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mercredi 27 octobre 2010

Histoire du livre et théorie de l’innovation (2)

La profusion de recherches techniques visant à reproduire les textes témoigne de la conjoncture favorable de la branche autour de 1450: de tous côtés en Europe, on veut se procurer des livres, et l’invention de Gutenberg, dans les années 1452-1455, est le signal d’une multiplication rapide des ateliers d’imprimerie. Trois régions accueillent bientôt un semis de presses particulièrement dense : l’Allemagne méridionale, l’Italie du Nord et les anciens Pays-Bas. Dans le même temps, l’imprimerie atteint les franges de la chrétienté occidentale : des presses «gémissent» à Grenade à peine reconquise sur les Musulmans, mais aussi en Sicile, en Pologne (Cracovie) et dans la capitale hongroise de Buda.
La Scandinavie aussi est touchée : Johann Snell, peut-être né à Einbeck (au Sud de Hanovre) et étudiant à Rostock, aurait appris l’art typographique dans cette ville. Nous le retrouvons comme imprimeur à Lübeck (1480), à Odense (1482) et à Stockholm (1483-1484), avant qu’il ne revienne à Lübeck. On imprime aussi, même si de manière très épisodique, sur la côte de Dalmatie. L’essor se poursuit au début du XVIe siècle : le moine orthodoxe Makarios vient de Dalmatie à Venise pour y apprendre l’art typographique, et on commence à imprimer à Cetinje en 1493-1495, avant que la progression des Ottomans ne pousse Makarios à se replier en Valachie (Roumanie actuelle), où une presse semble bien exister à compter de 1508.
Mais la fin du XVe siècle est marquée par un processus de rationalisation et de concentration : les villes les moins actives tendent à s’effacer de la carte au profit des centres les plus importants. Cette concentration répond à une logique économique très prégnante : de 1495 à 1500, les vingt premières villes d’imprimerie en Europe assurent plus des trois-quarts de la production imprimée mesurée en nombre de titres –et près du tiers de la production sort des ateliers de Paris (18%) et de Venise (13%).
Parallèlement, la branche de la «librairie» –entendons, les activités du livre en général– tend à être de plus en plus dominée par ce que l’on appellera la librairie de fonds –autrement dit, l’édition– plus que par l’imprimerie. Ce sont les grands «libraires» et ceux qui disposent des capitaux suffisants qui prennent le contrôle –ils font d’ailleurs le cas échéant tourner une imprimerie, sans qu’il s’agisse en rien d’un impératif. Inversement, les imprimeurs indépendants tombent parfois au rang d’entrepreneurs à façon, qui exécutent les travaux à eux commandés par les donneurs d’ordre, libraires, mais aussi grands personnages (notamment prélats commandant des livres d’Église) et capitalistes investisseurs.
Un mot, enfin, du niveau global de production, qui donne la mesure du changement: la statistique des incunables recense environ 30000 titres publiés dans la seconde moitié du XVe siècle et aujourd’hui conservés. Sans tenir compte des pertes, si l’on évalue par hypothèse le tirage moyen à 500 exemplaires, ce ne sont pas moins de quinze millions de volumes (fourchette basse) qui sont mis en circulation en Europe en demi-siècle à peine, soit une masse hors de proportion avec ce que l’on pouvait rencontrer à l’époque du manuscrit.
Certains ouvrages sont des succès extraordinaires si l’on considère la succession de leurs éditions: le Manipulus curatorum (Manuel des curés) de Guy de Montrocher est un petit guide pratique pour les ecclésiastiques, publié pour la première vers 1473. Nous en connaissons cent vingt-deux éditions –encore ne s’agit-il à nouveau que d’une fourchette basse, qui ne peut prendre en compte les éditions disparues– soit, toujours au tirage moyen de 500, plus de 60000 exemplaires diffusés à travers l’Europe en un quart de siècle à peine… Dans un tout autre genre, le Narrenschiff (la Nef des fous) du strasbourgeois Sébastien Brant, est publié pour la première fois en 1494. Vingt-six éditions successives en sortent dès avant 1501 –soit quelque 13 000 exemplaire en six ans à peine. Quel que soit l’essor connu par la production des manuscrits durant le bas Moyen Âge, nous sommes avec l’imprimerie devant une rupture absolument radicale, et dont les contemporains ont eux-mêmes très tôt été conscients.

Parmi les conséquences de ces phénomènes, nous reviendrons pour finir sur l’importance de la crise de surproduction sensible dans les années 1470-1480, et sur le rôle de l’innovation de produit: l’invention du livre imprimé. Car si l’imprimerie est inventée au début de la décennie 1450, le livre imprimé en tant qu’objet innovant ne le sera en fait qu’une génération plus tard. Comme on disait dans les romans feuilletons… après un certain temps. Et... la suite au prochain (et dernier!) billet.

Clichés: 1) Vue de Buda, dans le Liber Chronicarum (Bibl. de Valenciennes); 2) Missel de Senj (Bibliothèque nationale de Hongrie); 3) Le quartier parisien des imprimeurs et des libraires, sur le plan de Truchet et Hoyau, au début du XVIe siècle (Bibl. cantonale et universitaire de Bâle): «l’imprimerie conquiert le monde» (Henri-Jean Martin).

dimanche 14 février 2010

Le temps du Carnaval


Nous approchons du mardi gras, le dernier des « sept jours gras » qui précèdent l’ouverture du carême. Ces fêtes ont une date variable, puisqu’elles sont calées sur celle de Pâques : le carême commence le mercredi des cendres, et il dure quarante jours jusqu’au samedi saint.
L’étymologie de carnaval fait référence à la nourriture carnée : carnaval < carnem levare, enlever la viande [sous entendu : de la table]. Le terme allemand de Fastnacht renvoie à la même idée, puisqu’il est construit à partir du verbe fasten = jeûner (la nuit où l’on entre dans le temps du jeûne). Le carnaval est la fête où l’on fera une dernière fois bombance, et où toutes sortes de folies sont encore permises pour un court moment.
Les historiens du livre savent l’importance du comput fondé sur les fêtes religieuses et dont on trouve la trace dans certains colophons, ou dans le grand nombre de publications portant sur le comput et sur le calendrier (l’une des plus célèbres est le Compost et calendrier des bergers, 1ère éd. connue Paris, Guy Marchant, 1491).
Mais le carnaval nous amène aussi à commémorer un titre très connu, à savoir le Narrenschiff de Sebastian Brant. Publié pour la première fois à Bâle en 1494, l’ouvrage est fictivement daté du jour de mardi gras (Fastnacht : en 1494, le 1er mars). C’est un livre de morale, remarquable parce qu’il est rédigé en langue vulgaire (allemand) et très illustré.
Le thème est celui de la folie humaine. Pour Brant, les hommes sont fous tous les jours, et pas seulement pendant le carnaval : ils ne s’attachent pas à l’essentiel, essayer d’acquérir la promesse de la vie éternelle, mais se livrent tout entiers aux joies et aux passions de la vie terrestre. Le carnaval, que l’on considère comme l’abolition momentanée de l’ordre, masque donc le fait que l’ordre véritable n’est en réalité jamais respecté.
On sait que le Narrenschiff est un remarquable succès d’édition : nous en connaissons vingt-six éditions incunables, donc publiées entre le 1er mars 1494 et la fin du XVe siècle. Le Narrenschiff est très vite contrefait, mais aussi traduit en latin (Stultifera navis), en français (La Nef des fous) et en flamand, puis en anglais au début du XVIe siècle.

Note bibliographique : nous préparons un livre consacré au Narrenschiff. Voir aussi : Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg. Le livre et l’invention de la modernité occidentale (XIIIe-XVIe siècle), Paris, Librairie Belin, 2006 ; id., « La Nef des fous au XVe siècle : un projet de recherche », dans Histoire et civilisation du livre, 2007, n° 3, p. 341-349, ill. (le site indiqué dans l’article est en cours de transfert).
Ill. ci-dessus : page de titre de la première éd. latine, 1497. Les fous s'embarquent dans leur navire, et mettent le cap sur le pays fictif de leur rêves (coll. part.).