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dimanche 7 juillet 2019

Distinction entrepreneuriale et topographie urbaine

Cliché 1
Leipzig a d’abord été un pôle de négoce et de commerce de toute première importance, avec les célèbres foires, avant que la ville ne se tourne de plus en plus vers les activités industrielles à partir de 1830 et jusqu'à la Première Guerre mondiale. Les nouvelles usines sont surtout localisées dans les quartiers périphériques ou, s’agissant de la branche de la «librairie», dans le «quartier des arts graphiques» (graphisches Viertel). Mais la période la plus dynamique s’ouvre avec la fondation de l’Empire, en 1871, même si la montée en puissance de Berlin s’accompagne a contratio  d’une concurrence de plus en plus forte de la capitale impériale dans un certain nombre de domaines –à commencer par celui des traditionnelles foires du livre...
Ce dynamisme de l’économie locale et régionale est illustré par les publicités incluses dans les annuaires spécialisés ou non, à commencer par le «Livre des adresses» de la ville (Adressbuch der Stadt Leipzig) que publie des décennies durant la librairie Edelmann, imprimeurs de l’Université. 
Cliché 2
Malgré les destructions catastrophiques de 1943, beaucoup d'immeubles (usines, mais aussi maisons d'habitation) représentatifs de la «distinction» des patrons de grandes maisons d’édition et d’imprimerie sont aujourd’hui toujours conservés– même si, en règle générale, ils ont changé de destination.
C. H. Peters est un éditeur de musique important: en 1874, l’architecte du Festspielhaus de Bayreuth, Otto Brückwald, achève un très bel hôtel particulier pour les propriétaires successifs de l’entreprise, Max Abraham et Henri Hinrichsen. La grille d’entrée, qui préfigure peut-être le style art nouveau (Jugendstil), est tout particulièrement élégante et spectaculaire (cliché 1). Non loin de là, la librairie Hirsemannn (Karl Wilhelm Hirsemann) occupe un grand bâtiment, à la réalisation très soignée et dans la décoration duquel les éléments symboliques ne manquent pas.
Cliché 3
Mais nous nous arrêterons un peu plus longuement sur un troisième exemple, celui des imprimeurs et libraires éditeurs Ernst Theodor (1838-1910) et Constantin Georg Naumann (1842-1911): les deux frères, héritiers d'une maison fondée en 1802, jettent leur dévolu sur un terrain de la Stephanstrasse, non loin de l'observatoire (Sternwarte). En 1882-1883, l’architecte Max Bösenberg (1847-1918) y fait élever un grand immeuble dans le style historiciste, à double façade principale, sur trois étages et combles, avec un retour d’angle sur la Seeburgstraße. La décoration de la façade s’organise symétriquement de part et d’autre d’un grand oriel sur deux étages, lui-même surmonté d’un portrait de Peter Schöffer couronné par Mercure (cliché 2). Le coin donnant sur la Seeburgstraße est quant à lui surmonté d’un «N» monumental, soit l’initiale des entrepreneurs (cliché 3).
Cliché 4
L’une des caractéristiques de l’esthétique «Art moderne» (puis Jugendstil), réside dans le soin donné à l’association des éléments de la construction elle-même avec ceux de la décoration intérieur. Le porche par lequel on pénètre dans l’immeuble est décoré en style néo-classique, avec peintures et médaillons antiquisants, tandis que les étages sont desservis par deux beaux escaliers, dont celui de gauche exploite bien la localisation dans l’angle en adoptant, contrairement à l’autre, une disposition hélicoïdale. Le travail des boiseries est également très soigné, y compris pour les rampes, les portes des différents appartements, etc.(clichés 4 à 6).

Cliché 5
Cliché 6
Le choix des frères Naumann est celui d’une habitation particulière, dans laquelle un certain nombre d’appartements peut être loué. L’Annuaire (Adressbuch) de 1900 nous donne quelques précisions à cet égard. Au numéro 10, les propriétaires se sont bien évidemment réservé l’étage noble, soit le premier étage sur toute la longueur de l’immeuble (les numéros 10 et 12). Au-dessus, c’est l’appartement d’un rentier («Engelhardt, Privatmann»), tandis que le troisième niveau est occupé par Johann Heinrich August Leskien, philologue et professeur à l’Université. Au numéro 12, le rez-de-chaussée accueille le logement du concierge, également ouvrier-maçon (Maurer), puis la famille d'une institutrice (Lehrerin), qui sont des locataires «privés», et, enfin les bureaux de l’ancienne librairie Giegler (puis Otto Maier). Le premier étage est, comme nous l’avons vu, réservé aux Naumann, tandis que le second abrite l’appartement d’un conseiller au Tribunal de région (Landgerichtsrat), et le troisième, celui d’un autre professeur à l’Université, en la personne de l’historien Erich Marcks.
On le voit, une petite société relativement aisée (voire très aisée dans le cas des éditeurs), appartenant à la «bourgeoisie des talents», et très certainement en majorité (sinon en totalité) luthérienne. Il conviendrait bien sûr de lui joindre une domesticité dont nous ne savons rien. La topographie urbaine rejoint ici l’anthropologie historique, pour souligner l'importance de la mise en scène de cette distinction par le travail et par la tradition familiale (on pensera à Max Weber): l'idée d'élever un bâtiment aussi représentatif, mais d'en tirer dans le même temps un certain revenu locatif, relève de la même logique. En revanche, les localisations sont séparées: l’usine d’imprimerie ainsi que les bureaux et les magasins de la librairie Naumann sont quant à eux établis, certes à proximité immédiate, mais dans la rue transversale (55 et 57 Seeburgstraße).

jeudi 30 mai 2019

Ecce homo

Ecce homo, pratiquement le dernier texte publié par Nietzsche de son vivant, pose nombre de problèmes à l’historien du livre.
En effet, si Nietzsche a beaucoup publié, c’est la plupart du temps sans succès, et, lorsque ses œuvres ont été lues, elles ont le plus souvent été mal comprises. Non seulement il engage en 1884 des poursuites contre son éditeur, Ernst Schmeitzner (1851-1895), mais il doit assurer lui-même le financement de plusieurs de ses livres, qu’il ne peut parfois, faute de moyens, que faire tirer à un tout petit nombre d’exemplaires (40 exemplaires, par ex., pour la quatrième partie du Zarathoustra, en 1885, dont l’auteur ne distribuera finalement qu’une dizaine).
À partir de 1886, Ernst Wilhelm Fritzsch (1840-1902), surtout connu comme éditeur musical à Leipzig (il publie notamment le Musikalisches Wochenblatt), rachète pourtant à Schmeitzner ses stocks d’invendus, dont il entreprend de relancer la diffusion par différents procédés de «rajeunissement» (1). Nietzsche se brouillera avec lui à la suite de la publication du Cas Wagner, de sorte que, progressivement, son éditeur principal devient Constantin Georg Naumann (1842-1911).
Rédigé en trois semaines (du 15 octobre au 4 novembre 1888), le texte lui-même de Ecce homo concerne au premier chef l’économie du livre. Nietzsche entreprend en effet de se présenter lui-même et de présenter son œuvre au public. Stefan Zweig donnera une analyse particulièrement brillante d’un projet suscité par la difficulté de la réception de l’œuvre et par l’échec fondamental de l’auteur à se faire entendre (Le Combat avec le démon):
Jamais livres n’ont été le fruit d’un tel désir, d’une telle soif maladive et d’une telle impatience fiévreuses de réponse (…). Voici que, dans ses dernières heures, une colère apocalyptique s’empare de son esprit aux abois (…). Il a détruit tous les dieux, (…) il a détruit tous les autels; c’est pourquoi il se bâtit à lui-même son autel : l’Ecce homo, afin de se célébrer, afin de se fêter, lui que personne ne fête. Il entasse les pierres les plus colossales de la langue (…), il entonne avec enthousiasme son chant funèbre de l’ivresse et de l’exaltation (…). C’est tout d’abord une sorte de crépuscule (…); puis l’on entend vibrer un rire violent, méchant, fou, une gaîté de desperado qui vous brise l’âme : c’est le chant de l’Ecce homo (…). Puis, soudain, commence la danse, cette danse au-dessus de l’abîme –l’abîme de son propre anéantissement.
Comme on sait, à Turin quelques semaines plus tard (dans les premiers jours de 1889), Nietzsche sombre dans la folie, alors que les premières épreuves du livre lui ont été envoyées. L’incapacité de l’auteur à en suivre la publication interrompt celle-ci jusqu’à sa mort, à Weimar en 1900.
De manière paradoxale, cette dernière décennie du XIXe siècle devient précisément celle où la réception de Nietzsche change radicalement, et où sa pensée et ses œuvres acquièrent une audience croissante, en Allemagne, en France et dans d’autres pays. Concédons pourtant qu’il y a dans ce phénomène une part de mode, voire de mondanité –nous y revenons plus bas. Il ne nous appartient pas d’envisager ici la problématique de la philosophie développée dans Ecce homo, mais plus modestement de rappeler brièvement plusieurs faits intéressant l’histoire du livre.
D’abord, l’ouvrage ne sera publié, à Leipzig, que vingt ans après sa rédaction.
Ensuite, cette publication se fera sous l’autorité de la sœur du philosophe, Elisabeth Förster-Nietzsche, laquelle n’hésite pas à censurer le texte –cette version sera tout naturellement celle qui est traduite à l’extérieur, notamment en français par un Alsacien «réfugié», Henri Albert, pour le Mercure de France en 1908-1909 (2).
Enfin, de manière remarquable, la première édition de Ecce homo, d’abord prévue chez Schuster & Löffler, sera en définitive donnée à Leipzig dans le cadre des nouvelles «Éditions de l’Île» (Inselverlag) et sous une forme matérielle tout particulièrement soignée: Ecce homo est un des monuments du Jugendstil en typographie. La dimension de distinction par le biais de la bibliophilie est encore accentuée par le choix de numéroter les 1250 exemplaires, et de réserver un tirage de 150 exemplaires sur papier japon… (3):
Les trois éditions de Nietzsche réalisées par l’Inselvelag, Also sprach Zarathustra, Ecce homo (les deux titres en 1908) et Dionysos Dithyramben (1914), décorées par Henry van de Velde, appartiennent aujourd’hui au petit groupe des premières éditions de l’Île parmi les plus recherchées (Sarkowski, p. 131, trad. FB).
Restons nietzschéens: le texte même de Ecce homo ne saurait jamais se donner à comprendre comme texte, entendons comme une entité idéale, mais bien comme «texte à comprendre», autrement dit comme texte qui ne se donne à appréhender qu'à travers un certain dispositif matériel, et à travers une certaine économie du média.

Notes
1) Cf Martine Béland, «Les préfaces de Nietzsche : invitation à la philosophie comme expérience», dans Revue philosophique de la France et de l’étranger, 139 (2014 / 4), p. 495-512. Et, d’une manière générale, le récent Dictionnaire Nietzsche, dir. Dorian Astor, Paris, Robert Laffont, 2017 («Bouquins»).
2) Jacques Le Rider, Nietzsche en France. De la fin du XIXe siècle au temps présent, Paris, PUF, 1999. Nietzsche. Cent ans de réception française, dir. Jacques Le Rider, Paris, Éd. Suger, Université de Paris VIII, 1999.
3) Heinz Sarkowski, Wolgang Jeske, Siegfried Unseld, Der Insel Verlag. Die Geschichte des Verlags, Frankfurt a/Main, Leipzig, Insel, 1999, p. 131-139. Dans la préface de sa traduction de Ecce homo publiée quelques mois plus tard par le Mercure de France, Henri Albert explique que le « tirage restreint » de l’œuvre en Allemagne se trouve «déjà épuisé».

mardi 2 avril 2019

Un colloque d'histoire du livre

Programme du colloque 

«Être éditeur en France au XIXe siècle» 
 
 
L'éditeur érudit: Oscar Berger-Levrault dans son bureau de Nancy
Ce colloque, organisé par le groupe du projet ANR DEF19 (Dictionnaire des éditeurs français du XIXe siècle), se tiendra aux Archives nationales – Site de Pierrefitte-sur-Seine les 4 et 5 avril 2019.

Jeudi 4 avril, matinée

9h30     Accueil
10h Jean-Yves Mollier (UVSQ): Introduction générale
Session 1
Se lancer et prospérer dans l’édition

Présidence : Jean-Yves Mollier, UVSQ
10h25 Véronique Sarrazin (Univ. d’Angers) – Pourquoi et comment se lancer dans l’édition quand on domine le marché de l’imprimerie-librairie à l’échelle locale ? Les Degouy à Saumur, 1797-1830
10h50 Alice de Bremond d’Ars (École nationale des Chartes) – Eugène Renduel, les débuts d’un éditeur romantique
11h15 Stéphane Roy (Carleton University, Canada) – Jules Basset, figure méconnue de l’écosystème de l’édition au XIXe siècle


Jeudi 4 avril, après-midi
Session 2
Développer des réseaux internationaux 

Présidence: Viera Rebolledo-Dhuin, UVSQ
13h45 Lucia Granja (Université de Saõ Paulo) – Baptiste-Louis Garnier, entre Rio et Paris
14h10 Ana Peñas Ruiz (Université Complutense de Madrid) – Être femme, éditrice et porter un nom français en Espagne au XIXe siècle : le cas de Catherine-Clémentine Denné-Schmitz


Session 3
Éditer à l’ère de la photographie

Présidence: Anne-Sophie Aguilar, Univ. Paris Nanterre
15h10 Marie-Eve Bouillon et Sylvie Le Goëdec (Archives nationales) – Éditeurs photographes et collaborations institutionnelles au tournant du XXe siècle: l’exemple des Archives nationales
15h35 Laureline Meizel (Université Paris Nanterre/HiCSA) – Mesurer le devenir-éditeur des photograveurs, interroger le devenir-image de l'édition  le cas des frères Berthaud (1867- 1908)
Table ronde. Deux projets de dictionnaires des éditeurs Discutant: Jean-Dominique Mellot, BnF
16h20 Pura Fernández (Centro de Ciencias Humanas y sociales, Madrid) et Viera Rebolledo- Dhuin (Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines) – Dialogue entre DEF19 et Editores y Editoriales Iberoamericanos (ss. XIX-XXI)


Vendredi 5 avril, matinée
Session 4
Éditer la musique: enjeux et archives

Présidence: Patricia Sorel, Univ. Paris Nanterre
9h30 Jean-François Botrel (Université Rennes-2) – Trois éditeurs de musique parisiens et un chansonnier breton autour de 1900
9h55 Marie-Ange Multrier-Fortin (éditions Musicales Fortin-Armiane) – Présentation des archives des Éditions musicales Fortin


Session 5 

Éditer pour des marchés spécifiques 
Présidence : Marie-Claire Boscq, UVSQ
10h55 Sophie Defrance (British Library) – Quelques acteurs de l'édition pour l'éducation secondaire des jeunes filles et leurs réseaux
11h20 Constance de Courrèges d’Agnos (Service historique de la Défense) – L’édition militaire au travers de deux portraits : les maisons Corréard (Paris) et Verronnais (Metz)
11h45 Flavien Bertran de Balanda (Sorbonne-Universités/CRH19) – Émile Babeuf (1785- 1842), un Nain tricolore à l’assaut de la légitimité


Contact : jean-charles.geslot@uvsq.fr

lundi 3 décembre 2018

Soutenance de thèse de doctorat en histoire du livre

Avis de soutenance de thèse


Dom d'Inguimbert et J.-F. Delmas
Le vendredi 7 décembre 2018 à 9h,
Monsieur Jean-François Delmas,
archiviste-paléographe,
conservateur général des bibliothèques,
directeur de la Bibliothèque-Musée Inguimbertine (Carprentras)
soutiendra sa thèse de doctorat en histoire sur le sujet suivant:

Des collections de dom Malachie d’Inguimbert
à l’Inguimbertine: transferts et héritage culturel dans le Comtat Venaissin (XVIIIe-XXIe siècle)


Les travaux ont été dirigés par Madame Christine Bénévent,
professeur d’Histoire du livre et de bibliographie à l’École nationale des chartes

Le jury sera composé de Mmes et MM
Frédéric Barbier, directeur d’études honoraire à l’École pratique des Hautes Études (IVe Section), Christine Bénévent, directrice de la thèse,
Andrea De Pasquale, directeur général de la Bibliothèque nationale centrale de Rome, docteur de l’EPHE,
Véronique Meyer, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Poitiers,
Didier Repellin, architecte en chef des Monuments historiques,
Gennaro Toscano, conseiller scientifique et culturel pour le projet Richelieu à la Bibliothèque nationale de France

La soutenance se tiendra à l’École nationale des chartes, 65 rue de Richelieu, 75002 Paris,
salle Léopold Delisle.
La soutenance est publique, dans la limite des places disponibles.

NB- Le cliché ci-dessus met en scène la rencontre entre le fondateur de l'Inguimbertine et son dernier successeur. Il a été pris au cours de la visite de l'abbaye de Casamari (Latium).

jeudi 29 novembre 2018

Une brochure "révolutionnaire"

L’apprentissage de la démocratie est un jeu subtil et que l’on pourra à juste titre juger au moins… compliqué, et cela jusqu’à aujourd’hui. Après la chute de Robespierre, la Convention thermidorienne assure la transition avec le régime qui suivra, celui du Directoire: le «décret des deux-tiers» impose aux électeurs de choisir au moins les deux-tiers de leurs représentants parmi les sortants –on conviendra que, même dans un système censitaire, il s’agit d’une conception pour le moins restrictive de la démocratie.
Dans le même temps, la réaction monte en puissance. Le 13 vendémiaire an IV (5 oct. 1795), l’insurrection royaliste est écrasée par Bonaparte sur les marches de l’église Saint-Roch. Trois semaines plus tard (4 brumaire = 26 oct.), la Convention tient sa dernière séance, tandis que 750 députés sont bientôt élus, pour former les deux conseils, les Anciens et les Cinq-Cents. Installés au Luxembourg, les cinq directeurs sont nommés par les conseils: Carnot et Letourneur représentent la frange modérée; Reubell et Barras penchent vers la gauche, tandis que La Révellière devient de fait le pivot d’une possible majorité.
Dans l’ensemble, les Thermidoriens se succèdent à eux-mêmes, mais ils sont profondément divisés. Après leur échec, les Royalistes se tournent vers l’action légale, en s’appuyant sur un réseau d’«Instituts philanthropiques» créés dans les départements. Bientôt, se profilent les élections du printemps 1797, qui renouvelleront le tiers des conseils, et un directeur. «Ni les astuces comptables, ni les précautions législatives, ni les pressions administratives [ne peuvent] avoir raison du prosélytisme des prêtres réfractaires, de l’intense effort de la propagande royaliste, et du modérantisme spontané de l’opinion bourgeoise» (François Furet). Les résultats du 29 germ. an V (18 avril) sont un échec cinglant pour le régime: une douzaine de départements seulement (sur plus de 90) restent fidèles à la République. Au Directoire, Letourneur est remplacé par Barthélemy.
La crise s'exacerbe bientôt, entre les assemblées devenues réactionnaires et l’exécutif, où un «triumvirat», constitué de Barras, Reubell et La Révellière, s’impose peu à peu pour empêcher toute restauration monarchique. Tandis que les conseils préparent la mise en accusation des triumvirs, le général Augereau, dépêché d’Italie par Bonaparte, occupe Paris le 17 fructidor an V (3 sept. 1797) et fait arrêter un grand nombre de parlementaires, plusieurs généraux, etc. Barthélemy lui-même est arrêté, Carnot se cache, puis passe à l’étranger. Des lois d’exception cassent les élections de l’an V dans 49 départements, et établissent un contrôle sévère de la presse. Le régime est sauvé, mais sa légitimité démocratique a disparu et le pouvoir ne pourra plus se maintenir qu’en s’appuyant sur l’armée: «le coup d’État n’enterre pas seulement la république des députés, il rétablit l’exception au détriment de la loi» (F. Furet).
Voici maintenant la petite brochure que nous souhaitons présenter:
Sébastien Bottin, Le 18 fructidor justifié par les élections du Bas-Rhin de l’an V. Discours décadaire prononcé le 20 ventôse an VI par Sébastien Bottin, greffier au Tribunal criminel, Strasbourg, chez F.-G. Levrault, imprimeur du département du Bas-Rhin, an VI de la République française, 28 p., 8°. Sign. A(8), B(6). De ces événements tragiques, et du reclassement sociologique à l’œuvre depuis 1789, notre brochure constitue en effet comme le miroir.
L’auteur et son environnement familial, d’abord: originaire de Lorraine (Grimonviller, anc. dép. de la Meurthe), Bottin (1764-1853) appartient à une dynastie de marchands-négociants, mais aussi de chirurgiens, du comté de Vaudémont (Lorraine ducale). Il est d’abord élève à Vézelise, avant de venir à Toul faire sa «philosophie». À cette époque, sa famille se détermine à l’envoyer à Bordeaux, pour se former au commerce et continuer ses cours d’université. Ce voyage fut pour lui une véritable excursion initiatique et géographique.
Un oncle avec lequel il le fit était commerçant, il voyageait à petites journées et s’arrêtait dans les principales villes. M. Bottin profitait de ces instans pour visiter tout ce qu’on pouvait lui indiquer de curieux (…). Il traversa ainsi la Champagne, la Brie, la Beauce, l’Orléanais, la Touraine, le Poitou, la Saintonge et la Guyenne…
Le jeune homme reste deux ans à Bordeaux, avant de rentrer en Lorraine. Dans un milieu de petite bourgeoisie, il ne se tourne pourtant pas vers la carrière du commerce, selon le modèle traditionnel, mais vers celle de l’Église: séminariste à Toul, il est «fait prêtre séculier» par Mgr de Champorin... en mai 1789, mais il se révèle un partisan actif des réformes. Il participe à Paris à la Fête de la Fédération, et approuve en 1791 la Constitution civile du clergé, avant d’être nommé, toujours dans son pays, curé de Favières. Son père, François Bottin, sera présenté comme «percepteur de la division de Grimonviller» à son décès (1808).
Sébastien Bottin s’inscrit comme volontaire «pour défendre l’Alsace» en 1793, mais il entrera très vite dans l’administration civile du Bas-Rhin: premier commis du bureau central des commissaire des guerres à Strasbourg (1793), receveur des domaines dans les pays conquis, chef de bureau adjoint, puis secrétaire en chef de l'administration centrale du Bas-Rhin (an VI). On comprend au passage que son premier poste au bureau des commissaires des guerres le mette nécessairement en relations avec les fournisseurs d’impressions administratives et autres documents et formulaires pré-imprimés à Strasbourg. Les Levrault (F.-G. Levrault) sont les principaux d’entre eux –nous y reviendrons.
Dans l’intervalle, en 1794 (20 août = 3 fruct. II), notre curé s’est marié à Pont-à-Mousson, ...bien avant qu’une décision pontificale ne le relève des ses vœux. En l’an VIII et en l’an IX, il est le secrétaire particulier du général Lecourbe au cours de la campagne d’Allemagne.
À son retour, Bottin quitte Strasbourg, d'abord comme secrétaire du préfet du Nord, Dieudonné, puis comme secrétaire général de la préfecture (13 déc. 1802): il restera à Douai jusqu’en 1815. Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 30 août 1814, «par la grâce [de] Sa Majesté
» Louis XVIII, mais, élu à la Chambre des représentants pendant les Cent Jours, il semble se retirer de tout engagement politique à partir de la Seconde Restauration.
Au fil des années de la Révolution, le curé constitutionnel devenu fonctionnaire de la République et des différents régimes successifs endosse clairement le rôle de l’intellectuel, prononçant et publiant de nombreux discours, dont celui ici présenté. Il apparaît certes comme un homme nouveau et un partisan de la République, mais il se fait peu à peu plus conservateur, quand il s’agit de soutenir les modérés et de maintenir l’ordre bourgeois face au risque de retour en arrière:
La loi du 19 fructidor a frappé de nullité, dans 49 départements de la République, les choix faits par les assemblées primaires (…) comme étant les choix des seuls royalistes. Cette mesure étoit-elle nécessaire et juste pour le département du Bas-Rhin, qui se trouve dans le nombre? (…)
Il est une vérité, qui est mathématique à mes yeux: c’est que l’hydre du royalisme, sans cesse abattue, se relèvera toujours sous de nouvelles formes tant qu’il existera un seul émigré, un seul homme qui regrette ses abus…
Ce langage parfois brutal correspond à la rhétorique du temps, et à l’urgence de prendre parti: il ne doit pas faire illusion. Bottin rejoint d'ailleurs la position d’un autre jeune homme venu des marges orientales de la France: le Lausannois Benjamin Constant, qui vient de publier son petit traité De la force actuelle du Gouvernement de la France et de la nécessité de s’y rallier (s. l., s. n., 1796).
Il est significatif que notre brochure se referme sur une partie de Notes, dont la présence même illustre le fait que l’on s’adresse toujours à la frange «éclairée» des citoyens -et des électeurs. La mise en texte suit quant à elle le canon contemporain du néo-classique. Enfin, on notera que l'Annuaire historique et statistique du (...) Bas-Rhin, poursuivi, après le départ de Bottin, par Fargès-Méricourt, lui aussi secrétaire de la préfecture, propose, en tête de son édition de 1811, un long
«Précis historique» presqu'entièrement consacré à la question de l'invention de l'imprimerie (p. 20-63).

dimanche 26 août 2018

Édition et produits dérivés

Nos lecteurs savent combien nous sommes sensibles au genius loci, le génie du lieu, lequel pousse à découvrir ou à revoir certaines maisons d’écrivain particulièrement intéressantes: c’est le cas à Saché avec Balzac, ou encore à Médan avec Zola, mais c’est aussi le cas dans la Maison de Chateaubriand, à La Vallée aux Loups. Il y a déjà... quelques années, nous avions consacré plusieurs billets à notre livre, Le rêve grec de Monsieur de Choiseul: la source principale est donnée par le monumental ouvrage de Choiseul lui-même, le Voyage pittoresque de la Grèce (Paris, 1782-1822, 2 vol.). L’un des plus célèbres de son temps, l’ouvrage, même s’il est resté inachevé, imposera le genre prolifique des multiples Voyages pittoresques (jusqu’aux Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France), et de leurs déclinaisons à l’étranger (Malerische Reisen, etc.).
C’est peu de dire que, de Paris à Londres et à Saint-Pétersbourg, l’illustration du «Choiseul», lequel est publié par livraisons, est très vite célèbre. La preuve en est donnée par les exemplaires conservés dans un certain nombre de bibliothèques principalement européennes, et qui dans leur grande majorité témoignent des deux dimensions de l’ouvrage: d’une part, l’intérêt très réel des savants, des amateurs et en partie des «mondains» pour l’archéologie, pour la découverte des antiquités grecques et pour l’étude de l’histoire ancienne (pensons au succès incroyable de l’Anacharsis); de l’autre, la distinction, qui pousse à se procurer le «livre dont on parle», et le cas échéant à le faire relier de manière plus ou moins somptueuse.
Nous connaissions le très beau papier peint panoramique des «Scènes turques», conservé par la Maison de Chateaubriand à La Vallée aux Loups. Il s’agit d’une très élégante représentation qui reprend en les combinant plusieurs planches de Choiseul, dont la superbe vue de la halte des voyageurs «près de Dourlach», en « Natolie » (t. I, pl. 74). Le papier peint a été réalisé par la manufacture des Dufour à Paris au début de la Restauration, et le fait qu'il reproduise certaines des scènes en miroir témoigne de ce que le modèle a effectivement été donné par les gravures d’origine. C’est cet ensemble exceptionnel qui vient d’être restauré. Les responsables de la Maison de Chateaubriand expliquent qu’il s’agit d’un papier peint panoramique, constitué en l’occurrence de dix lés, lesquels sont collés les uns à la suite des autres pour former un ensemble décoratif. 
Maison de Chateaubriand, Inv. DE.993.CG.1
Nous sommes, sous la Restauration, à l’aube de la Révolution industrielle qui va complètement bouleverser les conditions de fonctionnement de la branche de l’imprimerie et de la librairie. C'est la grande époque des papiers peints panoramiques, mais voici que nous découvrons aussi, progressivement, à l’heure de ce qui deviendra le public de masse, le rôle des « produits dérivés». Des produits dérivés, certes, il y en a de longue date dans le domaine de l’imprimé, à commencer par les contrefaçons, ou encore les estampes qui reprennent certains motifs célèbres de tel ou tel texte. Mais le principe se développe, avec les plagiats et toutes sortes d’autres pièces, jusqu’à l’époque de Chateaubriand lui-même. Celui-ci ne constate-t-il pas avec étonnement, et peut-être un certain dépit (il «sue de confusion»), mais sans y attacher plus d’importance sur le plan juridique comme sur le plan financier :
Atala devint si populaire qu’elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius (1). Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le père Aubry et la fille de Simaghan (2). Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l’âme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s’en allaient par le coche se marier dans leur petite ville; comme en débarquant ils ne parlaient, d’un air égaré, que crocodiles, cigognes et forêts, leurs parents croyaient qu’ils étaient devenus fous. Parodies, caricatures, moqueries m’accablaient. L’abbé Morellet (3), pour me confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme Chactas tenait les pieds d’Atala pendant l’orage: si le Chactas de la rue d’Anjou s’était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa critique.
Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon apparition. Je devins à la mode.
Le passage des Mémoires d’Outre-tombe permet de mettre l’accent sur trois phénomènes: d’une part, en effet, la montée en puissance des produits dérivés, qui peuvent d’ailleurs aussi n’être pas pour rien dans le succès de l’œuvre d’origine; d’autre part, la nécessité de mettre en place, à terme, une forme de régulation et de protection des «œuvres de l’esprit»; et, enfin, et c’est peut-être le plus inattendu, l’apparition du people. Chateaubriand est «à la mode», il devient, avant la lettre, un people, et, ailleurs dans ses Mémoires, il s’étonne qu’un article à son sujet dans un périodique fasse plus pour sa renommée que les ouvrages les plus imposants qu’il a effectivement écrits. S'agissant de la renommée, les choses ont une première fois bougé au XVIe siècle, quand les portraits d’un Érasme, d’un Mélanchthon, d’un Luther sont partout répandus, et le phénomène se prolonge jusqu'à Voltaire et à Rousseau au XVIIIe siècle. Le temps de la «deuxième révolution du livre» innovera en introduisant le public de masse, et en faisant de certains de ces grands penseurs ou grands auteurs des figures «à la mode», des people –bien sûr, tout le problème réside dans l'équilibre entre la médiatisation... et le talent. Le rapport favorable établi par un Lamartine ou un Victor Hugo ne se retrouve sans doute pas dans les mêmes conditions aujourd'hui, où les grands auteurs ou les grands penseurs ne sont plus des people, et inversement.

Notes
1) Apparentée aux spectacles de foire, la «collection Curtius» préfigure le musée de Madame Tussaud en présentant des mannequins en cire, des têtes de guillotinés, mais aussi des scènes et des personnages célèbres, voire des assassinats. L’initiateur est le docteur Philippe Creutz, dit Curtius. Atala désigne le personnage du roman de Chateaubriand, et la Brinvilliers, alias la marquise de Brinvilliers, est une célèbre empoisonneuse à l’époque de Louis XIV.
2) Dans le roman de Chateaubriand, Chactas désigne le vieux chaman aveugle, ancien guerrier des Natchez. Alors qu’il a été fait prisonnier par une tribu ennemie, il est libéré par Atala, fille de Simaghan, le chef de la tribu.
3) André Morellet, Observations critiques sur le roman intitulé Atala, Paris, Dené le Jeune, an IX (1801), p. 17 et 19.

vendredi 25 mai 2018

Conférence d'histoire du livre

 
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

  Lundi 28 mai 2018
16h-18h
Des confiscations révolutionnaires
aux bibliothèque municipales: un aperçu
(vers 1789-1809)
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot,
conservateur général
à la Bibliothèque nationale de France

Salle de lecture de la Bibliothèque municipale de Dijon
NB. Les auditeurs sont invités à s'informer sur l'ouverture effective du bâtiment du 54 bd Raspail, lequel a été à plusieurs reprises inaccessible ces derniers temps...

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

jeudi 1 février 2018

Conférence d'histoire du livre

 
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 5 février 2018
16h-18h
Le patrimoine livresque et les musées du livre
dans les bibliothèques italiennes depuis le XIXe siècle
par
Monsieur Andrea De Pasquale, directeur général
de la Bibliothèque nationale centrale de Rome,
docteur de l'EPHE


Alors que les nouveaux médias sont en plein essor, une présentation pédagogique, intelligible par le plus grand nombre, du monde des «anciens médias» –et notamment de l’imprimé – s’impose comme une nécessité d’ordre également politique –une nécessité pour le «vivre ensemble».
On ne saurait en effet surestimer de rôle du média, le livre imprimé, dans l’élaboration du mode de pensée et dans la distinction des écritures en Occident. L’imprimé dispose le texte sous une forme linéaire normalisée (une succession de feuillets et de pages), il encadre une organisation des contenus qui détermine elle-même le mode de raisonnement et les fondements de l’outillage mental. Dans les premières décennies du XVIIe siècle, donc à échéance de cinq ou six générations après Gutenberg, c’est le temps du «miracle», la publication des travaux de Kepler et de Galilée sur la structure du cosmos en même temps que l’instauration de la pensée moderne symbolisée par les traités de Bacon et de Descartes. Pierre Chaunu peut décrire l’époque comme celle 
sur [laquelle] la civilisation de l’Europe classique organise ses pensées (...). Le miracle européen de la civilisation mécaniste (...) se place désormais en facteur commun de toute périodisation (...). Voilà le môle temporel sur lequel l’Europe des Lumières (…) et la civilisation scientifique du XXe siècle même (…) prennent extension et appui...
Parme, Biblioteca Palatina, Galleria Petitot
Nous compléterons: «le môle temporel» englobe aussi la logistique pour laquelle et par le biais de laquelle les connaissances sont élaborées, diffusées, transmises et constamment reprises, réorganisées et réactualisées. La logistique, ce sont les supports d’information, livres, périodiques et imprimés de toutes sortes, et les institutions mises en place pour en permettre l’utilisation: système de distribution, bibliothèques, mais aussi les écoles et les universités, plus tard aussi les cercles de la sociabilité savante et les académies. Les mutations dans le domaine des idées et des sciences sont ainsi étroitement liées à la «logistique matérielle» –au média–, et il en va de même, notamment en France, avec l’essor d’une littérature moderne en langue vernaculaire, au sein de laquelle le genre du roman occupe une place prépondérante.
Ne nous étendons pas sur la révolution de la librairie de masse et de l’industrialisation, mais bornons-nous pour résumer à souligner deux points. Le premier concerne la chronologie du changement, toujours beaucoup plus ample que ce que l’on aurait attendu a priori: de même que l’invention du livre imprimé ne correspond pas à celle de l’imprimerie, de même les utilisateurs actuels ne s’approprient que lentement les nouveaux médias électroniques (apparus dans le grand public dans les années 1980, donc voici déjà plus d’une génération). Le «livre électronique» commence seulement à s’émanciper, dans ses formes et ses contenus, des formes et des contenus qui étaient ceux du livre imprimé.
Cette réorganisation induit des changements radicaux, qui concernent non seulement les pratiques de lecture, mais aussi le système des savoirs et des textes, les genres de littérature, et, très probablement, les modes mêmes de raisonner et de penser, même indépendamment de l’essor de l’intelligence artificielle. La progression linéaire se fait moins prégnante, au profit du «butinage» ou du «saut» d’une information à l’autre qu’induit l’utilisation d’Internet. Le délai de latence –et de liberté– qui pouvait exister entre l’événement, l’élaboration de l’information comme texte, sa diffusion par l’imprimé et son appropriation par les lecteurs, ce délai tend à se réduire, voire à disparaître dans une société dominée par les logiques de l’instantanéité, de l’immédiateté et de la mondialisation...
Le changement radical aujourd’hui engagé est effectivement très rapide, mais il n’en reste pas moins étonnamment progressif –l’unité de mesure se compte toujours en terme de générations. D’où le second point. La gestion et la conduite des sociétés humaines et des individus sont une science, en ce sens qu’elles s’appuient, ou qu’elles devraient s’appuyer, sur l’expérience pour déterminer les directions éventuellement les meilleures à prendre. Or l’expérience, dans les sciences humaine, c’est l’histoire: la connaissance du passé est l’une des conditions nécessaires à une conduite rationnelle des affaires du présent et, s’agissant d’histoire des idées, des représentations abstraites et des pratiques culturelles, une certaine connaissance des écrits et des imprimés constitue une voie privilégiée pour la compréhension des processus auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés.
Les bibliothèques et les musées du livre et de l’écrit ont ainsi une mission pédagogique d’autant plus importante que le changement semble omniprésent, que les mutations paraissent se succéder à un rythme plus soutenu, que la modernité en cours de redéfinition reste incertaine, voire inquiétante, et que le privilège est toujours donné à la mutation brutale par rapport aux systèmes historiques plus subtiles et plus profonds: visiter les bibliothèques et les musées du livre, c’est aussi, pour chacun, se donner les moyens d’articuler à plus long terme les logiques de la continuité et du patrimoine pour mieux comprendre le présent du monde complexe dans lequel il vit. 

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).