Affichage des articles dont le libellé est Topographie et voyages. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Topographie et voyages. Afficher tous les articles

jeudi 24 mars 2016

À Rome... sur la Moselle: une page de l'histoire européenne et de l'histoire du livre

Nous parlions, dans un billet déjà ancien, de la définition de ce que peut être un «paysage culturel».
Nous voici, à Trèves, dans un environnement historique tout particulièrement lié à l’Antiquité romaine. À hauteur de la ville, la Moselle est franchissable par un gué, sur l’emplacement duquel les Romains lancent un premier pont, en bois, en 17 av. J.-C. –cette date est depuis lors considérée comme marquant la fondation de Trèves. Ville principale de la cité celte des Trevires, Trèves bénéficie de sa position en retrait du limes rhénan, mais au débouché du grand itinéraire conduisant de Rome vers la frontière de Germanie occidentale, par les vallées du Rhône et de la Saône.
Les premiers siècles de notre ère sont tout particulièrement brillants. Le pont de bois est remplacé par un pont de pierre pour partie conservé aujourd’hui (144), et une enceinte quadrangulaire de plus de 6km entoure la ville –la célèbre Porta Nigra est l’une de ses monumentales portes. La localisation stratégique de Trèves explique que, lorsque la pression des Germains se fait de plus en plus sensible, elle soit choisie pour être la ville de résidence de l’empereur romain d’Occident: Constantin († 337) y est régulièrement à compter de 306, et la monumentale «Basilique» que l’on découvre toujours aujourd’hui a été élevée comme la salle du trône de son palais.
De par sa situation géographique au débouché du grand itinéraire de la Méditerranée, Trèves est très tôt christianisée: la population chrétienne s’accroît dès le IIIe siècle, à la tête de laquelle se trouve un évêque, quand l’édit de Milan (313) institue la liberté religieuse dans l’Empire. L’Église des provinces romaines de la rive gauche du Rhin commence à être systématiquement organisée à partir précisément de Constantin, tandis qu’un immense complexe ecclésial s’élève à l’emplacement de l’actuelle cathédrale de Trèves.
La population de Trèves a alors pu culminer à quelque 50 000 habitants, et la ville rassemble, autour de la cour impériale, une pléiade de hauts fonctionnaires et de prélats. Voici Ambrosius, préfet du prétoire des Gaules: son fils, lui aussi prénommé Ambroise, naît à Trèves vers 340, et c’est là qu’il est d’abord formé. Il vient à Rome après la mort de son père, y achève sa formation, et est nommé à la tête de la province d’Émilie-Ligurie à Milan: on sait comment il sera élu évêque de Milan, en 374. Après avoir étudié auprès de Donat à Rome, Jérôme (347-420) vient à Trèves peut-être dans l’espoir d’y commencer une carrière à la cour. Il profite de son séjour pour visiter assidûment la bibliothèque, et pour y copier deux livres d’Hilaire de Poitiers qu’il destinait à son ami Rufin d’Aquilée. C’est à Trèves que, pour la première fois, la tradition du christianisme et de la Bible apparaît dans la vie du futur Père de l’Église.
Parmi les très hauts fonctionnaires et intellectuels qui séjournent plus ou moins longuement à Trèves, il faut citer Ausone (310-393/394), précepteur du fils aîné de l’empereur, en 365. Symmaque (vers 342-402/403) appartient à l’une des familles les plus puissantes de Rome, où son père est préfet de la Ville. Il reçoit une excellente formation, avant que le Sénat ne l’envoie en mission auprès de l’empereur Valentinien, à Trèves, en 369. Ses talents de rhéteur font une très grande impression à la cour.
Rien de surprenant si Trèves apparaît comme l’un des pôles majeurs de la culture et de la civilisation du livre sous le Bas-Empire: la ville accueille des écoles, les archives et la bibliothèque impériales y sont établies, tandis que l’Église aussi possède bientôt ses propres collections de livres. Les grandes villae rurales ont des bibliothèques. Nous connaissons par Merian la reproduction d’une sculpture trouvée près de Neumagen, à proximité immédiate de Trèves, et mettant en scène un lecteur en train de saisir ou de déposer un volumen sur un rayonnage –il s’agit probablement d’une bibliothèque, mais on a aussi évoqué l’hypothèse d’un commerce de livres. Le monument a malheureusement été perdu depuis sa publication.
Une visite au Rheinisches Museum donne l’occasion de découvrir quelques témoignages spectaculaires de la richesse de la civilisation écrite à Trèves aux premiers siècles de notre ère. Il s’agira de témoignages épigraphiques, mais aussi de matériel d’écriture (encriers, stylets, etc.). Mais voici surtout des pièces aussi exceptionnelles que le célèbre bas-relief représentant une scène d’école à la fin du IIe siècle. Au centre, le maître donne son enseignement, les deux jeunes gens assis de part et d’autre déroulent chacun un volumen, tandis qu’un troisième, peut-être plus jeune, les salue en sortant de la pièce.
Terminons avec la mosaïque mettant en scène la muse Euterpe expliquant à un élève, Agnis, l’art de se servir de la flûte (milieu du IIIe siècle). Notre attention est tout particulièrement attirée par la présence du panier à couvercle, posé par terre: il s’agit d’une capsa, autrement dit d’un panier dans lequel on rangeait les volumina alignés verticalement –la mosaïque permet de les distinguer très nettement–, pour les transporter plus commodément.
Comme on pouvait s’y attendre, la conjoncture devient beaucoup plus médiocre à Trèves après la chute de l’Empire. Les cadres de l’Église sont un temps les seuls à subsister, quand l’arrivée en nombre de Germains non christianisés et non alphabétisés change du tout au tout les conditions de fonctionnement de la vie religieuse et intellectuelle dans la région. On est saisi de vertige quand on prend la mesure de la destruction radicale qui a été celle du patrimoine livresque de l’Antiquité. Avouons-le, à Trèves, les conditions sont particulièrement défavorables: la ville, richissime, est détruite à plusieurs reprises. Par ailleurs, le papyrus se conserve, même si dans des cas exceptionnels, autour de la Méditerranée, au contraire de ce qui se passe sous le climat humide de la région de la Moselle.
Une certaine reprise date du VIIe siècle, lorsque la noblesse d’origine germanique tend à faire le choix du christianisme, que des institutions religieuses nouvelles sont fondées en ville et dans la région, tandis que les premiers missionnaires venus des îles anglo-saxonnes commencent à parcourir le pays. Les monuments les plus anciens aujourd’hui conservés par la Bibliothèque de Trèves remontent précisément à cette époque. Ceux qui n'ont pas la chance de pouvoir visiter le Trésor de la Bibliothèque, alias la présentation permanente d'une centaine de pièces exceptionnelles lui appartenant, pourront s'en faire faire une idée dans la somptueuse (et savante) galerie dans laquelle Michael Embach les a publiés (réf. infra).
Notre billet suivant, sur Trèves et sa région.

Michael Embach, Hundert Highlights. Kostbare Handschriften und Drucke der Stadtbibliothek Trier, Regensburg, Schnell & Steiner, 2013, 231 p., ill.

mardi 8 mars 2016

Imprimeurs et libraires: à propos de la géographie du livre

La publication de L’Apparition du livre, par Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, en 1958, a imposé le fait que l’imprimé est aussi, et peut-être d’abord, une «marchandise». Avec l’invention de la typographie en caractères mobiles par Gutenberg au milieu du XVe siècle, se met en effet peu à peu en place une nouvelle logique de la production et de la diffusion. Parmi les catégories qui s’imposent au premier plan, celle de «marché» induit une reconfiguration radicale des rapports entre les différents acteurs de la nouvelle chaîne du livre: l’auteur et l’auteur secondaire, l’imprimeur (et ceux qu’il emploie), le capitaliste investisseur, le diffuseur et, in fine, le public des lecteurs, sans oublier les acteurs du pouvoir, dispensateurs de gratifications et de privilèges, instaurateurs aussi de dispositifs de surveillance et de contrôle –sans oublier non plus les acteurs d'autres branches conjointes d'activités, comme celle de la papeterie. 
Ces phénomènes se développent au sein de logiques spatiales dont les jeux imbriqués fonctionnent à la fois comme agents d’équilibre et comme facteurs de changement. L’Apparition du livre comprend deux cartes illustrant la distribution des ateliers d’imprimerie en Europe au XVe siècle, lesquelles deux cartes ont été largement reprises par d’autres auteurs, et ce jusqu’à aujourd’hui. Les données qu’elles compilent se trouvent pourtant être en partie dépassées, grâce en particulier aux apports provenant des nouvelles sources numériques massivement disponibles sous la forme de bases de données (comme les principaux catalogues collectifs d’incunables, l’ISTC, l’INKA et le GKW). Il y a quelques années, notre collègue Philippe Nieto a compilé les données relatives à la géographie des presses au XVe siècle, et présenté les principaux résultats de son travail dans un important article des Mélanges Pierre Aquilon (cf réf. infra).
Cet enrichissement massif de nos connaissances suggère un certain nombre d’observations, dont les premières abordent le problème de l’insertion d’une branche nouvelle d’activités –ce que l’on désignera plus tard comme les industries polygraphiques– dans une géographie donnée. Dans un premier temps, c’est la phase initiale de dissémination: observable d’abord jusqu’en 1470, elle est considérablement accélérée dans les décennies 1470 et 1480, quand «l’Europe entière se couvre d’ateliers». Dès la fin du XVe siècle, nous entrons pourtant dans une logique différente, marquée par un certain repli et par une concentration de plus en plus sensible (voir Niéto, carte n° 8, p. 153). Les ateliers qui ne peuvent se maintenir disparaissent, tandis que les principaux centres de production (rappelons que les quatre premiers centres sont, en 1500, Paris, Venise, Leipzig et Lyon) s’emparent d’une proportion croissante du marché (carte n° 11, p. 156).
Nous sommes dès lors devant une configuration géographique modernisée, marquée par trois caractéristiques majeures:
1) La «grande librairie» est aux mains d’un certain nombre d’ateliers de tout premier plan, lesquels sont installés dans des villes têtes de réseau(x).
2) Les différentes villes et les différents ateliers tendent dans une certaine mesure à se spécialiser. On remarquera, par ex., que les processus d’innovation se développent dans des villes qui doivent s’imposer dans une conjoncture éventuellement difficile: Lyon n’est pas ville d’université, et elle n’est pas le siège des organes de la monarchie, mais c’est à Lyon que l’on se lancera pour la première fois dans la production de livres imprimés en langue française et, s’agissant de la France, de livres imprimés intégrant des illustrations.
3) Les centres les moins importants auront tendance à n’abriter plus qu’une activité épisodique (comme celle d’un Jehan de Liège à Valenciennes), et surtout à s’orienter vers une production «de niche», ou vers une production que nous pourrions dire d’intérêt local ou régional.
Il serait bien sûr tout particulièrement précieux de poursuivre l’analyse à partir du XVIe siècle, sur la base des principaux catalogues collectifs aujourd’hui disponibles, à commencer par le VD16 et ses suites (VD17, VD18). Nous en restons pourtant à l’heure des desiderata, dans la mesure où les bases de données ne sont pas toujours compatibles entre elles, où des géographies entières ne font pas l’objet de catalogues collectifs suffisamment complets et fiables, et où, bien évidemment, la masse de la production à prendre en considération se trouve considérablement accrue par rapport au XVe siècle.
Pour autant, les trois caractéristiques qui tendent à s’imposer au tournant des années 1500 s’observent, peu ou prou et compte tenu des modifications de la conjoncture générale (on pense notamment aux effets induits par la géographie politique), tout au long de la «librairie d’Ancien Régime».
C’est ainsi par exemple que la géographie de l’imprimerie française au XVIIIe siècle se concentre dans la capitale, pour une part à cause de la politique mise en œuvre par la monarchie. Face à Paris la production provinciale sera en partie orientée vers des formes de spécialisation, ou vers la production intéressant la ville et sa région. Emmanuelle Chapron montrait, dans une récente conférence tenue à l’EPHE, comme une ville comme Limoges se spécialise, avec l’atelier des Barbou, dans la production de manuels scolaires diffusés dans la géographie relativement large du sud-ouest du royaume; de même, elle insistait sur le rôle cruciale du privilège d’imprimeur de l’intendance, de l’évêché, de l’université, du collège ou encore de la Ville, pour l’équilibre des petits ateliers typographiques locaux.
La «deuxième révolution du livre», marquée par la production de masse et par la mécanisation, puis par l’industrialisation, introduira de nouveaux et profonds bouleversements dans une géographie du livre dont le cadre de fonctionnement tend à s’élargir de plus en plus. Nulle doute que la «troisième révolution», celle actuelle des nouveaux médias, n’induise des changements encore plus radicaux, avec la reconfiguration de la chaîne de production, avec la mondialisation et avec la «transparence» nouvelle de l’espace.
Mais nous conclurons en insistant sur un autre point. Les historiens, surtout modernistes, étudiant la géographie du livre ont traditionnellement mis l’accent sur le rôle des ateliers typographiques. Sans vouloir en rien minimiser ce rôle, il n’en est pas moins évident qu'il faut prendre en considération les différentes fonctions remplies par les uns et par les autres. Dans les dernières décennies du XVe siècle, le pouvoir dans la branche passe déjà aux mains des capitalistes investisseurs, qui peuvent effectivement être des imprimeurs-libraires, souvent aussi de simples «libraires» (actifs dans la diffusion et dans l’édition), voire des personnages extérieurs au monde des professionnels proprement dit. Dans un nombre non négligeable de cas, le typographe est réduit à une forme de travail à façon, répondant à des commandes qui peuvent venir de géographies parfois relativement éloignées.
Colophon de Heinrich Gran, mentionnant que l'édition (ici, Pelbartus de Temeswar) a été commandée par Rynmann, 1504.
Même si Heinrich Gran jouit d’une aisance confortable à Haguenau à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, ce n’est pas lui qui a l’initiative: comme imprimeur, il répond d’abord aux commandes qui lui sont passées depuis Augsbourg par Johann Rynmann (201 titres connus!). Rynmann, qui n’est pas lui-même imprimeur, passe d'ailleurs aussi des ordres à des ateliers de Strasbourg, de Bâle, de Nuremberg, et même de Venise.
Bref, la géographie économique de la «librairie d’Ancien Régime» ne recouvre certes pas la seule géographie typographique. L’accent doit aussi, sinon surtout, être mis sur les structures, sur les pratiques et sur les réseaux du financement et de la distribution, parce que ce sont ces derniers qui organisent le marché, et qui encadrent les conditions de la fabrication. Et, si nous nous placions du point de vue non pas de l’économie et du marché, mais de la réception et de la lecture, il conviendrait de prendre aussi en considération la présence ou non de bibliothèques et de collections de livres plus ou moins accessibles à un public élargi...

Philippe Niéto, «Géographie des impressions européennes du XVe siècle», dans Le Berceau du livre : autour des incunables. Études et essais offerts au Professeur Pierre Aquilon par ses élèves, ses collègues et ses amis, dir. Frédéric Barbier, Genève, Librairie Droz, 2004, p. 125-174 (RFHL, n° 118-121).
François-J. Himly, Atlas des villes médiévales d'Alsace, Strasbourg, Fédération des sociétés d'histoire et d'archéologie d'Alsace, 1970 (et en ligne ici).

jeudi 5 novembre 2015

Le livre de voyage, ou l’invention d’un modèle éditorial à Mayence au XVe siècle

Que les récits de voyage constituent une branche importante de l’économie de la «librairie», nous le savons. Que cette importance remonte pratiquement aux origines de la typographie en caractères mobiles, et qu’un idéaltype publié en 1486 donne les principales caractéristiques des livres de voyage dans le plus long terme, reste relativement plus méconnu.
Il faut d’abord rappeler que le voyage ne débouchera qu’exceptionnellement sur un récit, et encore plus exceptionnellement sur un récit publié. Sans parler de ceux qui migrent pour se mettre à l’abri ou pour chercher de meilleurs conditions de vie, la grande majorité des voyageurs occidentaux se déplace pour son travail (des négociants, des étudiants, des diplomates et autres envoyés), ou pour des raisons religieuses (effectuer un pèlerinage). Certains adressent le cas échéant une relation en forme de correspondance à ceux qui les ont mandatés (c’est le cas, par ex., des ambassadeurs vénitiens du XVe siècle), mais le plus grand nombre ne ressent tout simplement pas l’envie de consigner son expérience par écrit.
Issu d’une famille de nobles hessois, Bernhard von Breydenbach (vers 1440-1497) passe le doctorat en droit à Erfurt, avant de s’engager dans une brillante carrière d’homme d’Église: chanoine métropolitain de Mayence, il est en outre titulaire d’un certain nombre d’autres bénéfices et charges, y compris comme principal administrateur de l’électorat archiépiscopal. En 1483, il accompagne le comte Johann zu Solms pour effectuer le voyage de Terre Sainte. Parmi les autres compagnons du périple, on soulignera la présence du peintre et dessinateur Erhard Reuwich. Le petit groupe s’embarque à Venise.
De retour en Allemagne, Breydenbach publie son récit de la Peregrinatio in Terram Sanctam en 1486, récit tiré sur les presses de Peter Schoeffer à Mayence, mais à la suite d’une commande d’Ehrard Reuwich. Celui-ci, originaire d’Utrecht, a illustré le texte, et peut-être avancé les fonds pour la publication :
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram Sanctam, Mainz, Ehrhard Reuwich, 11 II 1486, 2° (HC 3956*, GW 5075).
L’illustration de l’ouvrage est exceptionnelle, avec en particulier plusieurs planches xylographiées présentées en dépliant, et dont la plus grande reproduit une magnifique vue de Venise. Par suite, cette édition constitue un témoignage clé sur l’évolution du statut de l’artiste au tournant du XVe siècle: l’adresse éditoriale est en effet celle de Reuwich, de même que, quelques années plus tard, Albrecht Dürer publiera sous son nom propre un certain nombre de ses œuvres, au premier rang desquelles la célébrissime Apocalypse.
Breydenbach et Reuwich ont certainement conçu dès avant leur départ, peut-être à Mayence même, le projet de publier, ce pour quoi le premier tient un journal tandis que le second prend des croquis qui seront gravés après leur retour: ils seront aidés, pour l’édition proprement dite, par Martin Rad, dominicain à Pforzheim. Pour les auteurs, il faut «donner à voir» non seulement les monuments, mais aussi les scènes et les paysages devant lesquels ils se trouvent, sans parler des échantillons d’histoire naturelle: il y a, dans le récit une dimension religieuse certaine, mais aussi une perspective encyclopédiste qui fonde, bien évidemment, la volonté de publier. Les deux caractéristiques que nous soulignons, l’initiative prise par le ou les auteurs sur le plan éditorial, et la présence d’illustrations en nombre, restent fréquemment présentes dans les livres de voyage produits par la «librairie d’Ancien Régime».
Le deuxième enseignement de notre titre concerne expressément la problématique des transferts culturels. De fait, le texte de Breydenbach est d’abord donné en latin, ce qui est la règle à l’époque, mais, à peine quatre mois plus tard, il sort en langue vernaculaire allemande, toujours à l’adresse de Mayence. Peter Schöffer dispose de capacités de production suffisantes pour publier deux titres matériellement importants dans un délai remarquablement bref:
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram Sanctam [allemand], Mainz, Ehrhard Reuwich, 21 VI 1486, 2° (H 3959*, GW 5077).
Même si nous ne savons rien des chiffres de tirage, l’opération éditoriale se révèle très vite un succès, et des contrefaçons sont bientôt repérées, à Augsbourg chez Anton Sorg en 1488 (texte allemand: HC 3960*), et à Spire par Peter Drach en 1490 (texte latin: HC 3957*). Très vite, l’ouvrage est traduit en flamand, peut-être par Reuwich lui-même, et publié toujours à l’adresse de Mayence (1488) (HCR 3963). La traduction française, par Nicolas Le Huen, est imprimée à Lyon chez Topié et Heremberck cette même année 1488 –Le Huen avait, lui aussi, fait le pèlerinage de Jérusalem:
Bernhard von Breydenbach, Des saintes pérégrinationes de Jérusalem, trad. Nicolas Le Huen, Lyon, Michel Topié et Jacques Heremberck, 1488 (C 1338 = 3538, GW 5080). Cette édition constituerait le premier titre où apparaissent en France des gravures non plus sur bois (comme l’original mayençais), mais en taille-douce. Une seconde édition sort, toujours à Lyon, mais chez Gaspard Ortuin, en 1489: les seize gravures en sont cette fois imprimées avec les bois de la première édition mayençaise, bois apparemment cédés par Schoeffer à son collègue. On y trouve le premier alphabet arabe imprimé, ainsi que cinq autres alphabets orientaux plus ou moins déformés (chaldéen, hébreu, turc et grec):
Bernhard von Breydenbach, Saint voiage et pelerinage de la cité saincte de Hierusalem, trad. Jean de Hersin, Lyon, Gaspard Ortuin, 1489 (HC 3961, GW 05079).
Arrêtons-nous un instant sur ces figures lyonnaises, qui illustrent une nouvelle fois le rôle des petits groupes de «passeurs culturels» ayant fait en partie la fortune de la «librairie» de la ville au XVe siècle. La communauté des immigrés allemands tient alors une place centrale dans le petit monde des imprimeurs lyonnais, où les liens sont très étroits entre Lyon, Genève, Bâle et les villes d’Allemagne du sud et de la vallée du Rhin. Mais, à leurs côtés, voici les clercs, comme précisément un Jean de Hersin, docteur en théologie de l’Université de Paris et prieur des Ermites de Saint-Augustin à Lyon –on pourrait aussi penser aux médecins actifs dans la ville. Ce milieu d’intermédiaires culturels se réunit autour des ateliers d’imprimerie, et son rôle est d’autant plus grand que Lyon n’est pas une ville universitaire, et que les participants impulsent un certain nombre de projets et d’innovations.
On connaît encore deux autres traductions de Breydenbach en vernaculaire. La première est donnée en tchèque par Mikulás Bakalár à Pilsen, la capitale de la Bohème occidentale, en 1498:
Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram sanctam [tchèque], Pilsen, Mikulás Bakalár, 1498 (GW 0508210N). Deux exemplaires seulement de cette édition sont aujourd’hui connus, tous deux conservés à Prague.
La dernière traduction du récit de Breydenbach au XVe siècle est celle préparée par Martin Martinez de Ampies en espagnol, et imprimée par Paul Hurus dans la capitale du royaume d'Aragon, Saragosse, cette même année 1498 (H 3965, GW 5082). Signalons que Hurus est un autre émigré allemand, et qu’il serait peut-être lié aux imprimeurs et libraires Huss de Lyon… Pour finir, les gravures de certaines éditions de Breydenbach sont réemployées dans des titres largement postérieurs: une traduction allemande du Commentaire de Giovio sur les affaires turques, traduction réimprimée à Augsbourg en 1538, présente, par exemple, quelques illustrations reprises de l’édition incunable de Breydenbach publiée à Spire (Edoardo Barbieri).
Comme pour le Narrenschiff (la Nef des fous) de Sébastien Brant (1494), la succession des éditions, contrefaçons et traductions de Breydenbach témoigne du mouvement complexe articulant désormais, entendons à la fin du XVe siècle, déconstruction de la «scripturalité universelle latine», montée en puissance des publications en langue vernaculaire et construction progressive de «marchés» du livre qui tendront de plus en plus à s’organiser selon la géographie des langues. Le livre de voyage intéresse, d’emblée, un public transnational, qu’il convient de mobiliser par la mise en œuvre de procédures éditoriales bien spécifiques, procédures dont le récit de Breydenbach donne le modèle.

H. W. Davies, Bernhard von Breydenbach and his journey to the holy land, 1483-1484, London, 1911.

vendredi 4 septembre 2015

Ce à quoi, parfois, on rêve et que, parfois, on écrit pendant des réunions et autres peut-être plus ou moins intéressantes...

Ce à quoi, parfois, on rêve et que, parfois, on écrit pendant des réunions et autres peut-être plus ou moins intéressantes... (librement adapté de la célébrissime Idée fixe du savant Cosinus. Les clichés sont tirés du site accessible par ce lien). 

Les voyages du professeur Dupont-Chômé
Chacun connaît, bien sûr, le sens du mot «herméneutique». Le professeur Dupont-Chômé, linguiste réputé et spécialiste de l’esthétique du langage, n’était pas un spécialiste d’herméneutique, mais bien d’hermétique linguistique. Cette discipline, dont il avait inventé le cadre et le contenu, était enseignée par lui à la Sorbonne, tous les vendredis de février des années bissextiles, de 16h à 19h. Une foule compacte se pressait à cette occasion, et le fait avait nécessité plusieurs circulaires de Monsieur le Recteur: «Les auditeurs désirant assister au séminaire du professeur Dupont-Chômé ne doivent pas se réunir dans les escaliers jusqu’à les encombrer et à empêcher toute circulation», etc., etc. Pour cette raison, le professeur Dupont-Chômé était regardé avec quelque jalousie par un certain nombre de ses collègues, dont le nombre trop réduit d’auditeurs n’avait jamais nécessité de mesures aussi spectaculaires...
Un beau jour de mars, alors que le printemps commençait à poindre et que les vasques veloutées des narcisses s’inclinaient doucement dans la brise, le professeur Dupont- Chômé reçut une invitation. Il s’agissait d’honorer de sa présence quelque manifestation où un prix Nobel de littérature, d’expression française mais d’origine hongroise et de nationalité plus ou moins indéterminée, présentait son dernier ouvrage. La réunion se tenait à Toronto, et le professeur Dupont-Chômé se trouva, bien sûr, heureux d’être invité à parler de ce dont il était le seul à pouvoir parler, mais avec quel brio, l’hermétique linguistique. Par la suite, on lui demanda plusieurs conférences à tenir dans différentes villes du Canada, toutes sur l’hermétique linguistique: la rencontre devenait une véritable tournée à la gloire de l'hermétique linguistique, et le professeur Dupont-Chômé prépara ses conférences.

La maison de Cosinus, "par l'un de nos plus brillants paysagistes"
Le jour venu, du départ pour Toronto, le ciel était limpide. Les avions se croisaient avec régularité au-dessus du pavillon du professeur, dans la banlieue de Paris (pavillon confortable, mais acheté par le grand-père de Monsieur Dupont-Chômé à une époque bien antérieure à celle de l’explosion du trafic aérien). Le professeur Dupont-Chômé, ses bagages préparés, ses vêtements emballés, sans oublier sa toque de loutre découverte après de longues recherches chez un fournisseur des théâtres parisiens (il paraît qu’il fait parfois frais, au Canada…) sortit devant chez lui pour y attendre l’autobus. Car il était un fervent partisan de l’écologie, et il ne voyait pas de raison de prendre sa voiture pour aller à l’aéroport –surtout étant donné le prix des parkings. Il salua le conducteur lorsqu’il monta dans l’autobus, il adressa un geste noble et digne, non sans quelque mélancolie, à sa famille réunie en larmes sur le trottoir, et l’autobus partit. 
Rien de spécial ne se passa jusqu’à l’arrivée au métro. Là, Monsieur Dupont-Chômé prit sa valise, descendit et changea, comme il le faisait plusieurs fois par semaine pour se rendre en ville. Rien, non plus, à signaler sur le trajet du métro: Monsieur Dupont-Chômé eut le privilège, qu’il connaissait, d’entendre plusieurs airs de musique d’Europe de l’Est et d’Amérique du Sud, et le temps passa ainsi fort agréablement jusqu’au premier changement, au cœur de la grand’ville. Monsieur Dupont-Chômé changea commodément, tous se passait pour le mieux, et il eut encore tout le loisir d’admirer, par la fenêtre, les dépotoirs et autres bidonvilles au-dessus desquels le train errait en cahotant pendant une  quarantaine de minutes. Il envisagea d’y consacrer un appendice de sa Théorie Générale de l’hermétique linguistique.
Enfin, c’était l’aéroport. Sa prévoyance avait permis au professeur Dupont-Chômé de déterminer à l’avance à quelle station il devait descendre, ce qui expliquait sans doute son sourire quelque peu narquois lorsqu’il vit les non-indigènes, croulant sous les bagages et cherchant au dernier moment à identifier leur destination exacte. L’administration n’a pas encore songé à équiper d’une loupe tous les voyageurs qui, à l'approche de l'aéroport, se précipitent sur les lignes imprimées en caractères minuscules et apposées à côté des portes des wagons. Mais Monsieur Dupont-Chômé était connu pour sa prévoyance, il arrivait à la Sorbonne toujours plusieurs heures avant son cours et rien, pas même les Grandes Grèves de la fin du siècle dernier n’avaient jamais pu le faire échouer à tenir les séminaires prévus. Hélas, en ce jour à marquer d’une pierre noire, il allait faire de surprenantes découvertes.

Malgré le paysage fascinant que l'on connaît, c’était déjà Foireux 2, l’aéroport, terminus de la ligne. Monsieur Dupont-Chômé s’arracha à sa méditation et se hâta, toujours avec mesure, vers la sortie. L’ambiance était claire, le hall était immense, et même les escaliers roulants fonctionnaient: Monsieur Dupont-Chômé se sentit fier d’être français, de transiter par l’un des plus grands aéroports du monde, et il entra à Foireux 2. Il pensait avec amusement à Foireux 1, cet aéroport que l’on avait construit une trentaine d’années auparavant dans les champs de betteraves. Sa silhouette évoquait de gigantesques camemberts empilés les uns sur les autres, dans lesquels tous les étages visibles paraissaient réservés aux voitures. Monsieur Dupont-Chômé se rappelait des autobus forcés de rouler à gauche autour des camemberts, et dans lesquels les passagers étaient donc contraints de monter ou de descendre au milieu du flot des voitures. Mais ici, à Foireux 2, bien sûr, rien de comparable…
Le professeur Dupont-Chômé s’éleva, par des escaliers roulants successifs, jusqu’à pouvoir même entrevoir un morceau de ciel, et il se trouva projeté par la foule dans une sorte de grand corridor blanchâtre, dans lequel les gens se croisaient à toute allure, chacun poussant un chariot de bagages. Il s’arrêta un instant, pour évaluer les probabilités de chute de ceux qui lui paraissaient les plus instables, puis il s’avança jusqu’à des rangées d’écrans soulignées du terme énergique de «DEPARTURES». Malheureusement, en s’approchant, il constata que ces départs ne désignaient que ceux du terminal dans lequel il se trouvait, et qui ne desservait que les Mongolies (extérieure et intérieure), le Kamtchatka et la Terre de feu, ainsi que quelques lignes intérieures vers Plogoff, Camembert et Verrue. 
De temps en temps, une voix éthérée se plaignait sur un ton languissant de quelque chose par haut-parleur, mais comme le professeur Dupont-Chômé voulait aller au Canada, il ne se sentait pas concerné par ces annonces qui, pourtant, confirmait la Théorie générale de l’hermétique linguistique en lui demeurant totalement inintelligibles. Il prit cependant note de plusieurs observations à transmettre à l’Académie sur ce sujet trop peu étudié –les annonces dans les aéroports, surtout lorsqu’elles étaient faites par des non-apprenants: Monsieur Dupont-Chômé avait trop longtemps rempli des formulaires destinés au ministère pour ne pas intégrer les formules les plus classiques de ces mêmes formulaires, du style des «non apprenants», des «auto-réflecteurs», et autres vocables du même tabac. Hélas pour lui, malgré toute sa science, il n’avait encore rien vu, mais n’allait pas tarder à s’en apercevoir.
Pour l’heure, Monsieur Dupont-Chômé était parvenu devant ce qui lui sembla un jeu pour les enfants. Un certain nombre de personnes, formant des équipages d’importance variable, s’amusait à pousser le plus vite possible des chariots surchargés dans une sorte de parcours tracé par de légères barrières élastiques et suivant un dessin en zig-zag. À chaque virage à angle droit, les mêmes scènes se présentaient: ceux qui allaient trop vite, emportés par la fougue, se trouvaient déportés et hors course, leur amoncellement de bagages écroulé, tandis que les plus habiles, ou les plus pondérés, les dépassaient d’un virage court et en ricanant plus ou moins ouvertement. Attaché aux pratiques de l’expérimentation, dans lesquelles il voyait à juste titre l’une des bases les plus solides de l’esprit scientifique, Monsieur Dupont-Chômé suivit scrupuleusement l’exemple qui lui était donné: au milieu de jurons et de malédictions sans nombre, il courut en avant, faisant jaillir sur son passage le jus de quelques papayes trop mûres et les nuages de plumes de quelques couettes râpées. 
Cosinus, équipé comme il convient, achète un billet pour se lancer dans son tour du monde
Puis, arrivé à proximité du guichet, son but final, il eut tout le loisir d’observer comment toutes sortes de passagers pour toutes sortes de destinations et par toutes sortes de vols s’embarquaient, tandis que lui-même n’avançait jamais. Monsieur Dupont-Chômé entreprit d'établir une estimation statistique de l’époque où il parviendrait au guichet, sans grand succès, le taux d’incertitude étant trop élevé. Il passait en effet, derrière la rangée des guichets, toute une théorie de charmantes jeunes personnes, que le professeur aurait pu avoir comme étudiantes: les unes portaient sentencieusement quelque minuscule papier, d’autres adressaient un mot à l’une des guichetières devant lesquelles la foule se pressait, d’autres encore tapaient rapidement, et comme transportées par la joie, sur les touches d’un clavier invisible, mais toutes finissaient bientôt par disparaître, sans sembler avoir rien remarqué de la foule qui s’écrasait à leurs pieds. Certaines, pourtant, avaient dans l’intervalle rapidement échangé leur place avec l’une quelconque des autres jeunes filles placées derrière les guichets. 
À un moment, l’une des jeunes filles s’adressa de loin à la foule : «Y a-t-il quelqu’un pour Toronto?», cria-t-elle à la cantonade. Le professeur Dupont-Chômé agita, sans un perdre un seul, la liasse de papiers qui lui tenait lieu de billet, tout en adressant un large sourire à la jeune fille –estimant qu’il valait peut-être mieux avoir l’air aimable, et que, somme toute, il en avait déjà vu d’autres. La jeune fille en uniforme bleu lui rendit son sourire de manière mécanique, et s’absorba aussitôt dans la contemplation d’un écran. Lorsqu’enfin Monsieur Dupont-Chômé eut réussi à s'approcher à portée de voix et qu'il lui eut présenté son billet, elle s’adressa à lui:
-Je vais vous expliquer la situation. Vous ne partez pas pour Toronto, nous vous remettons cinq cents euros de dédit et nous vous donnons un billet surclassé pour demain.
-Ah bon? Mais pourquoi je ne vais pas à Toronto? Il y a eu un accident?
-Non, non, pas du tout, mais le vol est déjà plein, et il n’y a plus de places disponibles.
-Je ne comprends pas? J’ai un billet en règle pour Toronto, avec une place réservée. Comment peut-il y avoir dans cet avion moins de fauteuils que de billets, puisque les billets sont numérotés?
-C’est que nous vendons régulièrement plus de billets qu’il n’y a de places, de manière à ce que l’avion soit plein. Sinon, il y a le risque d’avoir des places vides. Mais nous vous offrons un dédit de 500 euros, une nuit d’hôtel ici, un déjeuner ou un dîner, et vous partez demain en 1ère classe. Sinon, je ne vous cache pas qu’il vous faudra attendre toute la journée et aussi la nuit, et que probablement vous n’aurez pas de place.
-Mais qu’est ce qui me prouve que je pourrai partir demain, s’il y a autant de monde tous les jours?
-Non, non, aucun problème, Monsieur. Je vous échange votre billet.

"Cosinus solliciteur"... se heurte à l'huissier du ministère
Le professeur Dupont-Chômé ne comprenait pas pourquoi son billet, qui n’était plus valable aujourd’hui, le serait demain. En spécialiste de l’hermétique linguistique, il pensa que la formule «aucun problème» signifiait en réalité «aucun problème pour le moment», mais il ne savait que répondre de logique à la charmante jeune fille, et il accepta l’échange. Pourtant, la perspective de passer une nuit, même gratuitement, dans un hôtel mystérieusement isolé au fond d’une succession de parkings et entre deux pistes d’atterrissage, ne le séduisait guère. Il songea mélancoliquement que, s’il avait vingt ou trente ans de moins, peut-être aurait-il choisi cette solution quelque peu exotique, et il informa la mécanique jeune fille qu’il renonçait à son invitation, et qu’il allait retourner passer la nuit chez lui. La jeune fille lui donna un papier, en lui disant quelque chose qu’il ne comprit pas, écrasé qu’il était par la foule des voyageurs et de leurs chariots qui se pressait derrière lui.
Non sans un peu de déception, maintenant qu’il se sentait presqu’arrivé au but, le professeur Dupont-Chômé tourna les talons et entreprit de rentrer chez lui –il préféra, sur le coup, renoncer aussi au somptueux repas gratuit qui lui était pourtant offert. Le voyage de retour fut d’autant plus plaisant que plusieurs heures s’étaient écoulées, et que c’était maintenant le moment des Grandes Transhumances Journalières: tous les moyens de transport étaient bondés, et Monsieur Dupont-Chômé dut à plusieurs reprises laisser passer des bus et des métros dans lesquels, avec la meilleure volonté du monde, il eut été impossible de faire entrer un souriceau, a fortiori un professeur équipé pour un voyage dans de lointaines contrées. Alors que minuit approchait, il descendit enfin du dernier bus 299 ZZ en vue de son logis: au même moment, l'avion dans lequel il aurait dû se trouver atterrissait à Toronto. 

Ainsi s’acheva le premier voyage du professeur Dupont-Chômé.

vendredi 31 juillet 2015

Au pays des livres

Le Vieux pont, sur la Gartempe
Nous voici aujourd'hui en Poitou. Montmorillon est une sous-préfecture du département de la Vienne, dans un site encaissé de part et d’autre de l’ancien pont permettant de traverser la charmante rivière de la Gartempe. Sur le plan historique, la région est pourtant une région de frontière, avec les conséquences tragiques qui s’ensuivent du XIVe au XVIe siècle: Montmorillon est un temps anglaise, puis, reconquise par les troupes royales, elle est à nouveau détruite à plusieurs reprises par les Protestants, avant de se donner aux Ligueurs et d’être pillée par les «Royalistes» en 1591.
Ce petit centre agricole et industriel cherche aujourd’hui un nouvel élan dans le domaine du tourisme et des activités culturelles. Parmi celles-ci, Montmorillon a fait le choix du livre: elle est l’une des huit «villes, cités et villages du livre» que recense notre pays. Un salon du livre se tient chaque année à la mi-juin depuis 1990, et, dix ans plus tard, la ville prend le titre officiel de «Cité de l’écrit et des métiers du livre», favorisant l’installation et le développement de librairies et d’activités diverses autour du livre.
Pour décorer le pont,... un massicot
La «Cité du livre» est localisée dans l’ancien quartier au-delà du Vieux pont de 1404 (cliché). Elle est jalonnée de panneaux pédagogiques présentant (brièvement!) les différents aspects de l’histoire du livre, et s’ouvre par un point accueil abrité dans le bâtiment de «La Préface». Une exposition présente, en ce moment, l’histoire de la machine à écrire et de la machine à calculer. Puis le promeneur déambule agréablement dans les quelques rues du quartier joliment restauré, pour y découvrir les librairies d’ancien, ateliers spécialisés (calligraphie, restauration, etc.) et autres galeries d’art.
Il n’y a pas si longtemps, on s’inquiétait de la montée en puissance de l’informatique et d’Internet, et parallèlement, du déclin annoncé de la «galaxie Gutenberg». Il n’est pas question de remettre ici en cause l’importance de la «révolution informatique» pour l’imprimé, mais nous constatons aujourd’hui que ses contrecoups s’étendent bien au-delà de ce seul domaine, et dans des secteurs auxquels nous n’aurions pas pensé a priori (par ex.,… les taxis).
Les difficultés de nombreux libraires de détail sont évidentes, face à l’omniprésence des grandes centrales connectées qui ont investi le champ de la distribution. Pourtant, des possibilités certaines restent ouvertes, même dans des géographies qui ne sont pratiquement pas liées à une quelconque tradition livresque. Les facteurs de dislocation jouent aussi comme des agents de restructuration: les libraires installés à Montmorillon ne réalisent évidemment pas l’essentiel de leurs affaires avec la clientèle locale ou régionale, même quand, effet d'annonce oblige, les estivants se font un petit peu plus nombreux. Ce sont des libraires d’ancien (ou d’antiquariat moderne), auxquels Internet permet de s’informer sur les titres éventuellement disponibles, et surtout de faire connaître et d’écouler une partie de leur catalogue en France et à l'étranger.
Au pays des livres aussi, il est besoin d'une carte
Il serait pourtant dommage, pour ceux qui sont dans la région, de ne pas en profiter pour faire l’excursion de Montmorillon, et s’y adonner à l’agréable divertissement consistant à fouiller, au fil des rayonnages, dans une vraie librairie, qui plus est installée dans un pittoresque quartier, pour y découvrir ces titres que l’on ne cherchait pas, mais que l’on est d’autant plus content d’avoir trouvés. Ajoutons que l’excursion devrait se prolonger, au nord, le long de la pittoresque vallée de la Gartempe, jusqu’au site exceptionnel de Saint-Savin (avec ses peintures romanes), et jusqu’au charmant village d’Angles-s/Anglin, l’un des plus beaux villages de France (selon la formule consacrée).

mardi 7 juillet 2015

Excursion à Chaumont-s/Loire

Comme dans le rêve du Grand Meaulnes, le château surgit au-dessus du jardin
Une promenade à Chaumont (Chaumont-s/Loire) est l’occasion d’une véritable coupe sur plusieurs siècles dans la logique des systèmes de domination «à la française».
1) Nous sommes, d’abord, dans l’orbite des plus grands princes territoriaux, et de la monarchie elle-même. Sur son éperon au-dessus du fleuve, Chaumont a en effet été élevé au tournant de l’an mille, en tant que forteresse des comtes de Blois face à leurs puissants voisins d’Anjou. Mais la forteresse passe bientôt aux mains de la richissime famille d’Amboise –le cardinal Georges d’Amboise sera le propre ministre de Louis XII, et François Ier lui-même est accueilli à Chaumont.
2) Après bien des péripéties, nous voici, au XVIIIe siècle, dans une tout autre logique: château et domaine sont acquis, en 1750/1751, par les Leray, qui sont des financiers originaires de Nantes. Mais les Leray sont aussi des personnalités idéaltypiques des Lumières: grand-maître des Eaux-et-Forêts du Berry, Jacques Donatien Leray (1726-1803) est un familier du duc de Choiseul, ce qui lui permet d’être nommé gouverneur des Invalides. Il est surtout connu comme un partisan des Insurgents américains, qui à ce titre a accueilli Benjamin Franklin lui-même dans sa demeure de Passy. Parallèlement, il confie la direction de ses deux manufactures de Chaumont (poterie et cristallerie) à l'Italien Giovanni-Battista Nini, lequel réalise un ensemble extraordinaire de portraits en médaillons moulés en terre cuite. Dès 1785, le fils de Leray, dit James Leray, émigre aux États-Unis –mais il séjournera encore à plusieurs reprises à Chaumont.
3) Le troisième temps est celui de l’alliance entre la vieille noblesse –en l’occurrence, les princes de Broglie– et la nouvelle grande bourgeoisie la plus fortunée –les Say, célèbres industriels sucriers. Marie Charlotte Constance Say, l’une des plus riches héritières de France, achète le château de Chaumont en 1875, quelques mois avant que d’épouser le prince Amédée de Broglie. La jeune mariée saura faire de son domaine un des pôles les plus brillants de la vie mondaine de la Belle Époque, mais sa gestion déplorable sera à l’origine de la cession définitive de Chaumont à l’État en 1937-1938 – l’État, et aujourd’hui les autres collectivités publiques, dernier avatar des propriétaires de Chaumont…
Un mot s’impose encore, s’agissant de Chaumont: il touche, de manière paradoxale, la problématique des transferts culturels entre la France et l’Allemagne. Lorsque Madame de Staël cherche, en effet, à publier De l’Allemagne, elle se heurte à la rancœur de Napoléon: exilée hors de Paris, elle s'installe un temps chez Leray à Chaumont, où elle reçoit les épreuves de son livre, et où elle est visitée par des personnalités comme Schlegel. Mais toutes les précautions n’empêchent pas le ministre de la Police générale, Savary, de faire pilonner à Paris tout le premier tirage de l’édition de 1810 (14-15 octobre). L’auteur expliquera, en 1814:
Benjamin Franklin... en bonnet de nuit (Château de Chaumont)
Au moment où l'on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à la campagne l'ordre de livrer la copie sur laquelle on l'avait imprimé, et de quitter la France dans les vingt-quatre heures. Je ne connais guère que les conscrits, à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en voyage; j'écrivis donc au ministre de la police qu'il me fallait huit jours pour faire venir de l'argent et ma voiture (Préface de 1814, p. III-IV).
Madame de Staël ne cherche désormais plus d’issue du côté de la France: elle s'arrête d'abord à Coppet, puis elle vient à Vienne (1812), avant de gagner Saint-Pétersbourg et Stockholm, et enfin Londres (1814). Elle a emporté, en quittant Chaumont, un (peut-être deux) jeu(x) d’épreuves de l’édition de 1810, et un exemplaire du manuscrit, tandis que Friedrich Schlegel en avait déjà mis un autre jeu en sûreté à Vienne. La première édition de De l’Allemagne sera donnée à Londres en 1813, et la première édition française à Paris l’année suivante (avec la mention explicite de «seconde édition»).
La visite de Chaumont, et celle des somptueux jardins, est aujourd'hui à tous égards remarquable. On ne peut que d'autant plus regretter que le château n’expose que le fac-similé d’un exemplaire d’une édition de 1820 de De l'Allemagne (mais laquelle?), en indiquant qui plus est que ladite édition a été imprimée à Tours –hypothèse absurde dès lors que l’exil de Madame de Staël est alors terminé de longue date, mais hypothèse que l’on peut expliquer par l’intervention des grands imprimeurs-libraires Mame, pourtant établis à Paris… Quelques corrections s’imposent ici, y compris s'agissant du fait que la Bibliothèque nationale de France ne conserve évidemment (et heureusement!) pas le seul exemplaire connu de De l'Allemagne...

Anne Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, De l’Allemagne, seconde édition, Tome premier [troisième], À Paris, chez H. Nicolle, à la Librairie stéréotype, rue de Seine n° 12; chez Mame frères, imprimeurs-libraires, rue du Pot-de-fer n° 14 (Imprimerie de Mame), MDCXIV (1814), 3 vol., [4-]XVI-348 + 387 p., [1] p. bl., [4-]415 p., [1] p. bl., 8°.

samedi 23 mai 2015

En Champagne: la spiritualité de saint Bernard et les livres des Cisterciens

Nous poursuivons aujourd'hui notre série de billets introduisant à la séance foraine de Troyes, en évoquant trop brièvement la spiritualité champenoise à travers la haute figure de saint Bernard de Clairvaux, à travers l'abbaye fondée par lui dans le désert du Val d'Absinthe, sur la haute vallée de l'Aube,... et à travers les livres qui nous en sont parvenus.

Le thème de la réforme de l’Église est récurrent depuis le Xe siècle, et son actualité est renforcée par le millénarisme: les prélats, évêques et abbés, sont trop entrés dans le monde du siècle, ce qui explique a contrario le succès de Cluny, fondée en Bourgogne en 910. L’abbaye, qui ne dépend que de Rome, est soustraite au pouvoir des grands, la règle de saint Benoît y est appliquée avec rigueur, et Cluny bénéficie en outre d’une succession d’abbés remarquables (Odilon, Hugues de Cluny et Pierre le Vénérable). Les Clunisiens, organisée de manière très hiérarchisée, occupent un grand nombre de postes, comme évêques, voire comme papes: Urbain II décrira Cluny comme «la lumière du monde».
Mais Cluny est bientôt trop puissante, et trop riche, pour pouvoir porter le modèle idéal de la règle bénédictine. En 1098, l’abbaye de Cîteaux (à une vingtaine de km au sud de Dijon) est fondée par un groupe de moines venus de Molesme: les débuts sont difficiles, jusqu’à l’arrivée d’Étienne Harding en 1108. Le véritable décollage se produit lorsque l’abbaye commence à essaimer, au début du XIIe siècle.
Voici en effet qu’intervient une personnalité exceptionnelle, celle de saint Bernard de Clairvaux. Bernard Tescelin de Saure est né en 1090/1091 dans une famille de petite noblesse du Dijonnais. Il étudie d’abord à l’école capitulaire de Châtillon-s/Seine, avant d’entrer à Cîteaux en 1112, sous l’abbatiat d’Étienne Harding. C’est l’abbé lui-même qui l’envoie en 1115, avec quelques autres frères, fonder une autre maison dans un lieu isolé: Clairvaux est une terre donnée par le comte Hugues de Champagne sur la haute vallée de l’Aube. Au «Val d’Absinthe», nous sommes réellement au désert:
Clairvaux (…) est dans une vallée environnée presque de tous côtez de montagnes & de vallées, & pour y arriver il nous a fallut faire près de deux lieuës dans les bois. On ne peut pas en approcher qu’on ne sente son cœur touché, & un certain je ne sçais quoy, qui fait connoître la sainteté de son origine… (D. Martène et D. Durand, I, p. 98-99). 
 Nous n’avons pas à revenir ici sur la personnalité du jeune abbé. Saint Bernard est le promoteur d’un modèle de vie monastique particulièrement rigoureuse et dépouillée, voire ascétique, mais il est aussi un rhéteur, et un intellectuel engagé dans toutes les grandes affaires de son temps: comme adversaire d’Abélard, mais aussi comme inspirateur de la croisade contre les Albigeois, et de la Seconde croisade (1146). Son esprit est d’une spiritualité telle qu’il refuse de recourir à la raison humaine pour traiter des problèmes de la théologie: Fuyez cette Babylone, fuyez et sauvez votre âme! Vous trouverez beaucoup plus de choses dans la forêt que dans les livres, les arbres et les pierres vous instruiront davantage… Saint Bernard fait de Clairvaux l’une des capitales de la chrétienté. À sa mort (1153), l'abbaye abrite plus de 700 moines, et l’Europe compte quelque 500 abbayes cisterciennes. Il sera canonisé dès 1174.
Clairvaux possède une bibliothèque très vite importante, un atelier de copistes et d’enlumineurs (qui suivent le style très sobre correspondant au programme de saint Bernard), et probablement un atelier de reliure. Le modèle d’une vie monastique sévère et dépouillée transparaît dans la décoration des manuscrits de Clairvaux (initiales monochromes, pas d’or, pas de représentation d’hommes ni d’animaux). 
La bibliothèque de Clairvaux est d’abord favorisée par l’aura qui entoure saint Bernard, et par le rôle politique de l’abbé: les manuscrits sont produits dans le scriptorium sur place, mais il y a aussi des dons, notamment de la part des comtes de Champagne, ou encore de Henri de France dans les années 1175. Henri, fils du roi Louis le Gros, entre en effet comme novice à Clairvaux en 1145 (il sera évêque de Beauvais en 1149, et archevêque de Reims en 1163), et il donnera dix manuscrits à l’abbaye, pour une part aujourd’hui conservés.
À la fin du XIIe siècle, la bibliothèque de Clairvaux compte environ 350 volumes quand, au XIVe siècle, elle en comptera 1050. Enfin, en 1472, le catalogue dressé sur l’ordre de l’abbé Jean de Virey dénombre près de 1800 volumes, dont quelques incunables. Le grand libraire et imprimeur parisien Antoine Vérard fait don à Clairvaux de plusieurs exemplaires de ses éditions, par ex. un Froissard, avec son ex dono. Au tournant du XVe siècle (1495-1503), c’est la construction d’une nouvelle bibliothèque, au-dessus d’un second cloître. D. Martène et D. Durand découvriront ce bâtiment au début du XVIIIe siècle, et ils témoignent au passage de ce que le mobilier n’a pas changé depuis des siècles…
 Ce manque apparent d’intérêt rend d’autant plus remarquable, à la fin de l’Ancien régime, l’achat de la magnifique bibliothèque des Bouhier: cette dynastie de parlementaires dijonnais avait réuni depuis le XVIe siècle une bibliothèque de quelque 2000 manuscrits et 31 600 imprimés, vendue par le dernier héritier, le comte d’Avaux, pour 135 000 livres à Clairvaux en 1782. La collection de Clairvaux, avec la bibliothèque Bouhier, est aujourd’hui conservée à Troyes, où elle constitue l’un des plus importants fonds anciens de notre pays.

mercredi 20 mai 2015

La Champagne: portrait historique d'une province

La traditionnelle séance foraine de la Conférence d'Histoire et civilisation du livre se déroulera le 28 mai prochain à la Médiathèque de l'Agglomération troyenne (détails ici). Nous inaugurons aujourd'hui la publication de quelques billets destinés à introduire à cette journée.

La Champagne est une région connue de partout, mais qui paradoxalement reste difficile à situer avec précision: la désignation elle-même est indécise, puisque la «champagne» (campagne) désigne une «vaste étendue de plat pays (…). La campagne par excellence est d’ailleurs la Beauce ou la Champagne» (Robert historique). À l’étranger, le mot est surtout répandu à cause du vin, la capitale «du» Champagne étant bien évidemment Reims.
La caractéristique première de la Champagne est de constituer la marche orientale du Bassin Parisien. Les deux principales vallées qui la parcourent sont celles de la Seine et de la Marne, avec leurs grands affluents, l’Aisne, puis l’Aube et l’Yonne vers le Sud. Son réseau fluvial fait de la Champagne  un espace de convergence, qui débouche à la fois vers la Manche (bassin de la Seine), vers la mer du Nord (bassins de la Meuse et de la Moselle) et vers la Méditerranée (bassin du Rhône). À hauteur de Saint-Seine l’Abbaye, la distance entre l’Oze (sous-affluent de la Seine) et la Suzon (sous-affluent de la Saône) est au plus de 2km… 
Nous sommes, logiquement, sur des routes commerciales très anciennes entre la Méditerranée et l'Europe du nord-ouest, comme en témoigne la découverte du trésor de Vix en 1953 près de Châtillon-s/S. La province est parcourue d’itinéraires romains de première importance, décrits par la Table de Peutinger. De Lyon, capitale des Gaules, la via Agrippa traverse Chalon-s/Saône (Cabilionum), avant d’atteindre Langres (Andemantunum), dans un site fortifié remarquable tout proche des sources de la Marne. Reims (Durocortorum) et Troyes (Augustobonum) sont sur les itinéraires du nord, tandis que la route de la Seine passe notamment par Sens (Agendincum). Le troisième itinéraire majeur est celui de la Moselle en direction de Metz (Durimedium Matricorum), de Trèves (Augusta Trevirorum) et de la vallée du Rhin (Mayence/Mogontiacum).
Un puissant oppidum fortifié: Langres
Le rôle de cette véritable dorsale de l’empire romain d’Occident se retrouve dans la géographie ecclésiastique et politique: Lyon est la primatiale des Gaules, de même que Mayence sera celle de Germanie (son archevêque-électeur est aussi archichancelier d’Empire); Langres est le siège d’un évêché dont le titulaire porte les titres de duc et pair du royaume; Sens est la capitale d’une province romaine stratégique, et sera plus tard la métropole de Paris; Reims, également archevêché, sera la ville du sacre royal; Metz est, à l’époque mérovingienne, la capitale du puissant royaume d’Austrasie; quant à Trèves, elle est un temps capitale de l’Empire romain d’Occident, et sera le siège d’un des trois archevêques électeurs du Saint-Empire.
Ces mêmes routes seront en partie celles suivies, au XIe siècle, par les communautés juives remontant du sud (rappelons que Troyes est la ville de Rachi), et c’est encore cette position qui fera la fortune des foires de Champagne, aux XIIe et XIIIe siècles. 
Dans ce schéma, Troyes (Augustobonum) reste pourtant relativement secondaire: la vallée de la Seine constitue un environnement marécageux peu propice au peuplement. Mais les grandes routes sont aussi les routes de la christianisation, et l’église de l’évêque, future cathédrale, s’élève au milieu du IVe siècle au sein de la ville fortifiée du Bas-Empire: pour reprendre la comparaison classique entre le plan de la ville actuelle et la silhouette d’un bouchon de Champagne, nous sommes ici dans la «tête» du bouchon dont la ville commerçante et bourgeoise occupera le corps. Après la chute de l'Empire, Augustobonum prend le nom de Tricassium, alias la cité des Tricasses, la peuplade gauloise de la région. Le principal pouvoir y est, à l’époque mérovingienne, celui de l’évêque.
Un pouvoir concurrent monte pourtant en puissance à l’époque carolingienne, celui de l’administrateur impérial, le comte (comes): selon le schéma général, la dévolution du pouvoir aux comtes débouchera sur l'affirmation des grandes dynasties féodales –dont celle des futurs comtes de Champagne. À la même époque, la vallée de la Meuse marque peu ou prou, la limite de la Francia occidentalis, et celle de la province de Champagne (partage de Verdun, 843). Alors que les invasions normandes ruinent le pays à la fin du IXe siècle, la personne du comte rteprésente le recours ultime permettant de se défendre.
Une ville en forme de bouchon de Champagne: Troyes au XIXe s.
La première dynastie comtale est liée à la puissante famille de Vermandois, dont certains membres sont, au Xe siècle, archevêque de Reims, comte de Meaux ou encore comte de Troyes. Le comte Hugues de Champagne (1093-1125) est le premier à faire de Troyes sa capitale permanente. Le palais comtal y est désormais le centre du pouvoir: il a été détruit sous la Révolution, mais il se dressait, avec l’ancienne collégiale Saint-Étienne, à l’emplacement de l’actuelle place du Préau.
Il est inutile d’entrer dans les détails de la généalogie comtale, des rapports entre les comtés de Blois et de Champagne, et de ceux entre les comtes et leurs voisins et concurrents de la dynastie capétienne. Les comtes Thibault II le Grand (1125-1152), Henri Ier le Libéral (1152-1181) et, plus tard, Thibault IV le Chansonnier (1222-1253), sont des personnalités particulièrement remarquables, souvent très pieuses, mais aussi tournées vers les curiosités intellectuelles et littéraires. Nous reviendrons dans notre prochain billet sur l'ancienne bibliothèque des comtes de Champagne autrefois conservée à la collégiale Saint-Étienne de Troyes, et aujourd'hui, en partie, à la Bibliothèque de cette ville (cliquer ici).