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dimanche 12 avril 2015

Au pays des jésuites

Une trop brève visite de l’Argentine pousse d’entrée à prendre la mesure de l’espace. Après la découverte de Saint-Domingue par Christophe Colomb en 1492, les navigateurs progressent le long de la côte atlantique vers le sud. En 1516, Juan Diaz de Solis atteint le Rio de la Plata, et quatre ans plus tard, le détroit de Magellan est reconnu, l’objectif étant toujours celui d’ouvrir la «route des Indes». Mais la signature du traité de Tordesillas (1494) aboutira à octroyer une grande partie de la façade atlantique du sous-continent au roi de Portugal. L’empire espagnol, qui s’organise à partir de Mexico et de Lima, sera, en dehors de l’Amérique centrale, davantage orienté vers le Pacifique, de sorte que les relations de la métropole sont particulièrement compliquées avec les territoires de l’actuelle Argentine. Malgré le site admirable du Rio de la Plata, le pays progressivement conquis dépend administrativement de la vice-royauté du Pérou (à Lima), tandis que les conflits perdurent avec les indigènes: l’Argentine reste un espace géo-politique marginal, dont la situation retarde sensiblement la mise en valeur.
Entrée du collège de Montserrat, manzana jésuite de Córdoba
Alors que Buenos Aires, fondée par Pedro de Mendoza en 1536, a dû être un temps abandonnée face à l’hostilité des Indiens, Córdoba, à 700 km à l’intérieur des terres, est fondée par Cabrera sur la route de Bolivie en 1574 –mais ce n'est à l'origine qu'un hameau de quelques dizaines d'habitants. Son essor ne date en effet que de l’arrivée de l'ordre des Jésuites...
Les deux premiers Pères, Angulo et Burzana, ont débarqué au Rio de la Plata en 1587, avant que l’ordre de saint Ignace ne s’établisse officiellement en 1599. Son premier objectif concerne bien évidemment l’activité missionnaire, mais il s'investit aussi dans le domaine de l'éducation et de l’enseignement. L'organisation administrative de l'ordre se déploie, elle aussi, d'abord à partir du Pérou, avant que ne soit fondée, en 1607, la nouvelle province du Paraguay (Paraquaria): il s’agit d’un territoire immense, puisqu'il inclut le sud du Brésil, la Bolivie, le Paraguay, l’Uruguay, le Chili et la partie colonisée de l’Argentine. Sa capitale est située à Córdoba.
Ce véritable renversement de la géographie institutionnelle encadrant les colonies espagnoles de l'Atlantique sud constitue un événement d'importance stratégique pour leur développement futur. Le renversement sera couronné par la création de la vice-royauté du Rio de la Plata, détachée de la vice-royauté du Pérou, en 1776. 
À Córdoba, les Pères fondent un collège en 1610/1613, avec le programme d’une université, et qui sera effectivement reconnu comme telle dix ans plus tard (1622): l’institution fonctionne sous l’appellation de Haute École (Colegio Máximo), et c’est la seconde fondation de ce type en Amérique du Sud. Aujourd’hui, la «manzana jésuite» de Córdoba désigne un complexe de bâtiments comprenant l’église, la résidence des Pères, les établissements d’enseignement et la bibliothèque. L’Université de Córdoba a conservé ce siège historique, par ailleurs inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Sur le modèle d’une Haute École, elle incorpore d’ailleurs toujours deux collèges d’enseignement secondaire, dont celui de Montserrat, fondé en 1687 et qui reste abrité dans ses superbes bâtiments de 1782.
La Biblioteca Mayor aujourd'hui
Dès les origines, les Pères veulent créer une bibliothèque, qui sous-tendrait leurs activités pédagogiques. Sans doute plus que par des achats directs, lesquels sont rendus particulièrement difficiles par l’éloignement, la bibliothèque de l’Université s’accroît par des legs et par des dons: le fondateur de l’Université, le frère Hernando de Trejo y Sanabria (1554-1614), évêque du Tucumán, donnera sa bibliothèque personnelle, de même que le premier évêque de Buenos Aires, Mgr Pedro Carranza, en 1625. Un catalogue des fonds est dressé en 1757, sous le titre de Index librorum bibliothecae Collegii Maximi, catalogue qui dénombre quelque 3000 titres en 6000 volumes (il a été récemment et savamment publié par Alfredo Fraschini). L’étude statistique du fonds montre que, comme on pouvait s’y attendre, environ 60% des titres relèvent du domaine de la religion au sens large. La Libreria Grande, alias Biblioteca mayor, a succédé à l’ancienne bibliothèque des Jésuites après une période de confusion survenue lors la destruction de l’ordre en Amérique du Sud (1767): outre une partie des fonds de livres, les archives de la bibliothèque sont aujourd’hui toujours conservées.
Estancia de Alta Gracia: façade de l'église
Mais la présence jésuite dans la géographie de l’actuelle Argentine ne se limite bien évidemment pas à la manzana de Cordoba. Il existe aussi une manzana à Buenos Aires, et des témoignages de l'activité des jésuites dans beaucoup d'autres villes. On sait que, entre les Pères et les indigènes, les relations sont beaucoup plus équilibrées que dans le reste du pays où règne le système quasi-esclavagiste de l’encomienda, de sorte que les Jésuites peuvent commencer à organiser de manière efficace l’exploitation des terres. Les six estancias fondées par eux autour de Córdoba constituent chacune le centre de domaines agricoles spécialisées, dont les revenus abondent le budget de l’ordre. Parmi elles, celle d’Alta Gracia, fondée en 1643 et orientée vers la production textile (laine), a été remarquablement restaurée, et permet de se représenter le rôle économique, mais aussi culturel et religieux, de ces pôles d’activités combinant à la fois auto-subsistance et intégration très efficace dans un réseau de structures spécialisées.
Rappelons pour finir que les Jésuites avaient aussi établi les célèbres «Réductions» du pays guarani, et que la première presse à imprimer ayant fonctionné en Argentine était précisément localisée dans la réduction de Loreto, fondée en 1631 et devenue progressivement l’une des plus importantes du pays. On comprend facilement, non seulement que la position dominante des Jésuites leur valait beaucoup de concurrences et d’inimitiés, voire de franche hostilité, par ex. de la part des trafiquants d’esclaves contre lesquels ils luttaient. On comprend aussi que leur emprise sur des territoires considérables, et même que leur réussite, ont pu pousser le roi Charles III d’Espagne à les chasser, et à confisquer leurs biens, en 1767… 
PS- Une note, en passant. Je suppose que la traduction française de Cordoue ne vaut que pour la ville espagnole de ce nom. Je conserve donc Córdoba pour désigner son homonyme argentine. 
Billet suivant: Buenos Aires et les métamorphoses de la Bibliothèque nationale

mardi 7 avril 2015

Conférences d'histoire du livre

Au cours d'un voyage d'études en Argentine,
Monsieur Frédéric Barbier donnera les conférences d’histoire du livre suivantes:

9 avril 2015   19h. 
Alliance française de Buenos Aires, Avenue Córdoba 936/946 (1054), Auditorium
Dialogue sur «Les révolutions du livre: de Gutenberg au livre digital»
 
10 avril   18h.
Auditorium de l’Académie nationale des Sciences, Córdoba
Conférence: De l’argile au nuage : une archéologie des catalogues de bibliothèqu

du 13 au 15 avril Bibliothèque nationale d’Argentine (Buenos Aires)
13 avril, 11h   Conférence: Le Narrenschiff de Sébastien Brant: un programme éditorial
14 avril, 12h   Conférence: Le Narrenschiff de Sébastien Brant: problématique de la réception
15 avril, 12h   Conférence: À propos du statut des incunables et de leurs catalogues
 
16 avril   10h30
Lycée franco-argentin « Jean Mermoz ». Rencontre avec les élèves (10h30-12h30)

 17 avril   17h
Bibliothèque de l’Université nationale de La Plata
Conférence: De l’argile au nuage: une archéologie des catalogues de bibliothèqu

La "Grande Bibliothèque" (Biblioteca mayor) de l'Université nationale de Cordoba (Ar)

dimanche 21 juillet 2013

Mondialisation et histoire du livre (1)

L’exposition que la Bibliothèque Mazarine consacre en ce moment même à Raynal invite à revenir sur une thématique déjà abordée plusieurs fois dans ce blog, à savoir celle de la mondialisation et de la globalisation. C’est peu de dire que voilà deux concepts particulièrement à la mode aujourd’hui, et non pas seulement dans les domaines de la politique ou de l’économie. Histoire et civilisation du livre. Revue internationale aussi a sacrifié à la mode nouvelle, en publiant récemment un dossier dirigé par Jean-Yves Mollier et consacré à une «Histoire mondiale du livre». Pour autant, il ne peut pas s’agir simplement de «revisiter» une histoire du livre conçue traditionnellement selon la catégorie de la nation, et l’«histoire mondiale» du livre est nécessairement autre chose que la simple juxtaposition d’histoires nationales, même matinée d’un zeste de comparatisme.
Le principe de la mondialisation est bien sûr d’abord lié à l’espace. À ce titre, le phénomène est déjà ancien, puisque l’invention de l’imprimerie vers 1450 inaugure des processus d’ouverture dont l’un des effets est la véritable «conquête» du globe par le média nouveau: après l’Europe, l’Amérique espagnole s’inscrit en tête, avec les presses de Mexico et de Lima au XVIe siècle, tandis que le XVIIe siècle voit la première imprimerie en Amérique du nord (Harvard, 1640) . Le XVIIIe siècle marque, peut-être, le premier apogée d’un processus dont l’abbé Raynal se fait le théoricien dans son Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes, publiée pour la première fois à l’adresse d’Amsterdam en 1770.
Articulé avec le concept de mondialisation, celui de globalisation renvoie plutôt à une logique de rapprochement et d’intégration de phénomènes complexes –et Raynal en est à nouveau le théoricien lorsqu’il ouvre son livre en montrant comment la dilatation d’un monde occidental étendu aux dimensions du globe s’accompagne d’une interdépendance nouvelle, notamment d’ordre économique (y compris l’économie de la consommation) entre les différents espaces et les différentes civilisations:
«C’est [avec le passage du cap de Bonne-Espérance] que les hommes des contrées plus éloignées se sont devenus nécessaires; les productions des climats placés sous l’équateur se consomment dans les climats voisins du pôle; l’industrie du nord s’est transportée au sud; les étoffes de l’Orient habillent l’Occident, et par-tout les hommes se sont communiqués leurs opinions, leurs lois, leurs usages, leurs remèdes, leurs maladies, leurs vertus et leurs vices».
À Irkoutsk, les "Débats" des décembristes
Le média du livre et de l’imprimé constitue à partir de la seconde moitié du XVe siècle un élément fondamental qui intervient dans ces différents phénomènes, qu’il s’agisse de circulation des nouvelles, mais aussi des connaissances, des contenus littéraires, voire des formes esthétiques ou autres. À la fin du XVIIIe siècle, le monde correspond déjà pour partie au modèle du «village global» cher à Marshall McLuhan, et l’on se souvient du vicomte de Chateaubriand voyageant dans la région des Grands Lacs sous la Révolution. C’est dans un bivouac complètement isolé qu’il apprend à l’improviste la nouvelle de la fuite et de l’arrestation du roi à la suite de l’affaire de Varennes:
«Tandis que les patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m’amusai à lire à la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre entre mes jambes: j’aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots: Flight of the king (Fuite du Roi). C’était le récit de l’évasion de Louis XVI…» »Encore quelques décennies, et ces décembristes exilés à Irkoutsk seront abonnés au Journal des débats, qui constitue l’un de leurs liens privilégiés avec l’Europe».

Un second billet suivra.

lundi 10 juin 2013

Exposition sur l'abbé Raynal

Raynal, un regard vers l’Amérique
 
(Exemplaire de la Bibliothèque de l'Assemblée nationale, Paris)
Le nom de Guillaume-Thomas Raynal reste attaché à son œuvre majeure, l’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes. Cette compilation à visée encyclopédique, l’un des grands succès de librairie de la fin du XVIIIe siècle, suscita autant de critiques que d’éloges de la part de ses contemporains. Elle apparaît comme pleinement représentative d’un paysage éditorial marqué par l’évolution du simple récit de voyage vers la réflexion philosophique sur le rôle de l’Europe dans le monde, particulièrement sur le continent américain.
Le tricentenaire de la naissance de l’abbé Raynal (1713-1796) est l’occasion de mettre en valeur la singularité du regard porté par un homme des Lumières sur l’Amérique, regard plongé dans l’actualité du moment – la guerre d’Indépendance dont il se fait le chroniqueur –mais aussi annonciateur des profondes transformations politiques et sociales qu’engagera la Révolution française, notamment l’abolition de l’esclavage. Ce regard est aussi le reflet des lectures multiples dont s’est nourri un auteur qui n’a lui-même jamais traversé l’Atlantique.
Autour de différentes éditions de l’Histoire philosophique des deux Indes, l’exposition présente les ouvrages emblématiques de la riche production livresque consacrée, du XVIe au XVIIIe siècle, au Nouveau Monde: récits de la découverte et des premiers établissements, relations de colons ou observations de voyageurs. La guerre d’Indépendance, la condition des esclaves dans les colonies européennes, la diffusion et la réception des thèses de Raynal y sont appréhendées par les témoignages, manuscrits ou imprimés, des penseurs des Lumières. Livres rares, journaux, documents d’archives ou simples brochures illustrent ainsi la place éminente occupée depuis 1492 par l’Amérique dans le débat d’idée européen et l’imaginaire collectif.
(Communiqué par Yann Sordet)

Exposition à la Bibliothèque Mazarine, 13 juin – 15 septembre 2013
du lundi au vendredi, de 10h à 18h. Entrée libre.
Bibliothèque Mazarine, 23 quai de Conti, 75006 Paris

mardi 30 avril 2013

Histoire du livre (et des bibliothèques) aux États-Unis

Nos lecteurs habitués se sont à plusieurs reprises, et très gentiment (comme disent les Italiens), inquiétés de ce que ce blog avait quelque peu perdu de sa vivacité coutumière durant ces dernières semaines. La raison en est simple: l’administrateur a été extrêmement occupé par la rédaction d’une Nouvelle histoire des bibliothèques à remettre à l’éditeur Armand Colin, pour faire pendant à son Histoire du livre dont la troisième édition vient de sortir. Enfin, le travail est achevé aujourd’hui même.
L’immense avantage d’un projet tel que celui-là réside aussi dans le fait qu’il amène à découvrir une quantité de choses –en l’occurrence, de bibliothèques– dont on ignorait tout, et qui en définitive se révèlent extrêmement signifiantes. Chacun connaît la ville (et l’opéra!) de Manaus, au cœur de l’Amazonie. Nous ne savons rien de la bibliothèque de Manaus, mais la trajectoire de cette ville se rencontre en définitive ailleurs sur le continent américain.
Voici en effet Cairo, la localité la plus méridionale de l’Illinois. Cette ville, et l’histoire de sa bibliothèque, constituent presque un idéaltype de l’histoire des États-Unis entre 1830 et la seconde moitié du XXe siècle. Les treize États fondateurs de l’indépendance étaient ceux de la côte est (1776), mais la frontière de la colonisation progresse rapidement vers l’intérieur, au-delà des Appalaches, et vers le sud, le long de l’Ohio et du Mississipi. Dans les années 1830, le cours du Mississipi est à peu près atteint, et la mise en valeur des territoires peut commencer.
Cairo est fondée en 1837, à un emplacement réellement stratégique, à savoir le confluent de l’Ohio (à droite sur le cliché), descendant de la région des lacs Érié et Ontario, et du Mississipi (à gauche), dont la source est à la hauteur du Lac Supérieur. La ville devient rapidement l’entrepôt des grandes plaines, son activité pour le passage des fleuves est ininterrompue, et l’arrivé du chemin de fer elle-même la sert pendant un temps: c’est en effet à Cairo que les lignes parties de Chicago s’arrêtent, et que se fait le transbordement sur les célèbres vapeurs du Mississipi, vers la Nouvelle-Orléans.
Ironie de l’histoire, Cairo profite aussi de la Guerre de Sécession (1861-1865), en tant que l’un des principaux points d’appui des forces de l’Union (les Nordistes) dans leur action contre le sud. Après la paix, c’est le temps de l’apogée, quand la ville devient l’un des entrepôts pour la mise en valeur du territoire, mais aussi un nœud ferroviaire important. La bibliothèque publique date de cette époque, alors que plusieurs immeubles représentatifs sont élevés pour les négociants et hommes d’affaires nouvellement enrichis.
Une première bibliothèque est en effet fondée en 1877, à l’initiative du club féminin (Cairo Woman’s Club), sous la forme d’une institution fonctionnant sur abonnements. Mais, après la mort du négociant Alfred B. Safford, son épouse décide de consacrer une partie de sa fortune à l’établissement d’une bibliothèque élevée à la mémoire de son mari (A. B. Stafford Memorial Library).
L’immeuble est achevé en 1884, et offert à la ville: une construction indépendante, de style Quenn Ann, élevée sur deux niveaux, meublée et décorée d’un certain nombre de pièces remarquables, des vitraux aux sculptures, etc. L’institution possède une salle de consultation, une salle de lecture pour les adultes et une autre pour les jeunes, et une salle de réunion. Les collections aujourd’hui conservées (40 000 volumes) ont une dimension historique significative, s’agissant aussi bien de l’histoire du commerce et du fleuve, que de celle de la Guerre de sécession.

La ville de Cairo sera plus tristement connue, par la suite, comme l’un des points de tension du racisme, avec la montée d’une population noire venue du sud, et avec l’émergence de problèmes économiques dus au recul des vapeurs du Mississipi face au rail, et à la construction des ponts sur l’Ohio et sur le Mississipi. Des lynchages ont lieu en 1909, tandis que la ville entre peu à peu sur le déclin –d’autres violences raciales se produiront encore en 1967-1969. Cairo, de plus de 15 000 habitants en 1920, est retombée aujourd’hui à moins de 3000, et est désignée comme l’une des villes les plus tristes des Etats-Unis…
De la frontier à la lutte contre l’esclavage, à la Guerre de sécession, au rôle du mécénat, aux émeutes raciales et aux transformations économiques, peu de villes peuvent renvoyer comme Cairo aux mouvements économiques et sociaux qui ont marqué l’histoire contemporaine des Etats-Unis. Il n’est rien moins qu’indifférent, que la bibliothèque publique (Free Library) soit, depuis les années 1880, l’un des éléments les plus représentatifs de cette trajectoire.

jeudi 17 janvier 2013

À la découverte (par erreur!) du Nouveau Monde

La conférence d’Histoire et civilisation du livre de l’École pratique des Hautes Études (IVe Section) ouvrira, le lundi 21 janvier prochain, une série de cinq conférences consacrées à l’histoire du livre au Brésil. La conférence a été et reste trop attirée par un tropisme oriental (l’Europe centrale et orientale), pour ne pas regarder comme très heureuse l’occasion qui lui est ainsi offerte de renverser son horizon.
À Belem, près de Lisbonne, la représentation d'une caravelle
La première séance constituera une séance d’«Introduction à l’histoire du (livre au) Brésil». Elle aura pour objet de familiariser les auditeurs avec une géographie et une chronologie souvent mal connues de nos concitoyens. Les quatre conférences suivantes porteront spécifiquement sur l’histoire brésilienne du livre, et seront tenues par Madame Marisa Midori De Aecto, professeur d’histoire du livre à l’université fédérale de São Paulo, directeur d'études invité étranger à l'École pratique des Hautes Études.
Nous envisagerons notamment, au titre de l’introduction, la problématique des découvertes, elles-mêmes étroitement liées à la connaissance livresque. L’œuvre de Ptolémée d’Alexandrie était évidemment connue des Byzantins, mais aussi des Arabes, et elle est traduite en arabe au IXe siècle. Les curiosités nouvelles pour la Grèce antique font qu’un manuscrit grec de Ptolémée est apporté de Constantinople à Florence au début du XIVe siècle. Il est traduit en latin par Jacobus de Angelo, et les copies se multiplient rapidement. Dans le même temps, Pierre d’Ailly rédige son Imago mundi (L'Image du monde), elle aussi appelée à un grand succès.
Les Indes rêvées déduites des constructions de Ptolémée
Or, pour Ptolémée, qui reprend l’enseignement d’Aristote, l’univers tourne autour de la terre, laquelle est effectivement sphérique, mais fixe. L’influence du savant d’Alexandrie, par le biais du livre, est absolument considérable: outre les manuscrits, la première édition imprimée de la Cosmographie sera donnée en latin à Vicence dès 1475, mais sans cartes. Six autres suivront jusqu’à la fin du XVe siècle, dont celles de Bologne (1477) et d’Ulm (1482), la première d’Allemagne à être illustrée de cartes gravée (Claudius Ptolemaeus, Cosmographiae liber…, Ulm, Leonardus Hol, 1482).
Les éditions de John of Hollywood (Johannes de Sacro Bosco) et de Hartmann Schedel sont elles aussi illustrées de gravures représentant des sphères construites d’après les conceptions aristotélo–ptolémaïques (Hartmann Schedel, Liber chronicarum, Nürnberg, Anton Koberger, 1493). Au XVe siècle, l’idée de la sphéricité de la terre est admise, d’où se déduit l’hypothèse qui consiste à gagner l’Orient (Indes orientales, Chine et Japon) en partant vers l’ouest. C’est ce principe que Christophe Colomb met en œuvre lorsque, après plusieurs tentatives pour monter une expédition, il quitte Palos, le 3 août 1492, pour son grand voyage de découverte.
Mais de découverte, il n’est pas immédiatement question, même quand on prend pied dans le Nouveau Monde. Les conceptions ptoléméennes ont en effet pour résultat de surestimer considérablement la masse représentée par le continent eurasiatique (qui s’étendrait sur quelque 180° de longitude). Par suite, lorsque Colomb, après quelque deux mois d'une très brillante navigation, débarque dans les Bahamas, il croit avoir déjà dépassé... la position du Japon, qu’il cherchera un temps en revenant vers l’est, à partir de Cuba (cf cliché 2, et note infra).
De Insulis nuper in mare Indico repertis
Pour autant, l’idée que les «îles récemment découvertes» constituent un bloc de terres nouvelles, dont la position et la structure restent pratiquement tout à préciser, est déjà implicite dans la Lettre de l’amiral, publiée à Barcelone dès 1493 et rééditée ou traduite au moins neuf fois à la période incunable (par ex. De Insulis nuper in mari Indico repertis, Basel, Johann Bergmann, de Olpe, 1494).
En 1507 enfin, à Saint-Dié, Conrad Waldseemüller (1470-1518) publie sa Cosmographie, où il désigne du nom d’Amérique le nouveau continent. Le même donne à Strasbourg en 1513 une carte du Nouveau Monde (Tabula terrae novae) dans une traduction de Ptolémée, puis, trois ans plus tard, un atlas maritime de douze planches gravées (Carta marina) précisant l’état des connaissances à cette date (Strasbourg, Johann Grüninger, 1516).
Quant à la découverte du Brésil lui-même… nous en reparlerons le 21.

Note sur le cliché 2. La carte représente, en fond, la position réelle des continents; en surimpression, la position des continents d'après la mappemonde de Martin Behaim (1492), donc à la veille de la découverte de l'Amérique: on reconnaît le Japon (Cipango), l'archipel des Philippines (à hauteur de l'Amérique du sud), et l'Extrême-Orient asiatique (Source: Atlas historico de la América del Descubrimiento, Madrid, 2004, p. 60).

mercredi 14 novembre 2012

Histoire et civilisation du livre, 2012

Vient de paraître:
Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, VIII (2012),
Genève, Librairie Droz, 2012, 424 p., ill.

POUR UNE HISTOIRE TRANSNATIONALE DU LIVRE, dossier réuni sous la direction de Martin Lyons et de Jean-Yves Mollier
L’histoire du livre dans une perspective transnationale, par Martin Lyons et Jean-Yves Mollier
Considérations brèves sur l’histoire du livre chinois dans une perspective transculturelle, par Jean-Pierre Drège
Pour une histoire européenne du livre et de l’édition : enseignements et perspectives, par François Vallotton
L’histoire du livre en Amérique du Nord, par Jacques Michon
L’Espace atlantique et la civilisation mondialisée: histoire et évolution du livre en Amérique latine, par Eliana Regina De Freitas Dutra
Book history in Africa: A historiography, par Élizabeth le Roux
Le livre dans les Indes Néerlandaises: un marché nouveau pour les Pays-Bas, par Lisa Kuitert
Le livre dans l’espace arabe: dimensions transnationales, par Franck Mermier
Book history in India, par Abhijit Gupta
Les libraires français en Russie au Siècle des Lumières, par Vladislav Rjeoutski
Les réseaux commerciaux d'une presse périphérique à l'aube de la Révolution : la Société typographique de Neuchâtel, par Frédéric Inderwildi
Paris et la présence lusophone dans la première moitié du XIXe siècle, par Diana Cooper-Richet
Romans et commerce de librairie à Rio de Janeiro au XIXe siècle, par Sandra Guardini Teixeira Vasconcelos
ÉTUDES D’HISTOIRE DU LIVRE
Le livre parisien en Hongrie et en Europe centrale (XVe-XVIIIe siècle), par István Monok
L’inventaire après décès de Marie Attaingnant : quelques aspects économiques à propos des imprimés parisiens de musique au XVIe siècle, par Olivier Grellety Bosviel
Fuir les mauvais livres : sur une bibliophobie de l’Église au Siècle des Lumières, par Joël Fouilleron
Un aperçu de « la vie des autres » : la police parisienne du livre et ses informateurs sous l’Ancien Régime, par Gudrun Gersmann
Journaux et livres : la lecture dans les aventures du reporter sans plume Tintin, par Michel Porret

LIVRES, TRAVAUX ET RENCONTRES
L’achèvement d’un grand chantier dédié au Livre et à son histoire: le Dictionnaire encyclopédique du livre (DEL), par Jean-Dominique Mellot
Le monde du livre face aux lois de copyright international au XIXe siècle: Grande-Bretagne, France, Belgique, Etats-Unis, par Marie-François Cachin et Claire Parfait
Comptes rendus:
Catalogus incunabulorum et librorum sedecimo saeculo impressorum qui in Bibliotheca Dioecesianae Sabariensis asservantur (István Monok); Régi magyarorszàgi szerzők (RMSz) [Anciens auteurs hongrois] (Làszló Szelestei Nagy); XVI–XVII a. lituanika (István Monok); Libri in vendita. Cataloghi librari nelle biblioteche padovane (Emmanuelle Chapron); Hungarian Printers’ and Publishers’ Devices, 1488-1800 (Gabor Balazs, Jean-Dominique Mellot).
Libri per tutti: Generi editoriali di larga circolazione tra antico regime ed età contemporanea (Raphaële Mouren); Édition et diffusion de l’Imitation de Jésus-Christ (1470-1800) (István Monok); Lorenzo Valla e l'Umanesimo bolognese (Raphaële Mouren); Les Écrits à Lyon au XVIIe siècle (Emmanuelle Chapron); Baroque en Bohême (Michel Espagne); Réseaux de l’esprit en Europe, des Lumières au XIXe siècle (Sabine Juratic); Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul (Emmanuelle Chapron).
Lost Illusions (Sheza Moledina); Carte franceză în Moldova până la 1859 (Olimpia Mitric); 1911-2011. Gallimard. Un siècle d’édition (Frédéric Barbier); Merchants of Culture (Anthony Glinoër).

La revue Histoire et civilisation du livre est publiée depuis 2005. Le rédacteur en chef en est Frédéric Barbier (EPHE et CNRS). Le Comité de rédaction est composé de Mmes et MM
Catherine Bertho Lavenir (Paris III), Emmanuelle Chapron (Aix- Marseille), Jean-Marc Chatelain (Bibliothèque nationale de France), Roger Chartier (Collège de France), François Déroche (Institut de France), Jean-Pierre Drège (EPHE), Sabine Juratic (CNRS), Claire Lesage (Bibliothèque nationale de France), Michel Melot (Inventaire général), Jean-Dominique Mellot (Bibliothèque nationale de France), Jean-Yves Mollier (Versailles / St-Quentin-en Yvelines), Raphaële Mouren (ENSSIB), Daniel Roche (Collège de France), Yann Sordet (Bibliothèque Mazarine), Marie-Hélène Tesnière (Bibliothèque nationale de France), Dominique Varry (ENSSIB).

mercredi 11 avril 2012

Histoire du livre et mondialisation

En matière de «librairie», la mondialisation est un phénomène très précoce. La typographie en caractères mobiles apparaît probablement en 1452, et le «premier grand livre européen», la Bible à 42 lignes, date de 1454-1455. Après une courte période (jusqu’en 1462) où la technique est tenue secrète pas ses promoteurs, la géographie de l'art nouveau explose: 250 villes sont des villes «roulantes» en Europe entre 1450 et 1501, et les presses apparaissent au XVIe siècle dans les colonies espagnoles d’Amérique, à Mexico d’abord, puis à Lima. Deux autres imprimeries sont ensuite établies à Puebla (1640) et Guatemala (1660).
Christophorus Columbus, De Insulis nuper in mari indico repertis,
Basel, Johann Bergmann, de Olpe, 1494, 36 f., 6 gravures.
Le retour de l’expédition a lieu en mars 1493,
mais le rapport (la Lettre) de l’amiral est écrit en mer
dès le 15 février.
Les colonies anglaises suivent l’Espagne avec retard, mais leur rattrapage est d’autant plus rapide: la première presse arrive en Amérique du Nord en décembre 1638, et le premier titre sort des presses de Newtown (Cambridge) en 1640 (le Bay Psalm Book). Une seconde presse est importée en 1659, et les programmes de bibliographie rétrospective recensent quelque soixante-huit titres publiés en Amérique du Nord au XVIIe siècle. Vers l’Est, une imprimerie jésuite est créée par les Portugais à Goa en 1557, et le collège jésuite d’Amakusa (Japon) possède des presses en 1591.
Si nous voulions tracer les très grands traits d’une conjoncture de la mondialisation dans le domaine de l'imprimé entre le XVe et le XVIIIe siècle, nous distinguerions donc deux moments où la dilatation géographique est plus sensible, les XVe et en partie XVIe siècles, et l’époque des Lumières. Ces deux temps forts sont séparés par un temps de latence, qui recouvre pour l’essentiel un «grand XVIIe siècle». Un second phénomène doit cependant être souligné: la concurrence qui se développe dès les années 1470-1480 conduit à une innovation de produit qui s’appuie notamment sur le recours aux langues vernaculaires. La librairie moderne sera une librairie compartimentée, dans laquelle le rôle du latin comme langue internationale devient très progressivement minoritaire.
L’abbé Raynal nous l’a appris, la mondialisation est un phénomène d’ordre géographique, mais l’économie y joue un rôle décisif, et fait que les équilibres géographiques se déplacent au cours des âges. Les presses ne «roulent» d’abord, dans nombre de villes d’Europe et dans les colonies, que pour l’Église et ses missions, ou pour les travaux d’intérêt local. L’essentiel des livres proprement dits continue à être produit dans quelques grands centres, et, pour l’outre-mer, importé d’Europe:
«L’apparition précoce de l’université et de l’imprimerie [dans les colonies hispano-américaines] était loin de signifier une position de tolérance. C’était, au contraire, un signe d’intransigeance culturelle, d’écrasement, de destruction, et de la nécessité impérieuse d’utiliser les moyens adéquats pour implanter la culture externe justificatrice de la domination, de l’occupation et de l’exploitation» (Nelson Werneck Sodré).
Au monastère de Belem, près de Lisbonne (cliché FB)
Le premier exemple d’une autonomie réelle de la production imprimée locale hors d’Europe est sans doute celui des Treize colonies anglaises d’Amérique, portées par un essor démographique qui les fait passer de 55000 en 1670 à 265 000 habitants en 1700 et à plus de deux millions vers 1770. La production conservée atteint 8000 titres pour le XVIIIe siècle, avec un développement particulièrement rapide des gazettes et des journaux après 1770-1780. Une génération après l’indépendance (1776), New York (qui n’avait qu’une «petite librairie» en 1700) est devenue la seconde ville de production de librairie en langue anglaise, après Londres, et la concurrence américaine se fait de plus en plus sensible au niveau international.
Mais la règle restera longtemps  celle de la dénivellation entre niveaux de développement et, même à la fin du XVIIIe siècle, lorsque des presses seront établies en Australie, cet auteur constate :
«Ce qui est sûr, c’est que les Anglais ont prévu une présence autonome de l’imprimé dans la Nouvelle-Galles-du-Sud dès le début, en 1788. Autonome, mais subalterne dans la mesure où la production locale devait être strictement officielle, ce qui supposait que tout le reste allait être importé d’Angleterre. On a donc envoyé une presse avec les navires de Philip, mais comme il n’y avait pas d’imprimeur, on a dû attendre 1795 et la présence d’un bagnard sachant se servir du matériel pour voir sortir les premières affiches et annonces…»
C’est que la «librairie» représente une activité hautement capitalistique et que, dès le XVe siècle, elle est structurée par les réseaux financiers. Autour de 1500, le marché est dominé par quatre villes, Venise, Paris, Leipzig et Lyon, dont la supériorité vient aussi de ce qu’elles assurent l’interface avec une périphérie moins développée: Venise pour la Méditerranée et l’Orient, Paris pour la France, Leipzig pour l’Europe centrale et orientale, Lyon pour le Sud-Ouest et la péninsule ibérique, bientôt aussi pour l’Amérique espagnole.
En 1539, le Sévillan Juan Cronberger obtient le privilège d’exclusivité pour l’exportation de livres en Nouvelle-Espagne. Mais, dans la seconde moitié du XVIe siècle, c’est la montée d’Anvers, avec Christophe Plantin: ce Tourangeau devenu archi-typographe du roi d’Espagne obtient à son tour le privilège du commerce du livre pour l’Empire espagnol. Les développements de la crise religieuse provoqueront bientôt le recul d’Anvers, au bénéfice des villes des Pays-Bas, notamment Amsterdam, et surtout, à terme, au bénéfice de Londres (XVIIe siècle).
Les pôles d’une librairie que l’on peut qualifier de mondiale se déplacent ainsi en fonction de la conjoncture, et leur position s’appuie sur le différentiel de développement d’une géographie à l’autre. À chaque époque, une ville ou un groupe de villes bénéficie de sa position par rapport aux géographies vers lesquelles se fera l’exportation des produits imprimés. Ajoutons que les réseaux professionnels ne sont pas tout: le rôle des réseaux informels des voyageurs, diplomates, étudiants, des militaires, des pèlerins et des commerçants de toutes sortes, est essentiel pour la diffusion des livres, comme le montre éloquemment, jusqu’au XVIIIe siècle, l’exemple de l’Europe centrale et orientale.

mercredi 29 février 2012

Colloque sur le Copyright

Journée d'étude
Le monde du livre face aux lois de copyright international au XIXe siècle:
Grande-Bretagne, France, Belgique, États-Unis

9 mars 2012

CRIDAF, Université Paris 13,
salle D300, UFR LSHS.

Objectif : proposer une réflexion théorique et des études de cas sur le copyright au XIXe siècle, en particulier sur le copyright international : effets sur les auteurs, les éditeurs et les traducteurs.


Matinée: accords bilatéraux au milieu du XIXe siècle: France, Grande-Bretagne, Belgique
9h30-10h30
Jean-Yves Mollier, Université Versailles St-Quentin-en-Yvelines: «De la contrefaçon belge aux accords de 1852-1854»
Laurent Pfister, Université Versailles St-Quentin-en-Yvelines: «Internationalisation du droit d'auteur et droit comparé: la convention franco-anglaise du 3 novembre 1851»
10h30-10h45 Discussion
10h45-11h15 Pause
11h15-12h15
Blaise Wilfert, ENS (Ulm): « Droit d'auteur et stratégie d'éditeur: Hachette, Dickens et la Bibliothèque des meilleurs romans étrangers»
Susan Pickford, Université Paris 13: « Les traducteurs face aux enjeux du copyright au XIXe siècle»
12h15-12h30 Discussion
12h30 Déjeuner

 Après-midi: le cas des États-Unis
14h-15h30
Michael Winship, University of Texas at Austin: «Napoleon Comes to America: The Publishing of Walter Scott’s Life of Napoleon Buonaparte (1827)»
Will Slauter, Université Paris 8: «Marks of Ownership and Acknowledgment: The Transformation of Newspaper Texts in 19th-Century America»
Ellen Gruber Garvey, New Jersey City University: «Mark Twain’s Self-Pasting Scrap-Book, the Authorship of Blank Books, and Intellectual Property»
15h30-16h Discussion et conclusion

Communiqué par Claire Parfait

jeudi 16 février 2012

Comparatisme et mondialisation

Mis en œuvre en histoire du livre à compter de la décennie 1980, notamment à travers le cas de la France et de l’Allemagne, le comparatisme est une méthodologie de recherche très enrichissante, tant pour l’abstraction (de la théorie) que pour l’expérience (l’observation historique). Il se déploie sur deux plans: le comparatisme chronologique fonde, par ex., la théorie des «trois révolutions du livre». Nous vivons un temps de profond changement du système global des médias, mais l’historien sait que des phénomènes analogues se sont déroulés dans le passé, entre autres au XVe siècle avec l’invention de Gutenberg. Il devient possible de mettre en évidence les rapprochements d’une époque à l’autre, mais aussi les innovations.
Le second axe est celui de la géographie. La comparaison des branches de l’édition entre la France et l’Allemagne à l’époque de l’industrialisation attire l’attention sur un certain nombre de phénomènes majeurs: les conditions générales sont a priori moins bonnes en France, avec une population et une croissance démographique moindres, une alphabétisation longtemps en retard, un développement industriel plus précoce mais moins dynamique à moyen terme.
Cette conjoncture a priori moins bonne amène à s’interroger sur les facteurs ayant permis à la «librairie» de connaître en France un essor en définitive largement supérieur à celui que l’on pouvait attendre. C’est ainsi que l’innovation de produit y est systématiquement mise en œuvre (depuis l’invention du livre de masse à bon marché par Gervais Charpentier), que l’hyper-concentration parisienne se révèle être sans doute favorable, et que la position du français comme langue internationale de culture (tout comme la qualité de la production littéraire) génère un courant d’exportation renforcé par la régulation internationale des marchés et par la disparition de la contrefaçon.
D’autres questions, certes, restent posées (sur le rôle de la francophonie, sur celui des colonies, etc.), mais la statistique rétrospective publiée au tome III de l’Histoire de l’édition française montre que, à la veille de la Première Guerre mondiale, la production imprimée évaluée en nombre de titres est comparable en Allemagne et en France. Dans le même temps, la presse périodique française s’impose comme la seconde du monde après celle des États-Unis.
La méthodologie du comparatisme est donc très enrichissante, mais en privilégiant un cadre donné d’analyse, souvent celui des États-nations, elle conduit parfois à sous-estimer d’autres phénomènes. Nous n’abordons pas ici la problématique des transferts et du «transnational» (les traductions, etc.), mais nous arrêtons sur les processus relevant de l’intégration géographique élargie et de la délocalisation, puis de la mondialisation.
L'ouverture au monde: portulan catalan de 1572, provenant de la bibliothèque du duc de Croÿ (Bibliothèque de Valenciennes, ms. 488. Voir le catalogue "Livres Parcours", Valenciennes, 1995, n° 86).
 De fait, l’intégration géographique, avec ses implications économiques, n’est pas une caractéristique de notre temps, et elle intervient largement en histoire du livre. L’apparition de la typographie en caractères mobiles, et surtout «l’invention de l’imprimé» (qui ne coïncide pas avec celle de l’imprimerie) introduisent à la logique nouvelle de la marchandise et de l’économie. Dès lors que l’imprimé est affecté d’une valeur marchande, son contenu l’est aussi, et le libraire (dans une moindre mesure aussi l’auteur) devient attentif à assurer la protection de ses investissements et à les faire fructifier. Des systèmes de privilèges se mettent donc en place dès le XVe siècle pour renforcer la régulation et assurer la protection des droits, mais le défaut d’intégration politique fera encore longtemps le lit de la contrefaçon (les privilèges n’ont en effet de valeur que sur le territoire de l’autorité qui les émet).
D’autres temps forts seraient ici à interroger, comme celui de la Réforme. Sur un point particulier, Jean-Dominique Mellot a montré, dans ses conférences à l’École pratique des Hautes Études, comment, lors des grèves lyonnaises des années 1539, la menace proférée par les grands imprimeurs et libraires de « délocaliser » leur activité en Dauphiné (Vienne), voire à Genève, s’était révélée efficace. Au XVIIIe siècle, l’intégration de la géographie européenne assure la fortune des «presses périphériques», mais la contrefaçon concerne aussi les productions imprimées de l’Angleterre (soumise aux concurrences irlandaise et américaine) et de l’Allemagne…
Enfin, la géographie des coûts est longtemps dominée par les frais liés aux échanges et aux expéditions, avant que la révolution des transports (combinée à la spéculation immobilière et à l’industrialisation) n’autorise, par exemple en France, le déplacement des grandes unités de production à la périphérie urbaine, voire leur délocalisation là où les frais généraux et le coût du travail sont moindres. Chaque moment d’innovation dans le champ des médias pose ainsi en des termes nouveaux la question de la régulation. La problématique de notre début de IIIe millénaire ne fait pas exception à la règle, alors que même la globalisation et la mondialisation accentuent la pression sur les coûts du travail et prolongent cette logique ancienne en la généralisant, en l’élargissant et en la déplaçant.

Sur la première révolution du livre, envisagée dans une perspective comparatiste: Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg. Le livre et l’invention de la modernité occidentale (XIIIe-XVIe siècle), Paris, Librairie Belin, 2006 («Histoire et société»). Frédéric Barbier, «La naissance de l'imprimerie et la globalisation», dans Histoire globale. Un autre regard sur le monde, dir. Laurent Testot, Auxerre, Sciences humaines éditions, 2008, p. 113-120. Sur la comparaison France/Allemagne à l’époque de l’industrialisation: Frédéric Barbier, L'Empire du livre: le livre imprimé et la construction de l'Allemagne contemporaine (1815-1914), préf. Henri-Jean Martin, Paris, Éditions du Cerf, 1995 («Bibliothèque franco-allemande»). Après plusieurs colloques antérieurs, la huitième livraison de Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, à paraître en 2012, contiendra un important dossier thématique consacré à l’histoire mondiale du livre, dossier coordonné par Jean-Yves Mollier.

mardi 16 août 2011

Chronique d'été: histoire du livre et histoire de la noblesse

Le prochain symposium roumain d’histoire du livre se déroulera à Sinaia du 20 au 23 septembre, et reprendra la problématique des «intermédiaires» ou des «passeurs» culturels en l’envisageant sous l’angle de la noblesse et dans une perspective comparatiste. Nous évoquions plus ou moins la question dans un billet sur ces nobles hongrois et ces magnats polonais qui prennent en charge la modernisation du pays à la fin du XVIIIe et tout au long du XIXe siècle: une spécificité de l’action des personnalités agissant dans la géographie des anciens empires (Autriche et Russie, dans une moindre mesure Allemagne) concerne leur engagement en faveur d’une identité collective longtemps en construction –qu’il s’agisse de la Hongrie, de la Pologne, etc.
La problématique des nobles comme passeurs culturels se retrouve aussi en Europe occidentale, par exemple en Angleterre et en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des siècles durant, le statut des nobles avait été justifié en France par leur engagement au service du souverain en temps de guerre. Ce modèle perdure au XVIIIe siècle, mais l’idéal des Lumières fait aussi des nobles, notamment dans les plus grandes familles, les intermédiaires privilégiés prenant en charge le progrès des connaissances, donc de la richesse et de l’organisation sociale en général. Dans cette optique, il convient de travailler à l’accumulation et à la diffusion des connaissances, pour favoriser l’amélioration de la société dans son ensemble.
Si le principe fondateur de la «république des lettres» est celui de l’égalité par les talents, les nobles y occupent toujours une place clé, en tant que mécènes et financiers, amateurs et collectionneurs, bibliophiles, voire savants. Nous évoquions tout récemment Balzac et ses Illusions perdues. Alors que Lucien a enfin pénétré le salon de Madame de Bargenton, le plus recherché de la haute ville d’Angoulême, mais que sa présence y reste contestée, la référence ultime reste celle des Lumières: Avant la Révolution (…), les plus grands seigneurs recevaient Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de l’Houmeau [Lucien], étaient sans conséquence.
À une vingtaine de kilomètres d’Angoulême, nous sommes à La Rochefoucauld, commune de quelque 3000 habitants aujourd'hui, mais surtout célèbre pour son imposant château (cf. cliché) et pour la famille de La Rochefoucauld, dont le rôle a été de longue date très important dans l’histoire de France.
Les La Rochefoucauld assoient les bases de leur fortune lors des Guerres de cent ans, quand ils soutiennent avec constance le roi de France contre les Anglais. Ce sont des hommes de guerre et des hommes de cour, dont le plus célèbre, François VI, participe constamment aux conflits de son temps, à différents complots et aux troubles de la Fronde, avant de devoir s’exiler un temps au Luxembourg –où il travaille notamment à la rédaction de ses célèbres Maximes.
À partir du règne personnel de Louis XIV et au XVIIIe siècle, les membres de la famille sont toujours engagés dans le service des armes et dans les conseils du roi, mais ils se tournent de plus en plus vers les sciences, la réflexion politique –et les livres. Le château de La Rochefoucauld est désormais abandonné, comme trop éloigné des centres du pouvoir, au profit des résidences de Paris, de Versailles, et des deux châteaux de Liancourt (près de Creil) et de La Roche-Guyon.
Marie-Louise de La Rochefoucauld, princesse d’Anville, est une femme des Lumières, qui fréquente le salon de Madame du Deffand et la société des philosophes. Elle fait inoculer la vaccine à son jeune fils, Louis Alexandre et lui donne l’éducation la plus éclairée. Les La Rochefoucauld visitent Voltaire à Ferney, leur hôtel parisien devient le pôle d’une vie culturelle intense, où l’on rencontre aussi bien le marquis de Condorcet que Benjamin Franklin et l’abbé Barthélemy, futur auteur du Voyage du jeune Anacharsis.
Surtout attiré par l’histoire naturelle, le jeune duc voyage, écrit, entretient une vaste correspondance, est élu à l’Académie des sciences, mais il est aussi le traducteur en français de la nouvelle Constitution américaine (Constitutions des treize États unis de l'Amérique, Philadelphie, Paris, 1783) et, avec Condorcet et l’abbé Grégoire, l’un des fondateurs de la Société des Amis des noirs, qui milite en faveur de l’abolition de l’esclavage. Partisan de profondes réformes politiques, comme beaucoup de ses amis dont l’abbé de Talleyrand, Louis Alexandre est élu aux États Généraux, et il votera la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790).
Son propre cousin, Liancourt, dont il était très proche (cf. cliché), est quant à lui élu président de la Constituante le 18 juillet 1789. La fuite du roi, son arrestation à Varennes et la guerre étrangère vont bouleverser la donne politique (20-25 juin 1791) en imposant la radicalisation des positions : Liancourt émigre en Angleterre, et il voyagera aux États-Unis avant de rentrer en France (il mourra en 1827), tandis que Louis Alexandre, qui se refuse à quitter la France, est massacré par la foule alors qu’il traverse Gisors en 1792. Les épaves de la bibliothèque du second sont recueillies par le premier, et se retrouvent aujourd’hui, après beaucoup d’errances, au château de La Rochefoucauld, pour constituer, avec les archives de la famille, un ensemble attendant toujours son ou ses historiens (cf. cliché: la scène peinte est inspirée des Fables de La Fontaine illustrées par Oudry).



mardi 10 mai 2011

Histoire du livre en Espagne

Des livres entre l’Espagne et la France au siècle des Lumières
Journée d’études IHMC et Colegio de España

Date: Jeudi 12 mai 2011
Lieu: Colegio de España, Cité internationale universitaire de Paris
7E bd Jourdan. 75014 Paris, Sala Ramón y Cajal
Organisateurs: Sabine Juratic (IHMC) et Nicolas Bas Martin (Univ. de Valencia)

L’avènement des Bourbons de France sur le trône d’Espagne au début du XVIIIe siècle renforce les relations entre les deux États, tandis que l’affirmation du pouvoir central et le développement de la cour contribuent à l’extension des usages de la langue française et à l’intensification des échanges culturels.
Réunissant des historiens, des littéraires et des spécialistes du livre, la journée d’étude Des livres entre l’Espagne et la France au siècle des Lumières se propose d’analyser ces mutations sous l’angle particulier de l’histoire du livre, à partir de l’étude de la circulation des imprimés, des textes et des idées entre les deux pays, depuis le règne de Philippe V jusqu’à l’occupation napoléonienne.
Trois aspects seront plus spécifiquement abordés au cours de cette journée : les conditions institutionnelles et économiques de la circulation des livres ; le rôle de médiation des écrivains, libraires et imprimeurs, savants, voyageurs et traducteurs ; et finalement, les formes de résistance qui s’expriment en Espagne face à l’hégémonie française.
Entre interdiction et permission, les livres de France sont devenus un objet très convoité par les savants et par quelques aristocrates de l’Espagne des Lumières. Ce faisant, les nouveautés publiées et distribuées au delà des Pyrénées ont contribué, non sans susciter une certaine méfiance, à l’évolution culturelle de l’Espagne et à sa relative modernisation.

9.30 h. Ouverture
JAVIER DE LUCAS. Director del Colegio de España.
FRÉDÉRIC BARBIER. Directeur de recherche au CNRS, directeur d’étude à l’EPHE (IHMC/ENS Ulm).
NICOLÁS BAS MARTÍN. Universidad de Valencia.

Matinée : Confrontations
Présidence : Daniel ROCHE
10.00 h. Mª LUISA LÓPEZ VIDRIERO, Directora de la Biblioteca Real de Madrid.
Face à face : séduction et identité
10.30 h. FRÉDÉRIC BARBIER, Institut d’histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS) et École Pratique des Hautes Études.
Le Voyage pittoresque et historique de l’Espagne d’Alexandre de Laborde.
11.00 h. Pause
11.30 h. FERMÍN DE LOS REYES GÓMEZ, Universidad Complutense de Madrid.
De la «tranquillité publique» à la liberté de la presse : la censure des idées révolutionnaires en Espagne
12.00 h. JEAN-MARC BUIGUÈS, Université de Bordeaux III.
Le livre scientifique en Espagne au XVIIIe siècle.
13.00 h. Déjeuner

Après-midi : Circulations
Présidence : Maria Luisa LÓPEZ VIDRIERO.
14.30 h. JESÚS ASTIGÁRRAGA GOENAGA, Universidad de Zaragoza.
Livres économiques et circulation des idées entre l’Espagne et la France au XVIIIe siècle : le cas de Jacques Accarias de Serionne.
15.00 h. DOMINIQUE VARRY, ENSSIB (Lyon-Villeurbanne).
Les Deville, libraires lyonnais exportateurs de livres vers l’Espagne et les Amériques.
16.00 h. Pause
16.30 h. NICOLÁS BAS MARTÍN, Universidad de Valencia.
De la circulation de livres et des idées entre l’Espagne et la France au XVIIIe siècle : Cavanilles et le libraire Fournier.
17.00 h. SABINE JURATIC, Institut d’Histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS).
La librairie parisienne et le commerce des livres avec l’Espagne au XVIIIe siècle.
Clôture : Sabine Juratic

Entrée libre dans la limite des places disponi- bles.

(Cliché: deux illustra- tions du Voyage pitto- resque et historique de l'Espagne).