mercredi 30 décembre 2015

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 4 janvier 2016

16h-18h
Luther, la Réforme et le livre: une introduction
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
À Wittenberg, la "chaire de Luther" (détail)
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 114). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.
 
Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

mercredi 23 décembre 2015

En Allemagne moyenne (2)

Rien de surprenant si l’espace de la vallée du Main et de ses prolongements constitue un espace d’innovation, et de longue date attaché à l’écrit et au livre. La présence d’un grand nombre de riches institutions religieuses, églises, chapitres et maisons régulières, s’accompagne de l’existence de bibliothèques manuscrites souvent importantes: nous ne citerons ici que les cisterciens de Langheim, dont la maison est fondée sous l’évêque Otto Ier de Bamberg, en 1132. Par ailleurs, dès la fin du XVe siècle, les foires de Francfort s’imposent comme l’un des points naturels de rencontre des professionnels de la branche nouvelle de la typographie et de la distribution des livres imprimés.
Revenons à Bamberg, sur la haute vallée du Main, alors que règne le prince-évêque Georg von Schaumberg. Si chacun connaît les célébrissimes Chroniques de Nuremberg, on sait moins que la famille de l’un des artistes responsables de l’illustration vient, précisément, de Bamberg: Cuntz Pleydenwurff est en effet à la tête d’un atelier important de peintres dans cette ville, où son fils Hans (vers 1420-1472), reçoit une première formation avant un très probable voyage en Flandre. C’est ce dernier qui peint notamment une scène de la prédication de Johannes Capistran en 1451 sur la colline de la cathédrale de Bamberg (cf cliché ci-contre). Six ans plus tard, il s’installe à Nuremberg, où il commence à travailler et à former des élèves –parmi ceux-ci, Michael Wohlgemut, qui travaillera avec Anton Koberger et avec le jeune Dürer.
Bamberg attire aussi un homme jeune, peut-être d’ailleurs originaire de Francfort, et qui a pu se former à la typographie à l’école de Gutenberg à Mayence –beaucoup de points d’interrogation, on le voit. Alors que Gutenberg est en difficultés, Albrecht Pfister gagne en effet Bamberg, où il commence à imprimer au plus tard en 1459. La documentation archivistique fait pratiquement défaut, mais on lui attribue la paternité de la célèbre Bible à 36 lignes, peut-être commencée à Mayence: pour un livre aussi rare, la présence de douze exemplaires aujourd’hui conservés, même si parfois très incomplets, dans les bibliothèques de la région, constitue un indicateur significatif (à Bamberg, Cobourg, Erlangen, Nuremberg, Wurtzbourg, et dans plusieurs autres villes de moindre importance).
Les hypothèses sur la suite des événements n’ont pas fait défaut: Gutenberg est en procès avec ses financiers, et perd la maîtrise de son atelier en 1455. Il a pu se transporter lui-même à Bamberg, ou y envoyer des ouvriers pour terminer sa Bible à 36 lignes: les fontes utilisées pour ce travail viennent en effet de Mayence, mais on ne sait pas exactement dans quelles conditions s’est fait le transfert. Le rôle de Pfister est tout aussi incertain, selon qu’il était lui-même typographe, ou qu’il s’est formé à Bamberg avec des «anciens» de Mayence avant de lancer son propre atelier. On devine aussi, en arrière-plan, l’intervention de l’évêque, élu en 1459 et qui aurait soutenu l’installation des imprimeurs –le titre de secrétaire de l’évêque octroyé à Pfister assure à celui-ci une position officielle.
Der Ackermann von Böhmen (exemplaire numérisé)
Mais Pfister est surtout connu pour ses innovations. Dans les années 1460, il va en effet publier une dizaines de pièces aujourd’hui connues: sa production a certainement été plus importante, d’autant qu’un certain nombre d’autres pièces imprimées avec les mêmes caractères, Lettres d’indulgence, Calendriers, etc., pourrait aussi lui être attribué. Toutes relèvent d’une forme de littérature de diffusion relativement large, et la grande majorité est en langue vernaculaire. C’est le Livre des quatre histoire (Histoire de Joseph, etc.) et le Procès de Bélial, ce sont surtout Le Laboureur de Bohème (Der Ackermann von Böhmen: cf cliché) et les fables de l’Edelstein. La Bible des pauvres, dont nous conservons des témoignages de deux éditions au moins publiées par Pfister, est en revanche en latin. 
Enfin, Pfister est le premier typographe qui a enrichi ses textes en y intégrant des gravures sur bois.
Son activité semble pourtant s’arrêter en 1463, et lui-même serait décédé trois ans plus tard, sans que l’affaire ne soit reprise –peut-être parce que les premières fontes sont alors trop usées pour pouvoir continuer d’être employées. Pourtant, le modèle de Bamberg se retrouve en partie au-delà de la ligne de crête: une dizaine d’années en effet après la disparition de Pfister, l’imprimerie s’établit en Bohème, à Pilsen, où un imprimeur anonyme donnera, autour de 1475-1476, le Nouveau Testament, l’Histoire de la chute de Troie et la Légende dorée, tous titres en tchèque… C’est peu de dire, on le voit, que, lorsque nous abordons cette géographie de l’Allemagne moyenne et de la Bohème, nous sommes en effet dans un monde innovant, où l’alphabétisation du plus grand nombre constitue déjà un phénomène bien avancé, et où la diffusion en langue vernaculaire occupe une position remarquable.

samedi 19 décembre 2015

En Allemagne "moyenne" (1)

L’historien en général, et l’historien du livre en particulier, a tout intérêt à avoir quelques notions de géographie: lorsque nous donnons à des étudiants un cours sur l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, des noms de villes reviennent régulièrement. En France, une certaine proportion des étudiants sait, du moins devrait-elle savoir, où se trouve Strasbourg. Si nous parlons de Mayence, nous voici sans doute déjà dans un monde plus incertain, pour ne rien dire de la troisième ville d’imprimerie, Bamberg. Seule une minorité d’étudiants saura situer Bamberg comme une ville aux confins de la Bohème, mais sans guère plus de précisions.
Il faut le reconnaître, cet espace qui est celui du bassin du Main est un espace compliqué, même si le concept de «paysage culturel», sur lequel nous sommes déjà revenus à plusieurs reprises, s’applique aussi à la géographie de l’Allemagne moyenne et de ses prolongements. Nous sommes dans un pays de massifs anciens, fermé vers l’est par une ligne de hauteurs assez médiocres, mais dont la traversée est difficile: la Forêt de Bohème au sud (max. inférieur à 1000m), le Fichtelgebirge au centre (1053m), les Monts métallifères (Erzgebirge) au nord (max. 1250m). Les hautes vallées sont sinueuses et souvent étroites, la forêt omniprésente, le climat rude pendant une large partie de l'année.
--> Trois grands bassins fluviaux s’y rencontrent, le Rhin à l’ouest, le Danube au sud et l’Elbe à l’est. Nous sommes aussi, rappelons-le, à la frontière historique de deux grands blocs de population, les Germains et les Slaves, ces derniers s’établissant au VIe siècle dans le bassin supérieur de l’Elbe (l’actuelle République tchèque). 
En venant de l’Ouest, la principale voie d’accès est celle du Main. La rivière se fraie difficilement un chemin depuis les hauteurs de la Forêt de Bohème en direction de son confluent –légèrement en aval de Francfort. À une vingtaine de kilomètres de Bayreuth, l’une de ses sources est toute proche des sources de la Saale, qui coule vers le nord, et de l’Eger, qui se dirige vers la Bohème. Rien de surprenant si la vallée du Main est dominée depuis le Xe siècle par des villes de négoce puissantes, devenues sièges d’évêchés, et qui abritent en outre un artisanat très développé: Bamberg, précisément, mais aussi Wurtzbourg –sans négliger d’autres centres moins importants, mais toujours actifs, Schweinfurt, Kitzingen, Aschaffenburg ou encore Offenbach.
La présence de ces villes, et de nombreuses autres, est essentielle, parce qu’elles constituent en elles-mêmes des espaces d’acculturation, parce qu’elles possèdent des institutions d’enseignement bientôt relativement développées, et parce qu’elles innervent et enrichissent leur plat pays. Nous n’en voudrons ici que deux exemples: à Amorbach, sur un tout petit affluent du Main (la Mud), Johann Welcker, né autour de 1440, est très probablement le fils du bourgmestre de la ville. Il fera ses études à Paris, avant de gagner Bâle en 1478, et d’y entreprendre, sous le nom de sa ville de naissance (Amerbach), une carrière d’imprimeur libraire –on connaît la suite. À l’autre extrémité de notre géographie, et une génération plus tard, nous voici à Kronach, légèrement à l’est de Cobourg, aux pieds de la Forêt de Thuringe: c’est là que naît en 1472 Lucas, fils d’un bourgeois établi dans cette petite ville. Il la quittera bientôt, pour gagner Vienne, puis Wittenberg, et pour faire, lui aussi sous le nom de sa ville de naissance (Cranach), la carrière que l’on sait, de plus en plus en articulation avec les industries du livre.
Bamberg n’est pas exactement sur le Main, mais bien sur son principal affluent, la Regnitz, qui descend des massifs de Franconie, et qui ouvre un passage vers le bassin du Danube. Nous sommes ici devant une autre frontière, historique celle-là: en Rhétie (l’Allemagne méridionale romaine) le limes se calait peu ou prou sur la vallée du Danube, avec Ratisbonne (Regensburg) comme principal point d’appui et, en arrière, Augsbourg. La grande ville contrôlant cette route est celle de Nuremberg, qui tient aussi la route de Pilsen et de Prague (par la Berounka, affluente de la Moldau, et donc sous-affluente de l’Elbe).
Ne nous attardons pas sur la complexité de cette géographie sur le plan politique: elle est dominée, à la fin du Moyen Âge, par les deux puissances majeures que sont le roi de Bohème et l’empereur, mais le pouvoir effectif appartient bien plutôt aux princes-évêques, aux villes libres et impériales, et à quelques grandes dynasties nobiliaires, dont les margraves de Bayreuth. Soulignons plutôt combien nous sommes dans un espace ouvert aussi bien sur les pays du nord que sur le Rhin et l’Europe occidentale, sur la Bohème sur la géographie du Danube, et sur l’Italie: richesses, influences et sensibilités de toutes sortes s’y entrecroisent et s’y retrouvent. Est-il besoin de dire que le «voyageur bibliographe» d’aujourd’hui s’y trouve lui aussi dans un monde béni des dieux: les bibliothèques richissimes se succèdent, de Wurtzbourg à Nuremberg, à Erlangen et à Bamberg, avec son fabuleux fonds de manuscrits et ses quelque 3500 incunables…

mercredi 16 décembre 2015

Le livre qui tombe

Insistant sur le rôle de la dévotion dans l’histoire de la sensibilité religieuse et de la spiritualité des XIVe-XVIe siècles, Jean Delumeau explique que le XVe siècle met plus particulièrement l’accent sur la figure de la Vierge, mais aussi sur les «mystères joyeux»: parmi ceux-ci, l’Annonciation, alias la Salutation angélique (Ave Maria), attire volontiers les historiens du livre, par son iconographie qui fait souvent référence à une pratique de lecture féminine.
Mais nous voici dans la richissime ville libre et impériale de Nuremberg, dirigée au XVe siècle par les représentants d’un groupe très limité de familles qui se sont réservé les postes-clés du Magistrat. C’est le négociant Anton (II) Tucher (1458-1524) qui commande au sculpteur Veit Stoß (1447-1533) une Annonciation qui puisse constituer la pièce de décoration principale à l’entrée du chœur de l’église Saint-Laurent. Depuis sa mise en place en 1518, la Salutation angélique de Nuremberg est regardée comme un des chefs d’œuvre de la Renaissance allemande.
Il s’agit d’une colossale sculpture sur bois (4 m. de haut), mettant en scène la Vierge et l’ange enveloppés dans un (ou plutôt deux) gigantesque rosaire. La Vierge est surprise par l’apparition soudaine de l’ange: elle presse son cœur de la main droite, et lâche le livre qu’elle tenait de la main gauche –on remarquera qu’il s’agit d’un volume de petit format, relié dans le style allemand de l’époque. Dans le même temps, la colombe du Saint-Esprit descend sur elle.
La mise en scène de la dévotion nouvelle se développe tout autour des personnages: ceux-ci sont effet entourés de cinquante-cinq roses, qui sont une référence à la pratique alors de plus en plus répandue du chapelet (en l’occurrence, on récitera cinq fois dix Ave Maria, suivis d’un Pater). Cinq médaillons, par ailleurs, présentent des scènes de la vie du Christ, et se lisent de gauche à droite. L’ensemble de la composition est dominé par la figure de Dieu, entouré de deux médaillons représentant la mort et le couronnement de la Vierge, tandis que, en bas, on découvre le serpent avec la pomme dans sa bouche.
Il est inutile d’insister ici sur le rôle de la «dévotion moderne» dans le domaine de l’histoire du livre, qu’il s’agisse de l’essor des nouvelles pratiques de lecture individuelle, ou de l’impulsion décisive donnée à  un marché de l’image pieuse, puis du livre de dévotion, de plus en plus considérable. Bornons-nous à noter que les grands négociants à la tête des villes d’Allemagne méridionale sont très ouverts à cette sensibilité –Jacob Fugger ne commande-t-il pas à Dürer sa Fête du rosaire (Rosenkranzfest), en 1506 (mais c’est un tableau dont le contenu politique est aussi à prendre en considération)?
Cela n'empêchera nullement un certain nombre d'entre eux de passer à peine quelques années plus tard du côté de la Réforme. Pourtant, le temps n’est pas tout à fait celui de l’iconoclasme: à Nuremberg, officiellement membre du camp réformé depuis la diète de Spire en 1529, la Salutation angélique sera voilée, puis décrochée, et elle le restera jusqu’au début du XIXe siècle... Elle est aujourd’hui incomplète, étant tombée au sol, en 1817, lors d’une tentative malheureuse de remise en place...

dimanche 13 décembre 2015

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 14 décembre 2015
14h-16h
Petites écoles et livres de classe au 18e siècle (2)
par
Madame Emmanuelle Chapron,
chargée de conférences à l’EPHE,
maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille,
membre de l’Institut universitaire de France (junior)
16h-18h
Au-delà de la "légende noire":
l'Espagne et le livre, XIVe-XVIe siècle (2)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
Biblia poliglotta complutense (© BNE)
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 114). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.
 
Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


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jeudi 10 décembre 2015

Au XVe siècle: l'Espagne de la "légende noire"?

Envisager l’histoire de l’Espagne moderne et contemporaine comme relevant d'une «légende noire» constitue trop souvent un lieu commun, et se révèle à nombre d'égards très éloigné de la réalité historique. Pour nous limiter aux débuts de la typographie en caractères mobiles: on imprime en Espagne depuis 1472 (à Ségovie), et la production imprimée espagnole s’élève à quelque 1070 éditions, soit la quatrième du continent à l'époque incunable (après l’Allemagne, l’Italie et la France). La technique nouvelle est introduite par une cohorte de spécialistes, généralement venus d’Allemagne mais dont bon nombre transitent aussi par l’Italie. Leur rôle comme intermédiaires culturels et comme innovateurs est bien évidemment décisif.
Voici un exemple emblématique, celui du classique de Gilles de Rome (1247-1316): cet intellectuel de haut vol, docteur en théologie de l’université de Paris, est le précepteur du dauphin de France (futur Philippe le Bel), pour lequel il rédige son De Regimine principum («Du gouvernement des princes»). Le texte s’impose comme l’un des premiers classiques de l’action politique (nous en conserverions quelque 350 manuscrits, en latin comme dans les différentes langues vernaculaires). Par ailleurs, nous connaissons six éditions incunables de l’ouvrage, dont trois en latin et trois en espagnol (castillan ou catalan). De toute évidence, le marché espagnol est suffisamment dynamique, à la fin du XVe siècle, pour faire de la péninsule un cas unique en Europe (50% des éditions en vernaculaire, en l'occurrence exclusivement pour l'Espagne).
Gilles de Rome en castillan (Bib. de Catalogne)
Reprenons, avec Gilles de Rome, la chronologie de l’innovation dans la péninsule. Dans un premier temps, c’est le cycle des cours royales et princières qui domine. Notre texte a en effet d’abord été traduit par Juan García de Castrojeriz, un franciscain, mais surtout le confesseur de la reine Marie de Portugal. Le commanditaire de l’opération est Bernabé, évêque d’Osma, lui-même médecin ordinaire de la reine et en charge de l’éducation de l’infant don Pedro (futur Pïerre Ier de Castille, 1334-1369): nous sommes pleinement dans l'orbite de la cour. On remarquera que le jeune prince et sa mère sont alors retirés à Séville, où précisément sera donnée l’édition de l’ouvrage, en 1498 (1).
Mais le De regimine a aussi été traduit en catalan, par Arnau Stranyol (Estanyol), un carme qui a travaillé à la fin du XIVe siècle et dont le texte est profondément repris, un siècle plus tard, par «maître Aleix de Barcelona», «régent des écoles»: on devine que nous avons alors changé de configuration. C’est ce texte qui est publié à deux reprises dans le grand port méditerranéen, en 1480 et 1498. Après le cycle des cours, voici en effet celui de nouveaux «passeurs», enseignants et clercs, sans oublier les typographes et les libraires, ces derniers souvent des émigrés. Ce sont eux qui ont produit les trois éditions imprimées de Gilles de Rome, ou qui ont engagé les capitaux indispensables pour ce faire: Nicolaus Spindeler (Barcelone, 1480), Meinard Ungut, Stanislas Polonus, et Conrad Alemanus (Séville, 1498), enfin, Johann Luschner et Frank Ferber (Barcelone, 1498). Deux commerçants ibériques seulement semblent intervenir à ce niveau, en la personne du libraire Joan Ça Coma à Barcelone en 1480, et de Melchior Gorricio dans cette même ville en 1498.
Internet met aujourd'hui à notre disposition des éléments d’information particulièrement intéressants à exploiter. L’ISTC nous apprend ainsi que les exemplaires connus des deux éditions barcelonaises du traité sont d’abord localisés dans l’est de la péninsule. Pour 1480, ce sont 9 exemplaires, conservés à Barcelone, Huesca, Palma, Tarragone et Villanova y Geltrú. Deux autres sont à la Bibliothèque nationale de Madrid. Pour 1498, ce sont 5 exemplaires, à Barcelone, Orihuela, Palma de Majorque et Valence, outre deux autres à nouveau à Madrid. Il ne semble pas anodin d’observer que deux  exemplaires de cette deuxième édition sont en outre repérés en Italie, à Cagliari et à Palerme, soit dans des îles appartenant au XVe siècle à la couronne d’Aragon.
Chez les Augustins de Sta María de la Vid
La géographie de diffusion de l'édition sévillane  de 1498 est très différente puisque, pour 26 exemplaires, nous sommes, sauf dans deux cas (Barcelone et Saragosse) dans l'orbite de la couronne de Castille: Bilbao, Cuenca, L’Escurial, Palencia, Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Tolède, Valladolid et Vitoria, outre les treize exemplaires des différentes institutions madrilènes. Il nous semble pareillement significatif que deux exemplaires soient encore signalés au Portugal, en l’occurrence à Evora et à Lisbonne.
Bien évidemment, la diffusion du traité de Gilles de Rome ne se limite pas aux seules éditions en vernaculaire, mais elle concerne aussi, s'agissant de la péninsule ibérique, deux éditions en latin, toutes deux italiennes (Rome, 1482, et Venise, 1498). La première est connue en Espagne en cinq exemplaires (2), tandis que seize exemplaires sont conservés de la seconde (3). On remarquera au passage que ces éditions latines sont beaucoup mieux diffusées au Portugal que celles en vernaculaire: l’ISTC ne répertorie aucun exemplaire de Gilles de Rome en catalan au Portugal, et deux de l’édition sévillane en castillan (à Evora et à Lisbonne), mais bien neuf de nos deux éditions italiennes en latin. Quant à la première édition latine du texte,  donnée à Augsbourg en 1473, elle ne semble être jamais parvenue dans la péninsule ibérique, mais a été largement diffusée à travers toute l’Europe germanophone, le long du Danube... et jusqu’en Transylvanie (Telekiana et Batthyaneum). 
Il y aurait encore beaucoup de remarques à faire sur les résultats de notre rapide enquête, mais leur ampleur dépasserait par trop la taille normale d'un simple billet de blog. Que l’Espagne du XVe siècle représente, pour les imprimeurs, libraires et autres ouvriers du livre un marché remarquablement dynamique, nombre d’indices nous le confirment abondamment; que l’enquête pourrait, ou devrait, être prolongée dans les bibliothèques de l’Amérique hispanophone, c’est une évidence; mais aussi, disposer de catalogues scientifiques qui donnent toutes les informations relatives aux particularités d’exemplaires, de manière à pouvoir éventuellement en retracer l’odyssée, constitue un impératif de plus en plus évident pour la recherche actuelle en histoire du livre.

Notes
(1) Cependant, l’édition imprimée ne concerne pas la traduction du texte lui-même, mais bien son commentaire en castillan.
(2) La Vid (Augustins de Burgos), Madrid, Orihuela, Saragosse et Valence.
(3) Cordoue, La Vid, Las Palmas, Madrid (7 exemplaires), Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Samos, Séville et Valladolid.

vendredi 4 décembre 2015

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Entrée principale du monastère-palais de l'Escorial
Lundi 7 décembre 2015
16h-18h
Au-delà de la "légende noire": l'Espagne et le livre, XIVe-XVIe siècle
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 114). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.
 
Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).