mardi 27 décembre 2011

Histoire du livre et histoire de l'art

La présentation du Miracle du livre dans le cadre de l’exposition sur Fra Angelico (vers 1400-1455) organisée par le Musée Jacquemart-André permet de revenir sur un thème auquel un important article avait été consacré il y a quelques années (cf. infra bibliogr.): quel est le rôle de l’écrit et du livre «dans les pratiques religieuses de communication avec les instances (…) du surnaturel»?
Bien sûr, l’écrit et le livre sont partout présents dans les expressions artistiques relatives à la religion chrétienne, qu'il s'agisse de la statuaire des églises ou encore de l’iconographie (enluminure, peinture). Mais rappelons le cadre historique de l’épisode rapporté par Jordanus de Quedlinburg (Jourdain de Saxe), et qui inspira Fra Angelico (cliché 1) Nous sommes au début du XIIIe siècle, à l’époque de la lutte contre les Cathares. Saint Dominique, né dans les environs de Burgos vers 1170, entre dans l’Église et effectue plusieurs voyages avant de s’établir en Languedoc, où il prêche contre l’hérésie, participant notamment au colloque contradictoire de Pamiers (1207). Après la destruction des Cathares en 1215, c’est la fondation de l’ordre des Frères prêcheurs, alias les Dominicains, en 1216.
Le Miracle du livre fait référence à cette période. La scène se déroule à Fanjeaux, dans l’ancien hôtel de la famille de Durfort, où une «dispute» est organisée entre catholiques et hérétiques:
«Après avoir échoué à se convaincre l’une l’autre, les deux parties couchèrent par écrit leurs positions (…) et convinrent de procéder immédiatement à une ordalie; alors que la doctrine des hérétiques fut immédiatement consumée, le livre de saint Dominique non seulement échappa aux flammes (où on le jeta à plusieurs reprises), mais il apparut (…) planant au-dessus du brasier, proclamant la juste foi de son auteur» (art. cité, p. 960).
Fra Angelico, dont il faut rappeler qu'il était lui-même dominicain, reprend l'épisode: sur la gauche, le saint se présente pour l’épreuve; sur la droite, nous sommes à l’intérieur du bâtiment, et le livre semble flotter au-dessus du foyer. La scène fait très tôt partie du canon dominicain, et figure parmi les scènes décorant le tombeau du saint à Bologne dans les années 1264 (cliché 2: cliché FB). Sur le tableau, le livre tenu par saint Dominique possède une somptueuse reliure, qui souligne son caractère particulier. Avec la peinture, nous restons d’ailleurs dans le registre de la vie du saint, puisque le Miracle du livre s’insère dans une prédelle représentant plusieurs épisodes successifs de son parcours. Outre le Polyptyque de Cortone, on retrouve la même représentation à la prédelle du Couronnement de la Vierge, aujourd'hui au Louvre (cliché 3).
On sait que les Dominicains jouent un très grand rôle dans l’essor de l’enseignement supérieur et dans la diffusion de l’écrit: chacun de leurs couvents possède une école (studium), et chaque province a une école supérieure (studium generale), tandis qu’ils occupent les principales chaires dans les plus grandes universités du temps. L’ordre est au cœur de la première renaissance des XIIe et XIIIe siècles, qui voit l’essor de l’alphabétisation et de l’enseignement, et au cours de laquelle le livre devient aussi un instrument de travail –avec entre autres le travail sur la Bible, et la diffusion des nouvelles Bibles dominicaines copiées chez les Dominicains de la rue Saint-Jacques (les Jacobins).
Mais la rupture n’est nullement absolue: le livre conserve aussi la dimension sacrée, voire miraculeuse, qui était traditionnellement la sienne. La lettre (la forme) est privilégiée par rapport au contenu (le sens), comme le regrettait déjà saint Jean Chrysostome (sur ce thème, voir notre billet: verba volant, scripta manent). La charge magique associée au livre se manifeste d'ailleurs aussi par les destructions par le feu des écrits hérétiques, destructions qui se multiplient au XIIIe siècle.
L’articulation originale entre la raison et la foi est pourtant bien rendue par l’épisode de Fanjeaux: la discussion (disputatio) est d’abord conduite à son terme, sur le mode universitaire, et on ne se réfère à l’intervention divine que dans un second temps, faute de pouvoir emporter la décision par la seule raison humaine. De même, la mise en scène adoptée par le peintre associe-t-elle le nouvel espace pictural rationalisé par la mise en œuvre d'une savante perspective, et la manifestation surnaturelle de la puissance de Dieu. Comme les études de théologie couronnent l’enseignement délivré par les universités, les manifestations de la Parole révélée l’emportent toujours sur une raison humaine qui reste essentiellement bornée.

(Sur le Polyptyque de saint Dominique de Cortone).
Bibliogr. : Gábor Klaniczay, Ildikó Kristóf, «Écritures saintes et pactes diaboliques. Les usages religieux de l'écrit (Moyen Âge et Temps modernes)», trad. Marie-Pierre Gaviano, dans Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2001, n° 4 et 5, p. 947-980 (également disponible par le site persée : http://www.persee.fr/web/revues).

samedi 24 décembre 2011

Vœux de fin d'année


Avec mes meilleurs vœux pour les fêtes de fin d'année!
Mit meinen allerbesten Wünschen für frohe Weinachtstage!


Le sapin de l'historien du livre /Der Weinachtsbaum des Buchhistorikers

jeudi 22 décembre 2011

La "Nef des fous", un livre de notre temps

Qui ne connaît le passage de Jean Paul, dans la Vie de Fixlein, où ce dernier se rit des «massorètes allemands». Les massorètes croient découvrir des significations cachées dans la statistique des textes, et ils comptent les lettres composant les livres sacrés. Ces opérations vaines sont susceptibles de développements infinis, et tout aussi vains, s'agissant de listes et d'états de toutes sortes:
 [Fixlein] prit place parmi les massorètes allemands. Il soulignait tout à fait justement dans sa préface que les Juifs pouvaient être fiers de leur masora, qui leur disait avec quelle fréquence chaque lettre se présentait dans leur Bible, par exemple l’aleph 42377 fois, combien il s’y trouve de versets où se rencontrent toutes les consonnes (il y en a 26) ou seulement 24 (il y en a 3), combien l’on avait de versets dans lesquels apparaissent jusqu’à 42 mots et 160 consonnes (il n’y en a qu’un, Jérém. XXI, 7), quelle est la lettre du milieu dans chacun des livres (dans le Pentateuque, IIIe livre, Moïse, XI, 42, c’est le noble «V») ou même dans toute la Bible. Mais nous autres Chrétiens, où pouvons-nous montrer un massorète semblable pour la Bible de Luther? A-t-on examiné avec précision quel est le mot du milieu ou quelle est la lettre du milieu, quelle en est la voyelle la plus rare ou la plus fréquente?
Mille amis de la Bible quittent ce monde sans savoir que le «A» allemand se rencontre 323015 fois dans leur Bible (soit sept fois de plus que dans la Bible hébraïque). Je souhaiterais que des érudits bibliques parmi mes critiques indiquassent publiquement s’ils trouvent ce nombre inexact après avoir vérifié de plus près [Note: On a accédé à cette demande à Erlangen. L’«Institut biblique» de cette ville trouva, au lieu des 116301 «A» que Fixlein prétendait avoir trouvé avec une telle certitude dans la Bible le chiffre susmentionné de 323015, ce qui (chose étrange) est la somme de toutes les lettres du Koran].

Non, la manie du classement et des statistiques ne concerne pas que l'économie (dont on nous démontre tous les jours depuis des années combien elle est une science exacte) et les célèbres agences de notation. Partout, on mesure, on trie, et surtout on classe, dans tous les domaines, y compris les domaines les plus éloignés et les plus inattendus.
il faut le revendiquer ici: il n'y a pas de raison pour que l'histoire du livre reste seule en retrait sur la route du progrès. En ce premier jour de l'hiver, nous pouvons nous aussi nous livrer à cette activité si fort à la mode dans les bureaux chargés de la «bonne gouvernance», notamment s'agissant de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique: la bibliométrie.
Car beaucoup d'entre nous se livrent déjà, et avec le plaisir que l'on devine, à la bibliométrie, qui remplissent périodiquement des formulaires leur demandant tous les six mois de préciser combien ils ont écrit de livres depuis trente ou quarante ans, publié d'articles, dans quelle langue, dans des revues de quel type (on classe aussi les revues, bien sûr), etc., sans oublier d'indiquer combien de fois ils sont cités par tel ou tel moteur de recherches dont les procédures sont aussi lumineuses que les résultats. La logique est celle du théorème de Mathieu: on ne prête qu'aux riches, si un livre est un best-seller, c'est qu'il est meilleur que les autres (chacun le sait), ou, sur Internet, si un site est plus fréquenté, c'est qu'il est plus intéressant (admettons), et surtout plus riche et plus fiable.
On le devine, il s'agit de fonder les jugements sur des données objectives et prétendument signifiantes: à quoi reconnaît-on un bon chercheur, ou un bon enseignant du supérieur dans le domaine des sciences humaines? Certes pas à l'objet de sa recherche, ni au contenu de ce qu'il écrit, ni même à son retentissement, mais à des indicateurs extérieurs créés à cet effet: une comptabilité médiocre, et dont les fondements mêmes ne sont rien moins que «scientifiques». Accessoirement (mais est-ce si accessoire?), la bibliométrie permet de trier sans connaître; et sans lire.
Les outils disponibles sur le blog permettent de se livrer sans risques à cette activité grisante, et, par exemple, d'établir en quelques «clics» une liste des billets qui ont été les plus lus au cours de l'automne passé. Nous publions ci-dessous les douze premiers titres qui ressortent, par ordre décroissant du nombre des visites (du plus élevé au moins élevé).
1- EPHE: programme des conférences
2- Qu’est-ce qu’une bibliothèque?
3- Histoire de l’histoire du livre
4- Histoire du livre scolaire
5- Histoire du livre et virtualité
6- Les bibliothèques: modernité du XVIIe siècle
7- Une thèse sur l’histoire de la reliure et des bibliothèques
8- L’identité visuelle des bibliothèques
9- Actes du symposium de Bucarest
10- Les origines de la seconde révolution du livre
11- Histoire du livre et pratiques de lecture: les lunettes
12- Condorcet et les idéologues
Il ne s'agit pas de nier l'apport réel de semblables outils: par exemple, dans notre cas, on ne peut qu'être frappé par le fait qu'un certain nombre des billets ainsi sélectionnés concerne les bibliothèques, pour lesquelles s'observe un vrai courant d'intérêt. De manière plus évidente, il y a une certaine corrélation entre la date de mise en ligne et le chiffre des visites. En principe, les billets les plus anciens sont les plus visités, mais ce n'est pas toujours le cas: un des derniers billets mis en ligne, en l'occurrence sur les lunettes, figure déjà dans la liste après quelques jours à peine.
Mais nous pourrions affiner la recherche: sans revenir à la masora, nous pourrions préciser combien de fois chaque billet a été consulté quel jour, à quelle heure du jour et de la nuit, dans quel pays, dans quelle ville (il y a aussi une corrélation entre la localisation et l'heure de consultation: on observe par exemple que les Américains visitent le site pendant que les Européens dorment, ce qui, au passage, semble confirmer le phénomène de rotation de la terre, et par suite le caractère scientifique de la méthode), etc.
Nous aurions pourtant scrupule à lasser le lecteur: concluons en rappelant simplement que l'on peut aussi lire les autres textes, et les autres livres, ceux qui ont moins de succès mais qui n'en sont pas nécessairement plus ou moins intéressants -et, parmi ceux-ci, la Vie de Fixlein figure en bonne place.
Quant à la Nef des fous, encore une fois elle n'a pas vraiment perdu de son actualité.

samedi 17 décembre 2011

Histoire du livre et pratiques de lecture: les lunettes

Voici un objet devenu banal, mais particulièrement intéressant et significatif pour l'historien, voire pour l'ethnologue: il s'agit des lunettes.
En effet, des siècles durant, la lecture se fait longtemps dans des conditions matérielles difficiles, notamment par suite de la médiocrité de l’éclairage -c'est d'ailleurs une des raisons qui expliquent le petit nombre d'heures durant lesquelles les bibliothèques dites publiques sont effectivement ouvertes au XVIIIe et pendant une partie du XIXe siècle. Cette insuffisance de l'éclairage, éventuellement aussi la diffusion d'écritures de plus petit module à partir des Bibles parisiennes du XIIIe siècle, expliquent que les lecteurs qui en ont les moyens utilisent le cas échéant des verres correcteurs.
La fabrication et la diffusion de ces verres sont évidemment liées aux progrès techniques: lorsque les verres correcteurs sont introduits en Europe, dans la seconde moitié du XIIIe s., ils emploient du verre taillé dans du cristal de roche, et leur taille en limite l’utilisation aux presbytes. Mais au XVe siècle, les progrès de la verrerie (avec les procédés donnant désormais du verre blanc) et de la taille permettent de fabriquer des instruments plus précis et mieux adaptés, et de corriger pour partie aussi la myopie.
Jusqu’au XVIe siècle, la forme usuelle est celle du pince-nez, lequel laissera peu à peu la place aux lunettes proprement dites (avec des branches). Ces développements ouvrent aussi la voie au progrès des lentilles, donc des longues-vues et, à terme, aux modifications de la représentation de l’univers (d’ap. Jean Delumeau, La Civilisation de la Renaissance, p. 198).
Bien entendu, les verres correcteurs sont réservés à une clientèle fortunée, puisqu'il s’agit d’un objet toujours onéreux. Le Jérémie du Puits de Moïse (chartreuse de Champmol, à Brou) a été sculpté par Claus Sluter. La sculpture était peinte, et Jérémie portait des lorgnons en cuivre doré qu’avait fabriqués l’orfèvre du duc de Bourgogne, Hennequin de Hachet. On sait que celui-ci avait également fabriqué les lorgnons d’argent doré permettant à Philippe le Hardi de lire malgré sa myopie. Le roi Charles V utilisait lui aussi des lorgnons.
Progressivement, lorgnons et besicles ne sont plus réservés à la société la plus fortunée (et alphabétisée...), mais deviennent comme un signe extérieur de l’intellectuel, c'est-à-dire de celui qui travaille avec des livres, voire comme un signe extérieur de l'auteur ou de l'écrivain. Le saint Jérôme de Ghirlandaio conservé au Musée des Offices de Florence constitue un exemple extraordinaire de cette représentation (cliché 1). Au premier plan sont accrochés au pupitre les objets faisant partie de l'attirail de l'écrivain, dont une règle, des ciseaux, deux cornes pour l'encre, et des lorgnons.
La diffusion de l’objet est sensible à travers sa présence plus fréquente dans des scènes de la vie quotidienne. Van Eyck peint à Bruges en 1436 la magnifique Vierge et le chanoine Joris van der Paele: on apprécie la figure très personnalisée du chanoine, myope, et qui tient ses lorgnons à la main (cliché 2). Le manuscrit, probablement un bréviaire de petit format, porte une reliure à recouvrement qui permet de le garder à l'abri avec soi tout au long de la journée. L’attention donnée par l’artiste à la perspective fait que la figure du donateur est à la même échelle que celle de la Vierge.

La figure d'autres lecteurs, par exemple au Musée de Spire (cliché 3) et au Musée Städel de Francfort, témoigne de la banalisation des lorgnons, du moins dans certains milieux, et pratiquement toujours dans un contexte lié à la lecture. La Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg conserve d'ailleurs un extraordinaire bréviaire cistercien, datant de la seconde moitié du XVe siècle, copié en petit module et dont le plat supérieur de reliure a été évidé pour ranger une paire de lorgnons (ms. L 64). Le manuscrit était protégé par un étui de cuir, également conservé aujourd'hui (cliché 4).
Bientôt, lorgnons et lunettes pourront désigner le savant un petit peu ridicule: on sait que, dans certaines éditions du Narrenschiff, la figure du docteur ouvrant la revue de l'équipage des fous est précisément affublée de lorgnons. Aujourd'hui enfin, dans Le Petit Nicolas, les lunettes sont l'apanage d'Agnan, le premier de la classe, mais qui reste peu apprécié par ses camarades. Au-delà de l'utilité pratique, la banalité des lunettes les rend désormais de plus en plus ambivalentes dans leur signification: on les considère comme peu esthétiques, et on leur préfère les lentilles de contact, pratiquement invisibles; ou, au contraire, on les transforme en objet de mode aux multiples variations, et au prix en conséquence.

Note bibliographique: différents travaux de Jean-Claude Margolin, notamment dans Les Lunettes, Paris, Hachette / Massin, 1980 (nelle éd. augmentée, Lunettes et lorgnettes, 1988).

mercredi 14 décembre 2011

Histoire du livre et problématique de la traduction

La conférence tenue hier (13 décembre 2011) après-midi à l’IHMC, par Marie-Françoise Cachin, sur la problématique de la traduction, suggérait quelques observations, lesquelles dépassaient le seul cadre des échanges entre l’anglais et le français.
La traduction est de l’ordre de la «transposition culturelle»: elle est établie en fonction, naturellement, de l’original à traduire, mais aussi et surtout de la «structure culturelle» de la population d’accueil, cette expression étant à prendre dans le sens le plus large. L’abbé Prévost évoque avec élégance ces «petites réparations» indispensables pour que le texte traduit puisse se faire «naturaliser». La transposition est d’ordre géographique (d’une collectivité à l’autre), mais elle peut aussi être d’ordre temporel (d’une époque à l’autre): pour Jean-François Hersent, elle s'assimile à une négociation, et cette négociation peut se révéler nécessaire même à l'intérieur d'un espace linguistique que l'on aurait pu croire unifié, par ex. entre l'anglais et l'américain.
La typologie des problèmes posés par l’original (problèmes d’ordre linguistique, mais  qui peuvent aussi relever de l’intertextualité, de l’emploi des métaphores, etc.) s’articule avec la typologie des solutions éventuelles permettant d’y répondre.
Marie-Françoise Cachin a aussi insisté sur le rôle des préfaces insérées par les traducteurs eux-mêmes: il s’agit de «pré-textes», auxquels de manières significative est souvent donné le titre d’«avertissement». La préface, qui relève du paratexte, vise à favoriser l’accueil du texte traduit, et, souvent en s’appuyant sur l’éloignement culturel, à en suggérer le mode d’emploi. D’autres éléments paratextuels peuvent jouer, notamment les notes infrapaginales, voire les glossaires. Pour finir, Marie-Françoise Cachin est revenue sur le rôle du libraire de fonds, ou de l’éditeur. C’est très souvent lui qui choisit le titre choisit la traduction, mais il intervient aussi parfois plus en profondeur, par exemple pour ce qui regarde la transposition éventuelle du nom du héros, etc. Son rôle est encore plus sensible, à l’époque récente, lorsqu’il s’agit de la couverture, de l’insertion dans telle ou telle collection, etc.
Nous retrouvons les mêmes thématiques dans les échanges entre l’allemand et le français à partir des dernières décennies du XVIIIe siècle. Le jeune Johann Wolfgang Goethe publie en 1774 un roman épistolaire promis à un succès exceptionnel: il s’agit de Die Leiden des jungen Werthers (Les Souffrances du jeune Werther), donné à Leipzig par Weigand en 1774, et réédité dès l’année suivante. Nous n’avons pas à nous arrêter ici sur le Werther original, mais à dire que les professionnels voient bientôt tout l’intérêt qu’il y a à jouer sur la vogue du roman: en 1776, Walther publie, à Erlangen, la traduction française établie par Seckendorf, tandis que, la même année, Dufour et Roux sortent à Maestricht une édition en deux volumes de la traduction de Deveyrdun, avec des illustrations de Chodowiecki.
La seconde traduction française d’un texte de Goethe n’est donnée que plusieurs dizaines d’années plus tard, puisqu’il s’agit de Herman et Dorothée en IX chants, que publie Treuttel et Würtz à Strasbourg et à Paris en l’an IX (1800): un petit volume très soigné, présentant successivement l’avant-titre, le frontispice, le titre, puis la «Préface du traducteur» et enfin le texte en prose. Le volume est élégamment imprimé par Didot le jeune.
L’édition s’inscrit évidemment dans le mouvement nouveau de curiosités qui se développe à cette époque en France au sujet des pays et de la littérature d’outre-Rhin –et on sait que les strasbourgeois Treuttel et Würtz sont particulièrement attentifs à exploiter ce domaine (cf infra bibliographie). L’attention pour la forme matérielle montre que l’on s’adresse à un public qui pourrait être celui des «nouveaux notables» désireux de se constituer des bibliothèques élégantes, modernes, mais à un coût qui reste limité (cf l’indication des qualités du papier dans la notice des éditions de Bitaubé).
Ce qui nous reteindra dans l’immédiat, c’est le statut et le rôle du traducteur. Herman et Dorothée est en effet traduit par une personnalité hors du commun, et qui semble presque par nature destinée au rôle du «passeur»: né à Königsberg, où son père exerçait la médecine, Paul Jérémie Bitaubé (1732-1808) descend d’une famille de huguenots émigrés après la révocation de l’Édit de Nantes. Son goût personnel le pousse vers la littérature, mais il publiera exclusivement en français –membre de l’Académie royale de Prusse, il s’installe pourtant définitivement à Paris en 1785. Connu pour ses traductions d’Homère (différentes versions de l’Iliade, d’abord à Berlin chez Samuel Pitra dès 1762, puis à Paris chez Prault en 1764, etc.) et pour son poème de Joseph (1767), il est élu comme associé étranger par l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1786.
Hermann et Dorothée paraît en original en 1797, de sorte que la traduction française n’enregistre qu’un décalage de trois ans par rapport à cette date. Le rôle du traducteur, qui semble probablement à l’initiative de la publication, est souligné par la mise en livre: le verso de l’avant-titre indique les titres des ouvrages de Bitaubé sortis des presses de Didot et disponibles chez Treuttel et Würtz (la troisième édition d’Homère (1787), Joseph et Les Bataves, tous deux de 1797). Puis la page de titre mentionne le nom de Goethe et implicitement la langue du texte original («poëme allemand»), mais elle précise surtout l’identité du traducteur et ses titres.
La Préface occupe les pages VI à XIX, et constitue un commentaire critique de l’œuvre originale: il s’agit «d’une épopée d’un genre nouveau», où l’auteur n’a ni eu recours au merveilleux, ni pris ses héros dans les classes élevées de la société. Bitaubé argumente sur les parallèles entre Goethe et Homère ou d’autres poètes grecs: «on prendrait cet ouvrage pour un des monuments d’une antiquité reculée». Le nom de Goethe est mentionné explicitement p. XII, où il est indiqué: «on sait qu’il a la plus grande célébrité en Allemagne». Mais on soupçonne l’intervention du libraire dans les lignes qui suivent et qui rappellent le succès du Werther en France: une note infrapaginale précise en effet que «la dernière édition [traduction en] a été imprimée en 1797 (an 6) dans les mêmes formes et caractères que le présent ouvrage»…
Puis le traducteur en vient à son travail: il avait pris la résolution, après son Homère, de ne plus se «livrer à ce genre de travaux», mais il a cédé à la lecture de Hermann et Dorothée. Pourtant, la traduction était rendue très difficile par «l’extrême différence du génie des deux langues», par la simplicité du style de l'auteur et par «la peinture de mœurs très simples et souvent locales» (nous retrouvons le problème de la «transposition culturelle»). La comparaison du travail de traduction avec la science de l’astronomie permet de conclure qu’il suffira de s’approcher d’une approximation dans le rendu de l’original.
Le texte s’achève par une allusion aux événements survenus en Allemagne à la suite des récentes invasions françaises. Une note ferme la préface, qui signale deux critiques de Humboldt et de Schweighäuser relative au texte de Goethe. Nous rejoignons avec cet exemple le champ des Translation Studies abordée dans la conférence de Marie-Françoise Cachin, mais dans une perspective mettant peut-être davantage l’accent sur la contextualisation historique des phénomènes liés à la traduction.

Note bibliographique: Frédéric Barbier, « Une Librairie internationale au XIXe siècle : Treuttel et Würtz », dans Revue d'Alsace, 1985, p. 111 et suiv.

Clichés: différents feuillets de Herman et Dorothée (Coll. Quelleriana).

samedi 10 décembre 2011

Conférence d'histoire du livre



 
École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 12 décembre 2011


16h-18
Les nobles comme "passeurs culturels":

l'exemple de la famille de La Rochefoucauld
par
M. Frédéric Barbier,
directeur d’études

Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h.
Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 115 à 14h et salle 123 à 16h).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.

Transports en commun: Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare ((250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier complet des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

(Cliché: à La Rochefoucauld, été 2011).

vendredi 9 décembre 2011

HIstoire du livre: le "ferment"

La problématique du «ferment», pour reprendre le mot de Febvre et Martin, est puissamment éclairée par les événements qui se produisent à l'époque de la Réforme.
Rappelons-le d’entrée, Luther (1483-1546) ne voulait évidemment pas d’une scission de l’Église, mais il voulait effectivement réformer celle-ci: les critiques à l’encontre de Rome venaient de partout, tandis que le Ve concile de Latran ne leur propose en réponse que des changements mineurs. Nous sommes d’autre part, avec Luther, dans le monde des clercs: lui-même enseigne à Wittenberg, et c’est là qu’il élabore au fil des années sa doctrine de la Grâce. Et, en 1517, il argumente contre l’archevêque primat de Mayence en placardant sur la porte de l’église des Augustins, la veille de la Toussaint (donc le 31 octobre), 95 thèses latines contre les indulgences. Nous sommes dans la pratique traditionnelle de l’université, où les professeurs proposent leurs thèses en vue d’une disputatio publique.
L’innovation vient de ce que ces Thèses sont aussitôt publiées en latin ou en vernaculaire, plus ou moins adaptées et diffusées de plus en plus largement à travers l’Allemagne. Luther lui-même s’en étonne:
Je ne puis comprendre comment mes thèses, plus que mes autres écrits et même que ceux d’autres professeurs, peuvent s’être répandues en de si nombreux endroits. Elles s’adressaient exclusivement à notre présent cercle académique (...). Elles étaient rédigées dans un langage tel que les gens du commun ne pouvait guère les comprendre (…). J’y usais de catégories savantes…
Partout en Allemagne, les Thèses sont en effet reproduites à partir de Nuremberg (chez Hieronymus Höltzel), de Leipzig et surtout de Bâle (chez Adam Petri), et elles s’imposent comme un succès éditorial extraordinaire. Mais les responsables du succès sont inconnus: qui prend l’initiative, qui traduit d’abord les Thèses en allemand, le cas échéant en les adaptant plus ou moins profondément (leur nombre lui-même apparaît parfois comme un choix du compositeur typographique)?
Bientôt, le mouvement se développe de lui-même: les Thèses sont connues partout, de même que le nom de Luther qui, en quelques mois, s’est retrouvé comme «parlant au monde entier» selon la belle formule de Gordon Rupp.
A contrario, la médiatisation que l’on n’attendait pas complique la conciliation: les positions antagonistes sont désormais portées sur la place publique, et l’impression les fige en rendant d'autant plus difficile d’introduire le cas échéant certaines nuances (c’est le problème de la «fixité typographique», évoqué dans un précédent billet). Quoi qu’il en soit, la société allemande de ces premières décennies du XVIe siècle a été la première à se trouver confrontée aux problèmes nés du processus de médiatisation de masse.
Car l’accession d’un public de plus en plus large à l’imprimé n’est pas sans soulever des difficultés dont on ne prend conscience que peu à peu. Même si Luther a le souci évident, dans ses publications, et d’abord dans sa Bible allemande, de mettre le texte à la portée de l’homme du commun («der gemeine Mann»), la possibilité pour des lecteurs qui ne sont pas formés d’accéder en principe à tous les textes provoque des effets jugés parfois négatifs. Lorsqu’en France, dans la nuit des 17-18 octobre 1534, des «partisans» distribuent en nombre à Paris et dans d’autres villes des exemplaires des Placards contre la messe, ils ne savent pas qu’ils poussent François Ier, jusque-là favorable aux humanistes et à des personnalités comme un Étienne Dolet, vers une logique politique de la crispation et de la répression.
Ces Placards ont une forme matérielle bien différentes de celle des Thèses de Luthe, en ce qu'ils cherchent à frapper le lecteur de rencontre: la langue est la langue vernaculaire, et la mise en page facilite la lecture et le repérage. La limitation du nombre d’arguments témoigne de ce que nous sommes sortis du monde des clercs. Dans la marge de gauche figurent des références aux Écritures («Mat. 28», etc.), seule source de la vérité. L’organisation du texte est très précise, avec un système de ponctuation sur trois niveaux, la ponctuation forte étant combinée avec l’emploi des majuscules.
Les expressions employées sont violentes: l’auteur parle de la «pompeuse et orgueilleuse messe papale» et des «gros enchaperon[n]és», pour conclure que la messe efface «toute co[n]gnoissance» du Christ, qu’elle rejette la prédication de l’Évangile et qu’elle ne consiste qu’en «sonneries, urlemens, cha[n]teries, cérémonies, luminaires, encensemens, desguiseme[n]s et telles manières de singeries…» Ceux qui la célèbrent sont assimilés à des «loups ravissans», à des voleurs et à des «paillards». En définitive, le lecteur implicite sait au moins un latin rudimentaire, il est sensible à l’argumentation rationnelle et il connaît les Écritures: l’affiche est destinée à une frange élargie du public lettré, des nobles attachés à la cour, des clercs, des bourgeois gradués des villes, mais certes pas le public «populaire» en tant que tel.
Le problème central des Placards réside dans leurs conditions de réception. Le scandale est politique, et il vient de ce que des représentants de ce que nous appellerions aujourd’hui la société civile s’arrogent le privilège de la parole publique sur des points considérés comme réservés. Le premier bûcher s’allume dès le 13 novembre à Paris, pour «Berthelot Mylon, dict le Paralytique». Au total, sept exécutions sont ordonnées par le Parlement et, parmi les condamnés, figurent trois professionnels de la librairie, dont Antoine Augereau. Progressivement, la ligne politique s’oriente dès lors dans le royaume vers l’affrontement direct qui culminera avec les Guerres de religion.
Dans l’immédiat, l’édit du 13 janvier 1534 [1535] interdit tout simplement l’exercice de l’imprimerie –la mesure impossible à mettre en œuvre sera abandonnée dès le 26 février. Contre l’omniprésence subversive du média, le pouvoir, déjà, entreprend d’élever des digues pour essayer de confisquer celui-ci. Cette même question de l’accessibilité de tous aux textes publiés constituera l’un des points les plus importants traités par le concile de Trente, tandis que la tension entre la liberté et le contrôle domine toute la librairie d’Ancien Régime et une grande partie du XIXe siècle.
On voit combien la métaphore du «ferment» est très bien appropriée pour désigner les phénomènes parfois inattendus qui résultent de la réception des textes imprimés –de la médiatisation.

Clichés: 1) Les 95 Thèses; 2) La chaire dite Chaire de Luther à Wittenberg (détail).

mercredi 7 décembre 2011

Soutenance d'une thèse en musicologie et histoire du livre

Avis de soutenance de thèse

Monsieur Olivier Grellety-Bosviel
soutiendra sa thèse de doctorat sur

«Édition musicale et libraire parisiennes au XVIe siècle:
le cas des messes polyphoniques»

le
mercredi 7 décembre 2011 à 14h

à la
Bibliothèque nationale de France,
salle des commissions n° 2
quai François Mauriac, 75706 Paris



Le jury sera composé de Mmes et MM
Frédéric BARBIER, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, directeur de recherche au CNRS, co-directeur de la thèse
Geneviève GUILLEMINOT-CHRETIEN, conservateur général à Bibliothèque nationale de France
Laurent GUILLOT, expert, diplômé de l'École pratique des Hautes Études
Isabelle HIS, professeur à l’Université de Poitiers, co-directrice de la thèse
Catherine MASSIP, directeur d’études émérite à l’École Pratique des Hautes Études
Henri VANHULST, professeur émérite à l’Université libre de Bruxelles

(Cliché: Clément Jannequin, Chansons, Paris, Pierre Attaingnant, [1528]. Tiré de: Paris, capitale des livres. Le monde des livres et de la presse à Paris, du Moyen Âge au XXe siècle, dir. F. Barbier, n° 62]

dimanche 4 décembre 2011

Conférence d'histoire du livre

 École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 5 décembre 2011


16h-18
Les nobles comme "passeurs culturels:

les bibliothèques de la noblesse en France au XVIIIe siècle
par
M. Frédéric Barbier,
directeur d’études


Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h.
Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 115 à 14h et salle 123 à 16h).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.

Transports en commun: Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare ((250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier complet des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

jeudi 1 décembre 2011

Ce qu'un livre donne à lire

La problématique de la réception est toujours d’actualité, et l’historien du livre à y intervenir au premier chef. Lorsque l’on a en mains ou sous les yeux un livre imprimé (nous employons ce terme dans son acception la plus large), qu’est-ce qui est lu?
Le texte, d’abord, bien sûr. Mais nous savons de longue date que le texte bouge en quelque sorte de l’intérieur: d’un manuscrit à l’autre (le terme de variante apparaîtrait en français en 1717), d’une édition à l’autre et même entre les différents exemplaires d’une édition donnée (ce sont les «états», pour reprendre le terme consacré par la bibliographie matérielle). Sans parler de tous les problèmes posés par l’orthographe, par la ponctuation, voire par la mise en paragraphes, selon qu’ils auront été déterminés ou non par l’auteur, et que le compositeur souhaitera ou non les respecter. La théorie de l’intertextualité nous enseigne en outre que le texte fonctionne comme le miroir d’un certain nombre d’autres textes, tandis que ses éditions successives, ses adaptations éventuelles et ses traductions s’accompagnent de déplacements nouveaux, et qui peuvent être absolument considérables (comme le montre l’exemple du Narrenschiff et de ses déclinaisons sous forme de traductions, de «contrefaçons», d’adaptations et de réemplois).
Mais nous savons aussi que le livre nous propose, sous forme imprimée, autre chose que le texte: il s’agit du paratexte, dont la théorie a été faite d’abord par Gérard Genette dans la décennie 1980. Pour Françoise Waquet, le paratexte «désigne l’ensemble des productions verbales et graphiques qui entourent le texte et [qui] en conditionnent la réception». Ne nous arrêtons pas sur la typologie élaborée par Genette, et qui ne résiste pas toujours parfaitement à l’analyse historique. Le paratexte peut relever de l’auteur (ou de l'auteur secondaire), qui rédigera, par ex., une préface, un avertissement, des remerciements, une dédicace, etc. Mais il relève le plus souvent de l’éditeur, et concerne la page de titre et ses développements (avant-titre, frontispice, le cas échéant copie du privilège, etc.), le «squelette» de la page imprimée (les titres courants, la foliotation ou autre), les tables et les index éventuels, le cas échéant les illustrations, et même parfois le choix du titre de l’ouvrage, et celui des intertitres introduits pour scander le texte. Une partie importante de ce paratexte peut s’analyser dans la perspective de stratégies qu’il est toujours significatif de décoder (comme le montre Nicolas Schapira à propos des privilèges de librairie publiés en France au XVIIIe siècle, article à découvrir dans Histoire et civilisation du livre, 2010, VI, p. 79-96). Pourtant, là ne se borne pas le contenu du livre.
Exemple de mise en livre copiée sur les modèles médiévaux: la Somme théologique de Thomas d'Aquin
Henri-Jean Martin a développé à partir de 1990 le concept de «mise en livre» pour désigner tous les éléments matériels qui ne sont pas du texte en tant que tel, mais qui interviennent dans la construction du livre comme livre. En effet, les caractéristiques relevant de la bibliographie matérielle sont très souvent chargées de sens: le choix du format (par ex. le «poche») et celui de la typographie (choix décodé déjà par Rabelais), le jeu des fontes et des différents corps de caractères (capitales, italiques, etc.), les éventuels signes diacritiques et autres (pieds de mouche, manchettes…), les déterminants de la ou des mises en page, voire tous les éléments relevant de la structuration du texte lui-même (comme la gestion des blancs ou encore celle des alinéas). Nous n’envisagerons pas ici la question complexe des différents plans de responsabilité, autrement dit celle de savoir qui est le responsable probable de tel ou tel choix.
En définitive, si le livre donne naturellement à lire un certain texte, il donne aussi tout autre chose: c’est un «contenu global» qui est proposé au lecteur, et par le biais duquel se développera le processus d’appropriation sous ses différentes formes (nous ne disons rien des particularités d’exemplaire, et notamment de la reliure). Ce que l’on a dans les mains, en tenant un livre, c’est un système global de communication, et le terme de «ferment» employé par Febvre et Martin dans L’Apparition du livre («Le livre, ce ferment») s’applique ici d’autant mieux, qu’il s’agit, avec l’imprimé, de décrire et d’analyser la mise en place et le développement progressif d’une véritable «machine à lire» (on parlerait aujourd’hui d’une «interface») dont les dispositifs matériels sont indissociables du contenu intellectuel avec lequel ils constituent un tout.

Henri-Jean Martin, Jean Vezin, dir., Mise en page et mise en texte du livre manuscrit, Paris, Cercle de la librairie, Promodis, 1990. Henri-Jean Martin, Mise en page et mise en texte du livre français. La naissance du livre moderne (XIVe-XVIIe siècle), Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 2000.