des différents régimes successifs endosse clairement le rôle de l’intellectuel, prononçant et publiant de nombreux discours, dont celui ici présenté. Il apparaît certes comme un homme nouveau et un partisan de la République, mais il se fait peu à peu plus conservateur, quand il s’agit de soutenir les modérés et de maintenir l’ordre bourgeois face au risque de retour en arrière:
La loi du 19 fructidor a frappé de nullité, dans 49 départements de la République, les choix faits par les assemblées primaires (…) comme étant les choix des seuls royalistes. Cette mesure étoit-elle nécessaire et juste pour le département du Bas-Rhin, qui se trouve dans le nombre? (…)
Il est une vérité, qui est mathématique à mes yeux: c’est que l’hydre du royalisme, sans cesse abattue, se relèvera toujours sous de nouvelles formes tant qu’il existera un seul émigré, un seul homme qui regrette ses abus…
Ce langage parfois brutal correspond à la rhétorique du temps, et à l’urgence de prendre parti: il ne doit pas faire illusion. Bottin rejoint d'ailleurs la position d’un autre jeune homme venu des marges orientales de la France: le Lausannois Benjamin Constant, qui vient de publier son petit traité De la force actuelle du Gouvernement de la France et de la nécessité de s’y rallier (s. l., s. n., 1796).
Il est significatif que notre brochure se referme sur une partie de Notes, dont la présence même illustre le fait que l’on s’adresse toujours à la frange «éclairée» des citoyens -et des électeurs. La mise en texte suit quant à elle le canon contemporain du néo-classique. Enfin, on notera que l'Annuaire historique et statistique du (...) Bas-Rhin, poursuivi, après le départ de Bottin, par Fargès-Méricourt, lui aussi secrétaire de la préfecture, propose, en tête de son édition de 1811, un long
«Précis historique» presqu'entièrement consacré à la question de l'invention de l'imprimerie (p. 20-63).

samedi 29 septembre 2018

Les Fables de La Fontaine

Nous évoquions il y a peu la question des «produits dérivés», à propos du Voyage pittoresque de la Grèce, par le comte de Choiseul-Gouffier, et d’un paravent particulièrement spectaculaire, récemment restauré et présenté au Musée de la Vallée aux loups (Maison de Châteaubriand).
Le château de Vaux, ou la mise en scène des trompe-l'œil
Une nouvelle visite du superbe château de Vaux-le-Vicomte permet de revenir sur un ouvrage très célèbre, et qui répond lui aussi à une spéculation: il s’agit des Fables de La Fontaine, illustrées d’après des cartons du peintre Jean-Baptiste Oudry. En même temps, le dossier souligne le fait que l’exploitation d’un filon peut se faire dans les deux sens: dans le cas du Choiseul, le volume imprimé précède la déclinaison des objets dérivés, alors que, dans le cas du La Fontaine, c’est le titre qui devient lui-même un produit dérivé.
Mais revenons à l'œuvre elle-même, et à ses conditions de production. Né en 1686, Oudry est un élève de Largillière, et il s’oriente tout particulièrement vers la peinture de natures mortes, de scènes de chasse et d’animaux. À compter de 1726, la protection de Louis Fagon lui vaut d’être nommé peintre pour la Manufacture royale de tapisseries de Beauvais dont, après Besnier, il prendra la direction artistique à partir de 1734: c’est ainsi qu’il prépare les cartons des tapisseries exécutées à Beauvais, avant d’en suivre la réalisation. C’est aussi à Beauvais qu’il décédera, en 1755.
Dans les années 1729-1734, l’artiste avait préparé, à la demande du garde des sceaux Germain Louis Chauvelin, une série de dessins illustrant le cycle des Fables de Jean de La Fontaine. Ces dessins sont d’abord utilisés pour des tapisseries: nous connaissons plusieurs pièces faites dans le cadre de cette opération (fauteuils, etc., comme à Champs-s/Marne). Le mobilier de Vaux-le-Vicomte, reconstitué au XIXe siècle, présente à cet égard une pièce très remarquable, en l’espèce d’un superbe paravent à six feuilles, tissé par La Savonnerie (sur la colline de Chaillot) entre 1735 et 1740, et reprenant les illustrations de six fables tout particulièrement célèbres de La Fontaine, d’après Oudry et Pierre Josse Perrot.
La deuxième fable du livre I, «le Corbeau et le renard», met l'accent sur l'importance de la rhétorique: le corbeau est à l’abri dans son arbre, avec le butin qu’il s’apprête à déguster, à savoir un fromage. Le renard, qui ne saurait grimper aux arbres, entreprend pourtant de le circonvenir par son discours trompeur: la construction du texte oppose dans ses rimes le fromage au langage, et plus loin le ramage (le son) au plumage (le paraître). En définitive, le renard arrive à ses fins, quoique ceux-ci pouvaient  a priori sembler totalement hors de sa portée.
Les 275 (ou 277?) dessins d’Oudry sont reliés sous maroquin vert en deux albums , que l’artiste vend, dans les années 1751, à Louis Regnard de Montenault: celui-ci prépare alors une rapide biographie de La Fontaine, qu'il veut publier en tête d'une nouvelle édition illustrée de ses Fables. Pourtant, Cochin indique, dans ses Mémoires, que Montenault n'est qu’un prête-nom. Quoi qu’il en soit, l’entreprise est soutenue par la banque d’Arcy et par des financiers de l’entourage de Madame de Pompadour.
Il s’agit, avec l’accord d’Oudry, de faire reprendre les dessins originaux par Charles Nicolas Cochin, en vue de les approprier à leur reproduction sous forme de gravures, et d’en confier ensuite la réalisation à une pléiade d’artistes célèbres. Oudry lui-même dessine le frontispice, dont Cochin exécutera la gravure. Enfin, les superbes culs-de-lampe gravés sur bois sont dessinés par Jean-Jacques Bachelier, et gravés par Nicolas Le Sueur et par Jean-Michel Papillon.
Les premières planches sont présentées en 1753, et le premier des quatre volumes in folio, dédié au roi, est annoncé en septembre 1754, avant de sortir à Paris, chez Desaint et Saillant et chez Durand au printemps suivant. L’impression est réalisée par Charles Antoine Jombert (ici le compte rendu du livre de Greta Kaucher), au tirage de 1000 exemplaires, dont une centaine sur grand papier. Le Journal de Trévoux annonce, en juillet 1755:
On voit chez Dessaint & Saillant et chez Durant le 1. volume de la magnifique édition des Fables de La Fontaine. On sçait qu’elle est in-fol., avec les sujets gravés d’après les dessins de feu M. Oudry & sous la direction de M. Cochin, Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de peinture & de sculpture. (…) Tout ce que nous pourrions dire en faveur de cette édition seroit au-dessous de ce qu’elle est en elle-même…
Pourtant, la spéculation semble se révéler au moins... hasardeuse, et le quatrième et dernier volume ne pourra sortir qu’avec le soutien du roi, en 1759. Le prix de vente très élevé explique peut-être ce relatif échec: 300 livres pour un exemplaire sur papier ordinaire, 348 livres sur papier grand raisin, et 400 sur grand papier, sans dire rien des exemplaires de tête.
Quant aux deux albums d’Oudry, ils sont passés dans différentes collections, jusqu’à celle de Raphaël Esmérian de 1946 à 1973. Si le premier album est aujourd’hui conservé, le deuxième a été démembré et dispersé. Et, pour conclure, observons que le «La Fontaine» résume en lui-même l'histoire de la bibliophilie: il devient immédiatement un livre pour les «amateurs» fortunés, et il est systématiquement présenté dans les expositions patrimoniales des bibliothèques qui ont la chance de le conserver: ainsi de l'exposition Le Livre (Paris, BN, 1972, n° 682), ou encore des Trésors de la bibliothèque de l'Arsenal, en 1980 (n° 81). Pourtant, reconnaissons que les notices sont pour le moins succinctes, et qu'elles ont une certaine tendance à se répéter elles-mêmes...

Roger Gaucheron, «La préparation et le lancement d'un livre de luxe au XVIIIe siècle: l'édition des Fables de La Fontaine, dite d'Oudry», dans Arts et métiers graphiques, 1927 (n° 2), p. 77-82.